‹ Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle (volume 4)Chapitre 64 sur 109 · ASS · texte numérisé non relu

ASS

d’empereur. Le théâtre français au XVII. siecle a retenti des amours de Titus et de Bérénice (D). Elle avait une sœur trop belle pour qu’elles s’aimassent (E). L’Écriture a fait mention de Bérénice (F). On a fait de lourdes fautes concernant cette princesse (G). Je n’ai pu parler de toutes les reines qui ont porté ce nom-là. J’indique quelques fautes de M. Moréri (H), de M.

Hofman, de Charles Étienne ; etc. (I).

(A) Ælle planta la Polémon, son mari, et s'en retourna où il lui plut.] Je vais copier un passage qui est plein de fautes. Ceste Bérénice, de laquelle nostre Xiphilin faict mention, fut fille d’'Archélaüs , et femme d’'Herodes, après la mort duquel elle se maria à Polémon, roy de Lycie, lequel elle quitta propter nimietatem coitôs, ut quidam dixerunt, dict Josephe, liv. 20, chap. 2. Voilà ce que Jj’ai trouvé dans les Annotations du sieur de Canque sur l'Histoire de Dion Cassius abrégée par Xiphilin (1). Observons d’abord qu’il s’agit là de Bérénice, maîtresse de Titus, et après cela comptons les fautes. 1°. Elle n’était point fille d’Archélaus. 2°. Polémon n’était point roi de Lycie. 3°. La raison pourquoi elle le quitta ne fut point qu'il lui rendit trop souvent ce que l’on nomme devoir conjugal. Ce fut plutôt une raison toute contraire. Car voici comment s'exprime l’historien juif cité par l’auteur des Annotations : où uhy ér) onu uvÉpenvey 0 yauoc, And Bepyiun dY duo= Aagiay, &c éparay, xaTansimrer Toy lo néuwva. Îd tamen conjugium diuturnum non fuit, propter intemperantiam, ut fertur, discedente ab eo Berenice (2). Si cet auteur avait consulté la version de Génebrard, il ne serait pas tombé dans la bévue qu’il a faite : il y aurait lu , ce mariage ne dura pas fort long-temps ; et on dit que ce fut pour l’intempérance de Bérénice, qui

(x) Elles sont à la fin de la traduction française de Xiphilin., faite par Anthoine de Baudole , et imprimée à Paris, l'an 1610, in-4°,

(2) Joseph. Antiquit. Judaïc., Lib. XX , cap, VW, (et non pas caps II , ) pag. 693.

BÉRÉNICE

le laissa. Je veux que les paroles de Yauteur juif considérées en ellesmêmes puissent avoir je ne sais quelle ambiguïté, qui fasse douter s’il agit là du déréglement de l’époux, ou de celui de l'épouse : n’y avait-il pas un bon moyen d’ôter l’équivoque? Ne suffisait-il pas de prendre garde aux mauvaises mœurs de Bérénice? Tous ceux qui savent de quelle manière elle vécut lui donneront volontiers un tempérament à ne se pas dégoûter d’un homme par la raison qu’il aurait été infatigable dans les exercices de l’amour. Toutes les personnes du monde, Bérénice comme les autres, admettent cette maxime généralement parlant, De rien trop (3) ; mais les variétés sont infinies, quand il est question de mettre des bornes entre le trop et la suffisance. Si le tempérament de Bérénice ne dispute point contre la thèse générale , il se soulève contre l’application , il ne croit pas être dans le cas, il appelle médiocrité ce que d’autres uommeraient excès. Il n’est pas tel, y consens , qu’il remplisse au pied de la lettre la sentence du XXX°. chapitre des Proverbes de Salomon : Tria sunt insaturabilia, et quartum quod nunquam dicit, sufficit. Infernus, et os vulvæ, et terra quæ non satiatur aqudä, ignis verd nunquum dicit, sufficit ; et qu’il rende fausse celle de Pindare :

. +. + + AVATAUTIS

*Ey révrs yAuntia épyo. Kopov d° Ex,

Kai pén nai ra Teprv àvbe Agpodiue.

ANS EEE +. . Requies

In omni dulcis opere , salielatemque habet, Et mel et jucundi flores venerei (4).

