‹ Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle (volume 4)Chapitre 25 sur 109 · TOME Ii · texte numérisé non relu

TOME Ii

blanchissent dans la poudre d’un greffe écrivent autant que cet auteur a écrit. On a publié un conte qu'il aurait mieux valu supprimer, touchant un voyage quon prétend qu’il fit en Hollande avec une belle dame (N).

D’habiles gens se sont plaints de l'impression de ce conte, et l’ont traité de fable (0). Barthius avait eu deux femmes (e) : il épousa la premiere lan 1630, et la seconde lan 1644. La première mourut l’an 1643 , sans lui avoir donné aucun enfant. La seconde lui donna un fils et trois filles, et lui survécut(f). Il s'était trouvé quatre fois dans des villes assiégées , et en avait été quitte pour la perte de ses habits et de ses armes une seule fois (2). Il s’est plaint d’avoir été maltraité par Vossius (P) : il prit chaudement le parti de Scaliger contre Scioppius (Q) : et il n’était pas bien avec le docte Reinesius.

Celui-ci l’avait trop souvent surpris en faute, pour ne le pas irriter (R). Il était impossible qu'un homme qui écrivait tant de choses, et avec tant de précipitation, püt échapper à la critique victorieuse de Reinesius. On a-prétendu que ce n’était pas toujours faute de mémoire que Barthius se contredisait (S). Il ne serait pas étonnant que sa mémoire , quelque vaste qu’elle füt , lui eût souvent joué de fort mauvais tours, vu la maniere dont 1l composait ses livres (T).

(e) Hulsemannus, ir Orat. fun. Barthii.

(f) Idem, ibidem.

(g) Qui intra obsidendam obsessamque urbem aliquandd fuerit. Id quod nobis quater conligit, nuspiam leæsis , nisi spoliatione un& vestimentorum et armorum direp-

tione. Barth. in Statium , tom, Il, pag.

Il ne faisait point de recueils, et ne corrigeait presque jamais ce qu'il jetait sur le papier.

(A) Sa famille était d'ancienne noblesse. | Il y a peu de gentilshommes titrés, peu de grands seigneurs, qui fassent remonter plus haut leur origine , que Barthius la sienne. Un de ses ancêtres se signala dans la guerre des Vandales à la suite de l’empereur Louis-le-Débonnaire, l’an 856 *. Il était Bavarois, il commandait la cavalente, et il fut tué dans cette guerre , comme le remarque Cyriacus Spangenbergius (1). L’aïeul de Barthius était l’un des principaux gentilshom mes de Bavière : 11 fut s’établir dans le cercle de la haute Saxe, et y acheta plusieurs terres ; et en l’année 1545, 1i fut honoré de plusieurs beaux titres par l'empereur et par les états de l’empire. Avus idenr noster ne in his terris minor esset gentilibus suis alibiviventibus, à Carolo quinto, consilio et senatus consulto omnium imperi staiuum tum Spiræ præsentium , ex integro cœæsareæ majestatis et sacri imperit auctoritate utriusque nobilis et miles tornearius declaratus est, omniaque liberæ et veræ nobilitatis privilegia accepit, eum singulari integritatis , doctrinæ , et strenuitatis testimonio , anno christiano M. ». xLv (2). Ilexerca la charge de chancelier à la cour d'Albert de Brandebourg, électeur de Mayence, archevêque de Magdebourg, et cardinal. L'un de ses ancêtres, nommé Herman, était grand - maître de l’ordre teutonique , vers la fin du XII. siècle (3). Les vieilles annales en font mention : Munster en parle dans sa Cosmographie ; et les catalogues des grands maîtres de cet ordre , ceux mème que Jérôme Megiserus a dressés ne l’oublient pas. D’autres personnes de cette même famille paraissent dans les récits des tournois, et dans les recueils des armoiries des principales maisons nobles d'Allemagne. Le père de Gaspar Barthius avait plusieurs

* Leclerc remarque que Louis-le-Débonnaire est mort en 840, et s'étonne que Bayle ait pu eroire ces contes qu’il débite comme arrivés au IXC. siècle.

(x) Zn Annabibus Saxonicis, cap. C, pag. 138.

(2) Barthius in Statium, tom. IT , pag. 1026.

(3) Idem, ibidem.

BARTHIUS.

frères (4), qui moururent tous sans enfans (5). L’un d’eux avait été écuyer de quelque grand prince, et ne manquait pas d’érudition (6). Barthius témoigne qu'il serait le dernier de sa famille. Superstes nunc ego omnibus paterni mei nominis familiam meam universam mecum rebus humanis brevi educam (7). Vous le voyez à la tête de plusieurs de ses ouvrages, avec le titre S. À. imperii eques. La pensée que sa famille mourrait avec lui l’afiligeait

beaucoup. Cela lui tenait fort au

cœur ; il revient souvent à ce triste objet : ce qui me fait croire qu’il se consola trés-facilement de la mort de son épouse. Elle était stérile, et il avait fait son compte que les forces de sa virilité ne dureraient pas plus que sa femme ; car autrement ïl n’eût point parlé comme nous venons de voir qu'il a fait. Mais lorsqu'il s’y attendait le moins, voilà que sa femme mourut. Il en prit bientôt une autre, afin de voir s’il éviterait le triste sort qu’il avait appréhendé, de mourir le dernier de sa famille. Il ne se considéra plus comme un poids inutile de la terre ; cela était bon à dire pendant qu’il n’espérait pas d’engendrer : il eut le bonheur d’avoir des fils et des filles de son second mariage ; mais il oublia de corriger les endroits de son commentaire où 1l paraît sans espérance de laisser un successeur. S’il ne voulait pas corriger son manuscrit, au moins devait-il y ajouter à la queue quelque chose touchant son second mariage plus fécond que le premier.

Si l’on me demande d’où j'ai su que sa première femme n’était point morte, quand il se plaignait d’être le seul qui fût resté de son nom, je répondrai que J'ai fait un petit calcul. L’oraison funébre de Barthius m’apprend qu’il devint veuf l'an 1643, et que sa mère mourut à Hall le 22 de janvier 1622. Or il n'y avait que dix-huit ans qu’elle était morte , lorsqu'il faisait ses complaintes : Æg0 inutile ferè pondus terræ omnibus mei nominis mortalibus superstes supervivo integro octodecen-

(4) Dans l'espace de peu de lignes Barthius, pag. 1026, 1027 de son Comment. sur Stace, dit qu'il avait six oncles paternels, et qué son aieul laissa six fils. Cela n'est pas exact.

(5) Tlliberes omnes..… excesserunt. Barthius in Statium, tom. IT, pag. 1027.

(6) Ibidem, pag. 1025.

(7) Tbidem.

/ BARTHIUS.

nio (8) ; il avait donc encore sa première femme.

(B) Son enfance fut admirée par de grands hommes. } Qu'il me soit permis de donner au mot d’enfance un peu plus d’étendue qu’on ne fait ordinairement, et alors mon texte sera trèsvrai, puisque le grand Scaliger fit beaucoup de cas des premières productions de Barthius. « Cujus virtutem » juvenilem ac cordatos ausus Jose- » phus Scaliger suspexir aded , ut di- » vinationis instar hanc illi de Bar- » thio vocem excidisse compertum sit, » natum esse adhuc unum æternitati » ingenium , quod si ad maturitaiem » perveniret, litteras aliquandiù vive- » re posse (9). » Daumius assure que les grands docteurs n’avaient point de honte d’apprendre de cet écolier :

£o adolescente uti doctiore non erubuerunt, Taubmanus, Siberus, Schmidius. Quæ Gruteri aliorumque apud exteros virorum de eo tum lata fuerint judicia, domi eorum litteræ asservatæ partim , partim lectæ docent (10). Un autre savant, qui avait été condisciple de Barthius , en parle de cette manicre : /Vovi....… ante annos ferè quinquaginta pueri præstabiles minas, cum sub WWilkii p. m. manu essemus œuc- Yonaçai : novi ante hos XLIIT annos Witebergæ adolescentem floreniem gratid& apud nonnullos, Oauuabomevor dvo xarw ab æqualibus (11).

(C) I! composa plusieurs livres, avant que d’avoir de la barbe. ] M. Baillet qui l’a mis dans le catalogue de ses Enfans célèbres , nous en dira des nouvelles mieux que personne. Il nous apprendra que Barthius , 4 douze ans, #ñnit tout le psautier de David en vers latins de toute espèce, et qu’il fit imprimer dès la même année d'autres poésies en la méme langue ; et que Le fiecueil de silves, de satires, de sermons , d'élégies, d’odes, d’épigramnes, et d'iambes, qu’il fit imprimer à Wiuiemberg , l'an 1607, comprend toutes les poésies qu’il a faites depuis treize ans jusqu’à dix-neuf (12). Nous

(8) Barth. in Statium, iom. IT, pag. 826.

(9) Spizel., in Templo Honoris reserato, pag. 38r.

