‹ Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle (volume 4)Chapitre 77 sur 109 · TOME Ill · texte numérisé non relu

TOME Ill

talion touchant le dogme de la prédestination. Bèze n’avait pas encore alors assez tempéré son feu et son humeur enjouée ; c’est pourquoi il lui échappa dans quelques-uns de ses écrits je ne sais quelles railleries , sur lesquelles il passa l'éponge quand il fit de nouvelles éditions. Zn his quidem (Dialogis) postea quædam liberiore calamo quam rei quâde agebaiur majestati conveniebat scripta mulavit, ut et in nonnullis aliis scriptis à quibus jocos aliquot (ut erat ingenio lepido et faceto dum ætate adhuc vigente esset } posiquam maturior factus est, et deurépas œpovridas in consilium adhibuisset, erasit (26).

Je m’exprime ainsi comme traducteur d'Antoine la Faye ; car si je voulais me régler sur le jugement de quelques auteurs luthériens, il faudrait que j’employasse des termes qui passassent la raillerie. Conrad Schlusselburgius prétend qu'il y a dans ces ouvrages de Théodore de Bèze une médisance si bouffonne et si impure, qu’elle ne peut convenir qu’à ceux qui n’ont point eu d'autre école que les lieux de prostitution. Ce qu'il a dit là-dessus a été recueilli comme de la manne par l’auteur du Calrino-Turcismus. Je ne puis citer que lui; car je n’ai pas le livre de ce fameux luthérien. Omissis aliis, Theodorum Bezam exempli gratid proponit, ex cujus scriptis non modo contra papistas, sed etiam Lutheranos hoc (inquit) abundè potest demonstrari. Et hæc aded sunt vera, ut ipsos sacramentarios pigeat et pudeat futilitatum et blasphemiarum , quas Beza sine metu divinæ majestatis evomit, sicut ipse Lavatherus fateri cogitur, et aliquot nobiliores Calvinistæ apud ipsum Bezam conquesti sunt, £t quanqguam Beza excuset omnia , vocans sanctam urbanitatem : hæc tamen urbanitas (inguit iste Patriarcha ) non theologos in pietatis schol4 versantes, sed lenones effrontes et scurras spurciloquos in ludo meretricio à Thaide vei Candidä profugâ eruditos decet. Undë haud dubiè noster ille Beza flosculos suarum elegantiarum decerpsit. }ox

Jortius urgens aique probans hoc de

Bezæ muledico et elumbi in disputa-

tionibus et scriptionibus charactere.

Si quis (inquit) de hâc re ambigere (26) Ant. Fayus, in Vità Bezæ, pag. 17

velit, ille duos famosissimos dialogos Bezæ contra D. Heshusium legat, qui certè non ab homine, sed ab ipso incarnato Beelzebub exarati esse videntur. Horret animus blasphemias obscenas, et diabolico atramento tinctas referre, quas iste impurus convitiator et Atheus in dialogis illis, in articulo gravissimo blasphemeé , impié, et scurriliter eructavit, Certè aded sunt fœdæ, utipse Beza pauld post qud speciosius priorem editionem supprimeret , secundam procurérit, in quâ septem folia integra omusit, et loca plurima expunxit, quæ erant in editione priori. Quanguam iste bonus et gravis superintendens hdc qualicunque castigatione non contenius , optat ut non modo isti dialogi in universum , sed simul alia ejus omnia impia et blasphema seripta quæ sunt plurima, abolerentur, ne à teneris, piis, et castis hominibus viderentur in æternum. Vic ille (27). Souvenezvous que ce Conrad est un écrivain fort emporté. |

(G) LL fit un voyage en Allemagne, avec de caractère de député.| Voici le sujet de ce voyage. On surprit une -assemblée de ceux de la religion à Paris, Van 1557. Elle était composée de quatre cents personnes, dont on brûla sept, les autres furent mis dans les prisons (28). Les églises recoururent à l’intercession de quelques princes d'Allemagne, pour tâcher d’obtenir de Henri Îl la vie de ces pauvres prisonniers. Farel, Bèze et Jean Budé, fils du grand Guillaume Budé , furent les trois députés qui aïlèrent à la cour de l’électeur palatin , à celle du landgrave de Hesse, et à celte du duc de Wirtemberg, Pan 1558 Ces trois princes recommandérént fortement la cause des prisonniers; mais la cour de France eut peu d’égard à ces recommandations. En passant par Francfort, Bèze eut le plaisir de parler à Mélanchthon (59. Voilà ce que dit Antoine la Faye; mais , selon Théodore de Béze, le motif de ce voyage fut de demander lintercession de ces princes pour

(27) Gulielmus Reginaldus , in Calvino-Tur-\ cismo, lib. TIT, cap. XIX, pag. 651, 672. Il cite Conrad. Schlusselb. in Theoïiog. Calvinis. , lib. T, folio 02, in præfat., lib. IIT, folio 34, 35, et lib. TT, folio 77, 78, rar.

