M ENVI NS NY S Y
LU
BENSERADE
histoire me fait souvenir d’une choss qui a fait la fortune de Benserade :
c’est lui-même qui me l’a dit; vous l'avez connu ? Oui, lui répondis-je, je lai vu jusqu’à sa mort : c'était Pesprit le plus vif, et l’ami le plus ardent que j'aie jamais vu; il était honnête et galant homme, et je vous dirai quelque jour des choses bien particulières de lui. Vous savez donc, reprit Arlequin, que Benserade vint à la cour, jeune , agréable,
et plein de mérite. Il s’attacha au
cardinal Mazarin qui l’aimait, mais d’une amitié qui ne lui produisait rien. Benserade, suivant toujours son génie , faisait tous les jours des vers galans , qui lui donnaient beaucoup
de réputation. Un soir, le cardinal,
se trouvant chez le roi, parla de la
manière dont ilavait vécu dans la
cour du pape, où il avait passé sa jeunesse. Îl dit qu’il aimait les sciences ; mais que son occupation principale était les belles-lettres, et
surtout Ja poésie, où il réussissait assez bien, et qu’il était dans la cour de ce pape, comme Benserade était en celle de France. Quelque temps après il sortit, et alla dans son appartement. Benserade arriva une heure après : ses amis lui dirent ce qu'avait dit le cardinal. À peine eurent-ils fini, que Benserade, tout pénétré de joie, les quitta brusque ment sans leur rien dire. Il couruts
Pappartement du cardinal, et heurta
de toute sa force pour se faire entendre. Le cardinal venait de se coucher. Benserade pressa si fort, et fit tant de bruit, qu’on fut obligé de le laisser entrer. Il courut se jeter à genoux au chevet du lit de son éminence ; et après Jui avoir demandé mille pardons de son effronterie, il lui dit ce qu’il venait d’apprendre, et le remercia avec une ardeur inexplicable de lPhonneur qu’il lui avait fait de se comparer à lui pour la réputation qu'il avait dans la poésie. Il ajouta qu'il en était si glorieux , qu’il n'avait pu retenir sa joie, et qu’il serait mort à sa porte , si on l’eût empêché de venir lui en témoiguer sa reéconnaissance. Cet empressement plut beaucoup au cardinal. Il l’assura de sa protection , et lui promit qu’elle ne Jui serait pas inutile : en effet, six
BENSERADE
» jours après 1] lui envoya une petite
» pension de deux mille francs. Quel- fi
» que temps après il en eut d’autres » considérables sur des abbayes ; et il » aurait été évêque , s’il avait voulu » s'engager à l’église (16). » M. l'abbé Tallemant ne conviendrait pas de ce dernier fait. Voyez la remarque 'suivante. |
(E) On lui donna des pensions sur un évéché et surdeux abbayes.]Ilen obtint une du cardinal de Richelieu, dès Les premiers ouvrages qu'on vit paraître de sa facon : elle lui fut continuée jusqu’à La mort de cette éminence , et il aurait peut- étre trouvé la méme protection auprès de madame la duchesse d’Aiguillon, si ces quatre vers qu’il fit après la mort du cardinal ne l’eussent extrémement offensée :
Cy-gist, oui gist, par la mort-bleu ,
Le cardinal dé Richelieu;
Et , ce qui cause mon ennuy, Ma pension avecque luy.
La pension était assez considérable, à ce qu'on ma assuré; ce qui fut une terrible perte pour lui, et qui l'aurait extrémement incommodé, sielle n'eut été réparée par une autre detrois mille livres,que la reine mère lui donna (17).