Mais, au moins, fait-il mentir cette maxime, de peu de biens nature se contente. En un mot, l’auteur que je réfute devait plutôt mettre le péché à Polémondansledéfautque dansl’excès, et comparer ce monarque avec le premier mari de Jeanne reine de Naples.

Il est vrai que Polémon en fut quitte à meilleur marché : il n’y perdit point la vie, comme l’autre l'y perdit.

(3) Id arbüror adprümè in vid esse utile, ut ne quid nimis. Terentius , in Andriä , act. I, sc. I. Voyez dans Érasme , chil. I, cent. VI, num. 06, pag. 226 , plusieurs sentences semblables.

(4) Pindar. Nemeor., Ode VII, pag. 580.

Voyez une semblable sentence d'Homère dans la remarque (E) de l'article XENOPRANES, avan l'alinéa.

Quelque chicaneur me viendra dire que la pensée du sieur de Canque est que Bérénice quitta Polémon , parce qu’elle avait besoin de trop de caresses, et qu’il ne pouvait fournir à l’appointement; mais je soutiens que les pa.

rolesne sont pas rangées d’une manière à être ainsi entendues. Quelle qu’ait été son intention, elles signifient clairement ce que je suppose ; et par conséquent elles représentent Bérénice d’une humeur tout-à-fait extraordinaire. Voyez ce qui sera cité des Lettres du comte de Bussi Rabutin dans la remarque (D) de l’article Gze1- CHEN.

(B) £lle gagna Vespasien par ses libéralités, et Titus par sa beauté.] Tacite nous apprend que cette dame s’intrigua pour mettre la couronne sur la tête de Vespasien. Je ne m’en étonne pas ; elle avait plus à espérer de lui, que de ses compétiteurs, s’il parvenait à l'empire. ox per occultos suorum nuntios excitus ab urbe Agrippa, ignaro adhuc Vitellio, celeri navigalione properaverat. IVec minore animo regina Berenice partes juvabat florens ætate formäque, et seni quoque V'espasiano magnificentié munerum grata (5). Le même Tacite nous apprend qu’elle était aimée de Titus, et qu’on crut qu’elle fut cause qu’il n’acheva point son voyage, mais retourna en Judée, ayant appris à Corinthe la mort de Galba. Fuére qui accensum desiderio Berenices reginæ vertisse iter crederent. IVeque abhorrebat à Berenice juvenilis animus : sed gerendis rebus nullum ex eo impedimentum (6).

En deux mots, cet historien réfute la médisance : 1l convient que cette reine avait touché le cœur de Titus; mais il déclare que ce n’était qu’une amourette d’amusement, qui ne le détournait point des affaires.

(C) Elle vit l'heure que. ... Titus deviendrait son mari. | Agrippa et Bérénice sa sœur firent un voyage à Rome pendant le quatrième consulat de Vespasien. On leur fit de grands honneurs : elle logea au palais, ne fit qu’un lit avec Titus, et commenca à disposer de toutes choses, comme une femme légitime ; mais Titus, ayant appris que le peuple en était scandalisé, la renvoya. C’est ce que

(5) Tacit., Histor., Lib. IT, cap, LXXXT.

(6) Zbidem, cap, LI. ;

