‹ Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle (volume 4)Chapitre 87 sur 109 · BILLON. BION · texte numérisé non relu

BILLON. BION

Ceci est fort capable , 1°. de désabuser ceux qui ont une fort bonne opinion du travail de cet abbé ; 2°., de rendre suspectes les affirmations des libraires.

se trouve aussi dans les Nouvelles de la République des Lettres, oct. 1704, pag. 382 et suiv.

BILLON (FrawGois DE), secretaire , natif de Paris, fit un livre intitulé le Fort inexpugnable de l’'Honneur du sexe féminin, quil dédia à Catherine de Médicis , et à quelques autres princesses (a).

Son épitre dédicatoire est datée de Rome, au camp antique de Mars , l’an 1550. C’est un ouvrage bizarrement construit (b), et dans lequel Henri Étienne a trouvé beaucoup de blasphèmes, qui consistent en comparaisons entre les anciens prophètes, et les secrétaires du roi de France (c). Il fut imprimé à Paris, l’an 1555 , in-/°. Je l’ai cité quelquefois. L'auteur était neveu d’un évêque de Senlis (A). Je pense qu’il avait été secrétaire de Guil- Jaume du Bellay , seigneur de Langei.

(a) La Croix du Maine, pag. 03.

(b) Voyez la Biblioth. franç. , de du Verdier, pag. 395.

(c) Henri Étienne, Apologie d'Hérodote, chap. XIV, pag. 94.

(A) Il était neveu d’un évéque de Senlis. | Le chapitre XVI de son livre contient une reguéte que la plume fait aux dames en faveur des secrétaires, Ils se sont seulement saisyz, représente-t-on dans cette requête (r), des fruicts provenans de mes lettres..… ainsi que l'ingénieur de ce fort, qui tout son avoir ou Billon n'a non plus épargné au bastiment d’icelluy , pour la deffence éternelle de vous toutes, que maistre. Artus Fillon(2) n’a pas long-lemps évesque de Senlys son on-

(5) Billon, Fort inexpugnable, folio 229.

(2) C’est peut-étre une faute d'impression, pour Billon.

cle*, faisoit en Normandie pour la protection du pays par lui deffendu et soulagé de maintes charges dont il emporta de son vivant le nom de père de La patrye à la mode antique.

* L'évêque de Senlis onele de Billon se nommait Artus Fillon, selon son épitaphe et le nécrologe de Senlis. Bayle s’est donc trompé, dit la Monnoie ( dans ses notes sur la Bibliothèque

française de Duverdier), quand, dans sa note

(2), il croit qu'il y a faute d'impression.

BION, poëte bucolique, natif de Smyrne (A), a vécu en mème temps que Ptolomée Philadelphe (B), dont le règne s’est étendu depuis la quatrième année de la 123°*. olympiade , jusqu'à la deuxième année de la 135°.. Il y a quelque apparence qu'il passa la meilleure partie de sa vie dans la Sicile (C), ou bien dans la Grande Grèece(a). C’étaitun poëte incomparable, si l’on s’en rapporte aux regrets de Moschus son disciple. Le peu de pièces qui restent de lui ne s’opposent point à ce témoignage , si nous en croyons des gens qui sont trèscapables de juger de ces matierés. Bion mourut empoisonné , comme Moschus le remarque tres-clairement (b). On a plusieurs éditions des Zdylles qui nous restent de ces deux poëtes ; mais la meilleure de toutes, aussibien que lamglus nouvelle, est sans doute Celle desParis, en 1686 , accompagnée d’une traduction en vers français et de remarques (c). Voyez ce qu’en ont dit les journalistes des savans (D). On la contrefit bientôt apres en Hollande.

(a) C’est ainsi qu'on appelait la partie de l'Italie, que nous nommons royaume de Naples.

(b) Tiré de la Nie de Bion, à la téle de la traduction de ses idylles, publiée par M.

de Longe-Pierre.

(c) M. de Longe- Pierre est l’auteur de tout cela,

(A) Ilétgit natif de Smyrne.] L'épi:

thète de Zuvpraie, qui laccompagne partout, en est une bonne preuve : on la peut fortifier par les vers de Moschus, où il est parlé des regrets du fleuve Mélès poux la mort de son fils Bion. Ce fleuve passe auprès de Smyrne.