(28) Selon Bèze, in Vità Calvini, on en prit

environ quatre-vingts; les autres se sauvèrent.

(29) Fayus , in Vitâ Bezæ , pag. 17.

BÈZE

les Vallées de Piémont, que le roi de France possédait alors, c’est-à-dire l'an 1557 (30).11 reconnaît néanmoins dans la Vie de Calvin, qu’on demanda cetle intercession pour les prisonniers de Paris, et qu’elle ne fut pas inutile.

Partim intervenientium Germanorum

Principum legatione quan summ ce

leritate Calvinus procuravit , tempestas illa nonnihil conquievit (31). Il reprend Claude de Saintes, qui avait mis ce voyage à l’an 1556.

(H) ZE assista au colloque de Poissi... Une expression qu'il y employa fit murmurer. | La voici cette expression : /Vous disons que le corps de Jésus-Christ est éloigné du vain et du vin, aulant que le plus haut ciel est éloigné de la terre (32). Voyons présentement quel en fut l’efiet, et servons-nous des propres termes de Théodore de Bèze. Cette seule parole, (combien qu'il en eût bien dit d'autres aussi contraires et répugnantes à la doctrine de l’église romaine ) fut cause que les prélats commencèrent à bruire et murmurer , dont les uns disaient Blasphemavit, Les autres se levaient pour s’en aller, ne pouvant Jaire pis à cause de la présence du roi : entre autres , le cardinal de Tournon, doyen des cardinaux, qui était assis au premier lieu , requit au rot et à La reine qu'on imposdt silence à de Bèze , ou qu'il lui fut permis et à sa compagnie de se retirer. Le roi ne bougea, ni pas un des princes, et fut audience donnée pour parachever. Silence fait, de Bèze dit, Messieurs, je vous prie d'attendre la conclusion qui vous contentera :-puis retourna & son propos, qu’il poursuivit jusques à la fin (33). Catherine de Médicis, dans sa lettre à M. de Rennes, ambassadeur de France à la cour de l'Empereur, dit que Bèze , en parlant de la cène, s’oublia en une comparaison si absurde, et tant offensive des oreilles de toute l'assistance, que peu s’en fallut qu’elle ne lui imposät silence, et qu’elle ne renvoydt tous ces ministres sans les laisser passer plus avant; mais qu'elle s'en abstint, de peur qu'on ne s’en re-

(30) Bez», ad CI. de Saintes Apolog. I, Oper., tom. IT, pag. 205.

(31) Beza , in Vità Calvi.

: ? Bèze, Hist. ecclésiast., Liv, IV, pag.

(33) La même, pag. 5az.

tourndt imbu de sa doctrine, sans avoir oui ce qui lui sera répondu (34).

Remarquez bien la parenthèse dont l’historien s’est servi (35): rien ne marque mieux la faiblesse de l’esprit de d'homme. Un vieux cardinal, et plusieurs évêques, se scandalisent, veulent sortir, crient au blasphème ; et pourquoi ? parce qu'ils ont oui dire à un ministre, que Jésus: Christ n’est point sous les symboles du pain et du vin de l’Eucharistie quant à son corps; car voilà à quoi se réduit cette expression tant offensive des oreilles de toute l'assistance : peut-on voir un scandale plus mal fondé, ni plus puérile ?

Quand on enseigne qué l’hamanité de Jésus-Christ n’est présente qu’en un seul lieu tout à la fois, et qu’elle est toujours assise en paradis à la main droite de Dieu, 1l est évident que l’on soutient qu elle est aussi éloignée du sacrement de l’Eucharistie , que le paradis est éloigné de la terre. Or les prélats du colloque de Poissi ne pouvaient pas ignorer que les ministres enseignent que l’humanité de Jésus- Christ est toujours en paradis à la main droite de Dieu, et qu’elle ne peut point être présente en plus d’un lieu à la fois; et ils ne devaient pas attendre que Théodore de Bèze n’osât point exposer les sentimens de son parti : ils n’ont donc pas dû se scandaliser de son expression, (car encore un coup, elle n’ajoute quoi que ce soit à la simple et nue doctrine des ministres, ) ou bien ils étaient allés à Passemblée avec cette persuasion que les ministres trahiraïent leurs sentimens , et ne chercheraïent qu’à tromper le roi. Je ne vois qu’une chose qui puisse excuser l’irritation des prélats.