Xiphilin raconte (7) ; et il remarque que Bérénice était alors dans sa fleur, dans son grand éclat : Bepovixn dé iryupas Te àv8æ. Beronice maximè florebat (6). Elle avait néanmoins quarantequatre bonnes années ; car le quatriéme consulat de Vespasien tombe sur l'an 72 de Jésus-Christ (9); et elle avait seize ans, lorsque son père mourut (10), c'est à-dire la 3€. année de l’empereur Claude (11), qui était la 44e. de Jésus-Christ. Le calcul est aisé à faire. D’ailleurs, elle était entrée de fort bonne heure dans la carrière, et avait joûté courageusement sans relâche. Elle avait un mari, et peut-être des enfans, la seizième année de sa vie ; elle avait eu un second mari ; elle avait eu des galans; et néanmoins, la voilà dans son grand éclat à l’âge de quarante-quatre ans. C'était de quoi être exposée à l’envie. Suétone observe que la séparation se fit à regret de part et d'autre. /Vec mins libido ( suspecta erat in Tito) propter exoletorum et spadonum gréges, propterque insignem reginæ Beronices amorem , cui ctiam nuptias pollicitus ferebatur. . . ,.. Beronicem statim ab urbe dimisit invitus invitam (12). Titus se fit une grande violence, en renvoyant Bérénice , pour calmer les plaintes des médisans.' Bérénice fut fort fâchée qu’on la renvoyât * elle eût mieux aimé sans doute une continuation dé médisance ; et s’il est vrai que Titus lui eût promis mariage, comme le bruit en courait, il faut croire qu'elle pesta contre la mauvaise foi des hommes. Il est probable que, pour adoucir l’amertume de ce renvoi, Titus lui dit que c'était un sacrifice qu'il fallait faire aux murmures de toute la ville ; mais qu'après avoir cédé à ce torrent, qui ne ferait que passer, on se reverrait. Ce qu'il y a de certain , c’est que Bérénice se conduisit tout comme si on l’eût congédiée de cette facon. Elle revint trouver Titus quelque temps après, et n’y gagna rien : il ne voulut plus ouir parler d’elle. Je crois que Xiphilin est le seul qui ait observé ces deux ren-

{7) In Vespasiano.

{8) Xiphil. , in Vespas., pag. 222.

(9) Voyez Calvisius. 2

(10) Joseph., Antiq., Xb. XIX, cap. VII, (xx) Ibid.

(x2) Sueton. , in Tito, cap. WII.

BÉRÉNICE

vois de Bérénice, lun sous l'empire de Vespasien , l’autre sous celui de Titus."O dé dh Téros où dev oùTe Dovixèy où= TE époTIxÔV proyepkicac ÉTpaËey, dard XpnsÔs mairep émiloureubeic, nai cgpay airos nai mue Bepoyians és Péuny ab #AGcüœns , éyévero. Titus ex quo tempore pr'incipatum solus obtinuit, nec cædes Jecit nec amoribus inservivit, sed comis , quamvis insidiis peteretur , et continens , Beronice licet in urbem reversé, fuit (13). Il est assez apparent que Xiphilin ne se trompe pas, encore qu’Aurélius Victor et les autres ne parlent que d’un seul renvoi.

Ui subut pondus regium Berenicen nuptias suas sperantemr regredi domum... præcepit (14). Ces paroles d’Aurélius Victor, comparées avec ce qu’il avait dit peu auparavant, le convainquent d’une extrême négligence.

Il dit ici que Bérénice espérait d’épouser Titus; et il venait de dire qu’elle était sa femme, Cœcinam consularem adhibitum cœncæ vix dum 1riclinio egressum ob suspicionem stupratæ Berenices uxoris suÆ jugulari jussit. Recucillons de là, que Bérénice prétait l'oreille à d’autres fleurettes qu’à ceiles de l’empereur. Cela est assez ordinaire aux maîtresses des grands princes. Je ne puis passer sous silence une erreur de Noldius. H dit, dans la page 408, que Dion ou Xiphilin se sont trompés, quand ils ont mis le divorce de Bérénice sous Vespasien , puisqu'Aurélius Victor assure que Titus ne la renvoya qu’aprés avoir pris possession de la couronne :

ut subiit pondus regium. (15). Voilà ce que dit Noldius dans la page 408 ; mais dans }a page 400, il assure que Bérénice revint à Rome, pour faire ur nouvel eflort sur le cœur de Titus, et que son dessein ne réussit pas. Il cite pour cela les paroles de Xiphilin.

Quoi! après avoir dit qu’un homme se trompe, faut-il affirmer ce qu'il avance, faut-il le prouver par son témoignage ?

(D) Lethédtre français au XVIe.

siècle a retenti des amours de Titus et de Bérénice. ] On joua en même temps deux pièces intitulées Bérénice. L’une était de M. Corneille, et l’autre de M. Racine. Chacune avait ses parti-

(x3) Xiphilin. , in Tito, sub inil.

(14) Aurel. Victor, in Epitom.

(15) Noldius, de Vitet Gestis Herodum.