ToùTo Toi, © TOTAUY MYVPOTATE , d'euTepor d\yus,

Toùro, Méan, véoy &Ay0s" dmAeTo pay

Tu"Opupoc,

ee + + VÜY TAN ŒANOY Visa d'uxpuec :

ele; je Lis ele e + :e

Hic tibi, 6 fluviorum maxime canore, alter Inœror est, ï

ic, 6 Mele , novus dolor : interüt tibi prius Homerus ,

nunc ilerum alium « .

Filium deploras (1). . ..

(B) IT a vécu en méme temps que Piolomée Philadelphe. | Voici la preuve qu’on en donne. Théocrite fut afiligé de la mort de Bion, et il vivait au temps de ce Ptolomée : il faut donc que Bion, ait vécu aussi en ce même temps. Cette preuve aurait beaucoup plus de force qu’elle n’en a, si les six vers qui précèdent ces mots de Moschus, év dé Zupaxocioinr Oecupiros, interque Syracusanos Theocritus, ne passaient pas pour un supplément de Musurus (2). Cet auteur, trouvant là une lacune, la remplit, en supposant que Moschus avait rapporté les plaintes que la mort de Bion avait excitées parmi les poëtes en divers pays du monde. Cette supposition lie fort bien le commencement et la fin de 14 lacune : mais, comme ce n’est pas le seul et uniqüeé expédient de trouver cette liaison , il y a lieu de douter que Moschus ait eu effectivement la pensée que Musurus a imaginée ; et dès lors on ne peut plus être certain que Théocrite soutint là un personnage vivant.

(C) ZZ passa la meilleure partie de sa vie dans la Sicile.] C’est encore Moschus qui fournit les preuves qu'on a de ce fait. Je n’ai point vu de quelle manière Jean Vintimiglia les met en œuvre (3), pour soutenir

(x) Moschus , in Epitaphio Bionis.

(2) Voyez les Remarques de M. de Longe- Pierre ; pag, 177, 180.

{3) Nel libro primo de’ Poëti Bucoli Siciliani,

BION

que PBion était de Sicile, ou qu’au moins il y a fait son séjour (4) ; mais il y a beaucoup d’apparence que ces deux vers ont été principalement considérés ,

*AUOOTepO Tayaic TEDIAAUÉVO. 06 JUËV LUE

Tayasidos apavas, 0 d°ÉXey moua Tac ’Apebouoas,

Ambo fontibus chari erant, alter (5) bibebat

De fonte Pegaseo : aller (6) tenebai poculum de fonte Arethusæ.

Lorenzo Crasso remarque que Jean Lascaris, dans ses Hommes illustrés de Sicile, cité par Maurolicus (7), ne parle point de notre Bion poëte bucolique mais d’un autre Bion qui était de Syracuse, etrhéteur de profession.

Jérôme Ragusa, jésuite sicilien, ne parle que de ce rhéteur (8). Le Bo-.

nanni soutient une chose qui tient

un peu du paradoxe. Il prétend que Moschus ne parle que de Théocrite.

Sappia chi legse, dit-il (9), che nel sopradetio Idillio non si puo intendere Bione poëta bucolico, perciochè costui non fù Siracusano, ma Smirneo , e

fiori dopo Moscho. Cosi medesima-

mente per nessuna ragione Vi puô esser inteso un’ altro Bione il quale è Siracusano, perche egli non fu poëta, nè scrisse cose pastorali ,ma fù rhetorico.

(D) La meilleure édition de ce poëte

cest celle de Paris , en 1686... Voyez

ce qu’en ont dit les journalistes des savans.] Savoir le Journal de Paris du 19 d'août 1686, les Nouvelles de la République des Lettres au mois de septembre 1686 article Ier. , les Æcta Eruditorum de Leipsick à la If. section du Ier. tome des Supplémens. Je ne crois pas qu’on en ait parlé dans la Bibliothéque universelle.

Lorenzo Crasso le cite dans son Histoire des Poëtes grecs, pag. 80.

(4) Sono molte altre le pruove e l'autoritæ portate dal Vintimiglia che almeno crede d'abitazione Sicrliano Bione. Lorenzo Crasso, Hist. de’ Poëti greci, pag. go. \

(5) C'est-a-dire, Homère.

