TOME II
fait Plutarque, lorsqu'il a dit, qu’Antigonus, importuné par les sollicitations redoublées de Bias, donna ordre qu’on Jui donnât un talent (29). Il désigne cet Antigonus par l’épithète de yépæy :
c'est un signe qu’il parle du premier Antigonus, de celui qui fut l’un des capitaines et l’un des successeurs d'Alexandre. Or comme Bias a précédé pour le moins de deux cents ans la mort d'Alexandre, il est manifeste qu’il n’a pu rien demander à Antigonus ; et puisque Bion a été disciple de Cratès et de Théophraste, ilest sûr qu'il a pu être conau d’Antigonus. Il faut donc dire, ou aue Plutarque s’est lourdement abusé, ou que les copistes de son livre y ont changé l’éro Biwvos.
qu’il avait mis, en dû Biayros. Pour le dire en passant, je ne suis pas trop assuré qu’Aldobrandin ait raison d’entendre Antigonus Gonatas , par l’Antigonus qui demanda à notre Bion d’où et de quelle famille il était (30).
J'avoue qu'il est possible que ce philosophe ait vécu jusqu’au règne d’Antigonus Gonatas ; mais enfin, voilà Plutarque , qui nettement et précisément le fait vivre sous le vieux Antigonus ( car je suppose qu'il a dit Bion et non Bias). Cela est digne de quelque considération ; et c'est pour cela que je n’ai pas voulu dire avec Moréri, que Bion a vécu en la 126°. olympiade, et du temps d’Antigonus surnommé Gonatas, roi de Macédoine. Voyez ci-dessous la remarque (K). Au reste, si, par une illusion de mémoire, Plutarque avait pris Bias pour Bion, il ne serait pas le seul à qui de pareilles méprises seraient arrivées; car Eustathius à donné à Antisthènes ce qui ne convient qu’à Bion : c’est sur le vers de lHiade( 31) employé par Bion dans sa réponse à Antigonus,
Tate Tor Vevehs Te Mai @iMATOS sÜXOUAr iv Eustathius dit qu’Antisthènes le cynique se servit de ces paroles, après avoir répondu à cel qui le questionnait sur sa race: Je suis fils d'un homme qui se mouchait du coude(32),
(29) Plut., de Vitioso pudore , pag. 531, E.
(30) Aldobrand. Not. ad Diog. Laërt., in Biomis £nil.
(31) Lib. PI, v. 211. ! fe
(32) C'est-à-dire , d'un Salsamentarins, com me qui dirait aujourd'hui d'un revendeur de
etc. Casaubon a remarqué cette méprise d’Eustathius. Voyez M. Ménage sur Diogène Laërce, au paragraphe XLVII du livre IV.
Je remarquerai que le sophisme contre le mariage, le sophisme, dis-je, qui dans tous les compends de logique est allégué comme un exemple d’un dilemme vicieux, est attribué à Bion et à Antisthènes par Diogène Laërce , et à Bias par Aulu-Gelle. Peut-être y a-t-il une faute de copiste dans ce dernier, un changement de Bionis en Biantis, comme Casaubon le conjecture (33). Quoi qu’il en soit, voici le dilemme de notre Bion : Si vous prenez une belle femme, elle vous sera commune avec plusieurs autres ; et si vous en prenez une laide , ce sera pour vous un supplice. ‘Edy juèv yiuus æaicpay, £ac mov’ dv dé nan, t£eis æownv. Ÿ'iturpem duxeris, pœnam habebis ; sin autem formosam , communis erit (34). Entre autres défauts, ce raisonnement a celui de pouvoir être rétorqué : $i je La prends laide, elle ne sera point commune ; Si je La prends belle, ce ne sera point un supplice.
Mais cette rétorsion ne va pas au fait :
ce n’est qu'un remède palliatif: de sorte que le dilemme de Bion ne vaut rien, ni à l’endroit, n1 à l’envers.
La vraie réponse est de dire, 1°. que la plupart des femmes ne sont ni belles ni laides; et qu’ainsi son raisonnement conclut du petit nombre à toute la généralité. Voyez Favorin au chapitre XI du Ve. livre des Nuits At-
tiques d’Aulu-Gelle ; 2°. Que la beauté
d’une femme n'est point incompatible avec la vertu ; et qu’une laide femme peut d’ailleurs se rendre très-chère à son époux (35). [1 y a un commentateur d’Aulu-Gelle (36), qui réfute le raisonnement de Bias par une raison empruntée des Hébreux : C’est, dit-il, que ceux qui auront été mal mariés, seront absous devant Dieu sans comparaître devant son tribunal. Cela vaut bien la peine d’é-
harengs ou de morue, d’un charcutier. Bion, dans Laërce, fait la réponse dont Eustathius parle.