(1x0) Daumius , Epist. XIV ad Reinesium.

(xx) Reinesius, Epist. XV ad Daumium, pag. 46. Ceute Lettre est datée du 14 de janvier

(12) Ballet, Enfans célèbres , pag. 297, 208.

apprenons de lui-même , c’est toujours M. Baillet qui parle (13), « que n'étant » encôre que dans la seizième année de » son âgeil fit un traité ou une disserta- » tionen forme de lettre sur la manière » delireutilement lesauteurs de la Jan- » gue latine , à les commencer depuis » Énnius jusqu’à la fin de l'empire ro- » main, ét à les continuer depuis la » décadence de la langue , jusqu'aux » critiques de ces derniers temps qui » ont rétabli les anciens auteurs (*).

» C’est une composition que l’auteur » assure ne lui avoir coûté qu’un jour » de vingt-quatre heures ; mais elle » est si serrée et si bien remplie, » qu’elle nous fait juger que Barthius » devait avoir dés lors une lecture » prodigieuse, et que cette lecture, » loin d’être indigeste ou confuse, » élait accompagnée du discerne- » ment nécessaire , etc. » On peut ajouter qu'il n'avait que dix-huit ans, lorsqu'il fit un Commentaire sur La Ceiris de Virgile, qui fut imprimé a Amberg , l'an 1608 , et qui contient beaucoup de doctrine.

(D) IL avait une facilité merveilleuse a faire des vers. ] Barthius ayant pris garde que Stace se félicite en quelque manière de n’avoir mis que deux jours à Pépithalame de Stella , qui comprend deux cent soixantedix-huit hexamètres , ajoute que ce n'était point s’exposer à la critique d’'Horace (14), vu que ce n’était point faire deux cents vers par heure , comme faisait celui dont Horace s’est moqué (15). Je trouve une grande hyperbole, continue-t-il , dans cette crilique , quoique je n'ignore pas ce que c'est de faire beaucoup de vers en peu de temps ; car dans trois jours, j'ai Jait une traduction latine des trois premiers livres de l’Iliade, laquelle traduction contenait un peu plus de deux mille vers.

(E)..... aussi en a-t-il publié beaucoup. ] Car , outre ceux dont on parle dans la remarque (C), il publia à Francfort, l’an 1623 , un poëme inti-

(13) Lu même, pag. 206.

(*) IL se trouve au LS. livre de ses Adversaires.

(14) Nam fuit hoc vitiosus : in hor& sæpè ducentos , Ut magnum , versus dictabat,, sians pede in ER \ Horatius, Sat. IV , vs. 0, Lib. I.

(45) Barthius , in Statium, tom. I, pag:5.

tulé, Zodiacus vitæ christianæ ; satyricon pleraque omnia veræ sapientiæ mysteria singulari suavitate enarrans.

Il est divisé en XII livres, Il publia , en la même année et au même lieu , Æpidorpidum ex mero scazonte libri EL, in quibus bona pars humanæ sapientiæ metro explicatur. Ses Epigrammes , divisées en XXX livres, et dédiées au roi Jacques, ont paru sous le nom de 7arrœus Hebius (16).

Les IV livres Æmabilium Anacreonte decantati , furentimprimés l’an 1612.

I! fit une Paraphrase des fables d'Esope , en vers; une Ÿ’ersion de Musée, aussi en vers; et un Poëme de Léandre (17). Je ne crois point que sa Version de Quintus Smyrnæus en vers ait vu pue Il en parle dans la page 584 du III°. tome de son Stace.

(F) IL fit des traductions de l'espagnol et du français.] Je ne sache point qu’il ait traduit autre chose de cette dernière langue , que les Mémoires de Philippe de Comines, qu'il mit en latin. Îl avait beaucoup plus d’inclination pour la langue castillane : il l’a fait paraître en divers lieux; et les louanges qu’il a répandues sur les livres espagnols n’ont pas été ignorées par don Nicolas Antonio (18). Je ne connais que deux livres espagnols tra-

duits en latin par Barthius : l’un est.

la Célestine, dont il ne connaissait point l’auteur; l’autre est la Suite de la Diane de Montemajor. Voici le titre qu’il donna à la traduction de la Célestine : Pornoboscodidascalus latinus. De lenonum , lenarum, conciliatricum , servitiorum , dolis, veneficiis, machinis plusquam diabolicis, de miseriis juvenum incautorum , qui florem æœtatis amoribus inconcessis addicunt , de miserabili singulorum periculo et omnium interitu, à Francfort, 1624. Il joignit des notes à sa version. L'auteur espagnol de cet ouvrage , ou de cette tragi-comédie, s'appelle Rodericus Cota. La continuation de la Diane de Montemajor traduite par Barthius est l’ouvrage de Gaspar Gil-Polo. La version de Barthius fat imprimée à Hanaw, en 1625,

(16) Spizel., in Templo Honoris, pag. 382.

(x7) Idem , ibidem, pag. 386, 385.

(18) Voyez sa Bibliothèque des Ecrivains espagnols, vol, I, pag. 403, 413, et vol, IT, pag, 211

BARTHIUS.

sous le titre d'Erotodidascalus, sex ÎNemoralium libri F.1] traduisit aussien Jatin, à ceque dit M. Baïllet (19), le Pornodidascale de l’Arétin. C’est sans doute le même livre que celui dont Daumius parle en ces termes :

Reliqua quæ..…. Barthius publicavit ex indiculo colloquio P. Aretini de las Damas ex Hispanico ab ipso translato, et a nobis recuso nuper, adjec- 10 cognoscere poteris (26). Concluez de là que cette version latine de l’Arétin ne fut point faite sur l'original; mais sur une version espagnole,

(G) Z£ prit de bonne heure la résolution de se détacher tout-t-fait du monde... pour ne s'appliquer... qu’à son salut. | Ayant raconté que sa mére avait eu un pressentiment de sa mort , trois ans avant que de mourir, et qu'il y a dix-huit ans qu’il survit à cette bonne mère, bien sain en toutes les parties de son corps , excepté qu'il a la vue faible (27), il ajoute : Cupio autem cœpiis scribendi laboribus demüm aliquando defungi, et totum me Christo dedicare , quam rem sæpius jam orsam hactenus infinita bellorum et bellicorum tumultuum exactionumque impedimenta hactenüus suspenderunt. Pour savoir en quel temps 1l parlait ainsi, on n’a qu’à se souvenir que sa mère décéda l’an 1622. Voyez la remarque (A), vers la fin.

(H) 27 méditait profondément sur ce qui regarde l'éternité. | Voici le témoignage que le sieur Théophile Spizelius lui a rendu : Sacrum nimiürum ad Deum sinceramque pietatem Barthius meditabatur accessum : plurimis piè litteratorum ac Deo sacratorum hominum exemplis incitatus. Quo de imprimis testatur insigne SOLILOQUIORUM OPUS, extremis vitæ temporibus à Barthio publicatum , flagrantissimis ad Deum suspiriis oppidd plenum , et vei Augustino scriptore dignum, quod etianr hemiplecticus quotidiè revolve re, et per priorum meditationun vestigia denuod cogitationes suas cœlo immillere consuevit, quinimo divinum amorem , quem intimis fibris semel im-

(19) Jugemens des Savans, tom. I, pag. 542,

(20) Daumius, dans la préface des Coñmentaires de Barthius sur Stace, datée du 15 de mars 1664.

(21) Barth., Commentarius in Statium, tom.

IT, pag. 826.

BARTHIUS.

bibisset, continuis precum ejaculationibus alendum jugiter atque roborandum putavit, quousque è sacræ pariter aclitterariæ solitudinis diversorio, anno ævi nostri octavo et quinquagesimo, ætlatis vero sepluagesimo primo emigravil (22),

(D) Z! laissa des ouvrages en manuscrit, | Daumius a fait savoir au public, que l’on trouve parmi les papiers de l’auteur le Ie. et le IIS. volume de ses Adversaria, des [Votes et des Glossaires sur les écrivains de la Palestine, publiés par Jacques Bongars : Benedictus Paullinus Petrocorius de vit4 $. Martini, et Paullinus Pelleus cum T'ertulliani Jond, Juretique et Barthii, animadversionibus ; XXI livres d'Épigrammes , XIL livres d’Anacréontiques, le Zodiaque de la vie chrétienne, corrigé et augmenté en plusieurs lieux ; plusieurs autres poëmes , dont la plupart n'avaient point été imprimés, et les autres avaient été corrigés; des Glossaires sur Valère- Maxime, et sur les épttres de Pline le Jeune. (23) Daumius déclare que si la cruauté des temps tout - à- fait contraires aux belles-lettres le permet , et si par la libéralité de quelque Mécène il en peut revenir quelque utilité aux héritiers, tous ces ouvrages pourront un jour sortir de dessous la presse. $: diritas permittat temporum politioribus heu musis prorsus infensorum, fructusque si aliquis Mæcenatum benignitate ad relictos rod panaprrov hæredes sit redundaturus (24). Je n'ai pas oui dire qu'aucun de ces manuscrits ait été tiré des armoires des héritiers , excepté le Paullinus Petrecorius de vitä $'. Martini, qui fut imprimé l’an 1681, par le soin de Daumius. Les libraires ne veulent point wordre à cette grappe, commeils firent autrefois , lorsque Barthius les piqua d'honneur en déclarant dans une préface qu’il avait un très-grand nombre de livres , qui n’attendaient que lhonnêteté des libraires pour se montrer aux yeux du public (25), et qui parattraient dès qu’il se présenterait un bon

(22) Spizelii Theatr. Honor. , pag. 384, 385.