(6) C'est-a-dire, Bion.

(7) Nella Sioria di Sicilia,

(8) Ragusa, in Elogiis Siculerum qui veteri memorià litteris floruerunt.

(9) Nell’ Antica Siracusa , cütée par Lorenzo Crasso , Hist. de’ Poëti greci, pag. go.

BION, surnommé Borysthenile, à cause qu’il était de Bo

BION

rysthène (a), a été un philoso— phe de beaucoup d'esprit, mais de fort peu de religion. Il florissait environ la 120°. olympiade (b). Il fut aimé d’Antigonus , roi de Macédoine ; et comme il avait une hardiesse qui tenait un peu de l’effronterie , il ne fit nul scrupule de lui avouer qu’il était fils d’un affranchi qui avait fait banqueroute , et d’une putain (A). Il eut beaucoup de mépris pour les philosophes platoniciens , pendant qu'il fut auditeur de Crates; ensuite 1l prit habit de cynique, puis il s’attacha à Théodore qui était athée de profession , et enfin il fut disciple de Théophraste, qui était lechef de la secte d’Aristote. Il aima la pompe et le faste, et il se fit voir en diverses villes. Il se fit suivre à Rhodes dans le lieu des exercices par une troupe de matelots, qui avaient eu la complaisance de s'habiller en écoliers à sa sollicitation. Il fallait être bien éloquent , pour persuader une telle chose à des gens de mer. Il avait beaucoup de génie pour les bons mots (B): on en peut juger par ceux qui restent de lui (C).

Il ne réussissait pas moins bien dans les parodies. C’est apparemment lui qui, sur la difficulté de plaire à diverses sortes de gens, a eu la pensée que Dion Chrysostome réfute (D). Il se retira à Chalcis , comme avait fait Aristote ; mais on ne dit pas que ce fut pour un semblable sujet : et y étant tombé malade, il fit comme presque tous les impies, il (a) Il y a eu une ville et une rivière de ce aom. La rivière se nomme aujourd’hui Dnieper : elle est sur les frontières de la Mosco-

sie et de la Pologne.

(b) Voyez les remarques (G) et (K).

passa dans une autre extrémité (E). Il devint superstitieux : il eut recours aux ligatures, et à cent autres choses, qui, au jugement du vulgaire , étaient des préservatifs et des charmes.

Diogène Laërce s’est moqué de lui comme il faut à ce sujet (F).

Bion souffrit beaucoup dans sa maladie, n’étant secouru d’aucun de ceux qui prenaient soin des malades : enfin Antigonus lui envoya deux personnes qui le servirent (c). On a confondu quelquefois Bias et Bion l’un avec l’autre (G). Il y a eu dix personnes de ce dernier nom, desquels Diogene Laërce a parlé. M. Moréri en parle apres lui; mais il donne le premier rang à celui qui fait le sujet de cet article, et 1l ne fallait le compter que pour le troisieme (d). Diogene Laërce n’a point parlé de tous les Bions (e). Les traducteurs de Plutarque n’ont pas entendu une pensée de Bion qu’il a censurée (H). Le sophisme de Bion, auquel Sénèque a solidement répondu , n’était, ce me semble, qu’un argument ad hominem, par où il voulait conclure que la doctrine touchant l’empire de Dieu sur toutes choses enferme des contradictions (1). Je n’ai pu trouver d’où le sieur Konig a puisé que Bion mourut l’an 4 de la 134°. olympiade (K).

C’ést de lui sans doute que

Théon parle, quand il dit que,

(c) Tiré de Diogène Laërce dans la Vie de Bior. Elle est au livre IF, sect. XLVT et suivantes, à l'édition d'Amsterdam en

(d) Ses autres fautes ont été corrigées dans lédition de Hollande.

(e) Voyez les notes de M. Ménagesur Dio.

gène Laërce, lip. IF, num: 58.

i46 selon le sophiste Bion , l’avarice est la métropole de toute sorte de méchancetés (f) : sentence, ui a été canonisée par le grand apôtre des nations. Plutarque lui attribue une maxime qui ferait honneur aux philosophes les plus orthodoxes : c'était de dire à ses écoliers, que quand ils auraient acquis assez de constance, pour supporter avec la même tranquillité ceux qui les imjurieraient , que ceux qui les traite raient honnêtement , ils pourraient croire qu'ils avaient fait des progrès dans la vertu (L). Il s’en faut bien que sa réponse à Théognis ait autant de moralité (M).

