‹ Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle (volume 4)Chapitre 92 sur 109 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

nous avons jait un doyen nouveau :

c'est M. Blondel, dont le troupeau antimonial est fort étonné et fort marri: On croit que c'est lui qui est l’auteur de l’Aletophanes, Fée curieuse comme vous savez contre l'antimoine et les principaux antimoniaux, el principalement Gueraut, des Fougerais, Ruinssant, Mauvilain, Saint-Jacques et Thevurt (9).

Touchant le Traité de fomiu, voyez les remarques (B) et (C).

(EF) Z{ s'était muni des finesses d'un malin persécuteur.] Si quelqu'un ne s’en veut pas rapporter au témoignage que l’on va lire, à lni permis. Pour achever ma première peinture; c’est M. Lami qui parle (10), je vous dirai qu'il se pique de beaucoup d'intégrité, qu’il semble fouler aux pieds tous les intérêts mondains, pour maintenir nos statuts dans leur vigueur ; que tout ce qu'il dit » OU ce qu'il fait, est toujours appuyé d'un molif Jort louable , et qu’il ne fait jamais de mal à personne

que par charité. M. Blondel était l’un

des huit examinateurs qu’on avait donnés à M. Lami, et &/ pria Van d’eux d’avoir des affaires et de ne se point trouver à l'assemblée; et puis, sous pretexte qu’ils n'étaient que sept, il empêcha qu'on ne décidit. Il montra des remarques beaucoup plus grosses que le livre de M. Lami, qui tendaient à empécher l'impression.

I] disait que les sentimens de M. Lami étaient contre Galien , contre Les statuts , contre la Sainte Ecriture. L’examinateur absent fut tant prié de se rendre à l’assemblée un jour qu’on avait marqué, qu'il s’y serait rendu effectivement, si M. B'ondel ne lui eût fait dire que la conférence ne se ferait pas. M. Lami s'était rendu de bonne heure au lieu de la conférence: c'était chez M. Blondel. Il avait attendu deux heures, et s'était bien ennuyé à ne lui entendre rien dire de si trivial, qui ne fût tout aussitôt appuyé du témoignage d’Hippocrate, de Platon et d’Aristote. On vint avertir M. Blondel qu’on le demandait : il sortit de sa chambre ,et y rentra peu après poux dire à M. Lami, que le docteur que l'on attendait faisait dire qu'il ne

(9) Lettre CXXIV ; datée du 8 novembre 1658, tom. TI, pag. 433.

(10) Lami, lettre IV au-devant de ses Discours anatomiques.

nr

Le

pouvait point venir. 17 béma extrémement La négligence de ce monsieur, continue M, Lami , qui manquait toujours ax assignatlions , el qui me donnait#tant de peine... Voyez la bonne foi et l'intégrité de ce monsieur, qui a toujours Dieu et les lois dans la

bouche, pour justifier ce qu'il fait.

Lorsqu'on crut avoir mis à bouttoutes ses chicaneries, il se servit de celleci : il présenta ses remarques, et, par un artifice qu'on ne peut assez détes-

ter, il apporta des propositions sépa-

rées des autres qui les rectifient , et qui véritablement seules ne pouvaient pas passer. On contesta, on lut les endroits du livre, et après bien du bruit on résolut que le livre passerait, pourvu que la faculié de théologie voulut l’'approuver. Cela suffit à Blondel pour parvenir à ses fins ; car les théologiens , qui lurent le livre, ne voulurent signer ni pour ni contre, et M. Lami ne voulut pas s'engager à leur prouver que son livre ne contenait aucune hérésie. Dans quelle mer serait-ce membarquer ? dit-il :

j'irriterais contre moi ses flots en si grand nombre qu'ils m'enseveliraient infailliblement , quoiqu’avec injustice.

La multitude, qui n'a point de discernement , s’imaginerait qu’ils combattraient pour l'intérét du ciel, et croirait fuire à Dieu un sacrifice agréable, si elle n'en faisait la victime.

