‹ Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle (volume 4)Chapitre 61 sur 109 · TOME Ill · texte numérisé non relu

TOME Ill

32t porte que ce prince ne croyait pas avoir jamais vu de plus beau sonnet que celui de Job. La fin, disait cette altesse, en est La plus heureuse du monde ; mais Les autres vers. quoique Jort galans, semblent étre plutôt négligés, que polis et achevés. Madame de Longueville se déclara pour le sonnet de Voiture (34). Notez que Benserade fit le sien en envoyant à une dame la paraphrase qu'il avait composée sur Job (35) : notez, dis-je, cela comme une preuve de la licence profane que se donnent les poëtes galans *. La patience de Job, cet exemple canoni-

ue, divin, sacré , devait-elle servir dintrodéétion où de texte à une déclaration d'amour ? Un poëte chrétien ne devait-il pas avoir plus de respect pour les histoires de la Bible? devait-il mettre sa patience, et sa prétendue misère, au-dessus de celle de Job, sous prétexte qu’il était amoureux, et qu’il n’osait déclarer sa flamme ?

(H) ZL réussissait merveilleusement aux vers qu’il faisait pour les ballets.] Il y avait une adresse toute nouvelle dans ces vers : ils caractérisaient en même temps les divinités poétiques , et les personnes qui représentaient ces divinités. L’auteur des Nouvelles de la République des Lettres a parlé en passant de cette singularité. « M. de » Benserade lut (36) une pièce de sa » facon, qui fut extrêmement applau- » die. C’est le portrait en raccourci des » quarante académiciens par rapport » a leurs personnes, à leurs talens, à » leurs aventures, et à leur fortune.

» ]] parle avec liberté de chacun » d'eux; mais avec ce tour fin et ini- » mitable dont il s’est servi tant de » fois pour faire des vers de ballet

(34) Tallemant, Discours sur Bensserade. Il rapporte quelques particularités touchant le guerre des uranins et des jobelins.

(35) La même. Tu

* Ces Paraphrases virent le jour en 1638, et cependant, comme Île remarque Joly, la dispute ne commença qu'en 1651. « Je penserais » volontiers, ajoute Joly, que Benserade ne » composa le sonnet qu'après 1647, année ou » les Paraphrases sur Job parurent pour la se- » conde-fois à Éaris, in-12. J'ai cette seconde » édition, inconnue à ceux qui ont parlé de » Benserade, et'omise dans la Bibliotheca sacra » du père Lelong. Peut-être vers 1651 y eut-il » une troisième édition au sujet de laqueile » Benserade aura pu faire le sonnet dont il » s'agit. »

(36) Le jour qu’on reçut M. Corneille le jeune à l'asadémie française.

» personnellement propres aux da- » mes et aux seigneurs de la cour

» qui devaient paraître dans les en-.

» trées (35). » M. Perrault a beaucoup mieux expliqué cela : voyons un peu ce qu’il en dit. Je vais vous dire encore une sorte de poésie qu’on a ajoutée aux anciennes. Ce sont les vers admirables que M. de Benserade faisait pour des ballets du roi. Avant lui, quand on faisait les stances sur Jupiter, par exemple, qui fait une entrée où il foudroie les cyclopes , ces stances ne parlaient que de Jupiter comme J'upiter, et point du tout de la personne qui le représentait. M. de Benserade tourne ses vers de manière qu'ils s'entendent également de l’un et de l’autre; et comme c'était ordinairement le roi qui representait Jupiter, d’autres fois Neptune, quelquefois Murs ou le Soleil , rien n'en est plus admirable que la finesse des louanges qu’il lui donne sans s'adresser à lui. Le coup porte sur le personnage, et le contre-coup sur La personne : ce qui donne un double plaisir, en donnant à entendre deux choses à la fois, qui, belles séparément , deviennent encore plus belles étant jointes ensemble (38). J'ajoute un troisième témoin à ces deux-là, parce qu'il caractérise d’une manière plus étendue à certains égards les vers en question, et qu’il me fournit une preuve de deux remarques suivantes. Vous venons de perdre , dit-il (39), un bel esprit, qui a excellé en l’art de railler finement et agréablement, tant de vive voix, que dans ses écrits, surtout dans les ingénieux vers de ballet qu'il a faits pour toute la cour, pendant plusieurs années. Îl'est original en ce genre: les anciens ne lui ont fourni aucun modèle de cette espèce de raillerie; et personne n'a jusqu'ici réussi à limiter. Il mélait aux descriptions des dieux et des déesses, et des autres personnages qui élaient représentés dans ces ballets, des peintures vives et ressemblantes des gens de la cour qui les représentaient: il y découvrait sou-

(37) Nouvelles de la République des Lettres, mois de janvier 1685 , pag. 37.

(38) Parallèle des Anciens.et des Modernes, tom. ÎT , pag. 210 , édition de Hollande.

(39 Recueil des bons Contes, imprimés chez la veuve Cramoisi , en 1603 , pag. 204, édition de Hollande. On attribue ce livre à M. de Callière, de l'académie française, et plénipotentiaire de France au traité de paix de Ryswick.

BENSERADE

vent leurs inclinations, leurs attachemens , et jusqu'a leurs aventures les plus secrètes ; mais d'une manière s agréable, si fine, et si détournée, que ceux qui Ÿ étaient raillés étaient les premiers à s’en réjouir, et que ses plaisanteries ne leur laissaient dans l’âme ni ressentiment ni chagrin : ce qui est une marque essentielle de leur perfection. Voyez aussi la première lettre de la Ie, partie de M. de Rabutin , et le Discours de M. Pabbé Tallemant. Vous trouverez dans ce discours que Benserade eut une querelle avec le president de Périgni, et avec Molière, qui avaient fait des vers de ballet. C’est une marque. qu’il voulait être le seul que l’on employât à cela.

(1) C’est peut-être pour s’accommoder à la coutume qu'il traduisit Les psaumes dans sa vieillesse ; mais cela peut aussi venir d'un bon fond de cœur. ] On est d'autant plus porté à croire que cela sortait d’un bon principe dans M. de Benserade, que sa soumission à Dieu a été insigne pendant sa dernière maladie. Citons M. l'abbé Tallemant. « On ne pouvait » commencer sa vie avec plus de ga- » lanterie, ni la finir avec plus de » piété ni plus de soumission à la vo- » lonté de Dieu, qu’a fait Bensserade.

» Il a souffert de si grandes douleurs, » que Job, dont il a vanté la patien- » ce , n'en a guëre pu souffrir de » plus aigres : elles létaient de telle » sorte, que des gens d’un tempéra- » ment moins vif, et beaucoup moins » sensible que le sien, n’eussent pas » été capables de les supporter (40). »

(K) ZT réussissait bien dans les bons mots. | Le passage que je viens de rapporter (41) témoigne qu’il possédait ce talent. Voici un autre témoignage tiré de la même source.

C'est un témoignage qu'on pourrait appeler pratique; car il consiste en exemple. « Un homme de la cour » était soupconné d’être impuissant , » et ne voulait pas demeurer d’ac- » cord qu’il le fût : il rencontra Ben- » serade , qui l'avait souvent raillé » là-dessus. Monsieur, lui ditl, 20n- » obstant toutes vos mauvaises plai- » santeries , ma femme est accouchée » depuis peu de jours. Hé ! monsieur, » lui répliqua Benserade, on n’a ja-

(4o) Tallemant, Discours sur Bensserade, (41) Ci-dessus, citation (30).

BENSERADE. 323

» mais douté de madame votre fern- » me (42). » Vous trouverez quelques-uns de ses bons mots dans la suite du Ménagiana, et dans le Discours de M. l’abbé Tallemant.

(L) Il disait aux gens leurs vérités, sans qu’ils eussent liew de s’en plaindre. ] Rien n’est plus certain que cette sentence, Obsequium amicos, veritas odium parit : c’est-à-dire, On se fait des amis par la complaisance, et des ennemis en disant la vérité. I faut donc que ceux qui savent ôter à la vérité cet air odieux, et cette mine fâcheuse qui l’accompagnent ordinairement , aient une adresse bien particulière. Voilà le talent dont Benserade fut loué par son successeur.

Quelle adresse de faire également souffrir des railleries aux plus impatiens, des louanges aux modestes, de dire des vérités au milieu de la cour sans nuire à sa fortune, et de divertir ceux méme auxquels il reprochait quelque défaut! Æimable censeur , dont les vers ingénieux, purgés de la bile et du fiel de la satire, ont trouvé cet art admirable de reprendre tout le monde, et de n'ofjenser personne (43 ). On ne pourrait pas accuser M, Pavillon d’avoir outré la matière , quand même ce que l’on trouve dans certains factums (44) serait vrai.; car il n’est point de règle si générale quine soufre des exceptions : c’est l’auteur des factums qu'il faut sonpconner d’outrer les choses.