(S) Biwy o codishc Ty piAwpryupiev puTporonv ÉAeye maoic xæmiæcs ever.

Bior sophista vitiorum metropolin dicebat avaritiam. Theol. Progymn., cap. V, pag. 72 ,

(A) Il ne fit nul scrupule d’avouer à Antigonus, qu'ilétait fils d'un affranchi... et d’une putain.] La manière, dont Antigonus le questionna ,

Tic, æobev sie dydpov; moûs To Tonus à

dé ondes;

Odys., lib. T, v. x50.

Qui et quel homme étes-vous, quelle est votre patrie et votre famille P fit croire à Bion qu’on avait médit de son extraction auprès de ce roi. Il ne crut donc point qu'il y eût meilleur parti à prendre, que celui d’avouer la dette; et en effet il y eût eu plus à perdre qu’à gagner pour lui dans un désaveu. I] dit donc de son père et de sa mère tout le mal que le public en savait, et il finit par un vers d’Homère , pour mieux répondre à Antigonus qui s'était servi d’un vers de ce même poëte en l’interrogeant , TauTas Toiyevens Te nai dieTos EÙ V0 pue eiveu :

ë Il., 4h. PT, e. 215.

Foila de quel père et de quelle mère je me glorifie d’étre sorti. 1] ajouta, que Persée et Philonide cessent d'insérer ceci dans leurs histoires, et jugez de moi par moi-même (1). Nous trouvons

(x) Diog. Laërtius, lib, IF, in Bione, ent.

BION

dans Athénée comment s'appelait la mére de Bion. Kxi Bio d'o Bopurdeyirue Qiorogoe , éTaipas Hv doc OAvuriac Aaxaivns, @c nor Nixiac 6 Nixasdc èv Tais T@y dinostouy Aadbyaic. Bion Borysthenites philosophus Olympiæ Lacedæmoniæ meretricis filius fuit , ut inquit IVicias IVicæensis in Successionibus philosophorum (2). Son nom était beau, et sa patrie bien éloignée du lieu où elle se maria. Ce serait en vain qu’on demanderait si elle s'était prostituée dans sa patrie, et si elle alla se dépayser sur les bords du Borysthène , afin de se pouvoir dire fille d'honneur en cas de besoin, ou afin de faire mieux ses affaires parmides barbares , infiniment moins délicats que les habitans de la Grèce :

les livres ne disent rien là-dessus ; mais il paraît par la réponse de sou fils, qu’elle fut tirée d'un mauvais lieu quand elle trouva mari. Mérup db, OAV © TOOUTOS &V VUE, ÉT OinAUaTOC (3) : Ma mére fut prise au bordel, et un homme comme mon père ne pouvait prétendre qu’ untel parti.

(B) Il avait beaucoup de génie pour les bons mots.] C’est de lui qu’il faut entendre cet endroit d’'Horace :

Carmine lu gaudes, hie delectatur iambis :

Ille Bronsts sermonibus , et sale nigro (4).

Chabot remarque sur ce passage, que la plupart des interprètes entendent par sermones Bioneos, les comédies.

Leur sens est qu’Aristophane ayant excellé dans le comique, et le père d’Aristophane ayant eu nom Bion (5), on a donné aux comédies l’épithète dont il s’agit présentement. Cette prétention est nulle : Le père d’Aristophane s'appelait Philippe (6) ; et l’on ne saurait douter, quand on prend garde de près au caractère de Bion Borysthénite, que ce ne soit lui que l'on doit trouver dans ces paroles d’Horace. Un ancien scoliaste de ce poëte (7) a frappé au but; car il explique Pioneis, parsatyricis, lividis, amaris , carmine maledico. Bion autem, poursuit-il, Sophistes cognomi-

(2) Athen. , Lb. XIII, cap. PI, p. 591,592.

(3) Diog. Laërtius , Lib. 1F7, in Bione.

(4) Horat. epist. I, Lib. "vs: 59:

{5) Porphyrion, ancien interprète’ d'Horace , le dit. Voyez Cruquius sur ces paroles d’'Horace.

