‹ Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle (volume 4)Chapitre 81 sur 109 · TE À · texte numérisé non relu

TE À

tité des vers latins , ne parlait jamais des choses de théologie , qu'il ne s’exposât à la moquerie des hom= mes savans. George Fabritius raconte, iz Responsione ad Æpolos giam Bezæ , que ledit hérésiarque, étant au colloque de Poissy, fit un long discours en forme de para= phrase, sur les paroles de la consécration , par lequel il fit voir également sa malice et sa sotlise. Car, disait-il , je vous avise | messieurs, qu'its’est glissé une faute essentielle dans le Nouveau T'estument ès paroles de la consecration : car, au lieu que nous lisons : Hoc est corpus meum , hic est calix meus, &£ Jaut lire assurément avec une négative : Hoc Non EST corpus meum , HIC NON EST calix meus, ef que c’est ainsi que Jésus Christ l'avait prononcé en termes exprés ; mais que les évangélistes et saint Paul, qui ont été les secrétaires de IVotre- S'eigneur Jésus-Christ, ont par mal’ heur , ou par trop grande précipitation , oublié la négative , comme souvent , dit-il, i/ se voit dans les Pandectes de Florence , et les jurise consultes remarquent |, qu’assurément ceux qui des ont transcrites ont oublié souvent la négative , et ont fait par ce moyen des lois toutes contraires à l'intention du fondateur. Ainsi , disait Bèze , les évangélistes ,| pour avoir oublié le NON , sont cause que nous débaitons aujourd'hui une vérité trèsclaire ; car quelle apparence y at-il que le corps de Jésus - Christ soit sous une petite hostie rondelette P Je feins , dit-il , messieurs , et dis que Non plus est in CoENA, quàm in COENO : él n'est pas plus dans un bourbier que dans la cène. À ces discours , les docteurs, et particulièrement Claude d'Espenses et Claude de Saintes |, demeurérent comme étourdis d’étonnement, voyant l’imr pudence et la stolidité du person nage : et comme Claude de Saintes , pour le confondre, eût produit la confession d’Augsbourg , laquelle les calvinistes de France avaient embrassée, qui porte en termes exprès ces paroles : Christi corpus in fucharistiä Anesse , Bèze répondit qu'il fallait corriger , et qu'il y avait la même faute que

» dans les évangélistes ; et que, par » le changement d’une lettre , il fal- » lait lire ABESsE , que le corps de Jé-

» sus-Christ était absent dans l’Eu- » charistie (109).» Nous allons voir comment ce discours absurde du père Garasse fut réfuté par un homme Imême de sa communion.

(DD) Zl en fut publiquement cen- | suré par un auteur catholique. ] Je veux dire par le même M. Ogier , qui écri- | vit pour Balzac quelque temps après,

et qui a été un trés-bon prédicateur, Il ne se nomma point à la tête de l’écrit , qu'il intitula Jugement et censure du livre de la Doctrine curieuse de François Garasse ; et qu’il publia à Paris l’an 1623 ; mais on ne laisse pas de savoir avec une pleine certitude qu’il en est l’auteur. On n’a jamais vu d'écrivain accablé ou écrasé par son adversaire , comme Garasse le fut par M. Ogier à légard de ce beau conte, Le censeur fit deux choses : il montra premièrement par trois raisons qu’il n’y a rien de plus absurde que de supposer que Bèze ait parlé ainsi ; et puis, il prouva que le témoin cité par Garasse ne disait point ce qu’on lui attribuait.

Voyonsses trois raisons. Quelle apparence , je vous prie , que Bèze, l’un des principaux ministres du colloque de Poissi, ait tenu les discours que lui préte Garasse , et dit qu’il faut lire :

Hoc non est corpus meum ; vu que cette maudite corruption ruine , nonseulement la créance catholique touchant le saint sacrement de l'Eucha-

‘ristie , mais aussi l’hérétique , et l’opinion propre de Bèze et de son parti ?