BÉRÉNICE

sans : l'abbé de Villars publia une critique de toutes les deux. Je ne saurais point qu'il est l’auteur de cette critique, si je n’avais lu ces paroles dans les Sentimens de Cléanthe (16) :

Æn eussiez-vous douté, si le critique d2s deux Bérénices vous fut venu dans la pensée ? . .. Par quelleraison aurions-nous échappé au censeur de deux excellens poëtes, dont l’un na pas daigné lui répondre, et l’autre n'a dit qu’en deux mots pourquoi il ne lui répondait pas (17)?

Voici des extraits qui me paraissent fort dignes de la place que je leur

. A , L} é donne. Je suis très-füchée , c'est une.

dame qui écrit cela au comte de Rabutin, de ne pouvoir vous envoyer aujourd'hui la Bérénice de Racine ; je l’attends de Paris, Je suis assurée qu’elle vous plaira; mais il faut pour cela que vous soyez en goût de tendresse : je dis de la plus fine; car jamais femme n'a poussé si loin l'amour et la délicatesse qu'a fait celle-là.

Mon Dieu! La jolie maîtresse ! et que c’est grand dommage qu'un seul personnage ne puisse pas faire une bonne pièce! La tragédie de Racine serait parfaite (18). Le comte lui répondit :

« Je viens de lire Bérénice. Vous m'’a- » viez préparé à tant de tendresse, que » je n’en ai pas tant trouvé. Du temps » que je me mélais d’en avoir , il me » souvient que j'eusse donné là-dessus » le reste à Bérénice. Cependant il me » paraît que Titus ne l’aime pas tant » qu'il dit, puisqu'il ne fait aucuns » efforts en sa faveur à l'égard du sé- » nat et du peuple romain. Il se laisse » aller d’abord aux remontrances de » Paulin qui, le voyant ébranlé, lui » ‘amène le peuple et le sénat pour » l’engager; au lieu que s’il eût parlé » ferme à Paulin, il aurait trouvé » tout le monde soumis à ses volon- » tés. Voilà comment j'en aurais usé, » madame ; et ainsi J'aurais accordé » la gloire avec l’amour. Pour Béré-

(16) C'est le faux nom de celui qui a critique es Entretiens du père Bouhours, L'abbé de Villars, qu'il désigne ici, avait publié pour le pere Bouhours contre Cléanthe le Traité de la Délicatesse. |

(17) Sentimens de Cléanthe, TIE. part., pag.

2, édition de Hollande, en 1652.

(18) Lettre CXXXIII de la ITI®. partie des Lettres du comte de Bussi Rabutin, pag. 2/6, édition de Hollande. Cette Lettre est datée de Dijon , Le 28 de juilles 16nx.

» nice, si j'avais été à sa place, j’au- » rais fait ce qu’elle fit, c’est-à-dire, » que je serais parti de Rome la rage » dans le cœur contre Titus, mais » sans qu'Antiochus en valüt mieux » (19). » Voici ce qu’on lui répliqua.

Votre cœur n'est pas aussi indifférent que je le croyais, puisqu'il vous souvient encore que vous auriez pu donner le reste à Bérénice en fait de tendresse ; et il faut l'avoir poussée bien loin, pour trouver qu'on en aurait plus qu'elle. Je vous en loue et révère. [lne

J'aut pas aimer à demi, quand on s’en

méle (20). On apprendra dans ces trois passages le jugement qui a été fait de la Bérénice de M. Racine, et combien les dames sont portées naturellement à donner leur approbation aux cœurs qui poussent loin la tendresse. Je ne trouve point que la critique du comte de Rabutin soit juste ; car il eût voulu que le poëte eût falsifié un événement qui devait être conservé sur le théâtre. Le renvoi de Bérénice est si connu par l’histoire, sai ceux qui ne l’eussent pas trouvé ans la tragédie, eussent crié justement contre l’auteur. M. Racine pressentit cela sans doute ; et ce fut apparemment la raison pourquoi il représenta la tendresse de l’amant inférieure à la tendresse de l’amante. Cette économie pouvait déplaire au beau sexe; mais enfin on trouva que cet inconvénient n'égalait point l’autre.