(6) Dacier sur ce passage d'Horace.

(s) C'est Acron.

BION

natus mordacissimis versibus est usus, quibus ila omnes laceravit, ut ne Homero quidem parceret. Pourquoi

. aurait-il épargné Homère ? Il n’épargna ni Socrate , ni Jupiter :1l mordit

indifféremment et les hommes, et les dieux. Voyez la remarque suivante.

11 avait l’art de faire rire. "Hy dè #ai DeaTpnèe, nai monuc év Tr noie d\a- @ophrass GOpTIAOS OVOMETI KATA TOY ToaypaTer Xpauevos. LÉrat autem et spectatorum studiosus , risumque movere auditoribus maximè peritus , gravibus nominibus adversum res utens(8). 1 avait un esprit impétueux qui outrait les choses. C’est ainsi que je traduis @oprixoic oyouaor Xpapaevos , et il ne me semble pas que le traducteur latin de Plutarque ait bien entendu l'endroit où il est dit que les premiers poils de la barbe des beaux garçons étaient, au dire de Bion, des Harmodius et des Aristogitons, parce que dès qu’ils se montrent ils font cesser la tyrannie de amour. Voilà un exemple de ces expressions fortes, vives et outrées, qui étaient ordimaires à notre sophiste. Plutarque s'est servi du mot oprixwTepoy, que l’on a fort mal rendu, ce me semble, par celui, d’importunius. Mettons ici tout le passage : "Es dé oprixærepoy 6 rogisrhe Biæy Täs Tv AAN®Y ThiXac “Afrodious éntaes nai Apisuyeirovas, ac Aa xaANc Tupavyidos dTæA&TTOMÉTOUS Ür adr@y roùc épas te. Lt quandd Bio sophista importunius nonnihil formosorum crines ÂHarmodios vocavit et Aristogitones , quod iis enatis pulchrd tyrannide amatores sese abdicare cogantur (9).

(C) 1l avait du génie pour les bons mots : on en peut juger par ceux qui restent de lui.] M. Moréri en a rapporté quelques-uns; mais il n’a point choisi les plus remarquables. Le chemin de l'autre monde, disait-il(ro), est fort aisé : on y va les yeux fermés.

Il trouvait quelque chose de contradictoire dans les funérailles : On y brule les gens, comme s'ils étaient insensibles ; et on les pleure, comrne s'ils étaient sensibles (11). I prenait pour une sottise de s’arracher les cheveux en temps d’afliction, comme si

(8) Diog. Laërt., lib. TF7, num. 52.

(9) Plut. , im -Amatorio, pag. +177. {10) Diog. Laërt. Lib. IF, num, 40, (13) Lbid, , num. 48.

| 447 pour avoir la tête chauve on en sentait moins sa douleur. Laërce ne rapporte pas cela : c’est Cicéron qui le rapporte.

Hinc ille Agamemno Homericus et idem ÆAccianus,

Scindens dolore identidem intonsam coma.

In quo facetum illud Bionis, perindè stuliissimum regem in luctu capillum sibi evellere, quasi calvitio méœæror levaretur (12). Ce railleur exprima fort vivement la débauche d’Alcibiade : Pendant l'enfance, il a ôté aux femmes leurs maris; quand il a été grand, il a ôté aux maris leurs femmes (13).Le plus insupportable et le plus criant de ses railleries était qu’il attaqua insolemmeént la morale et la religion. 9: Socrate, disait-il, «a eu besoin d’Alcibiade, et ne s'en est point servi, il a été un grand sot :

s'il n’en a pas eu besoin, sa continence nest pas grand’ chose (14).