Certes , il me semble que si Dotre- Seigneur avait dit: Ceci n’est point mon corps, comme les catholiques ne pourraient conclure la réalité du corps par cette énonciation , aussi des zuingliens n'en pourraient tirer leur signification de corps , et encore moins les calvinistes leurs découlemens , irradiations , participations du corps de Christ , qu’ils ajoustent à la signification , puisqu'il aurait dit absolument : Ceci n’est pas mon corps.

Æjoutez à cetle considération , qu'il faut étre, non-seulement béte, comme dit Garasse, ains pis que béte, plus insensible qu'une souche, plus stupide

Lu

Garasse, Doctrine curieuse, pag. 283,

BÈZE

qu'une masse de plomb , pour souffrir seulement cette pensée, que INotre= Seigneur Jésus-Christ ait dit: Hoc non est, etc. Car, cui bono ? Pourquoi Jaire savoir à ses disciples, que le pain n'était pas son corps , plus t16t qu'une autre viande qui étoit sur La table , plutôt que la tuble même ?

Puis, quelle connexité , quelle suite , quel raisonnement à ce discours : Ceci n’est pas mon corps qui est livré pour vous , ceci n’est pas mon sang, etc.

sans ajouter aprés aucunes paroles expositives , par lesquelles il fit savoir quel estoit donc ce corps et ce sang qui devait étre livré et répandu, pour le salut des hommes ? Quant a moi, j avoue, quelque contention d'esprit que jy apporte, que je n'y peux concevoir aucune raison ny au cune suile, et crois fermement que , pour étre capable d'y en trouver , il faut étre furieux et enragé. Finalement , qui croira que Bèze ait fait cette belle harangue , que Garasse lui Jait tenir au colloque de Poissi, lui qui présenta de sa propre main aux évêques assemblés audit lieu cette formule de M me touchant l Eucharistie : Confitemur Christum Jesum in su sanctâ cœnâ nobis offerre, dare et exhibere veram substantiam corporis et sanguinis, per operationem Spiritûs Sancti , et le reste, quise lit en la Réponse de Cl. de Saintes à l'Apologie de Bèze ? et quoiqu’enfin ces belles paroles , si orthodoxes en apparence, s’évanouissent en des idées et des figures en l'air , si est-ce toutefois qu'en quelque sorte qu’on les prenne , elles ne peuvent subsister avec cette prétendue négative (x10).

Il nous apprend ensuite la comparaison qu’il fit entre le narre de Garasse, et celui du jurisconsulte Gabriel (111) Fabricius , que Garasse avait donné pour garant de son Histoire. Il raconte que Francois Baudouyn , autrement Balduin , ayant quitté la secte des calvinistes , servit tong-temps de butte à leurs calomnies et à leurs malédictions. Joint... qu'il composa de fort doctes traités contre la doctrine de Calvin j et entre autres une épltre qui sert de préface à une

(110) Jugement et Censure de la Docuine curieuse, chap. VIII , pag. 89, 90.

(1x1) Et non pas George, comme Garasse avait dit, de quoi le prieur Ogier le censure,

BÈZE. 417 édition qu'il publia d'Opiatus-Mile- » vre. Fabrice dit seulement . que vitanus qui porte en Sa superscription » Bèze, sans se rompre la tête après Joanni Lucanio (112). « Si les minis- » tant de formules de confessions ,

» tres, ajoute-t-il (113) , haïssaient ce » de commentaires , d’explications » jurisconsulte beaucoup , ils ne le » de ce passage, Aoc: est corpus » craignaient pas moins à cause de sa » meum, devait dire tout eflronté- » suflisance et profonde érudition : » ment , que c’est une erreur des