(23) Daumius, in Præfatione Comment. Barthu in Statium.

(24) Idem, ibidem.

(25)Sequentur deinceps, uti quidem typographorum comitas erit. Barth. , Præfat. in Rutili {tinerar. Ælle est daiée du 14 d'octobre 1622.

libraire (26). Cela produisit un efiet fort prompt à l'égard de quelques-uns de ses ouvrages, plus lent à l'égard de quelques autres ; mais néanmoins , la plupart des livres dont il avait étalé les titres étaient imprimés lorsqu'on parla de cette préface dans la Bibliothéque universelle. Voyons en quels termes on le fit : le passage mérite d’être copié; il contient une critique un peu mordante, mais qui est fondée en raison. « Il y a une préface » au-devant , où l'on peut voir les ti- » tres de plusieurs livres, que l’au- » teur promettait de donner au pu- » blic, mais dont il n’a jamais paru » qu'une petite partie (27), parce » qu’il ne trouvait pas des libraires, » comme il le marque lui-même (28), » qui eussent le même zèle que lui » pour l'avancement des belles-lettres.

» Maïs si tous ces ouvrages ressem- » blaïent à celui-ci, on peut s'assurer » de n’avoir perdu, au moins en par- » tie, qu’un grand nombre de cita- » tions dont on péut se passer sans » peine, Ce n’est pas qu'il n’y pût » avoir de bons endroits, aussi-bien » que dans celui-ci ; mais ils sont » comme cachés sous une si grande » multitude de passages des anciens, » qu'il faut avoir assez de patience » pour les déterrer (29). »

(K).... d’autres, qui ont été imprimés.] Je ne marquerai ici que les principaux : un gros volume in-folio, intitulé Ædversaria , divisé en LX livres, quibus exuniversé antiquitatis serie omnis generis loci tam gentilium quäm christianorum scriptorum illustrantur et emendantur, cum rituure , morum , legum , formularumque observatione et elucidatione, cum undecimindicibus, vi Auctorum, 1v Rerum.

A Francfort, en 1624. La mémoire, la lecture, l’érudition’de cet auteur se produisent là d’une facon étonnante : c’est dommage que la netteté, et le choix n’y règnent pas également.

Il avait laissé IT volumes d’AÆdversaria de même taille, sans compter qu’il avait revu et corrigé le premier. De

(26) Expectant editionem , si sollertem trpographum nacti fuerimus. Idew, ibid.

(27) Il est certain que la meilleure partie est emprimee.

(28) Il ne marque nullement cela dans celie préface.

(29) Bibliothéq. universelle, tom. F7, pag.

2ho, dans l'extrait de l'Itinéraire de Rutlius

quo Adversariorum tomo secundo aut terlio, uterque enim jam peractus est , primo etiam recensito in iis et amotis nebulis quas illi inducere livor voluit (30). Tout l’ouvrage devait contenir CLXXX livres. IL y a quelque chose d’immense là-dedans, qui fatigue même l'imagination; mais passons à quelques autres titres. Galli confessoris christiancæ doctrinæ compendium, seu sermonem Constanticæ te” C. Barthius recensuit, et animadversionum librum adjecit ; à Francfort en 1623 , in-8°. Phæbadius contra Arianos , cum animadversionibus.

Guil, Britonis libri Philippidos , cum notis. Claudiani Ecdicit Mamerti de staiu animæ libri 111, cum animadversionibus ; Cygneæ, 1655 , in-8°.

Æneæ Gazæi dialogus de immortali- Late animarum , cum Zachäri& Mitylenæo philosopho christiano , græcèé et latinè ; Lipsiæ, 1655, in-4°. Barthius donna une nouvelle version d’Enée de Gaza, et se servit de celle de Jean Tarin à l’égard de Zacharie, et orna de notes l’un et l’autre de ces deux ouvrages. Soliloquia rerum divinarum , Cygneæ, 1654, in-4°. Un gros volume de Votes sur Claudien, imprimé l'an 1650, in-4°.; et trois gros, volumes sur Stace, imprimés Van 1664, in-4°. Il ne fut point content de cette édition de Claudien , à cause que le libraire ne s’était point servi d’un bon correcteur (31). C’est dommage qu'on n’y trouve aucune table des matières, ni en général aucun indice. C’est un défaut dont ses Commentaires sur Stace sont bien exempts,

(L)...…. il en perdit dans l'incendie de sa maison.] C'était une maison de campagne : le feu y prit par la faute du fermier, ou de tel autre homme qui y logeait. Cüm villa nostra urbana non bello, non latronum manu, sed perfidi incolæ temeritate conflagravit (32). C’est sans doute ce que Daumius appelle incendium S'ellerhusanum, qui arriva l’an 1636. Etiam nonnulla flanrmis, dit-il (33), incen-

(30) Barth., in Statium , tom. I, pag. 110.

Voyez aussi la Préface de Daumius.

(3x) Barth. , in Stauum , tom. I, pag. 434.

(32) Idem, ibid. , tom. TIT, pag. 1308. Il avait dit dans la page 9 du 1°. tom. Flammæ non ab hoste, sed domestico scelere mex tum mansioni injectæ.

(33) Daumins, Præf. in Statium.

BARTHIUS.

dio Sellerhusano anno M. DC!

XX XVI absumia , periére. Barthius perdit en cette rencontre son Index ÆAppulejanus (34), tout ce qu’il avait fait sur Tertullien (35); son Zndex sur Thucydide, etc. fn quo scriptore (Thucydide ) per bellicos hos triennales motus etexcessiones ingens damnum accepimus, indicem enim tam in auctorem quam S'coliasten (qui recentior tamen est quam vulgo attendiur) confeceramus, is cum parte bibliothecæ periit (36). Flammeæ....….. ingens scrinium manu med scriptis chartis effertum, simul abstulerunt : et sic perierunt mihi multa juvenilia et puerilia scripta (37). 1 dit qu’on lui avait déjà pillé deux fois sa bibliothéque, lorsque le feu y fit ce nouveau ravage : Adesse bibliothecæ non possumus miris modis duabus vastationibus depopulatæ , et uno incendio vix dimidialim ereptæ (38).

(M)... d’autres se sont égares je ne sais comment.] Daumius rapporte qu'après la mort de l’auteur on chercha inutilement son commentaire sur saint Augustin de Civitate Dei, son livre de Supersiitionibus Veterum, son traité de dubiis Scriptoribus, ses Caractères , et plusieurs autres écrits de cette nature. Barthius cite fort souvent les livres dont je viens de faire mention, et en donne une idée avantageuse. Il y 2 beaucoup d’apparence, vu la qualité des matières , que ce n'étaient pas les moins bons de ses ouvrages. Îl en avait commencé un grand nombre d’autres, auxquels il renvoie son lecteur tout de même que s'ils eussent été imprimés. Voyez l'Index Autorum de son Stace, au mot BARTHIUS.

(N) On a publié un conte... touchant un voyage qu’on prétend qu’il fit en Hollande avec une belle dame.] M. Colomiés l’a débité sur la foi d’Isaac Vossius. Il a été fort blâmable d'imprimer de semblables choses, dont il n'avait point d’autre garant qu’un conte de conversation. Qui ne

(34) Barth. , in Statium, com. 1, pag. 9, et passim alibi.

(35) La même, pag. 1338 du IIIe, tome, où il dit : Noïæ nostræ in integrum ferè Tertulianum.

(36) Ibidem, tom. IT, pag. 306.

(37) Tbidem , tom. L, pag. 0.

(38) Ibidem, tom. IT, pag. 372.

BARTHIUS. #51

sait que ceux qui se piquent d’entretenir agréablement une compagnie, sont fournis d’un nombre infini d’historiettes où ils ajoutent telles circonstances qu'il leur plaît, pour faire trouver le conte plus singulier et plus agréable? Ils ne se donneraient pas cette liberté, sils savaient qu’on dût imprimer ce qu’on leur entend dire.