Pour se moquer de ce qu'on disait du supplice des Danaïdes, il dit qu'on les punirait bien mieux , si on les condamnait à porter de l’eau dans des vases qui ne fussent pas troués, Encye moûc év ädou pa&nnov dy xoxd- Cesôar, ei GAonnnpoic nai Uh TeTphuévois ayycius uüdpogopouv. Dicebat eos qui essent apud inferos magis profectà cruciandos si in'egris, quam si perforatis vasis aquam ferrent (15): et sur la remarque qu’on fait ordinairement que la justice divine punit quelquefois sur les enfans la faute des pères, il dit que cela était plus ridi= cule que si un médecin faisait prendre des remèdes au fils ou au petit- Jils , afin de guérir la maladie du père, ou la maladie du grand -père.‘O yès Biwy, tov Oeèv xont£ovre Tous raidac Ty MOVhEQV, VEAUOTEpOV eivai Quai iATPOÙ , diè vocoy märmou tai TaTpès, #kyovoy à raid apuaxeuoyros. Ltenim Bio Deum qui malorum liberis supplicia inferret, magis ajebat ridiculum esse medico qui filio aut nepoti ob morbum patrisvel avimedicinarn adhiberet (16).

Plutarque montre très-solidement la fausseté de cette comparaison. [1 est facile de montrer qu'il y a du faux dans presque tous les bons mots de Bion. Cela n’empêche pas qu'ils ne

(x2) Cicero, Tusculan., Lib. III, cap. XXI.

(13) Diog. Laërt., num, 49.

(14) Tbid.

(15) fhid., num. 5o.

(16) Plut., de Serà Numinis Vindictä, p.56;

soient pour la plupart l'effet d’une vive et heureuse imagination ; et l’on peut dire en général, que presque tous les bons mots ont un faux côté.

L’impudence qu’il avait de tourner en ridicule la religion devait être réprimée ; car une réfutation sérieûse ne fait pas à beaucoup près tant de mal, que les railleries d’un homme d’esprit.

Les jeunes gens se laissent gâter par ces sortes de moqueurs plus qu’on ne saurait dire. Bion en gâta beaucoup (17). Cela était inévitable , vu la hardiesse avec laquelle il abusait de son esprit contre une fausse religion, que lignorance et la fourberie avaient rendue cent fois plus ridicule que la religion en elle-même et dans son véritable état n’est une chose excellente.

(D) I! a eu, sur la difficulté de plaire à diverses sortes de gens, une pensée que Dion Chrysostome réfute. ] Bion disait qu’à moins qu’on fût une tarte, ou du vin de Thasos, il n’était pas possible de plaire à plusieurs personnes. Dion Chrysostome a irouvé fade cette pensée ; « car il est arrivé sou- » vent, dit-il, qu’à une table de dix » personnes, une tarte a semblé froide » à quelques -uns , et chaude à quel- » quesautres. Peut-êtreque Bion,ajou- » te-t-il, a prétendu parler d’une tarte » qui fût chaude et froide en même » temps (18).» Un auteur, que j’aurai assez souvent l’occasion de réfuter, a falsifié ceci. On rapporte, dit-11(19), de Bion le philosophe, que pour plaire à tout Le monde, il eût désiré de se faire tourteau, d'autant, disait-il, que tout le monde l'aime : mais Dion Chrysostome lui montre en l’oraison 1x, qu'il se trompe grossièrement, et que son souhait est un vrai souhait de frénétique , d'autant , disait-il, que tous aiment pas les tourteaux de même facon ; car l’un le veut chaud, l'autre froid : l’un le veutrond, l’autre carré :

l'un le veut mollet, et l’autre dur ; voilà pourquoi, disait Dion Chrysostome , Dion devait désirer d’étre or ou argent, pour plaire à tout le monde : mais encore si j'osais tondre sur l'avis de Dion Chrysosiome , comme il a repassé sur celui de Bion, je dirais que Dion Chrysosiome se trompe aussi-bien que Bion; car ily

(17) Laërt., num. 53.

(58) Dio Chrysost. , orat. LXV, pag. 612.

(19) Garasse, Doctrine curieuse, pag. 704.

BION

a force personnes , qui n'aiment non plus l'argent ni l'or, que s'il n'y en avait point au monde : et partant , je dis que ce désir est un désir fantasque. <

(E) Etant tombé malade , il fit comme presque tous les impies, il passa dans une autre extrémité.] J'ai oui dire à un gentilhomme, qui avait été à M. le comte de Soissons (20), que Sainthibal, fameux esprit fort, se plaignait de ce qu'aucun homme de leur secte n’avait le don de persévérance. {ls ne nous font point d’honneur, disait-il, guand ils se voient au dit de la mort ; ils se déshonorent , ils se démentent | ils meurent tout comme les autres bien confessés et communiés. Il pouvait ajouter qu’ordinairement ils passent jusqu'aux minuties de la superstition. L'exemple de Tullus Hostilius, rapporté par l’auteur des Pensées sur les cométes (21), est admirable sur ce sujet.