On peut dire qu’il y a des expressions qui nous choquent, encore qu’elles ne signifient rien qui ne soit signifié par des expressions qui ne nous offensent pas. Par exemple, les parties que la pudeur defend de nommer peuvent être désignées par des noms honnétes ; et cependant ces noms signifient la même chose que les noms qu’ou appelle sales. Si l’on est choqué de

(34) Foyez Maimbourg, Histoire du Calvin., pag. 223,224. Le Laboureur , Addit à Castelman, tom. 1, pag, 763, rapporte toute la lettre «de la reine.

(35) ( Combien qu'il en eüt bien dit d’autres

aussi contraires et répugnantes & la doctrine romaine. ) Bèze, Hist. ecclésiast., pag. 521.

ceux-ci, ce n’est pas à cause de la chose même qu’ils signifient ; mais à cause que l’on Juge que celui qui les emploie contre l'usage ne nous porte pas le respect que la bienséance exige (36). Sur ce pied-là, les évêques de Poissi se pouvaient plus offenser de la doctrine des ministres, représentée par une comparaison, que de la même doctrine représentée nuement et sim plement,; mais alors, leur scandale n'était pas fondé sur le zèle de religion; car la foi, ni la divinité, ne peuvent pas être plus blessées par la comparaison que Bèze aïlégua, que par lexposition la plus simple de la doctrine des protestans. Ce n’est donc point pour les intérêts de Dieu que l'on se pouvait scandaliser : c’é'ait donc uniquement parce que l’on supposait qu'un petit ministre ue respectait pas assez humblement ses auditeurs, lorsqu'il osait se servir de certains termes. Ceux qui voudraient faire ainsi l’apologie de ces prélats leur attribueraient une vanité trèscriminelle. Que faire donc ? Vaut-il mieux dire qu'ils agissaient comme des enfans, qu'ils ne s’ofrensaient pas des choses, mais des mots ? Cela ne leur ferait point d'honneur. Je suis surpris qu’un historien aussi grave que Mézerai ose dire que cette proposition de Béze était emportée et choquante , que Bèze en eut honte luimême, qu’elle blessa horriblement les oreilles catholiques, que les pré- Jats en frémirent d'horreur (39). Ii est visible que Mézerai trouve raisonnables ces frémissemens d'horreur : et ïl se rend par-là ridicule; car c’est toute Ja même chose de dire le corps de Jésus-Christ n'est point présent au saint sacrement, et de dire, il en est éloigné d’une distance infinie *,

(D) IL se trouva à La bataille de Dreux comme ministre.] J'ajoute cette clause, afin qu'aucun de mes lecteurs ne soupconne qu’il y assista pour se battre, et pour jouer de l'épée.

Claude de Saintes lui fit des reproches là-dessus : voici comment on lni répondit. {aterfui sanè prælio, et inchoanti et desinenti ( quidni enim hoc Jacerem ? eo ritè vocatus ) et quidem,

(36) Voyez l'Art de penser, Ir®, part, , chap. XIV. , V2 , P (37) Mézerai, Abrégé chron. à l’ann. 1561.

* Joly contredit cette apologie de Bèze.

quod magis mireris, palliatus, non armalus : nec mihi quisquam verè vel cædem cujusquam vel fugam objecerit (38).

(K) L! alla à Vezelai, où sa présenee était nécessaire. | Nicolas de Bèze, bailli de Vezelai, se réfugia à Genève pour la religion, et y mourut peu après de peste, dans la maison de Théodore, son frère de père. Celui-ci, voulant donner ordre à la famille du défunt , et tâcher en même temps de sauver quelques débris de son patrimeine, fit un voyage à Vezelai. Hæc

fuit occasio Bezæ Vezelios suos revisendi,partim ut fratris defuncti liberis prospiceret, partim ut nonnullas patrimoni sut reliquias dispersas colligeret, quod et fecit quantum locus, tempus et res permiserunt (39). 11 tâcha de persuader à une sœur qu’il avait dans un couvent de quitter l’église romaime. C'était une vieille nonne, trèsobstinée dans sa religion, qui n’écouta point les remontrances de son frère (40).