Quoi qu’il en soit, voici le conte :

« M. Vossius...…. me contait un jour » que Barthius étant venu d’Allema- » gne à Harlem, pour voir Scriverius, » il amena avec lui une dame parfai- » tement belle ; et que Scriverius ne » l’eut pas plus tôt vue, qu'il trouva » moyen de faire enivrer Barthius, » afin d’entretenir cette dame avec » plus de liberté, ce qui lui réussit » fort heureusement. [l ne put pour- » tant si bien faire, que Barthius » revenant de son ivresse n’eût quel- » que soupçon de ce qui s'était passé, » qui s’augmenta tellement qu’il ra- » mena sa dame fort en colère, et » la laissa noyer sur le Rhin (39).»

1 ne faut point disconvenir que Barthius n'ait eu mauvaise réputation sar rapport aux mœurs. Un de ses meilleurs amis le confesse; mais il soutient que cela était mal fondé. De moribus quæ invidi nugati sunt, quorumque causé ego ignotum, meo malo, abhorrebam , rem aliter quindecennali häc cum eo conversatione comperi.

Æded quicquid de eo dixerunt scripseruntque ego hactenbs prorsus credere abnui, cujus intima nescio an æquè alii patuerint (4o).

(0) D'habiles gens se sont plaints «de l'impression de ce conte, et l'ont traité de fable.] Voici ce que Morhofius en a dit : Quibus (Colomesii Opusculis) adjicitur libellus gallico

. sermone cui titulus Recueil des Parti-

cularités, in quibus multa de eruditis Jamiliariter à Vossio aliisque suppeditata, laudato semper auctore, vir ille effutivit, quæ insignis sanè 1emeritas fuit. Multa tamen in his sunt mendacia, quale illud de Casparo Barthio horrendum, qui concubinam suam Rheno suffocaverit, quod ejus cum Scriverio amores deprehenderit (4x).

(39) Colomesii Opuscul,, pag. 102, edu. Ul-

traject., ann. 1669. à (40) Daumius, Epist. XIV ad Reinesium,

pag. 37. , À (4x) Morhofi Polyhist., pag. 31.

(P) I s’est plaint d'avoir été maltraité par Vossius.] Peu de gens ont eu à faire de semblables plaintes; car jamais homme aussi docte que Vossius n’a été plus honnête ni plus modéré que lui envers ceux qu’il reprenait.

Voyons néanmoins tout du loug ia plainte de Barthius. Quo loco vir doctiss. (42) pulchré etiam de Lutatio judicat doctum esse lectuque dignum exegelen, præter quidem glossemata.

Sanè longè melius et compertiüs, quam nuper Joannes Gerhardus Vossius , qui Lutatium ex Servio et Higinio compositum dicere ausus est maximam partem. Qui doctissimus homo cum alio nos loco perperam (ut clara res est, et demonstratum jam: nobts alibi ) ineptiarum et absurditatis, nunquüum à nobis Lœsus, et ab invidis planèque egregièineptis Thrasunculis incitatus , insimulare ausus sit, meritd utriusque notæ hic habebütur, oùm ea commentaris Lutatianis insint , quorum nec centesimam partem Servianæ et Higinianæ commentationes vindicare possint. Idem præstantissinus vir incogitatè eodem loco scribit Lutatium à Lindebrogio primun editum (43).

(Q) Z prit chaudement le parti de

caliger contre Scioppius.| On lui attribue trois écrits contre l’ennemi de ce grand homme ; et l’on a trouvé son nom par anagramme dans le masque sous tete il se cacha de T'arrœus Hebius nobilis à Spergä. Resoluto anagrammate Gasparis Barthit Berolinoei confirmat excellentissimus Geiflerus de Mutatione Nominum , Æxemplorum Decad. I, num, 5 (44). Ces troislivres sont intitulés , le Ir. , Cave canem, de Vüd, moribus , rebus gestis , divinitate Gasparis Scioppii Apostatæ, Satyricon, Hanov. 1612, in-12. LelIl®, Scioppius excellens : in laudem ejus, et sociorum, pro Josepho Scaligero et omnibus probis epigrammatum libri TITI , ex triginta totis hinc collecti. est imprimé avec leprécédent. Le life, Amplhitheatrum $Sapientiæ , Hanov.

1613, in-8°. Voyez Rhodius, à l’endroit que J'ai cité; et Placcius, à la page 262 de ses Pseudonymes.

(42) C'est-a-dire, Nicolaus Loensis, au chap. XVIII de ses Miscellanea.

(43) Barth. ,in Statium, tom. IT, pag. 8rx.

(44) Rhodius, de Auctor. Supposit., ram. 54°

(R) Reinesius l'avait trop souvent surpris en faute , pour ne le pas irriter.] Ce n’était pas de ces fautes sur lesquelles un homme d'esprit peut chicaner le terrain : il fallait passer condamnation; et c’est là ce qui fâche, et ce qui choque le plus. 4 CT. Barthio, quemtu tantum non in cœlum effers, et quem sua defensurum esse scribis, nihilindigni iniquive expecto ; tam licet ipsi in meis, siquando lucem adspicient publicam , (lenta autem res est, et fortassè incumbent in spongiam, ut olim illius Ajax) quam in ipsius mihi licere visum est experiri ; non existimo autem soli oblocuturum esse. Sunt enim pleragque, quæ nunc quidem produxi, aded certa liquidaque, ut nisi temerè litigare velit, ne calamum quidem contradicturus mihi tingere debeat. Perpende , quæso , mi carissime NesTerE, dveu mabouc, ubicunque ab eo dissentio : maximè verd examina , quæ cap. 8, L. 2, quo ejus in Plinium Valerianum , dictum Empiricum , illatæ emendationes producuntur , trado, et miraberis hominis doctissimi manifestissimas inscilias, frustrationes, et puerilia rapopauara, audaces etiamn conjecturas in auclorem non intellectum invectas deprehendes magno numero. Îstas si quis præfractè tueri præsumserit, Eum ne sani quidem capitis esse dixero; Barthium autem mecum fore et visurum, me quamwis indigno indice , id quod verum est nullus dubito. Ces paroles sont de Reinesius dans une lettre

u’il écrivit à Nesterus, le 31 de mars 1638 (45). Voyez aussi sa XV°, lettre à Daumius.

(S) On a prétendu que ce n’était pas toujours faute de mémoire, que Barthius se contredisait.] « Quelques- » uns ont remarqué, que lorsqu'il » fait ses jugemens, il tombe quel- » quefois dans des contradictions, » faute de mémoire (46).» Daumius prétend que ceux qui ont relevé ces sortes de contradictions ne conuaissaient rien dans le but de Barthius.

« Ilécrivait, dit-il, tout ce qui s’of- » frait à son imagination, aujour- » d’hui une chose, et demain une au- » tre , afin que, quand il ÿ reviendrait » un jour, cette contrariété de sen-

(45) C'est la VIe.

(46) Baillet, Jugemens des Savans tom. TIT, pas. 464.

BASINE

» timens l’engageât à examiner plus » profondément les matiéres, et lui » fournît une occasion plus commode » de corriger, ou de confirmer ce » qu'il avait publié.» Memini in publicis alicubi disputationibus diversæ sententiæ ejus loca exagitata fuisse.

Séd auctores scopum scriptoris nescio an vel per transennam viderint.. Nov enim, hoc consilio, eoque fine Barthium ea, quæ in mentem sibi venerant, in chartam conjecisse, etiam diversis diverso lempore sententis, ut quandoque ad ea revertenti illa diversitas -ampliorem de veritate cogitandi suppeditaret materiam , occasionemque longè commodiorem retractandi vel stabiliendi quod scripserat. 14 quod fine capitis VI libri undecimi et alibi sæpius testatur (47). Voyez comment Reinesius a réfuté cette apologie (48).

(T) Il ne serai pas étonnant que sa mémoire... lui ett manqué, vu la manière dont il composait ses livres.| Il faut l’entendre lui-même. Puto jam tale quid supra notésse. Non enim potest, ut, nullis peniibs rebus adjuti, omnium strictam memoriam habeamus. Omnind enim aliter nos commentamur, quäm solent homines etiam litteratissimi, dm auctores legunt, excerpenles quædam aique ed deindè excerpta in silvam observationum , eam porro silvam in commentaria redigentes. Nunquam tale quid factum a nobis est ; sed ut cuique auctori enarrando benè facere volumus, arrepio illi animadversiones hoc genus imputamus , solius memoriæ beneficio nixi, quam marginalibus nonnunquan:

prius notis instruimus, dum cum libris veteribus editiones comparamus.

Cœtera omnia è calamo fluunt, elegante et minuto litterarum ductu. ec unquam Scriplio repetitur : nec ullis lituris cruciatur. Quarum nec decem aliquas hactenus hi commentarii agnoverint (49). Je ne sais si l’on fait bien de se vanter de cela : Il me semble que le public mérite plus de respect.

(47) Daumius, Epist. XIV ad Reinesium, pag. 37.

(48) Reinesii Epist. XV ad-Daumium, pag.45.

(49) Barth. in Statium, tom. TIT, pag. 466.