Une longue maladie terrassa tellement ce prince, qu'il passa de l'esprit fort à l'esprit superstitieux et propagateur des superstitions. /pse quoque longinquo morbo est implicitus. Tunc aded fracti simul cum corpore sunt spiritus illi feroces, ut qui nihil antè ralus esset minüs regium quäm sacris dedere animum, repentè omnibus magnis parvisque superstitionibus obnoxius degeret , religionibusque etiam populum impleret ( 22). Il ne faut pas s'étonner de cette conduite, Presque tous ceux qui vivent dans l’irréligion ne font que douter : ilsne parviennent pas à la certitude; se voyant donc dans le lit d’infirmité , où l'irréligion ne leur est plus d'aucun usage, ils prennent le parti le plus sûr, celui qui promet une félicité éternelle en cas qu'il soit vrai, et qui ne fait courir alors aucun risque en cas qu’il soit faux. Ils se confessent, ils font tout le reste, ad majorem cautelam.

Tous les lecteurs ont admiré cette pensée de M. Despréaux :

Qui fait l'homme intrépide, et tremblant de

Jaiblesse

Attend pour croire en Dieu que la fièvre le presse;

Et toujours dans l'orage, au ciel levant les mains , F

(20) C'est-à-dire, à celui qui fut tué auprès de Sedan , dans une bataille l'an 1641.

(21) Pag. 364.

(22) Livius, decad, T , lib, I, cap. XXXI.

dits dE

BION

Dès que l'air est calmé rit des faibles humains (23).

À cela se peut rapporter ce passage de Guy Patin : « Feu mon pére m'a ap- » pris que le gros M. du Maine, chef » de la ligue, disait que les prin- » ces n’avaient point de religion qu’a- » près avoir passé l’âge de quarante » ans, quand ils deviennent vieux ;

» . . . . Cum numina nobis » Morsinstans majora fucit (24).

Touchant ces paroles latines, voyez Silius Italicus (25) ; et quant au reste, je vous renvoie à la remarque (F) de article Des-BarrEAUx.

(F)....…. Diogène Laërce s’est moqué de lui comme il faut à ce sujet.] Les vers qu’il fit contre lui (26), sont les plus jolis du monde : en voici une traduction latine :

Bionem Borysthenitem, quem Scythica tellus produxit , Dixisse audivimus, revèr& nihil esse deos, Ac siquidem id dogma tueri perstilisset, merid dicendus esset Sensisse ut visum fuisset, etsi malè visum esse.

At nunc, quum in longum morbum incidisset, ac mori perlimesceret Qui deos non esse dixerat, qui fanum non viderat, Morialibus qui illuserat, dum diis immolarent, Non pro foco solum, arisque ac mensé, MNidore, adipe, thureque deorum nares implevit ; * Nec solum , peccavi, dixit, delictis parcite; Sed et anui collum facilè porrexit excantandum , Brachiaqueldoris persuasus devinxit (27); Rhamnumque et lauriramum januæ imposuit:

Cuncta administrare magis quäm mori paralus.

Stultus qui mercede voluerit Deos esse :

Quasi tunc essent, quum illos Bion demum esse arbitraretur.

Voyez l’usage que M. du Rondel à fait de ceci dans son excellente Vie d’Epicure (28). Ce qu'il dit que Diogène Laërce était épicurien est remarquable; car ce Diogène insinue clairement qu'il ne blâme point le confiteor de Bion ; et son med culpä , med maximd culpé, ou son peccavi

(G) On a confondu quelquefois Bias et Bion l’un avec l’autre.| C’estce qu’a

(23) Sat. I, 05.153. { . (24) Patin, lettre LXIV de la première éditon.

(25) Lib. VIIT, pag. 333.

(26) Diog. Laërt., in Bione, num. 55, Lib.

(29) Bion s'était moqué de cela dans un de ses livres, comme on l’infère de Piutarque au Traité de Superstitione, pag. 168, D.

(28) Imprimée à Amsterdam, en 1693.

Page 1