Il dit (45) que Penserade s'était érigé en galant dans la vieille cour, par des chansonnettes et des vers de ballet, qui lui avaient acquis quelque réputation pendant le règne du mauvais goût, des équivoques, et des pointes, qui subsiste encore chez lui. Elles lui ont attiré d'autre côté, continue-tl, quelques menaces et aventures ficheuses, qui ont servi de date à des gazettes burlesques. À la page 28 du ILfe. factum , il dit que /a liste scandaleuse que Benserade avait faite de l'académie, et qu’il eut la témérite de lire publiquement dans une des assemblées solennelles, contenait des choses

(42) Recueil des bons Contes, pag. 24 , 25.

(43) Pavillon, Discours prononcé à l'académie française. Voyez les Lettres histor., mois de février 1692 , pag. 170.

(44) De Furetière. :

(45) Page 19 de son Il*. factum.

si choguantes el st outrageuses, qu'el- Les aturèrent sur lui Les menaces d'une personne de la première qualité, qui y prenait intérét ; de sorte que, nonobstant son imprudence, il fut obli.

gé de la supprimer, pour la bonne amilié qu'il portait 4 ses épaules (46).

(M) Il n'était pas savant. | Cela était si connu, qu'on ne fit point scrupule de lavouer quand on recut M. Pavillon à l’acadéinie francaise, jour favorable à M. de Benserade, où Von était bien plus disposé à lui donner ce qui ne iui appartenait pas , qu'à lui ôter ce qui lui appärténait.

Voici comment M. Charpentier s’exprime dans la réponse qu’il fit au discours du nouvel académicien. ZLa compagnie a perdu en M. de Benserade un de ses ornemens : C'était un esprit original, et qui ne devait qu'à lui seul toute sa réputation. Sans rien emprunter des anciens , NI MÈME LES AVOIR TROP BIEN CONNUS, il les a égalés; et si l’on aperçoit dans ses écrits quelques-unes de leurs pensées, c'est un ef- Jet du hasard , plutôt que de l'imitation. Îl a montré qu’il se pouvait faire encore quelque chose de nouveau sous le soleil; et ce caractère de nouveauté lui a été si naturel, que sitôt qu'il l’a voulu abandonner, il n'a plus été le méme ; et le commerce qu’il avait avec les grâces demeurait interrompu quand il travaillait sur d'autres idées que les siennes. Je ne m’étonne point de voir que l’on ne supprima pas ce défaut d’érudition; car on en tirait la matière d’un éloge rafliné.

(N) J{ ne put expliquer la différence qu'il Y a entre les hamadryades et les dryades. ] Voici le fait : nous verrons qu'il paya d'esprit : « S’étant » trouvé un Jour à l'opéra dans Ja » loge de Monsieur, Madame lui de- » manda quelle différence ii y avait » entre les hamadryades et les drya- » des ? Il se trouva fort embarrassé ; » mais, ne voulant pas demeurer » court , comme il s’apercut qu’un » archevêque ét un évêque atten- » daient Madame a la sortie, n'ayant » pas voulu faire paraître leurs eroix » dans la loge, 1l dit qu’il y avait au- » tant, de différence qu'entre les evé- » ques et les archevéques. Cela fit as-

(46) Tallemant, Discours sur Bensserade.

» sez rire sur-le-champ ; et Madame » le redisant le lendemain à sa toi- » lette, quelqu'un regardant un ec- » clésiastique de ses amis, dit en le » montrant, #’oila de quoi faire une » dryade et une hamadryade, quand » votre altesse voudra l’entreprendre » sérieusement (47). » L’embarras de M. de Benserade en cette rencontre ne me paraît pas un bon signe d’ignoyance ; car je suis sûr que la question de Madame eût mis à bout plusieurs célèbres docteurs régens (48). On sait mieux ces choses-là à la sortie du collége, qu'après avoir blanchi dans des études plus relevées.

(O) ZL était auteur plus que jubilé.} Cette expression est empruntée des cloîtres, Un moine qui a cinquante ans de profession, est un religieux jubilé , que l’on dispense de matines et des rigueurs de la règle en quelques endroits (49). Les couvens ont formé cette expression sur la durée du jubilé judaïgue, qui était de’ cinquante ans (ho). Voici comment M. Ménage prouve que M. de Benserade était auteur plus que jubilé. IL suppose que la Cléopâtre de cet auteur fut imprimée Jan 1630, et puis il continue de cette facon : « Il est mort en 1691, âgé de > quatre - vingts ans : ainsi il y a » soixante-un ans qu'il a fait cette » pièce; et Je suppose qu'il avait du » moins vingt ans quand il la fit. De » plus, il est à remarquer qu’en ce » temps-là on n’imprimait guère une » pièce de théâtre qu'un an après » qu’elle avait été jouée pour la pre- » miére fois (51). »

M. Ménage se trompe quand il suppose que la Cléopâtre de notre auteur fut imprimée l’an 1630, et je m'étonne qu'ayant pu trouver à Paris tant d'occasions de s’assurer de ce fait, il ait négligé de s’en informer, ou de charger de cette recherche quelqu’un de ces jeunes hommes qui fréquentaient sa mercuriale. Le hasard m'a fait tomber depuis peu entre les mains un exemplaire de la première édition de la Cléopâtre de Benssera-

(47) Tallemant , Discours sur Bensserade.

(48) Voyez l'article DrxADes.

(49) Forez Faretière , au mot Jubilé.

(50) La méme.

(51) Ménagiana, pag. 335 de la première édi= tion de Hollande.

BENSERADE

de (52): ét jai connu par ce moyen

ue cette pièce fut imprimée chez At de Sommaville , in-4°., et achevée d'imprimer le 29°. Jour de mars 1636.

Joignons à cela ces paroles de M.

l'abbé Tallemant : « À peine était-il » sorti du coliége qu’il donna deux » ou trois pièces de théâtre : j'en ai » vu deux , dont l’une s’appelait » 1phis et Hiante, et l’autre Marc » Antoine (53). Elles eurent toutes » deux assez de succès : mais s’il ai- » mait la comédie , il maimait pas » moins les comédiennes ; et l’on dit » qu'avec feu le marquis d’Arman- » tières, pour lors abbé, il quittait » la Sorbonne, où leurs parens vou- » laient qu’ils étudiassent l’un et l’au- » tre , et cela pour aller presque tous » les jours à l'hôtel de Bourgogne, » où se trouvaient leurs inclinations, » qui étaient la Valiote et la Belle- » Roze (54). »

(P) Benserade était rousseau. ] M. l'abbé Tallemant a cru que Benserade avait aimé la Belle-Roze à cause de leur conformité de poil. Elle avait les cheveux d'un blond ardent ; et pour lui, il avouait franchement qu’il était rousseau , se donnait lui- méme ce nom , et s'associait la-dessus des plus grands seigneurs de la cour , sans se mettre en peine si celle société leur plaisait ou non (55).

(Q) ZT avait supplanté Voiture chez madame de Saintot.\Sarrazin s’exprime ainsi: Comme Vetturius arriva à la cour de la reine Lionnelle de Galle : comme il en devint amoureux ; et comme il en fut chassé par les menées de Hunault d’Armorique et de Rousselin de Grenade. Les notes manuscrites de mon exemplaire (56) m'apprennent que madame de Saintot fut désignée sous le nom de Lionnelle de Galle, à cause de Gaillonnet, maison de son père. M. de la Hunaudaye, qui était Breton, fut désigné par Aunault d’Armorique,

(52) C’est l'orthographe de son nom, tant an titre qu'au bas de l'épitre dédicatoire et dans Le privilége du roi.

(53) C'est apparemment la même que M. Ménage nomme Cléopâtre.

(54) Tallemant, Discours sur Bensserade,

(55) La méme. :

(56) Voyez ci-dessus, vers la fin du texte de cet article.

LE

BÉRAULD.

BÉRAULD (Nicozas) , en latin Beraldus , doit être compté parmi les savans du XVI. siècle. Il fut précepteur de l’amiral de Coligni (A). Érasme le loue en plus d’un endroit (B), et confesse que, passant par Orléans ,

our aller en Italie, il logea chez lui (C), et qu’il en reçut mille marques de bonté. Nous apprenons par -là que Bérauld demeurait à Orléans. Quelquesuns disent qu’il y était né (D) ; mais d’autres assurent qu’il était de Languedoc (E). Il a travaillé sur Pline (F), de quoi le pere Hardouin n’a point parlé dans son excellent catalogue des commentateurs de cet ancien auteur.

Il témoigna dans sa préface un juste chagrin des abus de l’imprimerie, On sera sans doute bien aise que je rapporte sa plainte (G), et que j'indique quelques autres pieces qu'il publia (H).

On a rapporté depuis quelque temps une chose qui fait voir

ue c'était un honnête homme (D). 11 fut fortconsidéré d’Étienne Poncher, évêque de Paris, et puis archevèque de Sens (a) *, prélat d’une grande autorité dans le royaume, et le protecteur des lettres *?. François Br-

RAULD, son fils, fut fort docte.

Il entendait bien la langue grecque , et il l’enseignait dans Mom-

belliart , l'an 1554 (b). Il ensei-

(a) Cela paraît par une Lettre de Budé à Érasme. C’est la EX°, du III. livre de celles d’Erasme.