BASINE , femme de Childéric, roi de France, et mere du

BASINE

grand Clovis , avait éte mariée avec un roi de Thuringe. Childéric, contraint d'abandonner ses états à cause que ses impudicités avaient tellement irrité le peuplequ'il en avait tout à craindre, se réfugia (a) aupres de ce roi de Thuringe. Il en fut reçu avec toute sorte de bonté : Basine, qui était une trèes-belle princesse , fit sans doute les honneurs de chez elle admirablement.

L'expérience a toujours fait voir que les princes impudiques, qu'on chasse de leur pays, ne renoncent point aux commerces de galanterie dans les lieux de leur retraite. Childéric en fut un exemple : il devint amoureux de Basine; et, ne la trouvant pas cruelle , il ne fit point scrupule de pousser la chose jusqu’à jouir de la femme de ce même ami et bon voisin, qui lui fournissait un asile (A). 11 lia avec l’épouse de cet ami un tel commerce d’amour , qu’elle ne put plus s’en passer. Les Français rappelerent Childéric huit ans apres qu'ils l’eurent chassé (b). Basine ne s’accommoda nullement de l’absence de ce prince. Elle quitta son mari , et fut trouver Childéric : et, lorsqu'il lui demanda la cause de son voyage, elle lui répondit ingénument que c’était pour l’amour de lui (B) qu’elle venait; et que, si elle eût connu au delà des mers un prince qui lui eût été plus propre, elle le serait allée trouver. Childéric fut ravi de ce discours, épousa Basine , et en eut un fils qui fut un très-brave prince, et qui em-

(a) Environ l'an {60.

(b) Grégoire de Tours, Histoire des Frangais , Liv, IE, chap. AIL.

brassa la foi chrétienne. Si la conduite de cette femme fut pire que celle d'Hélène (GC), la conduite de Childéric , tout bien compté, n’est pas meilleure que celle de Pâris. Les excuses du

ere le Cointe n’ont aucune solidité (D). L'auteur des Galanteries des rois de France rapporte mieux que M. de Cordemoi les visions du nouveau mari de Basine (E).

Depuis la premiere édition de cet ouvrage, j'ai lu ce que le père Daniel a publié contre ceux qui disent que Childéric fut chassé par ses sujets, qu'il fut rappelé au bout de huit ans , et que la reine de Thuringe le vint trouver, etc. La pensée de cet auteur est que ce que Grégoire de Tours a écrit là-dessus n’est point autre chose que l’extrait ou l’abrégé de quelque roman qui courait de son temps (c); et que les visions, qgwon prétend que Childéric eut la première nuit de ses noces, et qui ont été ajoutées au petit conte de Grégoire de Tours ,ont aussi-bien que le reste fout l’air d’un roman(d). Je parlerai de la querelle qui fut faite à Pasquier , et de ce que l’on répondit à son critique (F). Ge sera une remarque, où l’on verra que les disputes font commettre bien des fautes, tant du côté du cœur , que du côte de l’esprit.

(c) Le père Daniel, Dissertat. IT sur l'Hist. de France , pag, 425 , édition de Paris, en 1696.

(d) Là méme, pag. 426.

(A) Childéric ne fit point scrupule… de jouir d'elle... , quoique femme d'un ami.…., qui lui fournissait un

asile. |] On serait fondé à le croire, quand même les historiens ne le di-

raient pas. Basine aurait-elle couru après Childéric, sielle ne l'avait pas aimé , et si elle n’avait pas goûté avec lui les fruits de l'amour ? Mais nous avons le témoignage des historiens.

Voici ce qu'on trouve dans l’auteur des Gestes des Rois de France, au chapitre VIT : Dum fuit in Toringid , cum Basiné regind uxore Bisini regis ipse Childericus commxTus est. Aimoin rapporte la même chose dans le chapitre VIII du Eer. livre : Dicebatur idem princeps consuetudinemn srupri cum eû habuisse, cum exularet. Roricon est plus expressif : je le citerai dans la remarque suivante.

(B} Lorsque Childéric lui demanda la cause de son voyage, elle lui répondit ingénument que c'était pour l’antour de lui.] La réponse consiste en ces termes, selon Grégoire de Tours, au chapitre XII du He. livre de l’Histoire des Françaïs. « Je suis persuadée » de l’utilité qu'il y a d’être auprès » de vous, et je sais que vous êtes » un vaillant homme. C’est pourquoi » Je suis venue pour demeurer auprès » de vous ; car sachez que si dans les » provinces d’outremer je me, fusse » apercu que quelqu'un m'eût été » plus utile que vous, je l’eusse été » chercher, pour demeurer avec lui.»

M. l'abbé de Marolles, qui a traduit de cette manière le texte de Grégoire de Tours , a fait une note, pour nous avertir que ce discours est équivoque dans le sens de Basine. Cela n’est point sans apparence : je ne crois pas que Childéric eût donné des preuves de sa valeur militaire en Thuringe :

la vaillance dont parlait Basine pourrait donc étre d’une autre nature , et plus à l'usage d’une reine, que l’humeur martiale; et je suis tenté de croire qu’il faut lire dans Grégoire de Tours, et dans Roricon, virilitatem et viriliorem, au lieu de utilitatem et utiliorem. L’équivoque subsistera toujours. Je connais, répondit Basine, votre virilité, et que vous éles un fort brave homme. Ces paroles sont mieux liées que celles-ci, Je suis persuadée de l'utilité qu’il y a d'être auprès de vous, et je sais que vous étes un vaillant homme. Qu'on ne me dise pas qu’il y a trop d’effronterie dans ces paroles, Je connais votre virilité :

est-1l plus louable qu’une femme dise à son galant , je connais l’utilüé qu’il

BASINE

y a d'être auprès de vous? Quoi qu'il en soit, voici le latin de Grégoire de Tours. His regnantibus simul Basina rélicto viro suo ad Childericum venit.

Qui cùm sollicité interrogaret qué de caus4 ad eum de tanté regione venisset, respondisse fertur, « Movi, in- » quit, utilitatem tuam quod sis valdè » strenuus, idedque vent ut habitem » tecum. ÎVam noveris, si in transma- » ris partibus aliquem cognovissem » utiliorem te, expetissem utique co- » habitationem ejus.» At ille gaudens eam sibi in conjugio copulavit.

L'auteur anonyme du Gesta Regum Francorum (1), Fredegaire, (2), et le moine Roricon, rapportent la réponse de Basine de la même manière que Grégoire de Tours, si ce n’est que Roricon l'a beaucoup mieux éclaircie, et qu'il a dit expressément que le discours de cette femme était plein d’impudicité. Ce qui, bien loin d’affaiblir ma conjecture touchant virilitatem et viriliorem, la confirme puissamment. Voici les paroles de Roricon : Basina quoque Sisini regis uxor, apud quem latuisse præmonstravimus Childericum, sæpiüs relicto viri thoro consortium nostri regis est experta. Quamobrem et eumnecmultà post in Franciam est sequuta, cupiens loco uxoris habitare cum eo. Ou Childericus cum inspiraté conspexisset , et ad quos usus de tam longinqué provincié ad eum properdsset inquireret,illa postposito pudore muliebri, ut erat nimis luxuriosa, ta/e fertur dedisse responsum : « Quoniam novi » utilitatem iuam et pulchritudinem , » et quôd sis habilis et strenuus, è » domo veni ut habitem tecum , nam » st in extremis terræ finibus utilio- » remte cognovissem , et hunc nihilo- » mins expetissem. » Complacuit regi mulieris sermo facetus, et eam gaudens sibi sociavit in uxorem (3).

Tout ce narré de Roricon montre que cette femme ne cajola point Childéric sur le pied d’un brave guerrier, mais sur le pied d’un vaillant champion d'amour, beau et alerte.

(C) Sa conduite fut pire que celle

d'Hélène. | Pour rendre à chacun son

bien, je dois dire ici que ce n’est pas

(3) Apud Du Chesne, tom. I , pag. 606.

(2) Tbidem , pag. 727.

(3) Rorie., de Gestis Francorum , lib. I ,pag. So2, au I°*, vol. de l'édiion de Du Chesne.

BASINE

moi qui invente cette jolie comparaison : je la trouve dans un écrivain moderne (4). Basine, mére de Clovis, dit-il, zese contenta pas d’abandonner son honneur à Childéric Æ*., réfugié auprès du roi de Thuringe , Bisinus ou Basin, son premier mari , elle fit pis qu'Hélène, qui, pour le moins , voulut étre ravie, la où celleci vint en France de son seul mouvement, et avec tant de hardiesse qu’elle osa dire a Childéric que si elle eut connu un plus brave homme que lui, et plus digne d'étre aimé, elle serait allée pour le trouver jusqu'au bout du monde.