(L) ZE avait fait plusieurs livres depuis son retour & Genève, et il continua d'en publier depuis qu’il fut revenu de Vezelai. ] Peu après son établissement dans l’église de Genève, il mit en latin une Confession de foi qu'il avait autrefois écrite en francais, pour se justifier auprès de son pére, et pour tâcher de convertir ce bon vieillard, Il publia cette confession en latin, dédiée à son bon maître Melchior Wolmar, l’an 1560. Sa plume se reposa pendant qu'il suivit dans les armées, ou le prince de Condé, ou l'amiral de Coligni ; mais, dès qu'il se revit à Genève, 1l fit deux Æéponses, l’une à Castalion (41), l'autre à François Baudouin. Ensuite, 1l attaqua Brentius et Jacques André sur leur dogme de l’ubiquité : puis il fit son livre de Divortiis et Repudiis contre Bernardin Ochin, qui avait écrit en faveur de la polygamie. Il attaqua aussi les erreurs de Ælacius [lyricus.

Il répondit à Claude de Saintes, à Selneccerus, à Jacques André, à Pappus, etc., et mit les Psaumes de David

(38) Beza , ad Claud. de Saintes Apologiâ alterà, Oper. iom. IT, pag. 362.

(39) Fayus, in Vitä Bezæ, pag. 48.

(40) Idem, ibidem.

(41) I avait critiqué Bère sur la traduction du Nouveau Testament.

FFT IN EURE

BÈZE

en toutes sortes de vers latins. Il publia un Traité des S'acremens , et un livre contre Hoffmannus | quelques Sermons sur la Passion de Jésus-Christ et sur le Cantique des Cantiques ; une version de ce Cantique en vers lyriques , et une Réponse à Génebrard , à qui cette traduction avait donné un nouveaüû sujet de répéter ses médisances. Il publia , en 1590, son Traité de Æxcommunicatione et Presbyterio , contre Thomas Erastus. Quelque temps aprés , 1l examina le livre de Saravia, de Ministrorum Evangelii Gradibus.

Je laisse les titres de quelques autres livres : on les pourra voir dans la liste qu’Antoine la Faye mit à la fin de son ouvrage de Vüud et Obitu Theodori Bezæ, dont j'ai tiré ce qu’on vient de lire. Je n’y ai point vu tout ce qui partit de la plume de Théodore de Bèze : l’Zcones des hommes illustres qui ont mis la main à l’ouvrage de la réformation (42) n’y est point.

L’Aistoire ecclésiastique des églises réformées n’y est point non plus. C’est un ouvrage très-curieux *, qui s’étend depuis lan 1521 jusqu’à la paix du 13 de mars 1563. Je ne m'étonne pas que l’on nait point mis dans cette liste la letire ingénieuse, mais trop burlesque de Benedictus Passavantius au président Lizet (43). La Faye n’en parle point du tout ; mais pour quelques autres écrits satiriques ou burlesques qu’on attribuait à Bèze, il soutient qu’on se trompait. Dicteriis plenos libros composuit, haranguam ad cardinalem Lotharingum, de furoribus Gallicis, Vitam Catharinæ Mediceæ et similis not& chartas. Atqui tam verum est libros illos fuisse compositos à Bezd, quam verum est ( quod isti iÿnoranter et temeré deblaterant ) ab Æmirallii ministro scriptum fuisse librum cui nomen est Matagonis de Matagonibus (44).

Garasse soutient que Bêze « bout- » fonnement se qualifia du nom de » Franronin, écrivant contre le doc-

(42) Imprimé à Genève, l'an 1580 , in-4°.

* Joly est , comme on pense bien, d'un autre avis ; et développe son opinion dans ses Remarques sur l’article de Fl.. de R£monn. Ces remarques appartiennent à Leclerc qui, dans sa Lettre crilique, pag. 410 , avait déja exposé les mêmes raisons contre le jugement de Bayle.

(43) Voyez les nouvelles Lettres contre le Calvinisme de Maimbourg , pag. 144

(44) Ant Fayus, in Vità Bee, pag, 70, 71.

BÈZE

» teur de Saintes, en ce livret maca- » ronique , qui commence par ces » mots, Tu facis benè de sufficiente, » domine magister noster, post ha- » bere bibitum quatuor bonas fides de » vestro vino Sorbonico in dejeunan- » do theologaliter, etc. (45). IL lui attribue aussi un livre intitulé Parallèles de Henri IL avec Pilate (46).

Notez qu'il y a un grand défaut dans la liste d'Antoine la Faye : on n’y trouve ni la date des premières éditions, ni quand et combien de fois les livres de Théodore de Bèze furent réimprimés.

(M) Le succès de la dispute de Mombelliard fut comme toujours. | C'est Antoine la Faye qui lassure.

Uirinque, dit-il (47), placidè disces- . sum est sine lite aut amarulentid : sed nuîlo fructu, ut ferè semper in talibus palæstris publicis contingere solet.