*? La lettre citée dans la note (a) étant de mars 1519, « il fallait dire (suivant Joly), » auparavant évêque de Paris et alors ar- » chevêque de Sens » : critique au moins futile.

*? Bavle ne parle pas de la mort de Bérauld. Leclerc croit qu’elle arriva en 1540.

(b) Colomes., in Gallià orient, , pag, 174

gnait à Lausanne, quand Beze y alla en 1549 (c). Il y enseignait aussi en l’an 1557 (d). Il était à Genève l’an 1561 (e). Il était principal du collége de Montar-

g1s l’an 1571 (f), d’où il alla à la Rochelle, pour y exercer un semblable emploi (2). Il était bon poëte et en grec et en latin (h). Il n’est pas besoin de dire qu'il était de la religion. Il a traduit quelques livres d’Appien (K).

(c) Ant. Fayus, ir Vità Bezæ, pag. 14.

(4) Melch. Adam. , ir Vità Sick. 4 (e) Colomesüi, Gallia orient., pag:. 55.

(KP) Tbid., pag. Le (g) Ibid. et pag. 38. Voyez la Lettre que Bèze lui écrivit : c’est la LXXIC, de celles de

Bèze.

(4) Colomesii, Gallia orient., p. 22, 4o.

(A) I fut précepteur de l'amiral de Coligni. ] En voici la preuve. 2Vatus est hic Gaspar anno MD XV/IL, mensis feb. die XVI, qui cm puer indolem virtutis atque ingenii mirificam ostenderet , muter eum patre mortuo bonis literis ab ineunte ætate imbuendum curavit : ei que IVicolaum Beraldum, qui tum eruditionis laude in primis totius Galliæ Jlorebat , præceptorem attribuit (x).

L'ancienne Vie de cet amiral ne dit que cela ; mais celle qui fut donnée au public l’an 1686 rapporte plus de circonstances *. Nous y apprenons

’ Q ) il que Bérauld fut mis d'abord auprès de l'aîné qui, ayant infiniment d'esprit, profila beaucoup sous un si bon matérel(a)i: D'Odet , continue-t-on, il passa auprés de Gaspard, et il trouva en lui, non pas un esprit plus penétrant , car il ne s’en trouvait guère ; mais un esprit plus disposé à l'obéissance ; tellement qu’il lui apprit bientôt, non-seulement le latin, mais encore la philosophie. Comme M. de Monimorency ;, qui venait d’étre fait

(1) Vita Gasp. Colinii, pag. 33, 34, edition. Uliraj. anni 1645.

* L'ancienne Vie de Goligni , citée par Bayle, est écrite enlatin et a pour auteur Jean de Serres (Serranus), ou, suivant d’autres, Jean de Viiliers Hotman. Il en existe une traduction française , 1643 , in-40. et in-16, La Wie de l'amiral de Coligni, 1686 , in-12, dont Bayle rapporte un passage, a pour auteur le fameux Gatien Sandras de Courtils, écrivain justement décrie.

(2) Vie de Gaspar de Coligmi, pag. 8 et @

connétable * , aimait sa sœur et ses enfans , il trouvait le temps, parmi les grandes occupations qu'il avait, de vaquer à l'éducation de ceux - ci :

c'est pourquoi il avait commandé à Bérauld de le venir voir réglément une fois la semaine, et de l’avertir fidèlement de tout ce qu'il reconnattrait en eux de bien ou de mal. Or, Bérault l’étant venu trouver selon son commandement, el lui ayant dit qu’il était bien plus content de Gaspard que d'Odet, le connétable prit l’un pour l’autre, et lui fit réponse qu'il vit a y remédier, parce qu'il voulait que Gaspard fut d'église , et qu'Odet, comme l'aîné, soutint l'honneur de sa maison. Bérauld, surpris de cette réponse, lui demanda si c'est qu’il fallait qu'un ecclésiastique fût ignorant, et un homme du monde plus habile ?

Ce discours de Bérauld fit connaître au connétable qu'il s'était mépris, et il fut ravi d'apprendre que Gaspard eut tant de disposition aux sciences, qu'il y avait lieu d'en espérer quelque chose de bon. Mais Bésauld ayant fait part de cette conversation & son écolier, il eut si peur qu'on ne le fit d'église, qu'il n'y eut plus moyen de lui Jaire regarder un livre.

(B) F'rasme le loue en plus d’un endroi.] Ce qu’ii en dit dans son Ciceronianus est un mélange de bien et de mal, puisque s’il lui donne d’un côté le talent de bien parler, ïl lui ôte de l'autre le talent de bien écrire ; et qu’il le represente comme un paresseux. ÆAgnosco dictionis illaborato fluxu Pino non dissimilem : verüm is in hoc generé nunquäam nervos intendit suos , dicendo quam scripto felicior. Quid possit satis divino , sed est magni laboris fugitantior (3). Dans la remarque suivante, il lui donnera des éloges plus purs et en plus grand nombre. Notez qu’il lui dédia son livre de Conscribendis Epistolis, Van 1023.75

(C) Ærasme...…. logea chez lui. ]

# Montmorency, dit Leclere , ne devint connétable qu'en 1538. Odet, déjà cardinal, était alors âgé de vingt-trois ans, et Gaspard qui en avait un peu plus de vingt-un portait les armes depuis plusieurs années. De Courtils a donc grand tort de supposer que ces deux frères étaient encore sous la férule de Bérauld quand Montmorency fut fait connétable. En 1538 Bérauld n'était plus chargé de l'éducation des Coligni.

(3) Erasm., , in Ciceron. , pag. 4.

BÉRAULD.

Rapportons le passage tout entier : il nous fournira un point de critique contre l'historien moderne de lamiral de Coligni. {Vicolaus Beraldus Lepidè nimirum hospitalis tesseræ meminit in subscriptione sud. IVam memini cum olim essem Aureliæ, Italiam aditurus, me hominis hospitio usum , atque apud eum dies ‘aliquot sanè quäm benignè comiterque habitum. Etiam nunc audire mihi videor linguam illam explanatam ac volubilem , suaviterque tinnientem et blandè canoram vocem , orationem paratam ac purè fluentem : videre os illud amicum et plurimüm humanitatis præ se ferens, supercilii nihil : mores venustos , commodos, faciles , miniméque molestos : quin et interulam sericam velut apophoretum obtulit abituro, vixque ab homine impétravi ut liceret récusare (4). Cette lettre est datée du 21 de février 1516 , d’où l’on peut inférer que Bérauld n’était point jeune, quand il fut donné pour précepteur aux fils du maréchal de Châtillon. Mais cette volubilité de langue qu'Erasme, témoin auriculaire , lui attribue , comment l’accorderonsnous avec ce que l’on va lire? L’amiral avait en lui deux choses qui paraissaient extrémement opposées , savoir : une grande vivacité d'esprit, et une parole fort lente ; si bien que l’on eùt dit qu'il révait à ce qu’il allait dire. Les politiques voulaient que ce fut une adresse pour avoir le temps d'observer ceux à qui il avait affaire... Îl est bien plus vraisemblable de croire que c'était un défaut qu’il avait contracté par la fréquentation de Nicolas Bérauld , son mattre, en qui l’on remarquait la méme cho- EUOUT

(D) Quelques-uns disent qu’il était né à Orléans. | Vicolai Beraldi Av- RELI...... Dialogus. C’est ainsi que parle Gesner (6). Voyez aussi Rocolles, à la page 214 de l'Histoire véritable du calvinisme. Je rapporterai ses paroles à la fin de la remarque suivante.

(4} Erasmus, Epist. XIV Ubri I, pag. 56.

(5) Vie de Gaspard de Coligni, pag. 18.

* Joly prétend que Bayle dit que Bérauld était bègue. Bayle ne parle que de sa lenteur à parler, et cela sur le témoignage de Sandras de Courtils qu’il oppose à celui d'Erasme.

(6) Gesneri Biblioth. , folio 518,

BÉRAULD.

(E) …. d’autres assurent qu'il était de Languedoc.| « Louise de Montmo- » renci, leur mére , assistée des con- » seils de son frère , prit soin de leur » éducation, et leur donna pour pré- » cepteur Nicolas Bérauld , natif du » Languedoc, mais qui avait appris » les belles-lettres à Paris, où il était » venu dès sa jeunesse. » C’est ainsi qu'on parle dans la page 8 de la nouvelle Vie de amiral. Gesner aura pu être trompé par le long séjour, que Bérauld fit à Oriéans, où il était professeur en droit ,'si je ne me trompe. Rocolles en parle ainsi , à la page 214 de lHistoire véritable du Calvinisme : /Vicolas Béruuld, d'Orléans, grand Junsconsuzre. Gesner fait mention d’une harangue de Bérauld de Jurisprudentiä vetere ac novitid.