(D) Les excuses du père le Cointe pour Basine n’ont aucune solidité. ] Il trouve mauvais qu'Aimoin dise que Childéric épousa Basine avant la mort du premier mari (5). Il prétend qu’Aimoin est le premier qui ait dit cela, et qui ait couvert de cet opprobre la naissance de Clovis. Il ajoute que cet historien n’est pas croyable, vu la distance des temps, et sa prévention contre les Mérovingiens. Il apporte deux autres raisons : Vune , que les Allemands , qui étaient la tige des Français , ne souffraient point l’adultère ; l’autre, que si Childéric avait épousé la femme d’autrui, il se serait exposé au même péril qui l'avait cortraint d'abandonner son royaume huit ans auparavant. Pour toutes ces considérations, il aime mieux croire que Basine, ne pouvant plus souffrir les indignes traitemens .qu’elle recevait de son mari, se sauva en France, et qu’elle n’épousa Childéric qu'après avoir su certainement que son époux était mort. Il remarque que, selon d’autres, elle avait été répudiée ; et qu’ainsi, sous le paganisme, rien ne l’'empêchait d’épouser un second mari. Il nous renvoie à Robert Cenalis (6). Examinons un peu cette dispute.

Je dis, 1°. que si le silence des auteurs qui ont précédé Aimoin est une bonne raison , il ne faut plus dire, ni que le roi de Thuringe maltraitait sa femme, ni qu'il la répudita, ni qu’il était mort quand Chidérie épousa Basine.

Ce sont des faits qu'aucun des anciens

(4) Dans La Mothe-le-Vayer, tom. X, pag.

342 , lettre XLIII, 2 UE

(3) Le Cointe, Annal. ecclesiast. Francor., £orn. T, pag. 94.

(6) Libro I de Re gallicà, perioche XII.

auteurs ne rapporte. 2°. Grégoire de Tours ne dit-il pas que Basine quitta son mari, et que la première chose qu’elle répondit à Childéric plut tellement à ce prince, qu'il l’épousa ?

N’est-ce point dire en termes à peu près équivalens, qu’elle fut femme de Childéric avant même que son premier mari fût mort? 3°. Le passage de Tacite, que le père le Cote allègue pour prouver que les Germains désapprouvaient l’adultére , montre que Childéric pouvait être exempt de la loi commune (7) ; car, quel que fût le motif de la femme qui le vint trouver, elle déclara que sa recherche était fondée sur la valeur de ce prince , outre que la peine de l’adultère était laissée au choix du mari ; et que Basine n’était plus dans le pays de son mari, pour ne pas dire que les lois n'étaient guère faites pour les souverains. Enfin, Childéric n’avait rien à craindre de la mutinerie de ses sujets : il épousait une étrangère qui l'était venue trouvet : quel mal faisait cela aux Français ? Ils se révoltérent huit ans auparavant, je l’avoue ; mais ils craignaient, l’un pour sa fille, Vautre pour sa sœur, etc.; car Childéric se débordait d’une manière très-violente (8). L'affaire de Basine ne les touchait pas : auraient-ils rompu la réconciliation pour la querelle d’an roi de Thuringe ?

(E) L'auteur des Galanieries des rois de France rapporte mieux que M. de Cordemoi les visions du nouveau mari de Basine. | Voici ses paroles : « On dit qu'ayant prié Chil- » déric de ne pas coucher avec elle » la première nuit de leurs noces, » elle l’envoya par trois fois dans la » cour de son palais , le priant d'ob- » server, sans s’effrayer, les visions » qui se présenteraient devant lui; et » que par sa science occulte elle lui » fit voir, la première fois, des li-

(7) Voici ce passage de Tacite : Severa illis matlrimonia, nec ullam morum partem magis laudaveris, nam propè soli barbarorum singulis uxoribus contenti sunt,exceplis admodum paucis qui non libidine, sed ob nosirirarem, pluribus nuptiis ambiuntur. Paucissima in iam numerosé gente adulieria quorum pœna præsens et MaAritis PERMISSsA. De Moribus Germanor.

Libello.

(8) Lorsqu'on leur reprocha leur sédition, ils en donnèrent pour cause, quia sine lege abute»

batur filias nostras. De Gestis Francor., lib.

» cornes, des lions et des léopards ; » la seconde, des ours et des loups ; » et la troisième, des chiens et des » chats : d’où elle conclut que ces di- » vers animaux présageaient Ja di- » versité des mœurs de la race qui » devait naître de leur mariage. On » sera d'autant plus persiadé que ce » récit n’est qu’une fable inventée à » plaisir, qu’on a remarqué l’empres- » sement de cette reine pour Childé- » ric, qui ne Jui permit pas apparem- » ment d'employer si mal un temps » qu'elle pouvait passer plus agréa- » blement, que de rester seule dans » son lit, tandis que son amant était » occupé à voir ces prétendues appa- » ritions (9). » On ne peut nier que la raison qu’il allègue pour réfuter ce vieux conte n’ait quelque force ; mais elle serait beaucoup meilleure, si l’empresstment même de Basine ne portait à croire que l’ardeur de son amour avait déjà recu un notable soulagement. Ni elle, ni Childéric, aprés ce qui s'était passé entre eux, n'étaient pas des gens à se régler sur le cérémonial des noces, et à diférer leurs embrassemens jusqu’à ce que la solennité nuptiale les antorisât ; et ainsi Basine le pouvait bien laisser chômer jusqu'à la nuit suivante.

Mais venons au fait: M. de Cordemoi prétend que Basine était déjà grosse, et assez proche de son terme, lorsqu'elle pria son mari d’aller chercher des apparitions trois fois de suite dans une même nuit à la porte de son palais , etil cite Fredegaire (10) ; mais il est sûr que son témoin le dément :

Fredegaire dit que ces wisions précédèrent la consommation du mariage.

Cüm primé nocte jugiter stratu junxissent , dicit ad eum mulier : Häc nocte a coitu virili abstinebimus.... Cüumque Basinæ hæc universa narrässet, abstinebant se castè usque in crastinum.

(F) Je parlerai de la querelle qui Jut faite à Pasquier , touchant Basine , et de ce que l’on répondit à son critique. | Rapportons d’abord.les paroles de Pasquier : Vos anciens couchent Clovis entre les légitimes ; toutes-fois, ils ne s'advisent pas qu’en faisant le récit de sa vie, ils chantent

(g) Galanteries des Rois de France, tom.I, # 4 pag. 5.

(10) Histoire de France, tom. I, pag. 128, ex Fredeg. Scholast., cap. XII.

BASINF.

tout Le contraire. Qu’il ne soit vray , ils sont tous d'accord que Childéric , ayant esté chassé du royaume pour ses extorsions et tyrannies, se retira=-à Toringe, où ayant esté honnorablement accueilly du roy, il devint amoureux de la roine Bazine, sa femme : tel!ement qu’estant depuis rappellé par les François, il lenleva et espousa , violant par ce moyen tout droict de gens et d'hospitalite : toutes-fois de ce mariage nasquit ce grand Clovis (11).

Voyons ensuite la censure du père Garasse : il dit que Pasquier, adjoustant du sien au récit fabuleux des anciens chroniqueurs, débite que Childéric s’estant réfugié vers le roy de Thuringe , vint amoureux de sa femme, et la ravit : et l’amenant en France , l’espousa sacrilégement (13).

Maistre Pasquier, ajoute-t-1l (13), pouvoit, en laissant ces vieux resveurs, apprendre de Paul Emyle et de Grégoire de Tours la fausseté de celle narration, et le sieur du Pleix l’a déduicte fort judicieusement en la vie de Childéric….….. (14), Les vieux chroniqueurs de France n’ont jamais conclu ny songé que Clovis fust bastard pour avoir espousé Bazine ou quelque autre femme thuringienne ; car sice fut Bazine qu'il espousa, il pouvoit apprendre des historiens françois qu’elle mesme s’en vint en France après La mort de son mary le roy de Thuringe, et espousa Childéric en secondes nopces, d'où Clovis nasquit de vray et légitime mariage. Passons aux réponses qui furent faites à Garasse.

Premièrement, on le censura d’avoir opposé Grégoire de Tours à maître Pasquier, qui toutes-fois..… forme son doute sur les paroles de cet autheur(15).

On les rapporte et on les confirme par Aymoinus ,…. qui semble en quelque chose Le renvier sur lui ; car il remarque que Basine abandonna son époux, Priori abjecto viro (16). Puis on ajouta au témoignage de ces deux historiens celui de ÂVicolles Gilles. Voici

(xx) Pasquier , Recherches de la France, lv.

VI, chap. XLIV, pag. 588.

{12) Garasse, Recherche des Recherches,

(13) Là même , pag. 6x: -

(14) La même , pag. 63.

(15) Défense pour Estienne Pasquier, contre les impostures et calomnies de Garasse, Liv.

II , sect. IV, pag. 160.

(16) Là même, pag. 162.