(33) Casaubonus in Diogenem Laërt,, Gb, IV, num. 43.
(34) Diog. Laeërt., lib. TF7, num. 48.
(35) Favori ne se sert point de cette raison : il semble adopter par son silence les deux conséquences particulières du dilemme.
(36) JT s'appelle Philippus Carolus.
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pouser une laide femme. Si saint Chrisostome était pris pour juge, il condamnerait la rétorsion du dilemme :
car il a prêché que ceux qui ont une belle femme ne trouvent rien de pire que de l'avoir; tant c’est une possession pleine de soupcons et d’embûches : et que ceux qui en ont une laide ne trouvent rien de pire que de lavoir; tant c’est une chose pleine de dégoût. ‘O xaænÿy ExXwvy yuvainea oùdev XEipOV duos TOU HAN ÉXev yuvaine (drodias ro rpayua yéuernaëmibourns ).
0 duoudh, oùdèv Xetbov nor Toù ducpoy Xe yuvaita, dndiac yàp Tù rpayua éurémans ai. Qui pulchram habet uxorem nihul pejus esse ait quäm pulchram habere uxorem (rem enim esse insidiarum el suspicionum plenam } : qui de- Jormem, nihil pejus esse dicit quam turpem habere uxorem, rem enim esse acerbitatis refertam (37). Voilà un prédicateur qui ne raisonne point en l'air : il se fonde sur l'autorité ou sur le dire d’experts ; cependant ses conclusions ne sont pas meilleures que celles de Bion. Il sufhrait , pour condamner la rétorsion du dilemme, de dire qu’il contient deux mauvaises conséquences. Si je la prends belle, ce ne sera point un supplice : nego consequentiam ; car peut-étre que si, peutétre que non. Si je la prends laide, elle ne sera pas commune : ñnego similiter consequentiam ; car peut-étre que si, peut-étre que non. Mais pour arréter toutes ces chicanes,, on n’a qu’à dire aux Bias ou aux Bions, j’en veux courir Les hasards.
Je n’ai pas dit toutes les variations qui concernent ce dilemme : il est encore temps de copier là-dessus ce qu'on a lu dans Tiraqueau (38). Ce raisonnement cornu est attribué, nonseulement à Bion et à Antisthènes par Diogène Laërce, et à Bias par Aulu- Gelle , mais aussi à Aristippe, par le moine Antoine (39}, et à Solon par Maxime de Tyr et par Pierre Martyr (4o). La rétorsion est l'ouvrage de Pittacus, si nous en croyons les Commentaires d’Ariston cités par Stobée (47).
(37) Chrysost., homil. I, in Epist. II ad Timotheum , apud Menagium, Notis in Diogenem Laërt., lib. IV, num. 48. ©
(38) Leg. Connubial., pag. 32.
(39) In Melissâ, tom. TI , cap. XX XIP.
(4o) In Locis communibus , cap. XXXIX.
(41) Sermone LXY.
BION
(H) Les traducteurs de Plutarque m'ont pas entendu une pensée de Bion qu’il a censurée.] Rapportons d’abord le grec de Plutarque : Evxôn Toivuy sai aGéntepa Tè Toù Bios, ei TÔ æypov EuenNey éyaopiaGe eUqopor Foi Lai cÜxaprov, oûx dv dpapräven dôme Toûro TOIDY JLANNOY ; à THÂTTUI MAI FPÉYMATE EXwv. où roivuy oùd" &yOpwros Tu os ÀV in ÉTAIV® ), 8h TOis ÉTAIVOUMÉVOIS WHÉNIAOS £ç rai rauopopoc (42). Cela veut dire, La pensée de Bion est donc très-impertinente : il croyait que si, en donnant des louanges à un champ, il le pouvait rendre fertile, il ne serait point bldmable d'aimer mieux lui en donner, que de prendre la peine de le labourer. Îl ne faut donc pas traiter d'absurde un homme qui loue, si ses louanges sont utiles a ceux qu’il loue, et si elles leur font produire de bons fruits. L’impertinence que Plutarque trouve dans cette pensée est qu’un champ , à quion donnerait des louanges, n’en deviendrait pas plus mauvais , au lieu que les louanges, qu'on donne à un homme qui ne les mérite point , le remplissent de vanité et le perdent. ‘O pëv yap æypès où yivetas Xeipoy érarwouuevos" vBpæ7roy dérudoior aai dronAvouiy 0 deudiwc ua rap dÉiav éravouvres. Aique ager quidem laudando non fit deterior : hominem inflant ac perdunt qui immerito laudant (43). Cette censure de Plutarque est un coup perdu; car Bion ne disait pas simplement et absolument qu’il fallût louer : il faisait dépendre les louanges de cette condition-ci , c’est qu’elles rendraient meilleurs ceux qu’on louerait. Nous allons voir comment Amyot a traduit le grec de Plutarque : « Par » quoi le dire de Bion est sot et lourd; » car il disait ainsi : si, à force de » louer, je pouvais rendre une terre » bonne, grasse et fertile, je ne » ferais point de faute en la louant, » plutôt que de me travailler le cœur » et le corps à la labourer et cultiver.