Quelques gentilshommes, sortis de France pour la religion, et réfugiés à Mombelliard, donnérent lieu à cette dispute. Le comte de Mombelliard pria le canton de Berne de nommer quelques députés pour conférer avec des théologiens de Wirtemberg. Il pria aussi messieurs de Genève d'envoyer Théodore de Béze à la conférence : il le fit, pour s’accommoder au désir des réfugiés. Abraham Musculus, ministre de Berne, et Pierre Huberus, professeur en langue grecque dans la méme ville, furent les députés suisses.

Bèze et Antoine la Faye furent les députés de Genève. Jacques André et Luc Osiander furent les principaux députés de Wirtemberg. Ils ne servirent presque tous que d’auditeurs à Théodore de Béze et à Jacques André, et ne virent guère clair dans cette dispute de plusieurs jours , parce qu’on n’argumentait point en forme, et que , quand deux hommes s’entrerépondent par de longs discours , il est presque impossible de s’apercevoir s'ils lévent les difficultés. Jacobus Andreas perpetu& et declamaiorid oraione utebalur. Quare illius vestigis insistere Beza coactus est. Undè non tam facilis, expedita, aut perspicua fuit tota illa dierum aliquot Disceptatio (48). On n’est presque jamais

{45) Garasse, Doctrine curieuse, pag. 1022.

(46) Lu même, pag. 1012.

(47) Fayus, in Vità Bezæ , pag. 53.

(43) La même.

40ù vaincu en ces rencontrés , pourvu qu'on sache jaser. Les parties convinrent de ne point donner au public la relation de la conférence ; mais, comme on sut qu’il courait des lettres par tonte l'Allemagne, qui fnrent lues dans les cours des princes , et dans les ruelles, et que ces lettres chantaient le triomphe de Jacques André , et qu’enfin les théologiens de Wirtemberg publièrent la conférence avec des notes marginales , il fallut que Bèze publiât une Contre- Relation.

J'ai lu depuis, dans un ouvrage d'Abraham Scultet, que les raisons politiques, tant de la part des Francais réfugiés, que de la part du comte de Mombelliard, contribuërent beaucoup plus que les raisons théologiques a nouer cette conférence. Les réfugiés appelèrent Bèze, parce qu’ils crurent que s'il conférait amiablement avec le docteur André sur les matières controversées , ils trouveraient plus de douceurs à la cour du comte, et que peut-être le duc de Wirtemberg passerait de leur côté. Quant au comte , il avait été ubiquitaire dans sa jeunesse ; mais ayant oui les sermons. et les lecons de Théodore de Bèze , il déclara librement qu'il avait vu à Genève et dans le pays des Suisses beaucoup de choses dont Jacques André ne lui avait rien dit, et qu'il n’y avait presque rien vu de ce dont le même docteur lui avait parlé souvent. Genevæ et in Helvetid vidi multa de quibus nihil, pauca eorum, de quibus sæpè audivi ex D. Jacobo (4a).

C'était déclarer que ce personnage faisait peu fidèlement le portrait des calvinistes. Depuis ce temps-là, le comte fut plus bénin à l'égard des réformés, et-il donna retraite à ceux qui sortaient de France pour la religion. Mais quand on lui eut représenté que le duc de Wirtemberg n'avait point de fils, et que la maison d’Autriche ne souffrirait pas qu’un fauteur des huguenots recueillit la succession de ce duc : quand , disje, on lui eut représenté qu'il s'était rendu suspect, et par son voyage de Genève, et par ses bienfaits envers les réfugiés de France , il consentit à la dispute entre le docteur André et Théodore de

(49) Abrah. Scultetus, Narrat. apologet., pag. 26.

Bèze , et il avait moins en vue de travailler pour la vérité, que de se purger du soupcon de calvinisme. Yon tam: ut veritali consuleret, quam ut se de calvinismn purgaret (50). Voilà ce que Daniel Fossan répondit à Christophle Pézelius, qui lui avait demandé les causes de Ja conférence de Mombelliard. Scultet, qui le rapporte (51), était du repas où cela fut dit (52). Si nous avions un recueil de semblables propos de table aussi gros que celui qu’on trouve dans les œuvres de Plutarque, nous y apprendrions bien des curiosités.

(N) Z! se remaria, en 1588, avec une veuve qui lui survécut. | Sa première femme s'appelait Claudine Denosse :

voyez ci dessons la remarque ( Y ).