BASINE

ses mots à la page 16 de la Vie de Childéric : Durant Le temps que Childéric estoit avec Basin, roy de Thoringe, il s'ammoura de sa femme , nommée Basine; et après qu'il fut rappellé à son règne , ladite royne Basine, qui moult estoit assotée de lui, abandonna ledit Basin, roy de Thoringe , son seigneur et mary , et s’en vint vers Childéric , qui mit en oubly les plaisirs recens , et l’espousa , et en elle en-

endra Clovis , prémier roy chrestien de France (17). On remarqua que Richard de Vasebourg autorise cette opinion en ses Antiquités de la Gaule Belgique , et qu’il n'y a pas un de nos historiens modernes qui ne l’a suivie.

On se contenta de citer Belle-Forest , qui a dit que Childéric délibéra de se marier ; mais en ce faisant, il se monstra très-ingrat au roy T'horingien, son hoste, l'espouse duquel il desbaucha et l'espousa, sans se soucier du tort fait à Basin, ny du reproche qu’il en pouvait recevoir (18). On conclut que tous les auteurs qu’on a rapportés sont bien aussi croyables et autant judicieux que vostre (19) logicien du Pleix, qui vous a presté en ce passage sa marotte, pour authoriser vostre peu de jugement. On n’oublie point la bévue que Garasse a faite lorsqu'il a dit que Clovis épousa Basine (20).

On appelle cela une ignorance impie et malicieuse tout ensemble ; car par ce moyen il rendroit le prémier roy chrestien de France plus abominable que ces brutaux d'Ethiopie, lesquels, au rapport de saint Hiérosme contre Jovinian , souillaient indifféremment la couche de leur mère (21). On cite de pareilles abominations, on exagère, on déclame à perte de vue.

Cette dispute novs fait voir une partie des défauts qui règnent dans presque tous les écrits de cette nature.

L'apologiste laisse passer une des fautes qui avaient éte censurées : il n’en justifie point Pasquier, et n’avoue point.qu'on ait eu raison de le repren-

(17) Lu même, pag. 163.

(18) La même, pag. 164. Notez que l'auteur æbserve que Ronsard confirme cette opinion, au 1Ve. de sa Franciade, et que de Serres appélle ce mariage 1LLÉGITIMES NOPCES.

(19) On adresse la parole à Garasse.

(20) Défense de Pasquier contre Garasse, pag. 166.

(21) La même, liv. III, sect. II, pag.

dre sur ce chef-là. Je parle de l’enlèvement de Basine : nos vieux chroniqueurs n’en ont pas fait de mention ; et ainsi Pasquier aggrava lingratitude de Childéric : il fit des additions fabuleuses et flétrissantes tout à la fois, On pouvait là-dessus le combattre par l'autorité de Grégoire de Tours; et néanmoins son apologiste, usant de ruse, supposa que l’on n’avait allégué cet historien qu’à l'égard des autres parties de l’aventure de Basine, et il fonda sur cette supposition les reproches les plus insultans. Voilà déjà trois grands défauts , ne convenir pas de ce en quoiles remarques d’un censeur sont bonnes et Justes, dissimuler ce qui lui est favorable dans ses citations, et s'attacher uniquement, avec beaucoup de vacarmes, à ce qu'on peut détourner en un sens désavantageux. Voici un autre désordre. Garasse censura des fautes, et en commit dans sa censure. Grégoire de Tours lui était contraire et favorable à divers égards : il ne distingua rien ; il le cita d’une facon générale, et le mit entre Emile et du Pleix. Ne devait-il pas lui donner le premier rang ? il s’embrouilla misérablement dans un prétendu mariage de Clovis et de Basine. Ce fut par inadvertance : on voit bien qu’une précipitation d'esprit, qu’une distraction as+ sez ordinaire aux auteurs, le fit écrire autrement qu'il ne pensait ; la suite de son discours montre clairement qu’il ne croyait pas que Clovis eût été l’époux de Basine. Néanmäëins l’apologiste de Pasquier s’acharne sur cet endroit ; il le considère comme un crime capital; son zèle pour le premier roi chrétien des Francais s’échauffe ; 1l appelle à son secours les figures de la rhétorique. Est-ce agir de bonne foi? Son adversaire lui avait montré l’exemple d’une pareille supercherie ; car, mal à propos, il s'était armé des apparences d’un grand zèle pour l’honneur de la nation, au sujet de son premier roi chrétien. Il avait intenté mal à propos une espèce d’accusation de crime d'état, puisqu’à la réserve de l’enlévement Pasquier n’avait fait que suivre nos vieilles histoires, et qu’il en avait représenté modestement les conséquences. Quelle pitié qu'il faille souffrir que des auteurs aient [a hardiesse d'intéres-

ser le souverain à leurs petites querelles !

Il est encore plus utile de faire sentir aux lecteurs ces fautes des écrivains, que de critiquer les mensonges historiques. C’est pourquoi J’espére qu'on approuvera ce que Je viens d'observer.

BASNAGE (Bexsamn ), fils de N. Basnage, ministre de Norwich en Angleterre, et puis de Carentan en Normandie, naquit l'an 1580. Il se consacra à la profession de son père, et fut comme lui ministre de Carentan ; mais il le fut toute sa vie, quoique d’autres églises plus considérables, et nommément celle de Rouen, lui eussent adressé des vocations. Il regarda sa premiere église comme une épouse, dont il ne se devait séparer que par la mort; et c’est pour cela qu'il ne voulut point se prévaloir de la liberté où le synode national de Charenton l'avait mis en 1623 (A). Il assista à ce synode en qualité de député de la province de Normandie.

Il fut encore nommé par cette province, pour assister au synode national de Charenton, Van 1631; mais le roi lui fit defense d’y assister , et lui Ôta son église. Il y fut rétabli tout aussitôt, et 1l obtint la permission de se trouver à ce synode comme député de Normandie. Les remontrances que la compagnie avait fait faire à sa majesté produisirent ce bon effet. Il avait donné de si belles preuves de sa capacité et de sa prudence, qu'il fut élu modérateur du synode national d'Alençon, en 1637. Il fallait à cette assemblée un modérateur qui eût beaucoup de talens; car elle avait des affaires

BASNAGE

tres-delicates à manier. Les dif.

férens sur la grâce universelle avaient fait beaucoup d'éclat : il était à craindre qu'il ne s’élevât dans l’église réformée de France une guerre théologique, plus formidable qn’une rude persécution ; les esprits étaient dejà fort échauffés et fort prévenus.

Ce synode mit les affaires sur un bon pied : la prudence et l’adresse du modérateur y contribuerent beaucoup. Il fut adjoint au modérateur dans le synode national de Charenton, l’an 1644. Cette assemblée le députa à la reinemère, qui lui donna des marques de son estime. Il eut une infinité de disputes avec les controversistes : il écrivit contre l’église

romaine; et on écrivit contre .

lui (a). Son Traité de l’Église fut fort estimé (b) : il travailla à un ouvrage contre Les dévots indiscreis de la Sainte- Vierge, qui est demeuré imparfait. Il mourut âgé de soixante et douze ans, en 10652 : c'était la cinquante et unième année de son ministère. Il laissa deux fils, qui ont rendu son nom tres-illustre, tant par eux-mêmes que par leurs enfans (B). 11 ne faut pas oublier qu'il fut député au roi Jacques , et qu’il passa en Écosse avec la permission de ce prince, et qu'il y servit utilement les églises pour leurs intérêts temporels. La lettre de congé du roi Jacques le qualifie député de toutes les églises de France. I] est souvent parlé de lui dans le Synodicon in Gallié Reformai;

(&) Lescrivain et Draconis sont Les principaux qui écrivirent contre lui.

(&) Il fut imprimé, sije ne me trompe, à la Rochelle, Pan 1612.

LA

BASNAGE

mais comme cet ouvrage est en anglais, on n’y à pas toujours obsérvé la vraie orthographe des noms propres (C), et cela produit quelquefois de la confusion.

(A) Il ne voulut point se prévaloir de la liberté de quitter son église, qu'il avait obtenue au synode de Charenton , en 1623. | Voici ce que c’est.

Le synode provincial de Normandie lui avait permis de se détacher de son église : cette église en avait appelé au synode national ; et cet appel fut cassé par le synode national de Charenton , l'an 1623. Néanmoins, notre Benjamin ne quitta point son église.

(B) Il laissa deux fils , qui ont rendu son nom très-illustre, tant par euxmêmes que par leurs enfans.| L’aîné, Antoine BAsnace , naquit lan 1610, et suivit la profession de son pére: il fut ministre à Bayeux. Il se signala par sa fermeté et par son courage dans la dernière persécution : la prison du Havre-de-Grâce, où il fut mené à l’âge de soixante-quinze ans, n’ébranla point sa constance. Il fut mis en liberté lors de la révocation de l’édit de Nantes, et se réfugia en Hollande : il mourut à Zatphen, en l’année 1691, âgé de quatre-vingt-un ans.

Il a laissé un fils nommé SamueL Bas- NAGE , sieur de Flottemanville (+1), qui avait été ministre avec lui de l’église de Bayeux, et qui l’est présentement à Zutphen. C’est un des plus habiles ministres qui soient sortis de France. Il a déjà publié un livre en latin (2), qui est une suite de la critique des Annales du cardinal Baronius, que Casaubon avait commencée.