Admirons ici la force de l’habitude de plaisanter. Un poëte, qui s’est tourné de ce côté-là, aime mieux risquer sa fortune, que de perdre l’occasion d’une raillerie : je dis l’occasion Ja moins naturelle , la plus opposée aux bienséances ; car que peut-on concevoir de plus éloigné du décorum , que de badiner sur la mort du plus grand homme qui ait été dans le ministère de France ? Et si, par cette seule raison, la plaisanterie choque les régles, quel nouveau degré ‘de bizarrerie n’y a-t-il pas là-dedans, lorsque le poëte, qui folâtre sur ce sujet , avait reçu du défunt une pension considérable? Je ne saurais trouver mauvais que la duchesse d’Aiguillon l'ait supprimée elle eut en cela moins de tort que M. de Benserade. Mais passons aux autres bienfaits dont ce bel esprit fut gratifié. Le cardinal Mazarin lui fit avoir une pension de mille écus sur l’abbaye de Saint-Eloy….. et lui laissa en mourant deux mille livres de pen-
(16) Arliquiniana, pag. 235, édition de Hollande. i h
(7) L'abbé Tallemant, Discours sur Bensserade.
sion sur l'évêché de Mende... Enn Benserade eut encore une pension de deux mille livres sur une abbaye de monsieur l'abbé de Fourilles , appelée Haut-V'illiers.…. Il avait outre cela une rente de cinq cents écus sur la maison de ville de Lyon , et beaucoup d'argent comptant (18). Il eût bien voulu avoir un titre, et peut-étre ne lui a-t-on point voulu accorder cette grâce, parce qu'il ne s'était pas d'abord destiné entièrement a l’église.
Mais s'il n’a pas obtenu celle-ci, qu’il AVAIT DEMANDÉE AVEC INSTANCE (10), él era aeuoù il ne s'attendait pas(20).Onnous conte ensuite la manière dont ïl recut les trois cents pistoles que le roi Jui fit porter un matin (21). Ce prince donna dix mille livres, pour les figures dont les Rondeaux de Benserade sur les Métamorphoses d’Ovide furent OTnés.
On s’étonnera peut - étre , ces paroles sont de M. l’abbé Tallemant, qu'étant aussi accommodé qu’il était, ul ait tant raillé sur sa pauvreté : mais pour répondre a cela, il ne faut que distinguer les temps : c'était au commencement qu’il vint à la cour. Si l’on cherchait bien les dates, on trouverait peut-être que cette apologie n’est point Juste, et que M. de Benserade s’est plaint de la pauvreté , lors même qu’il n’en sentait plus l'embarras. Il ne serait pas le seul poëte qui serait tombé dans cette faute: et c’est un désordre beaucoup plus digne de censure , que celui dont on a blâmé Sénèque, Pre voir loué et recommandé la pauvreté au milieu d’une opulence excessive. Il vaut mieux faire cela, que de se plaindre d’être gueux , quoiqu’on soit fort à son aise. En tous cas, notre Benserade est un exemple à opposer à l’auteur d’un joli rondeau dont je parle ailleurs (22), et qui commence, Le bel - esprit au siècle de Marot. Ses vers lui firent faire une assez belle fortune, et le mirent en état de pouvoir
(18) Là même.
(19) Je mets ceci en gros caractères, afin de faire sentir l'opposition entre M. l'abbé Tallemant , el l'auteur de l'Arliquiniana, qui a dit que Benserade aurait été évêque, s'il avait voulu s'engager à l'église. Voyez ci-dessus, citation (16) $
(20) Tallemant , Discours sur Bensseralde.
(21) La même.
(22) Dans les Nouvelles Lettres contre Maimbourg, pag. 5go et sui.
prêter aux dames un carrosse et des laquais. Il était sans doute très-digne de récompense ; mais on aurait dû lui assigner ses pensions sur d’autres biens que surles revenus de l’église, non hos quæsitum munus in usus. Voyez la remarque (G) de l’article Taomas. Au reste, 1l ne faut point douter que plusieurs autres beaux esprits ne lui portassent envie, tant à l'égard du carrosse qu’il faisait rouler, qu'à l’égard de l’avantage dont il jouissait de diner souvent en ville. L’un d’eux (23) composa un sonnet , dont voici la conclusion :
Il fréquente les bonnes tables, Etje ne mange que chez moi :
J'en connais de plus misérables (24).