Leur mariage du'a quarante ans : la seconde avait nom Catherine de la Plane, et eut un grand soin de lui tant qu'il vécut. Catharina Plania, Astensis, Francisci T'arufft Januensis vidun, quæ ei usque ad ultimum spiritum magno subsidio fuit (53). Patin s’abuse lorsqu'il conte qu’Étienne Pasquier fit des vers sur les trois maria-

ges de Théodore de Bèze.

Uxores ego tres vario sum tempore naclus, Cum juvenis, tum vir, factus et indè Senex.

Propier opus prima est validis mihi juncta sub annis, Allera propter opes, tertiupropterosem (54).

Voici le sens de ces vers : J’ai épousé trois femmes en divers temps, dans ma jeunesse, dans mon âge viril, et dans ma vieillesse. J'ai épousé la première femme pour le plaisir de l’amour, la seconde à cause qu’elle était riche , la troisième afin qu’elle eut soin de moi dans mes infirmités. Cela n’a pu convenir à Théodore de Bêze, puisqu'il n’a point eu trois femmes.

I y en a qui disent que Pasquier ne fit ces vers que pour lui-même (55). Celui qui remarque cela ne laisse pas d’être dans l'erreur de Guy Patin tou-

(Bo) Abrah. Scultetus, pag. 26.

(51) Idem, ibid., pag. 25 et seq.

(52) Tossan, professeur à Heidelberg , avait

prié à dîner, en 1591, Christophle Pézelius , théologien de Brême.

(53) Fayus , in Vitâ Bezæ, pag. 55,

(54) Patin, lettre DVI, tom. III, pag. 400; c’est la CLXXVIE, lettre de la première édition.

(55) Saint-Romuald, Abrése chronol, à& l'an

Narrat. apologet. ,

BÈZE

\ chant les trois femmes de Bèze. 27 s’6tait marié pour la troisième fois à l’âge de septante ans, et en avait donne avis à son intime ami Junius, Hollandais (56), en ces termes : Si c’est une folie de se marier à septante ans, voilà que je viens de la faire. C'était un vieux cog qui ne pouvait se détacher du char de Vénus, auquel il avaur été attelé dès sa jeunesse (57). Ces paroles sont d’un moine crédule, et qui rarement est bien informé de ce qu’il dit. Si lui et Patin avaient cousulté le XIX®. livre des lettres d’Étienne Pasquier , ils auraient parlé avec plus d’exactitude. Pasquier conte qu'ayant oui dire que Théodore de Bèze s'était remarié , il feit ce quatrain en faveur de celui qui auroit espousé trois femmes ( 58). La seconde femme de Théodore de Bèze eut un soin merveilleux de Jui : il la laissa héritière de tous les biens qu’il possédait à Genève : Lorum quæ Genevæ habebat hæredem ex asse instituit Catharinam Planiam , conjugem suam ; gu& senectutent ipsius sustentante, et gloriam ex officiis assiduis erga ipsum annorum septendecim spatio quærente vivebat (59 ).

Béze n’eut jamais d’enfans (60).

(0) ZL fit des vers... à l’occasion du bruit que l’on fit courir qu'il était mort... et avait fait profession de la foi romaine. } Ceux qui inventérent ce conte, et ceux qui le firent courir, connaissaient très-mal le véritable intérêt de leur église. Ces sortes de fraudes sont bonnes à débiter contre une secte qui n’a ni auteurs ni imprimeurs ; mais elles ne peuvent être que préjudiciables quand on ose s’en servir contre une église qui a mille presses et milles plumes dans son sein, qui ne laissent rien tomber à terre, et qui prennent la balle au bond. Ne fallait-il pas être de la dernière bétise pour simaginer que les protestans laisseraient perdre une si belle occasion de crier contre les impostures et les fourberies monacales, et de tirer cent conclusions foudroyantes de la hardiesse que lon aurait eue de débi-

(56) El n'était pas Hollandais , ni en Hollande , quand Bèze se remariæ.

(57) Saint-Romuald, Abrégé chronol. , pag.

391, à l'an 1605.

(58) Pasquier, Lettres, tom. IT, pag. 486.

(59) Fayus, im Vit@ Bezæ, pag. 74.

(60) Idem, ibid.

L 4 al]

BÈZE

ter une fausseté dont la conviction était si facile? Les ministres de Genèéve ne se turent point en cette rencontre. Ils publiérent deux écrits revêtus de toute l'authenticité nécessaire pour réfuter cette sotte menterie : l'un de ces écrits était en latin, et l’autre en francais. Æditis nomine suo publicis duobus scriptis, altero latinè ( cui Beza redivivus nomen fecerunt ), altero gallicè (61). Une lettre de Théodore de Bèze à Guillaume Stuckius réfuta le même conte (62) : et le jésuite Clémerit du Puy, que l’on regarda comme l'inventeur de la fable, attira sur sa personne en particulier, et sur son ordre en général ; une grêle de vers satiriques, que les muses de Théodore de Bèze, toutes vieilles qu’elles étaient, ne laissérent pas de rendre bien terrassante (63). Il était aisé de prévoir cela : ce furent donc des personnes peu éclairées dans leurs propres intérêts qui s’avisérent d’un tel roman.