(F) ZE a travaillé sur Pline.| K est le troisième des commentateurs de cet auteur qu’Erasme a nommés. Hermolaüs Barbarus est le premier (7), Bude le second *, et Jean Cæsareus le quatrième. Post hunc (Budæum) ÎVicolaus Beraldus, homo supra peritiam humanarum litterarum , mathemalices etiam pulchré callens, quodque hic vel præcipuum erat sani judicii, non minore studio quam religione versatus est in hoc labore. IVuper omnium postremus Joannes Ctesareus in omni genere litterarum exercitatissimus , non infelicem operam præstitit (8). C’est ainsi qu'Érasme a parlé dans la préface du Pline qu'il fit imprimer à Bâle, chez Frobenius, Pan 1525. Il assure qu’il avait corrigé beaucoup de passages, et que jamais Pline n'avait paru en meilleur état. Zn cœæteris item ta vigilatum est, ut meo periculo non dubitem pollicert nurquäm hactenus extsse Plinium felicids tractatum (9). Cependant le pére Hardouin ne dit rien de cette édition, et il ne compte Cæsarius (c’est ainsi qu’il le nomme) que parmi ceux qui n’ont travaillé que sur un morceau de Pline. Il ne lui. attribue que des Scolies sur ce qui PT. poissons

(7) Le père Hardouin remarque , et avec raison , que le premier qui entreprit Pline fut Jean André. Valeriensis antistes in Corsica. Je crois qu'il fallait dire Aleriensis.

* L'édition de Bérauld est de Paris, 1516.

(8) Erasm., Præfat., in Plin. Elle est imprimée parmi ses Lettres, au livre XXWTIT, pag. 1082.

(9) Thid., pag. 1683.

au livre IX. M. Chexillier va donc trop loin dans ces paroles de la page 191 de son Origine de l'imprimerie.

de Paris : j'ai été étonné , quand j'ai vu, qu'on ny (10) avait rien dit de Jean Cæsarius, et qu’il n'y était fait aucune mention de son ouvrage, ni dans la préface, ni dans la liste des principales éditions de ce fameux auteur, qui a été mise au premier tome. Ceci servira de note ou d’accessoire à ce que l’on touche de l’omission de Bérauld dans le texte de l’article.

(G) {l témoigna son chagrin des abus de l'imprimerie. On sera bien aise que je rapporte sa plainte, | « Jac- » ques Fontaine , professeur en droit » dans l’université de Paris..…., ap- » prouve fort le conseil que Nicolas » Bérauld donna aux souverains d’ap- » porter quelque remède à ce mal , et » de faire des édits pour éloigner de » ce bel arttous ceux qui par le man- » que d’érudition et de science , se- » raient jugés incapables de l'exercer.

» Quarè prudentissimè in Præfatione » operis sui Pliniani admonet longè » eruditissimus ÎVicolaus Beraldus, » ut aliquo publico decreto insolen- » Lissima isla ignorantum impresso- » rum audacia reprimatur ; quibus hoc » debemus studiosi, quod pro unéquä- » que litterd invenimus plagam, pro » syllab& crucem, pro libro tormen- » tum. ed rei indignitas, quæ loqu » compulit, etiam tacere cogit (11).»

Ces paroles de Jacques Fontaine se tronvent dans l'éloge qu'il fit de Bertholde Rembolt, fameux imprimeur. On le lit au S'exte des Décrétales, imprimé par Chevalon , l’année 1520 (12).

hi et que j'indique quelques autres pièces qu'il publia. ] Voici celles dont Gesner à fait mention, Dialogus quo rationes explicantur quibus dicendi ex tempore jaculias parari potest : deque ips& dicendi ex tempore facultate, à Lyon, en 1534.

De Jurisprudentid vetere ac novitid Oratio, cum erudité ad antiquorum lectionem ac studium exhortatione , à Lyon, en 1533. Des notes sur le Rusticus et sur le Âutricia de Poli-

(xo) C'est-à-dire, dans l'édition du père Hardouin.

(x1) Chevillier, Origine de l'imprimerie de Paris, pag. 183.

(12) La même,

tien. Il est vrai que quant à ce dernier ouvrage, Gesner n’est pas hors d’incertitude. Fertur etiam in Politiani IVutricia scripsisse, si benè memini (13). Josse Badius , dédiant à Louis de Berquin la seconde partie des œuvres de Politien , l'an 1512, s’excuse le mieux qu'il peut de ce qu'il n’a point encore imprimé la très-docte et très-solide épitre que Bérauld avait composée contre Laurent Valla , et dédiée à son bon ami Louis de Berquin.

Voyez Rocolles, Hist. vérit. du Calv., pag. 214, qui dit que cet ouvrage de Bérauld avait pour titre, De la Récriminalion contre Laurens Valla, Antoine de Palerme, et Barthélemi Facius (14). Le Catalogue d'Oxford contient un Dictionarium Græco-Latinum {Vicolai Beraldi, imprimé à Paris , l'an 1521 **, etun autre livre intitulé Syderalis Abyssus, imprimé dans la même ville , en 1514*?.

(I) C'etait un honnéte homme. | Madame de Châtillon, et le connétable de Montmorency son frère, voulaient faire de Gaspard de Coligni un homme d'église; et ayant su de luimême que ce n’était pas son inclination, ils donnèrent ordre à Bérauld de lui insinuer leur volonté, croyant que comme til avait toujours manié son esprit de jeunesse, il savait mieux que personne le moyen de le réduire.

Ils lui représentèrent que son disciple pourrait l'oublier dans la profession des armes ; mais que sous l’état ecclésiastique , il aurait toujours besoin de lui, et le comblerait de bénéfices.

Ils ne s’y pouvaient prendre plus finement pour lui faire faire ce qu’ils voulaent ; mais Bérauld, qui ‘était plus homme de bien qu'intéressé, au lieu de faire tous les efforts qu'ils espéraient, se contenta de lui montrer les avantages de la dignité de cardinal, eten même temps il lui en re-

(23) Gesn. Biblioth., folio 518.

(x4) Rocolles, Histoire vér. du Calvinisme, pag. 214.

*! Ce Dictionnaire ne porte aucun nom sur le frontispice. L'auteur primitif était, dit Leclerc, un carme italien nommé Jean Craston ou Crasioni. Bérauld ayant revu et augmenté cet ouvrage , l'appelle dans sa préface : nostrum hoc Lexicon.

X? Joly remarque que Bayle a oublié de citer un ouvrage de Bérauld, mentionné dans la Pibliotheca sacra du père Lelong et intitulé : Nicolaus Beraldus Aurelius catholicus : Enarratio psalmorum mx et 130, Paris , 1529, in-49.

BÉRAULT.

présenta les précipices, et lui conseilla de ne s’y point engager contre son inclination (15).

(K) I a traduit quelques livres d’Appien.| Ce fut Henri Étienne, qui le choisit pour traduire les guerres d’Annibal et celles d'Espagne : S'icut hosce duos libellos à meex Italid (uti dixi) allatos primus edidi , ita etiam primus latinè vertendos curavi , et quidem delecto ad id munus viro Græcæ linguæ non parm perito, Francisco Beraldo Æurelianensi (16). Il montre dans ses notes pourquoi il a préféré la traduction de Francois Bérauld à celle de Cælius Secandus Curion *.

(15) Vie de l'amiral de Coligny , imprimée en 1686 , pag. 10, 11.

(6) Henrieus Stephanus , in Præf. Appiani.

* « Onlit, dit Joly, plusieurs particularités » curieuses sur N. Bérauld dans les Singularités » historiques et littéraires de D. Jiron, tom. » IIT, pag. 129 et suiv. , où il dit qu’il ne connaft » que Gessner qui ait parlé de Bérauld. Il » pouvait consulter le Dictionnaire critique. Du » veste, il cite un grand nombre d'ouvrages in- » connus à Bayle. »

BÉRAULT (CLAUDE), auteur du Commentaire sur Stace in usum Delphini , mourut à Paris.

au mois de mars 1705. Il était professeur royal en syriaque , depuis la mort de M. d’Herbelot.

BÉRAULT (Micnez), minis tre , et puis aussi professeur en théologie à Montauban , a fleuri vers la fin du XVI°. siècle, et au commencement du XVII°. Il se fit fort considérer dansson parti.

Ilavait été moine , si lon en croit Scaliger , qui lui a donné la louange de docte et d’habile homme (a). Il fut choisi, en 1503, pour disputer contre du Perron dans la conférence de Mantes , comme je l’ai dit en un autre endroit (b); etail publia un ouvrage contre le même du

(a) Scaligérana, au mot Bérault, pag. 20.

(8) Dans la remarque (B) de l’article Ro- TAN.

BÉRAULT.

Perron; l’an 1598 (A). II favorisa beaucoup au temps des guerres civiles, les intérêts du duc de Rohan, et il publia dans cette vue quelques écrits qui lui firent des affaires (B). Il avait brigué presque ouvertement ; en 1605 , la nomination de député aux assemblées générales de ceux de la religion (c). Il nous a appris une époque, qui est assez curieuse (GC); je veux dire, ce qui porta plusieurs ministres de France à commencer de lire les pêres (d).

(c) Hist. de l’édit de Nantes, tom. I, pag. 425.

(d) Voyez la préface de son livre de la Défense de la Vocation des ministres.