(E) Elle avait une sœur trop belle pour qu’elles s'aimassent. | Josephe remarque que Drusille, sœur de Bérénice, écouta les propositions de Félix, gouverneur de Judée , pour se mettre à couvert de la jalousie de sa sœur, qui ne pouvaitsouffrir qu’elle Drusille eût une si grande beauté. Drusille fut recherchée en mariage par Félix, pendant qu’elle était mariée avec Azizus, roi des Eméseniens, Elle consentit à cette recherche , et devint l'épouse de Félix, et il semble même qu’elle abjura le judaïsme (21). J’examinerai cela dans la remarque (A) de son article. La haine fraternelle est grande :

on peut citer des maximes là-dessus :

mais, si je ne me trompe, la haine des

(19) Bussi, lettre CXLVIII de le IIIe. partie, pag. 268.

(20) La même, lettre CLIL, pag. 279, 280.

(21) Joseph., Antiq,, lib. XXIX, cap. VF, pag. 693.

sœurs va plus loin que celle-là. Nous pourrons dire un mot sur ce chapitre en quelque autre endroit (22).

(Ë) L'Ecriture a fait mention de Bérénice. ] L’on trouve dans le chapitre XXV des Actes, qu’Agrippa et Bérénice arrivérent à Césarée pour saluer Festus ; et qu'ayant oui parler de saint Paul , qui était alors en prison, ils le voulurent ouir ; que pour cet effet ils se rendirent au lieu de l’audience avec une grande pompe (23), et entendirent saint Paul.

(G) On a fait de lourdes fautes concernant cette princesse. ] Sabellic a cru qu’elle fut femme d’Aristobale, et ensuite d’Antipater (24). C’est confondre ensemble deux Bérénices , Vaïeule et la petite-fille. La première fut mariée en premières noces à Aristobule , et en secondes à un oncle d’Antipater, et non pas à Antipater même. Voici donc une nouvelle méprise de Sabellic. Mais pour la Bérénice dont il parle ( c’est la maîtresse de Titus ), elle n’a eu ni l’un ni l’autre de ces deux maris. Je m’en vais rapporter un passage de Juvénal, qui sans doute doit être entendu de la derniére Bérénice, de celle qui fut aimée de Titus , et qui fut soupconnée d’'inceste avec Agrippa son frère.

Grandia tolluntur crystallina, maxima rur-

sus

Myrrhina, deindè adamas notissimus, et Berenices

Tn digito factus pretiosior : hunc dedit olim

Barbarus incestæ, dedit hunc Agrippa sorori,

Observant ubi fesia mero pede sabbata reges,

Et vetus indulget senibus clementia por-

cis (25).

Le scoliaste de Juvénal entend ici par Bérénice une sœur de Ptolomée, roi d'Égypte, et par Agrippa un fils de Julie, fille d’Auguste , ce fils de Julie et d’Agrippa, que Tibére fit mourir aussitôt qu'Auguste fut décédé (26). C’est une négligence prodigieuse de ce scoliaste pour ne rien dire de

(22) Dans la remarque (B) de l'article de DrusiLee,

(23) Meta Tone ayTacias, cum multé ostentatione ; seu ambitione. Actor. Apostol., cap. XXV , vs. 23.

(24) Sabellicus , ir Paraphrasi ad Titum Suetonii, apud Noldium de Vità et Gestis Herodum , pag. 414.

(25) Juven., Sat. VI, vs. 154.

(26) IL avait été relégué par Auguste dans l'ile Planasia. Tacit. Ann. , Lib. I , cap. IIT. et non pas en Sicile, comme dit Le scoliaste,