FH y a des étourdis dans toutes les communions: voyez l’article de BELLARMIN, remarque (E;.

Il ne faut pas que j’omette que les jésuites soutinrent que cette fable avait été forgée dans le parti protestant , afin de la leur imputer. Voyez le Scaligérana sous le mot f’eiserus, et les Notes sur la Confession de Sanci.

Elles donnent un extrait de la lettre qu’ils publiérent en 1598, sous le nom d’un gentilhomme savoysien, où ils soutinrent que la prétendue lettre à eux attribuée sur La mort et conversion de Théodore de Bèze, n'était qu'une pure imposture de Bèze lui-même et des Bézéens de Genève. L'auteur des notes remarque qu'Étienne Pasquier n'eut aucun égard à cela, et que le jésuite Richeome débita comme certain le conte de la conversion de ce ministre, dans un ouvrage réimprimé l'an 1599 (64).

otez qu’en 1591 il courut un bruit que Bèze était mort. Cette fausse nouvelle fat mandée par un ministre à M. da Plessis Mornai, qui lui répondit en ces termes : Vous m'avez attris-

(61) Idem, ibid. , pag. 59.

(G2) Voyez aussi la préface de son Nouveau Testament de l'édition de 1598.

(63) Antoine la Faye rapporte ces vers de Théodore de Bèze, pag. Go et Gr.

(64) Tié des Notes sur la Confession de Sanci, pag. Gr , édition de 1609.

té de la mort de M. de Bèze, quam nondum certo accepi, quanquam gam olim animo præcepi. £4 trois ou quatre estoiles qui nous restent couchées, je ne voi qu'espaisses ténèbres parmi nous. C’est dans les pages 94 et 95 du II. volume de ses Mémoires qu’on trouve cela.

(P) Il fit des vers... après l'accueil qu'il recut de Henri IV ,..... au mois de décembre 1600. | M. Spon rapporte la harangue qne Bèze fit à ce prince, et la réponse du roi (65). M. de Pérefixe a cru faussement que Henri IV entra dans Genève, et qWd’il y fut harangué par ce ministre (66). Ce fut à Luysel (67) qu’il recut les députés

e Genève, à un quart de lieue du fort Sainte - Catherine, lequel fort était à deux lieues de Genève. M. de Thou dit que le roi fit un présent de cinq cents écus à Théodore de

(Q) ZE conserva toujours son bon sens. ] Son historien n’a rien dit de ce que M. de Thou remarque touchant ja mémoire de ce vénérable vieillard. Præsentium memoriam debilitatä quippe mente evanidam amiseral, præleritorum düum ingenio valebat impressam servaverat. Itague et totos Psalmos hebraïcè, et quodcunque caput ex B. Pauli Epistolis proposuisses integrum græcè recilabat , necin iis quæ olim didicerat judicio carebat , sed quæ dixerat statim obliviscebatur (69). Cela veut dire qu’à divers égards la mémoire de Théodore de Bèze était fort bonne et fort mauvaise : fort bonne À l'égard des choses qu’il avait apprises pendant la force de son esprit ( car il pouvait réciter par cœur tous les psaumes en hébreu , et tous les chapitres de saint Paul en grec ); et fort mauvaise à l’égard des choses présentes ; car peu après qu'il avait dit une chose, il ne se souvenait point de l'avoir dite. Cet état dura prés de deux ans, si nous en croyons M. de Thou, qui paraît sur ce point-la avoir été muni de fort

(65) Spon., Histoire de Genève, Liv, IFT, paz. 519, édiuon d'Utrecht , en 1685.

(66) Pérefixe, Vie de Henri IV.

(67) Matthieu, Hist. de la Paix, div. IF, pag 66:. La Faye nomme ce lieu Elucetum.

M. de Thou, div. CLIT, Luisellum.

(58) Thuan: , lib. CXXFV, pag. 922.