(A) I! publia un ouvrage contre le même du Perron, l'an 1598.) I le fit imprimer à Montauban, par Denis Haultin, et le dédia aux magistrats et aux habitans de la ville : c’est un in-5°.

de 498 pages, intitulé Briève et claire défense de la vocation des ministres de l'Evangile contre la réplique de Messire Jacques Davy, évéque d'Evreux , faite article par article sur la méme réplique.

(B)... et quelques écrits, qui lui Jirent des affaires.] Le commissaire du roi au synode national de Charenton, en 163: , demanda , entre autres choses, qu’il fût défendu aux ministres de se méler des affaires politiques (1).

Cet article regardait Béraud, minisire de Montauban, homme d’un esprit un peu chaud, et qui allait vite.

Pendant les derniers troubles il avait écrit un livre, où, non content de justifier la prise des armes , il s'était avisé de soutenir que les ministres méme ont vocation de les porter , et de répandre le sang. Le commissaire exagéra l'importance de cette opinion, dangereuse dans un homme comme Béraud, qui, outre la qualité de ministre, avaitencore celle de professeur en théologie. Il prononca le premier la condamnation de ce coupable, et ordonna au synode de le censurer. Avant que de rien répondre sur l'affaire de Bé-

(:) Histoire de l'édit de Nantes, tom. 177, pag, 18.

raud , il fallut l'entendre (2). El

avoua le livre: il prétendit n'y avoir point enseigné la doctrine qu’on lui imputait, et excusa sur la malice des temps ce qu'il Y avail de suspect, Il dit qu'il s'y trouvait des paroles ambiguës , et qu’il détestait la conséquence qu’on en avait tirée. Le commissaire ne voulut point laisser passer cette espèce d’excuse , etilconvainquit Béraud d’avoir écrit formellement , dans une préface de son livre, les choses dont on l’accusait. De sorte qu’il fut censuré fort vivement par le synode , qui traita les expressions de son livre de termes scandaleux, qu’il avait employés mal à propos. Cette doctrine fut condamnée , et il fut défendu aux ministres de l’enseigner. Cependant Béraud demeura exclus du synode ; et avant que d'y" étre rétabli, ul essuyaæ encore une nouvelle censure de la part du commissaire.

Après que les députés du synode eurent harangué le roi, on permit à Bérauld de prendre séance dans l’assemblée (3).

(C) llnous a appris une époque qui est assez curieuse.] Il dit (4) , qu'environ l’an 1585, lorsque ceux de la religion réformée étaient occupés à repousser les furieux et plus que gigantins efforts de la ligue, on recut de surcharge certain avis venant de Paris et de la cour d'Henri IN , que quelques jeunes hommes autrefois sortis d’entre les réformés préparaient guerre. . . +.

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à l’imprimé jusqu’à cette clusivement

« Comme Dieu , ajoute-t-1l, donne » toujours aux siens quelques moyens » de faire profit des plus envenimés.…

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(2) Histoire de l’édit de Nantes, tom. IT, pag. 519.

(3) La même, pag. 523.

(4) Bérault, Préface de la Défense de la vocation des ministres.

à l'imprimé jusqu’à À ceux - ci, inclusivement *. »

* Cette remarque (C) rejetée dans le quatrième volume dans l'édition de 1720, a été totalement oubliée dans les éditions de 1530, 1734 , 1740, etc. J'aurais voulu, comme j'ai déja eu le bonheur de le faire en d’autres articles, remplir les citations qui ne sont qu'indiquées ici. J'ai vainement cherché dans toutes les bibliothéques publiques de Paris et dans plusieurs des départemens l'ouvrage de Bérauld dont Bayle donne le titre dans sa remarque (A). Un avis inséré dans la Bibliographie de la France , deux lettres écrites à Montauban, n’ayant rien produit jusqu’à présent, je fais ici un nouvel appel aux amis des lettres; et dans l'espoir qu'il produira tot ou tard quelqu’effet, j'ai laissé quelques lignes en blanc. Aussitôt que j'aurai trouvé le livre de Bérault je n'aurai qu’a faire réimprimer le présent feuillet où les blancs seront alors rem-

plis.

BÉRENGERY* (Pierre), de Poitiers, disciple d’Abélard , prit fort à cœur les intérêts de son maître condamné par un concile (a) en 1140 : et parce qu'il regarda saint Bernard comme la principale cause de cette condamnation , ce fut contre lui qu'il jeta le plus grand feu de sa colère. Il écrivit une Æ4pologie pour Abélard (b), où 1l expose qu'on prépara le jugement du proces parmi les verres et les pots (À) ; et que l’accusé, voyant la mauvaise disposition de ses juges , demanda que la cause fût renvoyée au pape (B); qu’on ne laissa point de le condamner ; et que saint Bernard prévint avec tant de promptitude l'esprit du saint père, qu'Abélard fut bientôt condamné à Rome , sans avoir été oui (C), et sans même qu'on Jui eût donné le temps de se présenter au tribunal devant

* « Article purement satirique, dit Le- » clerc. Foyez le père Mabillon dans son » édition de saint Bernard , édition de 1690. » La même lecture servira pour l’article que » Bayle a donné à saint Bernard ».

(a) Tenu à Sens.

(b) Elle est imprimée avec les OEuvres d’Abélard, à Paris en 1616,

PBÉRENGER.

lequel 1l avait évoqué sa cause.

Là-dessus , l’apologiste rapporte les raisons qu'on pouvait allé— guer pour saint Bernard : savoir que le zèle de la maison de Dieu le rongeait; que la lèpre qui défigurait le corps de l’église se serait répandue au long et au large, si l’on n’avait étouffé le mal dans sa naissance ; et que, pour épargner aux lecteurs la peine de parcourir plusieurs volumes , il avait été à propos de donner une courte liste des propositions pernicieuses d’'Abélard. On ne peut tirer d'affaire celui qui fut le faiseur d’extraits en cette rencontre; et soit que saint Bernard ait pris seul toute cette peine, soit qu'il ait produit avec ses extraits ceux que d’autres lui fournirent , 1l est certain que cet endroit de sa vie ne fait pas beaucoup d’honneur à sa mémoire (D). La liste qu'il produisit contenait des choses qu’Abélard n’avait jamais dites ni écrites , et des choses qu’Abélard n’avait jamais entendues selon le sens qu'on lui imputait (c). C’est ce que l’apologiste devait montrer dans la II°. partie de son ouvrage; mais il ne la composa point, et pour cause (E). En attendant cette seconde partie, qui ne vint jamais , il fit comprendre à samt Bernard dans la première, que ce n’était point à lui à persécuter les autres sur leur doctrine , puisque ses écrits n’élaient point exempts d'erreur. On lui soutint qu'il avait enseigné une chose, qu'il n'aurait pas manqué d'insérer comme un monstre de doctrine dans ses extraits d’Abélard, si

(e) Voyez la remarque (l).

Le

LÉeA

Abélard l'avait débitée (4). Cette

récrimination de Bérenger fut

inutile : il s’adressait à une de ces personnes privilégiées, qui s’acquierent le bénéfice de l’impunité , par les grands services

u’ils prétendent avoir rendus à la cause (F). Il ne gagna pas davantage, en représentant à ce dénonciateur l’indulgence qu’on avait eue pour les erreurs de quelques pères de l’église. Outre cette pièce de Bérenger, nous avons deux lettres de sa façon, l’une à l’évêque de Mende , l’au— tre contre les chartreux. Elles sont imprimées avec les œuvres d’Abélard. Il soutient dans tous ses écrits le caractere d’un esprit ardent et aigre, que Pétrarque lui a donné (G) ; mais il dit que son invective contre les chartreux ne tendait qu’à les corriger de leur médisance (e). Ceux qui ont dit qu'il était de petite taille ont mal entendu l’auteur qu'ils citent (f). Au fond, les reproches d’hétérodoxie qu’il a faits à saint Bernard ne sont que de vaines chicanes, et ne doivent servir tout au plus qu’à faire voir , que quand on appuie trop rigidement sur certaines expressions,sans se revêtir de cet esprit d'équité qui cherche le sens d’un auteur dans le‘but et dans les principes de ses ouvrages , on trouve aisément des pro-

(d) Savoir que l'âme était créée au ciel.

Dum dignitatem anime jactitas , origine ci sideream flore jejuni eloquii nundinaris.

Quod si in Petri Opusculis hujus vecordiam reperisses, non est dubium quin eam inter illa que peperisti capitulorum monstra locâsses. Bereng. in Oper. Abælardi, pag. 315.

(e) FVolui resecare in eis immoderatam licentiam lingueæ , quä velut quidam geometræ totum orbem mensurabant Bereng. in Oper.

Abælardi , pag. 323.

(F) Voyez la remarque (F).

BÉRENGER

positions erronées. Je ne prétends pas que les erreurs imputées à Abélard aient toutes unaussi mauvais fondement que celui-là (H); mais on ne le saurait nier à l’egard de la meilleure partie (1) :

et ainsi les amis de saint Bernard n'avaient pas un juste sujet de se plaindre de ce qu’on trouvait des erreurs dans ses ouvrages , en 5€ servant contre lui desa méthode.