BLONDEL (François) , professeur royal en mathématiques et en architecture , a été fort es— timé pour l'intelligence qu’il s’était acquise dans tout ce qui regarde cette profession. Il avait été gouverneur de Louis-Henri de Loménie, comte de Brienne, et 1l accompagna ce jeune seigneur , déjà reçu en survivance de la charge de ministre et secrétaire d’état : il l’accompagna, dis-je , dans le voyage qu’on lui fit faire, et qui commenca au mois, de juillet 1652, et finit au mois de novembre 1655. La Relation latine en a été imprimée deux fois {A). Il a eu d’ailleurs

BLONDEL

des charges considérables à la guerre, tant sur mer que sur terre, et 1l a conduit quelques négociations aupres des princes étrangers ; de sorte qu'il était parvenu jusques à la dignité de maréchal de camp, et à celle de conseiller d’état. Il eut l'honneur d’être choisi pour montrer les mathématiques à M. le dauphin , et c’est lui qui a donné le dessin des nouvelles portes qui ont été faites à Paris depuis la guerre de Hollande de 1672, et de tous les embellissemens qui ont été ajoutés à cette capitale du royaume (a). Il a même fait quelques-unes des inscriptions qui se voient à ces nouvelles portes ; car 1l n’était pas moins verse dans la connaissance des belleslettres , que dans celle de la géométrie , comme il l’a témoigné par la comparaison qu'il a publiée de Pindare et d'Horace.

Il a été directeur de l’académie d'architecture, et membre de l'académie royale des sciences.

Nous avons un grand nombre de livres de sa façon (B). Il mourut le 1°. jour de février

(a) Foyësz la Description de la ville de

Paris, imprimée en 1654.

(b) De Witte, ir Diario Biograph.

(A) La Relation latine du voyage qu’il fit avec le comte de Brienne a été imprimée deux fois. | La première édition est de l’an 1660, et ne contient que 39 pages in-12. La seconde fut procurée par Charles Patin, deux ans après, et contient 96 pages iu-6°., y compris l’{ndex geographicus (1), qu’on y ajouta , et sans compter plusieurs vers latins que les plus excellens poëtes composèrent à la louange du jeune seigneur qui avait fait ce voyage. Mais si d’un côté on ajouta

(1) Fait par Nicolas Sanson.

BLONDEL

beaucoup de choses à la seconde édition, on en retrancha de l’autre un endroit fort singulier. C’est celui où l’auteur raconte, qu’en traversant à cheval les forêts de Westrogothie , ils s’arrétèrent un peu à Lincope, pour y contempler une colonne de pierre, où il y avait un trou destiné à des usages qu’on ne peut exprimer honnêtement en francais. Voici donc le latin : V’estrogoticis silvis equitantes inducti, Lincopiæ, ob loci religionem non omittendæ , tantillum substitimus : ibi cippus lapideus , pertusus , explorandæ maritorum membrositati; qui pares foramini, approbantur, impares excluduntur connubiali toro , indè matrimonia aut stant aut cadunt, pro modulo peculii (2).

La préface de la seconde édition nous apprend pourquoi on supprima cet endroit : Unum te moneo, huic editioni , cui nihil deest, voluisse Lomenium aliquid deesse ; quod scilicet in Vestrogoticis silvis, per errabunda vestigia, morosæ viæ pellendis tædiis javeniliter luserat , sapientiorem œætatem et pudorem suppressisse (3). La canse de la suppression est très-légitime , puisqu'on n'avait point rapporté la chose, parce qu’en effet cette coutume était observée en ce lieu-là, mais parce qu’on avait inventé cé jeu d'esprit , afin de se désennuyer dans les fatigues d’un fâcheux voyage. On avait donc trompé les lecteurs, et outre cela , on leur avait présenté des images très-obscènes, et qui étaient fort injurieuses aux habitans du pays; et par conséquent, toutes sortes de raisons demandaient que l’on eflacât cette partie de la relation. Si quel qu’un me demandait, Æt-il fallu retrancher cela, au cas même que la chose eût été très-véritable ? je répondrais franchement, qu'il faut distinguer livres et livres, auteurs ét auteurs. Îl y a des personnes , dont le caractère exige une gravité extraordinaire, et qu'il faudrait louer des scrupules qu’elles auraient par rapport à la narration d’une vérité historique de cette nature; et il y a des ouvrages, où il ne serait nullement à propos de faire entrer de tels faits ; mais Je ne crois pas qu’un laïque, qui

(2) Ludovici Henrici Lomenii Itinerar. , pag.

18, edit. ann. 1060.