» tellement que tout ce qui partait » scribes et copistes qui , au lieu » de Ja main des docteurs catholiques, » que les évangélistes ont écrit Æoc » où quelque point de leur doctrine » non est, ont laissé par mégarde en » était solidement réfuté , ils l’attri- » arrière la négation , et ont écrit » buaient à Balduin. Étant donc ar- » Hoc est , ele. Voici les. propres » rivé que le docteur de Saintes, de- » termes de Fabricius ; page 17 de » puis évêque d'Évreux, eut com- » mon exemplaire. Æ4 fortassè , ut » posé un livre intitulé £xamen doc- » tandem te expedias | et tot com- » trinæ calvinianæ et bezanæ de cœ- » nentariorum plaustra facrssere ju- » n& Domini (114) , Bèze composa » beus , recurres ad talem emendatio- » une apologie pour y servir de ré- » nem : et quia nostri correctores di- » ponse , où il fulmine contre Bal- » cunt in ipsis etiam Pandectis Flo- » duin , comme Île principal auteur » rentinis , sæpè deesse negationem , » de VExamen. De Saintes repart par » tu tali artificio statim te Liberes, et » une Réplique qui porte ce litre, » adversaris os obstruas , præsertim » Responsio ad Apologiam Theodori » cum alios multos evangeliorum: locos » Bezæ , etc. ; et Gabriel Fabricius , » similiter scilicét emendaris, partim » d’un autre côté , entreprit la cause » ex conjecturd , partim ex manuscrip- » de son maître Balduin, et composa » tis, ut ais, exemplaribusà Par les- » un libelle qui porte cetitre , Ga- » quelles paroles il paraît plus clair » brielis Fabriciüi Responsio ad Be- » que le soleil en plein midi, que » zam Vezeliam Eceboliam (115) ; » Fabricius veut dire en un mot à » qui, à parler proprement , estune » Bèze , Æum. qui semel verecundiæ » satire ménippée , où il dépeint Bèze » fines transierit | naviter oportere » de toutes ses couleurs , ne l’appe- » esse impudentem. Que puisqu'il a » lant jamais autrement que denoms » été si impudent de corrompre l’É- » féminins , et traitant avec lui , » criture en divers passages moins » comme avec une femme la plus im- » importans , il pourra bien encore » pudique et la plus abandonnée du » l'être jusqu’au bout , et corrom- » monde. Là-dedans , il fait des fein- » pre même ce passage , Hoc est cor- » tes , des levées de bouclier contre » pus meum , y substituant, #oc non » Jui : il lui dresse un mausolée ma- » est, etc. » gnifique ; bref, il lui fait souffrir » De même étofle est limposture » toutes les pointes plus piquantes, » suivante de Garasse , quand il dit » que la satire puisse aiguiser contre » que Claude de Saintes, entendant » son ennemi. C’est de ce livret que » parler Béze de la “sorte , produisit, » Garasse... a tiré cette belle haran- » pour le confondre#la Confession » gue de Pèze faite au colloque de » d’Augshourg , qui porte ces mots, » Poissi, qui pourrait encore passer » Chrisii corpus in Eucharistid ades- » à la montre , si Fabricius le faisait » se ; et que Bèze répondit qu'il fal- » haranguer de la sorte , eten même » lait lire abesse. Garasse s'étonne » facon que Rapin, dans le Catholi- » de la stolidité de Béze , et moi j’ad- » con, fait discourir le cardinal de » mire la stupidité de Garasse , qui » Pelvé. Mais tant s’en faut que cela » pense faire accroire à son lecteur , » soit, que même il n’y a rien d’ap- » que Bèze , qui ne voulut jamais » prochant de harangue en toutleli- » signer la confession d’Augsbourg , » quelque instance que lui en eût faite (x12) Jugement et Censure de la Doctrine » le cardinal de Lorraine , ni même curiéuse ; pag: 91. LAN » dire clairement son opinion sur laie ea die Confesion ait fi cette clic 1567. $ » et impertinente repartie au docteur (115) Imprimé à Paris, l'an 15679, in-80. » de Saintes... La vérité donc est

Page 1