Ilest de l'utilité publique que certaines gens soient obligés de s’écrier ,

iniquam (g).

Le mal est que l’événement ne se déclare pas toujours contre l’agresseur ; car nous voyons encore aujourd’hui le malheureux Abélard couvert de honte et d’ignominie (K), pendant que son adversaire est invoqué comme un saint. Il avait été condamné à Soissons dans un concile présidé par le légat du pape, lequel légat n’entendait rien à l’état de la question (L). Gerson a cru que le fameux Bérenger, qui niait la réalité, était disciple de Pierre Abélard (h) : 1l Va pris peut-être pour celui qui fait la matière de cet article; et en tout cas, il s’est trompé, vu qu’Abélard n'avait pas dix ans , lorsque l’adversaire de la réalité mourut.

Ceux qui voudront s'informer plus en détail si Bérenger avait raison de prétendre qu’Abélard n’était pas un hérétique qui eût mérité les persécutions qu’on lui suscita, feront bien de consulter

(g) Horat., Sat. III, vs. 66, Zib. I.

(2) Gerson., Opor., tom. IF, alphabelo EXIX, li, Q, f'olio 212,

M. du Pin, qui a porté un juge- . ment équitable sur la doctrine de cet homme , et nommement sur les XIV propositions extraites de ses ouvrages , et lues dans le concile de Sens. On ne peut pas nier, ditil (à), qu'il n'ait eu des sentimens catholiques sur le mystère de la Trinité , et qu'il n'ait cru les trois personnes divines d'une même nature. Je rapporterai tout ce

ul a dit sur cette proposition d’Abélard, Dieu ne peut faire que ce qu'il fait (M). C'est une question plus importante et plus difficile que l’on ne saurait s’imaginer. J’ajouterai à cela, que les protestans sont plus enclins que beaucoup de catholiques à condamner Abélard (N); et je citerai un passage de M. Joly, chanoine de Notre-Dame à Paris,

(&) Du Pin, Bibliot. des auteurs ecclésiast., tom. IX, pag. 122, édition de Hollande.

(A) IT exposa dans son Apolagie pour Abélard, qu’on prépara le jugement de son procès parmi les verres et Les pots.] On ne peutpas faire une description plus satirique , que celle que Bérenger a faite des préliminaires de ce jugement synodal. Il dit que les pères du concile, après avoir bien bu et mangé, se firent lire l’écrit de Pierre Abélard. Ils frappaient des pieds pendant la lecture, 1ls riaient, ils badinaient , ils buvaient; et lorsqu’ils entendaient quelque chose à quoi leurs oreilles n'étaient pas accoutumées , ils grinçaient les dents contre cet auteur, et se demandaient s'ils laisseraient vivre un tel monstre ?

Îls avaient tant bu qu'ils s’endormirent ; de sorte que quand leur lecteur rencontrait quelqu’endroit scabreux, il leur demandait s'ils ne le condamnaient pas? ils se réveillaient en sursaut, et disaient à moitié endormis, les uns damnamus, les autres seulement namus. Les termes de Bérenger ont plus de force que les

BÉRENGER

miens : qu’il me soit donc permis de les rapporter. Il appliquait fort joliment les pensées des anciens poëtes latins. Post aliqua pontifices insultare, pedem pedi appladere , ridere , nugari conspiceres , ut facile quilibet Judicaret illos non Christo vota persolvere, sed Baccho. Inter hæc salutantur cyphi, pocula celebrantur , laudantur vina, pontificum guttura trrigantur..…..…. lethœi potio succi pontificum corda jam sepelierat. Ecce, inguit Satyricus, see ee + + . Inter pocula quærunt Pontifices saturi quid dia poëmata narrent.

Denique, cum aliquid subtile divinumque sonabat quod auribus pontificalibus erat insolitum, audientes omnes dissecabantur cordibus suis , et stridebant dentibus in Petrum, et oculos talpæ habentes in philosophum, Moc, inquiunt | sineremus vivere monstrum ? Cujus (vini) calor ita incesserat cerebris, ut in somni lethar- &iam oculi omnium solverentur. [nier hœc, sonat lector , stertit auditor.

Alius cubito innititur, ut det oculis suis somnum ; alius super molle cervical dormitionem palpebris suis molitur ; alius super genua caput reclinans dormitat. Cum itaque lector in Petri satis aliquodreperiret spinetum , surdis exclamabatauribus pontificum, Damnatis ? Tunc quidam vix ad extremam syllabam expergefacti, somnolent& voce, capite pendulo, Damnamus ajebant. Alii verd damnantium tumultu excitati, decapitatä primd syl'abä, namus inquiunt. Je ne saurais m'empêcher de mettre ici ce petit conte. Un conseiller s’endormait quelquefois sur les fleurs de lis. « Un » jour, le président de sa chambre re- » cueillant les voix de la compagnie, » et lui ayant demandé la sienne, 1l » Jui répondit en sursaut , et n'étant » pas encore bien réveillé, qu’il était » d'avis qu’on fit couper le cou à cet » homme-là. Mais c'est un pré dont » est question, dit le président : Qu'il » soit donc fauché, répliqua le con- » seiller (1).» Balzac avait lu cela peut-être dans lécrit burlesque de Francois Hotman, déguisé sous le nom de Matago de Matagonibus , contre Matharel. Vota omnibus, dit-il, est historia de eo qui cùm dormiens à

(1x) Balzac, Anstipe, pag. 109.

BÉRENGER

præside excitatus et sententiam interrogatus esset, semisomnis dixit Suspendatur , suspendatur, credens criminalem processum esse. Cui præses, Quinimd, inguit, agitur de prato :

ergù defalcetur, respondit ebrius.

(B)...... que voyant la mauvaise disposition de ses juges, il demanda que la cause füt renvoyée au pape.] Othon de Frisingen dit qu’Abélard appréhenda d’être accablé par quelque émotion populaire, et que, pour éviter ce malheur, il demanda son renvoi en cour de Rome. Dum de fide sud discuteretur, seditionem populi timens, apostolicæ sedis præsentiam appellavit (2). [avait raison de se défier d’une populace animée par les déclamations de ses dénonciateurs, qui le faisaient passer pour le destructeur des plus saints mystères de lV’Evangile,

(C)...… et qu'à l’instigation de saint Bernard , il fut condamné sans avoir été out.| On lui fit la même injusticeau concile de Soissons ; et cela sur un fort mauvais prétexte : c’est qu’on craignait les subtilités de sa dialectique, et les adresses de son éloquence. Libros quos ediderat proprid manu ab Æpiscopis igni dare Coactus est, null& sibi respondendi Jacultate, ed quod disceptandi in eo peritia ab omnibus suspecta haberetur , concessé (3). Le président d’Argentré a raison de trouver mauvais que , sur un tel fondement, on ait violé l’une des plus saintes lois de la justice. 47 ne faut condamner personne sans l'entendre : audiatur et altera pars ;

Qui statuit aliquid, parte inaudiüté alteré ,

Æquum licet statuerit, haud æquus fuit (4).

Voici ce que dit de cet anteur celui qui a publié les œuvres de Pierre Abélard, Queritur eum non fuisse auditum in concilio contra eum coacto , guod omnes quantumvwis docti et subtiles ejus acumen ingenii , linguæ versatilis volubilitatem , eloquentiæ flumen aureum , vel potius fulmen igneum et trisulcum , syllogismorum g'yfos et contorta enthymemata re-

formidédrint (5).

(2) Otho Frising., de Gestis Frider., lib. I, cap. XLVIII.

(3) Zdem , ibid., cap. XLVTI.

(4) Seneca , in Medeä , act. IT , sc. II.

(5) Argentré , apud Franc. Amboesium, præf, Apolog. ad Opera Abælardi.

(D) .….… ce procédé de saint Bernard ne fait pas beaucoup d'honneur a sa mémoire.| Le zèle et la solitude Jui communiquèrent beaucoup de bile et beaucoup de crédulité , si nous en croyons le même auteur(6). Cette remarque vient de plus haut, quoiqu’elle n’ait pas retenu toutes les impressions de sa source : car voici comme parle Othon de Frisingen : Erat autem Bernardus Clarcævallensis abbas tam ex christianæ religionis fervore zelotypus, quäm ex habitudinali mansuetudine quodammodo credulus, ut et magistros , qui humanis rationibus seculari sapientiä confisi nimikm inhærebant , abhorreret, et si quicquam ei christianæ fidei absonum. de talibus diceretur | facilè aurem præberet (7). Voilà comment la providence de Dieu dispense les biens et les maux : la plupart de ceux qui ont un grand zéle deviennent crédules et soupconneux, et concoivent aisément une extrême animosité contre les personnes qui leur sont suspectes. Ils écrivent contre ces gens-là lettres sur lettres (8); ils alarment les consciences, et ils ne se donnent point de repos qu’ils n’aient inspiré à tout le monde leurs préventions. S'il s’agit d'examiner les livres d’un homme , Dieu sait la peine qu’on a d'entrer dans le véritable sens de l’auteur , et dans l’interprétation la plus équitable, Voyez ci-dessous la remarque (I).