{3) Tbidem , in præfat., edit. ann. 1662.

fait l’histoire d’un pays, ou la relation d’un voyage, soit obligé de se taire à l'égard d’une coutume publique , sous prétexte qu’elle est ridicule, sale , et de fort mauvais exemple. Établissez une maxime contraire, vous verrez qu’on en conclura nécessairement , et sans beaucoup de gradations de conséquences , que le travail des historiens est mauvais, et que leur profession doit être rangée au catalogue des arts illicites et pernicieux; car il est impossible d'écrire l’histoire , sans rapporter des actions infâmes et abominables. Souvénons-nous que les censeurs les plus rigides ne bläment pas les historiens qui exposent tout le détail d’un vilain assassinat, ou d’une noire trahison ; ou qu'ils ne blâmeraient pas ceux qui diraient véritablement, qu’il y a des villes qui choisissent pour leurs bourgmestres les bourgeois qui ont pratiqué telles et telles manières toutà-fait brutales de s'enivrer ; qu’à moins d’avoir résisté à cette épreuve on n’est point admis au consulat, etc.

Ils ne condamnent que les relations qui contiennent des pratiques malhonnêtes par rapport à la chasteté :

ils condamneraient, par exemple, sans rémission un écrivain qui donnerait le détail de la pratique du congrès si sagement abolie enfin par le parlement de Paris ; et ils ne considèrent pas que leur crilique condamne les anciens pères, qui ont représenté fort naïvement les impuretés effroyables de plusieurs coutumes des païens et des hérétiques. Quoi qu'il en soit , je ne craindrai point d'assurer que si la colonne de pierre, dont le voyage de M. de Loménie fait mention, avait effectivement servi de règle pour la validité ou pour l’'invalidité des mariages , on eût pu rapporter cela, nonseulement dans la première édition , mais aussi dans la seconde ; et qu’ainsi la vraie raison pourquoi on a dû le supprimer dans la seconde, est que c'était une fable. Je soutiens, qu’en supposant que cela se pratiquait par l'autorité publique, M. Blondel a eu

toute sorte de droit de l’apprendre à

ses lecteurs. Je soutiens même, qu’on aurait pu faire des recherches sur l'origine de cette coutume, et les insérer dans une histoire ; rechercher, dis-je , quels avaient pu être les im-

convéniens qui avaient fait introduire cette manière de discerner ceux qui étaient inhabiles au mariage , et ceux qui y étaient propres ; quels procès on voyait régner auparavant entre les maris et les femmes ; quelles consultations furent faites pour y obvier , et pour inventer ce sot remède; car enfin l’histoire de l'esprit humain, de ses sottises et de ses extravagances, et l’histoire des variétés infinies qui se trouvent dans les lois et dans les usages des nations, ne sont pas des choses dont on doive frustrer les lecteurs ,et dont on ne doive pas espérer des utilités. Il est bon de voir si ce qu’on a dit des philosophes convient aussi aux législateurs. On a dit qu'il n’y a rien de si absurde, qui n’ait été soutenu par des philosophes. Vescio quomodo nihil Lam absurdè Hope quod non dicatur ab aliquo philosophorum (4). Nemo ægrotus quicquam somniat tam infandum , quod non aliquis dicat philosophus (b). M. Huet a inséré dans la relation de son voyage de Stockholm la manière ridicule dont on élit le bourgmestre d’un certain lieu qu’il nomme Hardenberg. Il rapporte que, le jour de l'élection, les bourgeois se mettent autour d’une table, et y appuient leur menton garni d’une longue barbe, après quoi, on mét un pou au beau milieu de la table, et l’on choisit pour bourgmestre celui à la barbe duquel le pou s'arrête. Ma traduction est si négligée, qu’il faut que je mette ici les excellens vers de cet auteur :

Mox Hardenbergam seré sub nocte veninus: Ridetur nobis veteri mos ductus ab ævo.

Quippe ubi deligitur revoluto tempore consul, Barbati circa mensam statuuntur acernam , Hispidaque imponunt attenti menta Quirites:

Porrigitur series barbarum desuper ingens.

Bestia, pes, mordax, suela inler crescere sordes Lt

Ponitur in medio ; tum cujus, numine Divüm,

Barbam adiit, fesio huic gratantur murmure paires,

Aique celebratur subjecta per voppida con-

sul (6).