Voilà le goût des parasites de Pantiquité. | Si tristi domicænio laboras, Turani, potes esurire mecum (25).
Qbservons que ce sonnet n'avait plus de lieu il y avait long-temps; car la mauvaise santé obligea M. de Benserade sur la fin de sa vie à ne manger guère que chez lui: et non-seulement, il ne sortait guère pour diner dehors, mais il ne sortait guère pour faire des visites (26).
(F) On avait résolu de le députer à la reine de Suède; mais cela ne fut point exécuté.| J'ai lu cela dans une lettre de Costar à madame la marquise de Lavardin. Les paroles de Costar sont dignes d’être rapportées, puisqu’elles nous font savoir qu’en ce temps-là Benserade n’était pas trop bien dans ses affaires. C’est une mauvaise coutume à messieurs les beaux esprits de ne dater point leurs Îettres.
Si Costar avait daté les siennes, nous saurions l’année où Benserade devait avoir cet emploi. « On vous aura » mandé que la reine l'envoie en » Suëde, et qu’il part d'ici dans huit » ou dix jours. Il se morfondait fort à » Paris : je ne sais s’il se dégélera à » Stockolm , et si air du Nord sera » plus favorable à sa fortune , que n’a » été celui de la cour. Je m’assure que » tout le froid du septentrion, et que
(23) L'abbé Esprit.
(24) Ce sonnet fut fait sur Job. Tallemant, Discours sur Bensserade , etc.
(25) Martial., epigr. LXXIX libri V. Voyez aussi les épigramm. LXXVIIT, LXXIX du livre XII.
(26) Tallemant, Discours sur Bensserade.
BENSERADE
» toute la neige et la glace du pays de » Bise, ne seront pas capables d’é- » teindre ce beau feu qui l'anime; et » que la présence de la plus brave et » de la plus spirituelle des reines lui » inspirera des choses dignes d’être » conçues sous un meilleur ciel, et » sous un climat plus doux (25). »
Voyez dans le recueil des plus belles pièces des poëtes francais (28) les plaisanteries que fit cet ambassadeur sur la misère de son équipage. Scarron ne put se taire sur ce que la députation n'eut point de lieu : voici comment il date une épître à la comtesse de Fiesque :
L'an que le sieur de Benserade N'alla point à son ambassade.
On n’en sait pas mieux quelle ést cette année. Je ne sais pourquoi M. Tailemant assure que quelqu'un fit ces deux vers dans ses gazelles ; car ce n’est pas ainsi que l’on doit nommer les épîtres de Scarron.
(G) Son Sonnet de Job..... ft beaucoup parler de lui.] Ce sonnet, et celui d’'Uranie, firent éclorre une in- :
finité de vers, que l’on peut voir dans le recueil des pièces choisies, Je crois que pendant le cours de cette querelle ilne se fit rien de plus spirituel , que la Glose à M. Esprit (29). Ce fut Sarrazin qui la composa : il s'était déclaré pour le sonnet d’Uranie. Balzac fit une censure sévère de ces deux sonnets, qui se trouve à la fin de son Socrate chrétien, Quand on examine cette censure, on ne peut s'empêcher de dire qu’il y a d'excellentes pièces qui ont de fort grands défauts. Il y a certaines beautés, et certaines grâces, qui brillent de telle sorte au milieu des fautes qui sont échappées à l’auteur, qu’on ne prend point garde à ces fautes. Mais, après tout, je ne vois point qu'aujourd'hui ces deux sonnets passent pour les meilleures pièces de leurs auteurs. Voici ce qu’un fin critique (30) en a dit : Beaucoup de gens ont pris parti dans cette contestation
(27) Costar, Lettre CLXV du Ie, volume , pag. 480. {
(28) Tom. F, pag. 231. Je parle du Recueil publié par l'auteur du Voyage d'Espagne.
(29) Vous La trouverez parmi les Poésies de Sarrazin, pag. 86 de l'édinon de 1658 , in-12.