(E) Bérenger ne composa point la II.partie de son Apologie pour Abélard , et pour cause.] Il pourrait bien être qu'il n’a point dit la véritable raison de son silence. Cette raison fut apparemment la crainte de voir soulever contre lui tous les moines et tous les ecclésiastiques, et d’être parlà exposé à l’indignation des peuples, et à mille maux. Il avait senti combien il s'était rendu odieux par la première partie de son livre; mais la seconde eût tout autrement aigri les esprits. La première ne contemait que des lieux communs d’injures et

(6) Argentré, ibidem.

(7) Otho Frising., de Gest. Frid., Lib. ZI, cap. & (8) D. Bernardus cum eo simuliates gravissemas exercuit, ila ut litteras acrimoniæ plenas scripserit ad varios. Argentré, apud Amboestum, præf, Apolos. ad Opera Ahælardi,

de reproches, avec quelques récriminalions peu capables de faire du tort à saint Fe mais la seconde l’eût convaincu de mauvaise foi, ou d'1gnorance , et par conséquent d’avoir été un injuste persécuteur. Plus la chose eût été notoire, plus se seraiton fâché contre Bérenger , le destructeur d’une sainte réputation si utilement établie dans les esprits. Il trouva douc plus à propos de se taire, et de justifier son silence par un honteux galimatias. Il déclara qu’il était devenu sage avec le temps, et qu'il avait embrassé l'opinion de saint Bernard , et refusé sa protection à des dogmes qui sonnaient mal, quoiqu'ils ne fussent pas mauvais dans le fond : enfin, que s'il avait dit quelque chose contre la personne de l’homme de Dieu, il voulait que cela passât pour une plaisanterie , et non pas pour une parole sérieuse. Processu Lemporis meum sapere crevit; et in sententiam abbatis pedibus, ut dicitur, ivi. ÎVolui esse patronus capitulorum objeciorum ÆAbelardo , quia eisi sanum saperent, non sanè Ssonabant....…. 1 quid in personam hominis Dei dixi, joco legatur , non serid (9). Et néanmoins, peu auparavant , il avait dit que sa critique de saint Bernard était bien fondée.

C'est le sens légitime de ces paroles :

Legant eruditi viri ÆApologeticum quem edidi, et si dominum abbatem Justè non argui, licenter me redarguant. N'est-ce point le galimatias d'un homme qui n'ose dire qu'il ait raison , et qui à honte d’avouer qu’il ait tort ?

(F) Il attaquait une de ces personnes privilégiées | qui s'acquiérent le bénéfice de l'impunité par les grands services qu’ils prétendent avoir rendus à la cause. ] Saint Bernard avait un style fort agréable : toute la terre était inondée des productions de sa plume ; ses livres volaient partout, et 1l en composait un grand nombre.

Mirantur homines in te, liberalium disciplinarum ignaro, tantam ubertatem facundiæ , quia emissiones luc jam cooperuerunt universam superficiem terræ (10). La réputation de sa sainteté, de son zèle, de ses miracles , n’était pas

(a) Berengar., in Oper. Abæl., pag. 322,

(10) Tbidem.

BÉRENGER

moins répandue, que celle de sa plume.

Jamdudum sanctitudinis tuæ odorem ales per orbem fama dispersit, præco-.

nisavit merila , miracula declamavit (11), Avec cela, il n’y avait point d'homme qu'il ne pût ruiner de réputation, tant s’en faut qu’un grand philosophe comme Abélard pût passer en dépit de lui pour orthodoxe. Bérenger a représenté fort heureusement le crédit de l’homme de Dieu en cette manière : Damnatur, proh dolor ! absens, irauditus | et inconvictus. Quid dicam , quidve non dicam, Bernarde ?

Nil opus est bello, veniampacemque rogamus, Porrigimus junctas ad tua lora manus.

Jura cadent rerum , vertetur sanctio legum,

Si vis, si Mandas, si sic decernis agendum,

Quem penes arbitrium est et vis et norma lo-

quendi (12).

Où est l’orthodoxie, qui puisse tenir contre de tels accusateurs ? La foule selaisse tellement remplir de préjugés , qu’elle a de la peine à souffrir qu’on se défende : on ne le peut faire sans accuser de calomnie le promoteur du procès et le dénonciateur ; et dès-là , chacun perd patience.

Quoi! nous souffririons qu’un si grand serviteur de Dieu fit diffamé comme un insigne calomniaieur ? Gardonsnous en bien : l'honneur de l'église y est trop intéressé. Voilà comment un petit particulier a raison de dire : Je serai orthodoxe , ou hétérodoxe, selon qu'il plaira à un tel ; car s’il n'attaque sur ma doctrine , on n'osera , ow on ne saura m'absoudre : ma justification le flétrirait, et causeçait trop de joie à l'ennemi. J'aurai beau le déférer à mon tour ,on n'y aura nul égard :

je n'ai pas travaillé comme lui àu bien de l’église ; je ne mérite pas les immunités qui sont dues à ses veilles et a son infatigable vigilance. Une infinité de gens trouveront mauvais que j'ose publier des apologies , et me diraient Jort bien, s'ils osaient déclarer tout ce qu'ils pensent, ce que Caligula disait à son frère, quoi ! tu prends un antidote contre César (13) ? Je leur parattrai digne d'une nouvelle accusation, par cela méme que je n'aurai pas succombé à la première. C’est ainsi

(1x1) Tbidem , pag. 303.

(12) Jhidem, pag. 307.

(13) Trucidaturus fratrem , quem melu venenorum præmuniri medicamentis suspicabatur , Antidotum, inquit, adversus Cæsarem? Sueton, , in Caligulâ, cap. XXIX.

BÉRENGER

que fut traité Quintus Scévola , Pun des plus honnêtes hommes de son siécle. Diem Scævolæ dixit posteaquam comperit eum posse vivere : cum ab eo quæreretur quid tandem accusaturus esset eum quem pro dignitatene laudare quidem quisquam salis commodé posset, ajunt hominem ( ut erat furiosus ) respondisse, quod non lotum telum corpore recepisset (14).

(G) JL soutient dans tous ses écrits le caractère d'un esprit ardent et aigre , que Pétrarque lui a donné, ] Voici les paroles de Pétrarque dans son apologie : Damnavit Bernardus Clarævallensis abbas Petrum ÆAbælardum lLitteratum quondam virum.

Huic iratus Berengarius Pictaviensis vir, et ipse non infacundus ac discipulus Petri, contra Bernardum librum unum scripsit non magnt quidem cor- Roris , sed 1NGENTIS ACRIMONIÆ. De quo postmodum à multis increpatus se excusavit quod adolescens scripsisset, et quod sibi viri sanctitas nondum penitus nota esset. Francois d’'Amboise , ne considérant pas avec assez d’attention ce passage , a cru y lire que Bérenger était petit. De Berengario..….

Petrarcha in Apologid aitipsum fuisse

facundum , non magni corporis sed in-

gentis acrimoniæ (15). Cela doit apprendre aux auteurs, et à moi tout le premier , à être perpétuellement en garde contre les distractions d’esprit ,

qui sont cause si souvent que l’on ap-

plique à une chose ce que ceux que l’on copie ont dit d'une autre.

(H) Les reproches d'hétérodoxie qu’il a faits à saint Bernard, ne sont que des chicanes.... les erreurs imputées à ÆAbélard n’ont pas toutes un aussi mauvais fondement que celui-la. | Par exemple , on ne lui a point fait de tort en l’accusant de donner trop d’étendue aux forces du franc arbitre, et trop peu à la nécessité de la grâce.

Il s’est exprimé là-dessus si clairement (16), que qui voudrait lejustifier , imiterait la mauvaise foi de ceux qui sur d’autres questions soutiennent qu’il a été hérétique. Il ne faut point non plus chicaner sur certains articles qu'il est diflicile de n’adopter pas,

(14) Gicero , pro Sex. Roscio.

; (15) Amboesn Præf. apologet,, ad Opera Absardi. ï

(16) Voyez son Exposition de l'Epiître aux Romains, pag. 652 ei suiv.

lorsqu'une fois on a embrassé le dogme du franc arbitre. Disons donc qu'il est fort vrai qu’Abélard était de bonne composition envers les. péchés d’ignorance , et qu’il ne damnait personne pour le péché philosophique (19). I me semble aussi qu'il a enseigné clairement que Jésus-Christ n’est point mort , afin de nous racheter de la tyrannie du diable ; mais afin que la bonté que Dieu témoignait à l’homme , par lincarnation de son fils, nous portât à l’aimer réciproquement, et à suivre les instructions et les exemples d’un Dieu incarné. Ce dogme est à moitié socinien ; et quiconque le profère, mérite moins, selon saint Bernard, d’être réfuté, que d’être chare gé de coups de bâton. Ænnon justius os loquens talia fustibus tunderetur quäm rationibus refelleretur (18) Voici un autre dogme fort choquant c’est que les choses, qui n’ont jamais été , et qui ne seront jamais , ne sont point possibles. Ç’a été sans doute le sentiment d’Abélard (19) ; et Je ne vois pas que ceux qui disent que Dieu est déterminé par sa sagesse infinie à faire ce qui est le plus dignede lui puissent nier sans inconséquence la doctrine de ce philosophe. Voyez ci-dessous la remarque (M). Je Jaïsse quelques autres sentimens , qu’on peut avoir eu raison de lui imputer, et qui sont , où véritables , ou indifférens à la religion.