(69) Zdem , lih, CXXXIV , pag. 1082.

bons mémoires. En effet, Casaubon assure qu’en matière d’érudition Bèze se montrait les dernières années de sa vie tout tel qu’on l'avait vu vingt années auparavant. Il discourait sur l’ancienne histoire avec tant de netteté, qu’on eût dit qu’il venait de lire Plutarque et les auteurs de celte espèce :

il parlait latin , et quelquefois grec comme auparavant; Mais, dans la méme conversation, aprés Sêtre entretenu amplement sur le sujet du nouveau roi d'Angleterre , il demandait de temps en temps s’il était vrai que la reine Élisabeth fût morte. J’enerandus senex Theodorus Beza cùm per longinquitatem œætatis factus sil obliviosus, aded ut post frequentes de novo rege Angliæ sermones subindé me rogaret de regin4, an verum essel quod fama jaciaret, illam fatis concessisse ; idem tamen in litteris visus nobis is esse quem anle annos PIginti noveramus., Loquitur latinè, interdum et græcè ut antea : audivimus de historiä veteri disserentem è re natd luculentissimè, ut videretur recens esse à lectione Plutarchiet id genus auctorum (70). M. de Thou fut mal informé des circonstances de la mort de Théodore de Bèze : il dit que ce ministre, prêt à sortir pour aller au temple, fut saisi d’une convulsion subite qui l’emporta. La vérité est que depuis quelques semaines ses forces diminuaient à vue d'œil, et qu’il n’y eut rien de subit ni d’imprévu dans sa mort. Voyez la Faye aux pages 65 et 66.

(R) Ll rendit de très-grands services à son parti. | M. Léti rapporte queSixte V fit tenir deux conférences où il assista, pour délibérer des moÿens d'ôter au parti des protestans l'appui et le grand ressort qu’ils avaient en la personne de Théodore de Bèze (51). Que peuton rien dire de plus glorieux pour ce ministre que de le représenter comme un homme qui faisait passer de mauvaises nuits au pape et aux Cardinaux, par rapport aux affaires d'état; car il ne s'agissait point là de controverse. M. Léti prétend qu’en l’année 1587 le député du roi de Navarre auprès des cantons se servit des bons offices de Théodore de Bèze pour obte-

(70) Casaubon. , Epist. CCXCVIT , ad Scaliger.

us Let, Vità di Sisto V, parte IT, lb.

TIT , pag. 262, etc., edit. deil'an. 1686.

BÈZE

nir des levées ; que Bèze courut de ville en ville par tous les cantons de la religion, et qu'il anima tellement les Suisses, qu’il fut cause qu’ils fourmirent de grandes sommes pour le prince Casimir; que les cantons catholiques voyant cela firent savoir à la cour de Rome le grand préjudice que cet homme apportait à la cathohoité ; que là-dessus Sixte V fit ténir deux conférences , dont le résultat fut qu’il fallait employer toute sorte de moyens pour faire sortir de Genève ce ministre; qu’aprés cela rien ne serait plus aisé que la conversion de cette ville, et que la conversion de Genève serait la ruine totale de l’hérésie, tant en Suisse qu’en France; que M. de Sales , évêque de Genève , se trouvant alors à Rome, fut prié de dire en présence de sa sainteté par quels moyens il croyait que l’on pourrait dénicher de son poste ce vieux ministre ; qu’il déclara que le seul moyen était de fournir au duc de Savoie les forces qui lui seraient nécessaires pour la conquête de Genève : que Bèze ne doutant pas qu’on n’en voulût à sa vie , se précautionnait de telle sorte , qu’il ne fallait point espérer qu’aucune entreprise contre sa personne pût réussir; qu'après ce discours de M. de Sales, on abandonna le dessein de se défaire du ministre, ou par l’assassinat , ou par le poison, d’autant plus que l’on apprit que son altesse de Savoie avait inutilemeut tenté toutes sortes d’expédiens pour cela *.

J'ai trois choses à remarquer sur ce récit. 1°, Antoine la Faye ne dit point que Théodore de Bèze ait fait un voyage en Suisse l’an 1585; et cependant, 11 n'oublie guére ces sortes de choses.

Une expédition comme celle-là, dont les effets furent, dit-on, si grands, et d’une influence si générale pour le bien de la cause, l’aurait-il bien, ou ignorée ou supprimée ? 2°. Francois de Sales n’était point évêque de Genève sous Sixte V ; ce fut Clément VIII qui le fit coadjuteur de cet évêché. 3°. Le discours qu’on prête ici à ce prélat ne s’accorde point avec ces paroles de

*X « Bayle, dit Joly, critique avec raison G. » Léti, qui raconte d’une manière fabuleuse les » mesures qu'on prit à Rome pour faire rentrer » Bèze dans la communion catholique par l‘en- » tremise de saint François de Sales. » Joly entre dans quelques détails à ce sujet,

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