BÉRÉNICE

pis ; car, avec un peu d’atiention, on voit manifestement que Juvénal parle d’un Agrippa qui demeurait en Judée; ce qui ne peut convenir aucunement au fils de Julie. Outre que, selon la remarque de Noldius (27), personne n’a jamais dit qu’Agrippa et son impudique sœur Julie aient été accusés d’inceste. Il n’est pas si aisé de relancer le scoliaste sur l’autre point , parce que la répétition du mot dedit a fait croire à d’habiles gens, que le poëte suppose ici deux personnes qui ont donné à leur sœur un diamant de prix : 1°. un roi d'Égypte; 2°, un Agrippa. Cette explication n’est point la bonne. Tout se doit rapporter à Agrippa , roi des Juifs, et à sa sœur Bérénice; et nous apprenons ici une chose que Josephe n’a point touchée ; c'est que Bérénice recut de son frère un diamant d’un trés-grand prix, qu’elle s’en para , et que leurs amours incestueuses firent plus de bruit par ce moyen. Baronius a cru que Juvénal à fait allusion à une pierre précieuse dont parle Pline, que Ptolomée, roi d'Égypte , donna à sa femme , qui était aussi sa mère, à ce que prétend Baronius. Æ{ludere videtur pretioso lapidi quem priüs dedit Piolomœus Ægypti rex uxori simul et matrt. Ferum Plinius tradit fuisse topazion (28). Un auteur moderne, que j'ai déjà cité plusieurs fois (29), trouve bien des fautes dans cette pensée de l’annaliste, 1°. Juvénal parle d’un diamant enchâssé dans une bague; mais la pierre précieuse dont parle Pline était une topaze brute, dont on fit ensuite une statue. 2°. Ce ne fut point Ptolomée qui donna à sa mère cette topaze, ce fut Polémon, gouverneur de l’île où la topaze fut trouvée, qui la donna à Bérénice, mére du roi qui succéda à celui qui régnait alors. 3°. Pline ne dit point que Ptolomée Philadelphe ait fait préseut de cette topaze à sa femme Arsinoé , qui était aussi sa sœur : il dit seulement que l’on fit de cette pierre une statue d’Arsinoé, femme de Ptolomée Philadelphe ; et que cette statue était de quatre coudées , et qu’elle fut

(27) De Vitâ et Gestis Herodum, pag. 412.

(28) Baron. Annal. ad ann. 58, num. 164.

Il cite Pliu, , Lib, XXXVIT, cap. VIII.

(29) Noldius, de Vità et Gestis Herodum, pag. 4x2,

BÉRÉNICE

eonsacrée dans un temple qu’on nommait le temple d'or. On pourrait ajouter cette IV®. censure : c’est qu’on ne trouve pas qu'aucun roi d'Egypte ait été le mari de sa propre mère , et que cela convient moins au père de Ptolomée Philadelphe qu’à tout autre. C’est de la femme de celui -là que Pline parle, quand il dit que la topaze en question fut apportée à la reine Bérénice. J’ai été beaucoup moins surpris de ces fautes de Baronius, que de voir le père Hardouin dans cette pensée : c’est que les paroles de Juvénal se doivent entendre du diamant de la même Bérénice dont Pline a parlé, femme de Ptolomée Lagus, et mère de Ptolomée Philadelphe (30). Le Juvénal F’ariorum contient bien des fautes touchant Bérénice. On y voit une note qui porte que la Bérénice dont cepoëte parle, était reine de Judée, et femme d’'Hérode; que d’autres veulent qu'il ait parlé de Bérénice femme d’'Hérode , et , après la mort de son mari, maîtresse de son beaufrère, c’est-à-dire, d’Agrippa frère de son mari. Tout cela ne vaut rien; car, en premier lieu, voilà deux Hérodes diflérens, que l’on n’a eu soin de distinguer par aucune marque ni petite ni grande. L'un doit étre celui qui fit mourir les enfans de Bethléhem ; l’autre doit être le roi de Chalcide, frère d’Agrippa Ie'. du nom. Or, le premier de ces deux Hérodes n’a point eu de femme qui ait eu nom Bérénice ; et 1l n’y a point eu de Bérénice qui ait été reine de Judée. De plus, iln’y a point eu de Bérénice en Judée, dont l'inceste ait consisté dans l’amour de son beau-frère. L’inceste, dont Josephe et Juvénal parlent , consiste dans les amours d’Agrippa IE du nom avec Bérénice, sa propre sœur. Ce qui a trompé | auteur de la note est que Bérénice était veuve d’'Hérode, roi de Chalcide, et frère d’un Agrippa, lorsque Pon causait de ses amours pour Agrippa; mais l’Agrippa du frère duquel elle était veuve n’était point celui avec lequel elle commettait inceste. Elle était fille de cet autre Agrippa, et sœur de celui-ci. Il y a une autre note dans le Juvénal /’ariorum, de laquelle l’auteur se nomme Eubin. Ce

(30) Harduin. in Plin., lib. XXX VII, cap.

VIII, pag: 392, tom. F.

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