(D)... mais on ne le saurait nier à l'égard de la meilleure partie. 1 On lui imputa faussement cette thèse, Deus pater Plena est potentia , Filius quædam potentia ; Spiritus Sanctus nulla potentia. Ceux qui ont le plus de partialité pour saint Bernard conviennent qu'il n’a point compris le sentiment de l’auteur. Æbælardi mentem assecuti non videntur $. Bernar dus , abbas $. T'heodorici , et Anonymus, qui ipsi tribuunt, etc... (20).

IVon ided in Sabeilianam aut Arianam hϾresim impegit, non Trinitatem destruxit , non blasphemiam dixit in Spiritum Sanctum, non Deorum novorum annuntiator fuit, ut maximi ill viri fervore disputationis abrepti

(15) Voyez ses OEnvres, pag. 4on, 501, 592.

(18 Bernard., Epist. ad Innoc. Papam.

(x9) Voyez les pages 1112 et 1117 de ses OEuvres. à

(20) Natalis Alexander, sæc. XI et

XIT, part. III, pag. 19.

ipsiimproperärunt (21). La chose parle d'elle-même , lorsqu'on examine tout le passage d’Abélard. On le trouva hérétique dans ces paroles : Spiritus quamvis ejusdem substantiæ si cum paire et filio , undè etiam Trinitas ouoousioc , id est unius substantiæ prædicatur , minimè tamen ex sub: stantié patris aut filii si proprié loquimur esse dicendus est, quod oportet ipsum ex patre vel filio gignt, sed magis ex ipsis habet procedere. Maïs pour peu qu’on eût suivi les idées de l’équité , on aurait compris qu'il tombait d’accord de toute la substance du dogme , et qu’il n’avait rien de particulier qu’une de ces abstractions de logique, qui seront toujours inévitables à ceux qui voudront raisonner sur la différence des trois personnes.

On lui imputa d’avoir enseigné que le Saint-Esprit est l’âme du monde (22) ; qu’il n’y a pointde péché , ni dans l’ac- Uon, ni dans la volonté, ni dans la concupiscence , ni dans le plaisir qui l’excite ; et que nous ne devons pas vouloir éteindre ces choses. Il soutient dansson Apologie, qu’il n’a jamais dit ni écrit une pareille proposition (23). On parle d’une Apologie qu'il publia, où 1l niait en partie quant aux paroles, et tout-à-fait quant au sens , Les propositions qui lui étaient objectées. Æd Cluniacense cænobium se contulit.

Apologeticum scribens prædictorum capitulorum partim verba , ex toto autem sensum negans (24). Mais on a quelque lieu de croire que cette Apo- Jogie s’est perdue (25). Ilsoutient dans celle que nous avons , qu’il n’a jamais fait Pun des livres, dont quelques-uns des dogmes qu’on lui imputa furent tirés ; et qu’on lui attribue cet ouvrage, avec la même malice, ou avec la même ignorance , que toutes les propositions du Catalogue , sed sicut cætera contra me capitula, ita et hoc quoque per malitiam vel ignorantiam prolatum est. Son apologiste Bérenger s’inscrivit en faux avec plus de restriction. /ndiculum vidimus , in quo non Petri dogmata , sed nefandi com-

(21) Natalis Alexander, sæc. XI et XII, part. LIT, pag. 2x.

(22) Rien n'est plus mal fondé que cela, Voyez Le père Alexaudre, la même, pag. 27.

(23) Opera Abælardi, pag. 333.

(24) Otho Frising., kb. 1, cap. XLIX,

(25) Vovez les Notes d'André du Chêne sur la Relation d'Abélard, pag. 1161 , 1162.

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menti capitula legimus..… Hæc et alta indiculus luus continet quorum quædam , fateor , Petrus et dixit et scripsit; quædam vero, neque protulit , neque scripsit. Quæ autem direrit et quæ non dixerit, et quam catholicé mente ea quæ dixerit senserit , secundus arrepti operis tractatus christiand disputatione ardenter et impigrè declarabit (26). Quelques-uns accusent Abélard d’avoir enseigné qu’il y avait autant de cieux que de jours en l’année; et ils ajoutent qu’on lui répondit, qu’il en mettait si grand nombre afin de ne faillir d’en trouver quelqu'un à sa disposition (27). Mais c’est plutôt un badinage qu’une dispute. Ce fut dont une oppression tout-à-fait criante, que de donner gain de cause à l’accusateur, sans avoir su de l’accusé s’il reconnaissait pour siens les ouvrages dont les propositions furent ex:

traites, s’il convenait qu’elles eussent été extraites fidèlement, s’il les entendait au sens de l’accusateur , etc ? et le pape, qui, sur les mêmes extraits, condamna les livres au feu , et Abélvd à la clôture, sans s’être informé si Abélard enseignait ces choses , fut encore plus inique que le synode de Sens. Les lettres de l’accusateur , eë le messager qu’il envoya à la cour de Rome , et qui dit tout ce qu’il fallait pour rendre odieux Abélard (28) , mirent le comble à l'oppression. Le sieur Francois d’Amboise a fort vivement

| décrit le personnage que saint Bernard

joua dans tout ce procès. Ce fut celui d’un trompette sonnant la charge , et celui d’un incendiaire mettant le feu aux poudres (29) : vu qu’il envoya au pape toutes les ordures qu’il avait pu ramasser , et que des gens malintentionnés avaient ramassées , ou des écrits et des lecons de son adverse partie , ou des papiers que l’on faisait courir sous son nom. Je ne m'étonne donc pas que Horstius se soit un peu emporté contre ce Francois d’Amboise (30) ; mais je ne sais s’il le censure | (26) Bereng., in Oper. Abæl., pag. 310.

(27) Garasse, Somme de Théol., pag. 304, et Doctrine curieuse, pag. 266. “

(28) Quod melius Nicolaus iste meus, imd ei vester , viv& referet voce. Bernard., Epist. ad Innoc. IL, in Operib. Abæl., pag. 275

(29) Hoc classico multi ad arma spiritualia excilali sunt. . . Admovet faces incendi ut damnationem ab eo (Pontifice) extorqueat.

Amboesii præf. Apol. Oper. Abælardi.

(30) In Notis in Bernard. , folio 37.

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d’une chose qui le mérite : c’est d’avancer que Pierre le Vénérable écrivit à Innocent Il , qu’Abélard , opprimé par les vexations de quelques personnes qui le traitaient d’hérétique , en appelait au saint siége. Ait Abælardum..…. gravatum vexationibus quorumdam qui illinomen hæretici quod valdè abominabatur imponere volebant , majestatem apostolicam appelldsse. Celui qui aurait écrit une telle chose au pape aurait donné manifestement le tort à saint Bernard ; mais ce n’est pas ainsi que la chose se passa.

Pierre le Vénérable n’a dit sinon qu'Abélard disait qu'il était persécuté, etc. Quæsivimus qud tenderet :

gravatum se vexationibus , elc., ma- Jestatem apostolicam se appelldsse respondit.

(K) Vous voyons encore aujourd’hui le malheureux . Abélard couvert de honte et d’ignominie.] Le voilà chargé pour jusques à la fin du monde de toutes les erreurs qui lui furent imputées dans le concile de Sens, et de plusieurs autres. Frère Pierre de Per-

ame lui attribue d'avoir niéque Dieu ût l’auteur de tous les biens ;, qu’il fût un être simple , qu’il füt seul éternel, et que tout fût ou créateur ou créature(31). Frère Bernardde Luxem- . bourg lui attribue ces mêmes choses, sur la foi de l’autre. Pratéolus a suivi frère Bernard (32) , et a été copié par le jésuite Gaultier (33). Belleforêt et du Haillan ont fait comme Pratéolus.

Les catalogistes d’hérétiques , nation moutonnière s’il en fut jamais, les Sanderus , les Alphonse de Castro, etc. , n’ont pas manqué d’adopter les accusations qui tombérent sur la tête d’Abélard. Mais d’ailleurs ceux qui l'ont mis dans le catalogue des témoins de la vérité (34) n’ont su ce qu’ils faisaient : il a bien eu quelque sentiment particulier sur les accidens eucharistiques ; mais c'était plutôt en supposant la réalité, qu’en la niant.

(LL)... Le légat , qui le condamna,

(31) Petr. Pergam. apud Bern, Lutzenburg., in Catalogo Hæreticor.

(32) Prateolus, in Elencho Hæreticor.

(33) Gault. Tabul. Chronol.

(34) Voyez la Vie d’Abélard, par Thomasius, imprimée dans le premier tome de l'Historia Sa-

pienlæ et Stulutiæ, &« Hall, en Allemagne, l'an 1693.

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