Il travaille présentement à une Aistoire ecclésiastique ( 3 ). J'ai fait article de l’autre fils de Bensamin Pasvace.

(C) IL est souvent parlé de lui dans

(x) Il est né l'an 1638.

(2) Tntitulé : de Rebus sacris et ecclesiasticis ! Exercitationes Historico-Criticæ, UÜlirajecu , 1692 , in-4°,

(3) Il en a déja publié trois volumes in-folio, intitulés : Annales Politico- Ecclesiastici annorum DEXLV , à Cæsare Augusio ad Phocam usque. Ils ont été imprimés a Rotterdam, chez Leers, en 1506. et dédiés aux états de Gueldres en NE ! promet la suite de cet ou-

VFTAS ES

le Synodicon in Galliâ Reformat4, où l’on na pas toujours observé La vraie orthographe des noms propres. 1 Par exemple, à la page 94 du Ile, tome du Synodicon in Gall Reformatd , on parle des députés de Charenton , Saint - Mère et le Val-de-Serre. I] fa)lait dire Carentan, Suinte-Mère-Egtise et le Val-de-Serre. À la page 75, Benjamin Basnage est qualifié ministre de Charenton ; et aux pages 259 et 274, ministre de Quarentin; et à la page 322, ministre de Sainte-Mére.

il fallait dire Sainte-Mère-Eglise , et observer que Carentan et Sainte-Mere-Église sont deux lieux qui ne faisaient alors qu’une seule et même église parmi ceux de la religion. Elles avaient bien chacune son lieu d’exercice; mais comme l’une était censée annexe de l’autre, il n’y avait qu’un pasteur et un consistoire pour toutes les deux, À la page 89 , on dit le Co!loque de Constantine, au lieu de le Colloque du Cotentin. Voilà des fautes d'orthographe qui peuvent jeter les lecteurs dans l’égarement , et leur faire croire qu’il y a eu des églises en Normandie qui avaient nom Saint- Mère , Charenton , Quarentin. Un homme payé par des libraires pour faire des additions à un dictionnaire géographique se pourrait imaginer qu aurait fait une découverte consi-

érable, en trouvant ces trois parois-.

ses dans un pays où les géographes ne les avaient pas encore apercçues.

Les fautes sont comme les étincelles :

ce qui n’est d’abord que le changement d’une lettre, devient quelquefois une complication ou un amas de faussetés monstrueuses. Il faut y remédier de bonne heure, principiis obsta. Voici des méprises d’un autre genre. L'auteur du $Synodicon fait mention (4) d’un Pierre Basnage, fils d'Antoine, et petit-fils de Benjamin ; et il dit que ce Pierre Basnage n'avait point d'église l’an 1637. C’est un abus.

Antoine Basnage n’a eu que deux fils.

L’aîné est celui qu’on nomme M. de Flottemanville, qui naquit l’an 1638:

le cadet s’appelait Francois, et suivif la profession des armes, et mourut Van 1685. Le même auteur croit (5) que M. Basnage , ministre de Rotterdam, est fils de Benjamin Basnage :

(4) Pag. 383.

(5) Pas. 47.

mais il n’est que son petit-fils. Ces petites fautes, que je me sens obligé de relever pour Vlinstruction des lecteurs, n’empêchent pas que je ne croie que le travail de M. Quick (6) est trés-beau et trés-utile , et que tous les réformés de France lui ont une extrême obligation de la peine qu'il s’est donnée de faire un recueil si ample et si exact de leurs Synodes, et d’y joindre les Prolégomènes qu'il y a mis.

(6) C'est le nom du ministre anglais qui a publié à Londres, en 1692, le Sÿnodicon in Galliâ Reformatä, of Acts, Decisions, Decrets, aud Canons, of the seven last national Councils

of the reformed churches in France, en deux volumes in-folio.

BASNAGE (Her), fils du précédent , naquit à Sainte-Mere- Église, en Basse-Normandie, le 16 d'octobre 1615. Il a été l’un des plus habiles et des plus éloquens avocats du parlement de Normandie, où il fut recu l’an 1636. Il n’y a point eu de rande cause où 1l n’ait été em— ployé. Il alla à Paris, avec les deux députés de la province de Normandie, pour l'affaire du Tiers et Danger : ce fut luiqui dressa les Mémoires ou le Factum de la province, et qui fut choisi pour défendre cette cause.

Il fit un voyage à Paris, à la priere du marquis de Matignon, pour régler avec le marquis de Seignelai (a) les partages de la succession; et l’on sait qu'il eût eu part à la révision générale des droits coutumiers de France, si le projet que l’on forma làdessus avait été exécuté (b). Il fut nommé commissaire , en 1677, pour les affaires de religion , et

(a) IT avait épousé la belle-sœur du marquis de Matignon.

(b) Des personnes dignes de foi ont oui dire que M. le Tellier, promoteur de ce projet, eût nommé M. Basnage pour l'un des exécuteurs.

BASNAGE

s’en acquitta dignement. Il à réussi également dans les consultations , et aux plaidoyers ; et il a fait voir qu'il pouvait être aussi bon auteur, que bon avocat. La Coutume de Normandie, qu’il publia avec de fort amples Commentaires, l'an 1658, a été si estimée et si bien vendue, qu’on en fit une seconde édition en deux volumes zn-folio, l'an 1604.

On fit en même temps une troisieme édition de son 7raité des Hypothèques. L'auteur, malgré son grand âge, eut le soin de ces éditions : il conservait toute la force de son jugement , et de ses lumieres. Cela est rare ; mais c’est assez le propre de ceux qui ont eu un grand feu, et la tête forte en même temps. C'était son caractere. Sa religion n’empéchait pas que ceux qui étaient à la tête du parlement, et les autres membres les plus considérables de ce corps illustre, n’eussent pour lui une grande estime, et une amitié singuliere.

Il reçut toute sorte d’honnétetés de M. de Montholon, premier président de Rouen, auquel il dédia sa Coutume de Normandie, l'an 1694. Il mourut à Rouen le 20 d’octobre 1695 , à l’âge de quatre — vingts ans et quatre jours. S'il n’eut pas la joie de voir ses enfans les dernières années de sa vie, ce fut d’autre côté une grande consolation pour lui, que d'apprendre la gloire qu'ils acquéraient dans les pays étrangers par leurs beaux ouvrages (A). Il eut aussi la consolation de savoir que M. Baudri, son gendre , professeur en histoire sacrée à Utrecht, où 1] mourut au moÏs de fé-

BASNAGE

vrier 1706 , s'était fait fort estimer par ses leçons, et par un bon Commentaire sur le Traité de Lactance de Mortibus Persecutorum (c).

(c) Imprimé à Utrecht, l'an 1692, in- 8°.

(A) $’il n'eut pas la joie de voir ses enfans , ....il apprit la gloire qu'ils acquéraient dans les pays étrangers , par leurs beaux ouvrages, | Jacques Basnace , son fils aîné, n’avait guères plus de vingt-deux ans (1) lorsque église de Rouen le souhaita pour son ‘ ministre, à la place de Male Moyne, Van 1676. Il servit cette église avec beaucoup d’applaudissement , depuis ce temps-là, jusques à la révocation de l’édit de Nantes. Alors il se retira en Hollande , et s'arrêta à Rotterdam, où il est ministre ordinaire (2). Les livres qu'il a déjà publiés, tant en latin qu’en francais, et surtout sa belle Réponse à M. de Meaux, justifiaient hautement de flatterie tous ceux qui promettaient comme un parfaitement bel ouvrage son Histoire de l'Eglise ; mais ils en ont été beaucoup mieux justifiés par la publication de l'ouvrage même (3). Ses autres ouvrages sont , l'Æxamen des méthodes proposées par l'assemblée du clergé de France, en 1652, pour la réunion des protestans à l’église romaine , imprimé à Cologne en 1684; Lpistola D. Chrysostomi ad Cæsarium WMonachum , cum tribus epistolicis Dissertationibus , imprimées à Rotterdam en 1687 , et réimprimées en 1694 ; La Communion Sainte, ou Traité sur la nécessité et les moyens de communier dignement , imprimée à Roterdam en 1687, et diverses fois depuis ; Traité de la Conscience, avec des réflexions sur le Commentaire philosophique , imprimé à Amsterdam , en 1606; l'Histoire et la religion des Juufs , depuis Jésus- Christ jusqu'a

(x) Ilestné à Rouen, l'an 1653.

(2),On appelle ainsi ceux qui ont la direction des Eglises, pour les distunguer des autres pasteurs réfugiés qui résident dans les villes de Hollande.

(3) IL a été achevé d'imprimer au mois de novembre 1698, en deux volumes in-folio. Foyez l'Histoire des Ouvrages des Savans de 1608, pag. 382 et 500 : et Le Journal d'Utrecht, tom. IF,

pag. 24.

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