Je ne sais si le jeu d’esprit que M. Blondel inséra dans sa première édition ne fut pas fondé sur quelque plaisanterie des habitans du pays. Il

se peut faire, qu’en voyant le trou de (4) Cicero , de Divinat., lib. IT, cap. LVIII.

Ge Rte in EE di , apud Nonium, oce Infans, pag. 56. «

(6) Huetins , tn Îtinere Suecico, pag. 7, edit, ann, ] 2:

BLONDUS.

cette vieille colonne, les uns aient recherché sérieusement la raison pourquoi elle fut percée (7), et que d’autres voulant bouffonner sur tout aient inventé ce qu’il a dit. On sait que les mauvais plaisans débitent dans leurs conversations libres je ne sais combien de contes touchant des plaintes de disproportion portées devant les tribunaux par des personnes mariées, et qu’ils supposent faussement que les avocats qui plaidaient de telles causes pendant les jours gras ne niaient point la disproportion, et se contentaient de soutenir réciproquement qu’il n’en fallait pas imputer la faute à leur partie, mais à la partie adverse , et employaient les gestes ou signes, lorsque les paroles eussent pu paraître trop impudentes. La Suède a pu avoir de tels bouffons, qui ont donné lieu au conte que M. Blondel avait rapporté.

(B) Vous avons un grand nombre de livres de sa facon. | Des IVotes sur l'architecture de Savot; un Cours d’architecture, en trois volumes in-folio ; un Cours de mathématiques ; l'Art de jeter les bombes ; l'Histoire du Calendrier romain; {Vouvelle manière de fortifier les places , etc. I] ne faut pas oublier, à l’égard de ce dernier ouvrage , que l’auteur l'ayant présenté au roi son maître,sa majesté ne voulut pas qu’on le mît au jour avant que les fortifications qu’elle faisait faire en plusieurs places, selon cette nouvelle méthode, fussent achevées ; n'étant pas juste que les étrangers en profitassent avant ce temps-là. Une semblable raison fut cause que l’impression de l’Art de jeter les bombes fut renvoyée à un autre temps, lorsque l’auteur en montra le manuscrit à sa majesté en 1675 (8). Cette précaution n’a de rien servi aux Dieppois la présente année 1694.

(7) Le docie Suarès, évéque de Vaison , a fait une Dissertation très-docte de Foraminibus Lapidum.

(8) Voyez, tant pour ceci que pour le corps, l'arucle , les livres de M. Blondel, ou les extraits que les journalistes en ont donnés; ceux de Leipsic, en 1684, pag. 225, en 1685, pag.

164, 438. Nouvelles de la Républ. des Lettres, 1084, pag. 427 et 745 de la seconde édition.

BLONDUS * ( Fravius), né à

* Joly se contente de renvoyer pour cet article, 1°, au tome XII du Journal de Ve-

BLONDUS.

Forli, en Italie , l'an 1388 (A), s’attacha aux belles-lettres avec tant d'application, et avec tant de succes , qu'étant allé à Rome dans un temps où les hommes doctes étaient plus rares qu'ils ne le furent depuis , 1l y trouva bientôt des patrons parmi même les cardinaux , qui le recommandérent au pape Eugene IV; et Jui firent obtenir aupres de lui la charge de secrétaire (a). Il fut continué dans cet emploi par les successeurs d’Eugène , jusques à Pie IT, sous le pontificat du-

uel 1l mourut , le 4 de juin 1463. Il composa beaucoup de livres (b), et entre autres une Histoire depuis lan {00 jusques à lan 1440 (c). Il n’approche pas de la pureté de style , qui a paru dans quelques historiens du XVI. siecle, et il ne faut pas même trop se fier à tout ce qu'il dit; car, quand même l’on se persuaderait qu'il agissait de bonne foi, on devrait considérer qu'il suivait des guides trompeurs (d), et qu'il avait plus en vue de rassembler beaucoup de choses, que d’examiner si elles étaient véritables (B). On serait néanmoins ingrat et injuste, si Von ne reconnaissait que ses travaux ont été utiles à la république des lettres , et si l’on n’avait

nise; 2°, au XVIe. volume des Mémoires de Niceron ; 3°. au tome I°r. de la Bibliotheca mediæ et infimæ latinitatis, de Fabricius ; 4°. à la Bibliotheca manuscriptorum nova, de Montfaucon. Le nom de Blondus est la traduction latine du nom italien Biondo.