» Celui donc ne pèche point aussi, » qui loue un homme, si en le louant » il le rend utile et fertile à celui qui » le loue.» On a pris dans cette version Vactif pour le passif ; car Bion ne parlait pas de l'utilité des louanges, par rapport à celui qui loue, mais par
6 (42) Plut. , de Adulat, et Amici Discrim., pag. 30:
(43) Idem , ibid.
rapport à celui qui est loné. L’interprète latin a bronché plus lourdement : 1l impute à Bion la sotte et ridicule pensée d’avoir cru ; qu’en louant un champ on le rendait plus fertile qu’en le labourant (44). Stulrè itaque ac fatuè Bio, qui azrum laudando putabat se redditurum fertilem ac frugiferum , potius quam fodiendo et colendo. Non tamen (45) homo absurdè facit laudans , ubi id is qui laudantur est utile. Pour excuser Amyot, on pourrait dire qu'il a songé que Bion , étant athée, ne reconnaissait point d’autres devoirs que ce qui est profitable ; et qu’ainsi sa pensée était qu’il faut répandre les louanges partout où elles sont bien payées, et qu'il ne faudrait pas même les refuser à un champ , si elles le pouvaient rendre fertile. En un mot, que le métier de flatteur n’est point blämable, pourvu qu’on y trouve son profit.
Mais cette excuse est tout-à-fait vaine : un traducteur doit rendre fidèlement ce qu'il trouve dans l’original, et renvoyer ses conjectures à des remarques particulières. Si l’on croit que Plutarque n’a pas rapporté exactement une chose, il faut en avertir les lecteurs ; mais il faut traduire ce qu’il a dit.
(1) ZI prétendait que la doctrine de l'empire de Dieu sur ioutes choses renferme des contradictions.] Bion prétendait prouver deux choses trèsdifférentes : l’une, que tous les voleurs étaient ‘sacriléges; l’autre qu'aucun voleur n’était sacrilége (46). Il trait ces deux conséquences du même principe, et ce principe est l’une des plus solides vérités que la bonne philosophie nous enseigne touchant la nature de Dieu. Le souverain Etre, l’Etre souverainement parfait, doit posséder lPempire absolu de toutes choses :
c’est de lui que tous les autres êtres dépendent ; c’est à lui, comme à leur auteur et à leur conservateur, qu’ils appartiennent. Bion avait sans doute pour but de réfuter cette doctrine, par deux conséquences contradictoi-
(44) Dans la table des matières vous trouvez Bion agrum laudando fertiliorem fieri putabat.
(45) Que voila un tamen bien placé.
(46) F’oyez Sénèque au chapitre VII du livre VIT de Beneticis. Aucun commentateur ne marque si Sénèque aval trouve ce raisonnement de Bion dans quelque ancien) auteur qui nous reste:
res et pernicieuses, qu'il prétendait en pouvoir tirer. Voici l’une : Tous ceux qui dérobent les biens de Dieu sont -sacriléges : or tous les voleurs dérobent Les biens de Dieu; car toutes choses lui appartiennent : donc, tous les voleurs sont sacriléges, Voici Vautre : Transporter une chose d’un lieu qui appartient à Dieu en un autre qui lui, appartient aussi, nest point commettre un sacrilége : or ceux qui pillent les temples ne font que transporter les choses d’un lieu qui appartient à Dieu en un autre qui lui appartient aussi; car toutes choses appartiennent à Dieu : donc, ceux qui pillent les temples ne commettent point un sacrilége. Sénèque réfute aisément et solidement ces chicaneries ; mais il se représente Bion comme un tyran, qui en certains temps veut être cruel, et en un autre saccager les temples.
Quand il veut être cruel , 1l se sert de son premier syllogisme : c’est un arrêt pour précipiter tous les voleurs ; et il se sert du second , lorsqu'il souhaite de s'enrichir des dépouilles des saints lieux.
(K) Je ne sais où Konig a puisé que Bion mourut l'an 4 de la 134°. olÿmpiade.| Jai sappose ci-dessus(47) que Plutarque a fait fleurir notre Bion sous le règne du premier Antigonus, et je n’ai pas trouvé trop sûre lopi-
nion d’Aldobrandin, savoir que ce philosophe fut questionné sur sa naissance par Antigonus Gouatas. Je dois dire ici, pour un plus grand éclaircissement, qu’Ératosthèneavaitconnu Bion dans Athènes , et qu’il le comptait parmi ses héros. On ne peut douter raisonnablement que Strabon, en nous apprenant cela (48), ne veuille parler de Bion le Borysthénite ; car ve qu'il dit qu'Ératosthène attribuait à son Bion (49) est la même chose qu'Ératosthène attribue dans Diogéne Laërce à Bion le Borysthénite.
Pais donc qu'Ératosthène naquit l’an 1er. de la 126°. olympiade (50), il faut (47) Dans la remarque(G).
(48) Strabo, Lb. T, pag. 10.
9) C’est d'avoir été le premier qui eñt habillé la philosophie d'une robe semée de fleurs. Dai néyav #7 aûTov Toy Eparcobéyny as mporos Biæy Tiy @inocodiay dybiva evéducev. Diog.. Laërt., Lib. IV, num. 82.
Strabon, corrigé par Casaubon, dit la méme chose, liv. 1, pag. 10.
(5o) Vossius, de Hist, græc. , pag. 108.
BION
nécessairement convenir que Bion parvint pour le moins jusqu’au commencement de la 131°.; car au-dessous de vingt ans, Ératosthène n'aurait pas lié avec lui une connaissance qui eût valu qu’on en parlât. Je ne vois qu’une difiiculté dans cette supposition : c’est que je remarque que le docte M. du Rondel insinue qu’Epicure survécut à Bion (51). Or Épicure mourut Van 2 de la 127€. olympiade.
Je ne propose ce nœud , qu’afin d’engager M. du Rondel à éclaircir doctement ce point de chronologie.
(L) Selon lui, supporter avec la méme tranquillité les injures et Les honnéletés, est avoir fait des progrès dans La vertu.] « Bion disoit à ses familiers » et disciples qu’ils estimassent avoir » profité quand ils auroyent aquis » tant de constance, qu’ils enten- » droyent aussi patiemment ceux qui » les outrageroyent et injurieroyent , » que ceux qui leur diroyent C) :
Ami passant, certes tu n’as point chère (52} D'estre homme fol, ni de mauvais affaire :
A Dieu te dis, priant la déité
De te donner toute prospérité (53). »
Plutarque a raison de remarquer que cette règle de Bion est plutôt un signe d’une trés-grande et très-parfaite habitude de notre âme qu’un simple signe d’amendement. C’est en vérité un caractère de perfection.
(M) ..….. Sa réponse à Théognis n’a pas autant de moralité. | Plutarque nous l’a conservée , et il en dit du bien. Voici ses paroles, selon la version d’Amyot : « Aussi fut-ce bien » gentiment respondu à Bion à l’en- » contre de ces vers de Théognis,
» L'homme ne peut faire ne dire rien,
» Quand povreté l’estraint en son lien, » Et a sa langue au palais atachée :
» comment donques babilles-tu tant, » veu quetu es pauvre, et nous romps » la teste de ton caquet ( 54 )? » On voit ici l’esprit insolent et insultant de ce philosophe. Ce n’est pas ainsi qu'il faut traiter un pauvre poëte, qui se plaint que la misère Jui lie la langue ; car quoique l’expérience
(51) De Vitâ Epicuri, pag, 133.
(*) Ex Odyss., VI et XXIV.
(52) C'est-a-dire , la mine.
(53) Plutarch: , dé Profect. virtut., pag. 82, D. Je me sers de la version d'Amyot.
(54) Plutarch., de Audiend. Poëtis, pag. 82.