(a) Boissard , in [conib. apud Pope Blount, Censura celebr. auctor., pag. 327.

(b) Foyez-en les titres dans le Moréri.

(c) Voyez Vossius, de Histor. latin. , pag.

(d) Voyez dans Pope Blount, Censura

celebr. auctor,, pag. 328, le passage de Gifanius.

égard aux difficultés qu’il rencontrait, étant presque le premier qui eût entrepris la restauration des antiquités romaines.

Quoiqu'il fût chargé de famille, il se comporta en bon philosophe à l’égard des richesses : il ne tâcha point d’en acquérir , et il ne voulut pas même laisser à ses fils (e) une portion de l’heritage (C) ; car les voyant bien élevés et assez âgés pour qu'ils pussent travailler à leur fortune , il laissa à ses filles tout son bien. Ceux qui voudront connaitre les divers jugemens que l’on a faits de ses livres, pourront consulter lEponymologium de Magirus (f); Hankius de Scriptoribus Rerum Romanarum (g), et la Censura celebriorum auctorum de Pope Blount (A). Quelquesuns soutiennent qu'il le faut nommer Blondus Flavius, et non pas Flavius Blondus. Ces deux noms signifient la même chose.

(e) Il en laissa cinq, qui furent tous doctes

à ce que dit Léandre Alberti, Descript. Ital 78. Ù

(g) Tom. 1, pag. 202, et tom. II, p. 343.

(k) Pag. 327, 328. LE

(A) Il est né... l'an 1388.] C’est ce que j'infère de ce qu’on lit dans son épitaphe qu’il vécut soixante-quinze ans , et qu’il mourut le 4 de juin 1463.

Vossius la rapporte, comme tirée de la Description de Rome de Géorge Fabricius (1). Le père Labbe, dans son Trésor d’Epitaphes (2), et Schraderus, dans ses Monumens d'Italie (3), la rapportent de la même facon.

Quelques autres la rapportent comme si elle ne donnait à Blondus que soixante - onze ans de vie (4) ; mais je

(:) Vossius, de Mist. lat., pag. 586.

(2) Vayez Pope Blount, Censura celebr. Auctor., pag. 328.

(3) VoyezHankius, de Rerum Roman. Script., tom. IT, pag. 34x.

(4) Voyez Hankius, {4 méme, el tom. I, pag.

202, et Magirus ia Eponymolog,, pag, 13%.

crois que cela vient d’une faute d’impression copiée plusieurs fois, et dont il ne faut pas se prévaloir pour soutenir ce qu’a dit Paul Jove , que Blondus mourut à l’âge de soixante-dix ans (5 }. Je remarquerai par occasion une méprise semblable, qui se trouve dans Vossius : les imprimeurs ont mis clccezvin au lieu de clocecezvi (6); car il s’agit de l’année que Jean Gobelin désigne, en parlant de la mort de Flavius Blondus. Or Vossius savait très-bien que cette année est la 63 du XVe, siècle. Sandius n’a pas observé cette faute (7). Magirus, en rapportant l’épitaphe , et partout ailleurs où il marque l’année mortuaire de Blondus, met 1363 , au lieu de 1463 (8).

(B) 1E avait plus en vue de rassembler beaucoup de choses, que d’examiner st elles étaient véritables.] Voilà le jugement que fait de Jui l’auteur de PHGtoire des choses qui se sont passées au temps de Pie I. Blondus Flavius... ab Honorio Ærcadioque Cæsaribus (quo tempore inclinässe ramanum imperium memorant } usque ad ætatem suam universalem scripsit historiam , opus certè laboriosum et utile; verüm expolitore emendatoreque disnum. Procul Blondus ab eloquenti& priscé fuit, neque satis diligenier quæ scripsit examinavit : non quäm vera, sed quäm multa scriberet curam habuit (9)... Exstant et alia Blondi opera non parvæ uiilitatis, quamvis cauté legenda sunt, ne falsa - pro veris accipias ; in pluribus enim errdsse deprehenditur (10).

(C) ZE ne técha point de s'enrichir, et il ne voulut pas méme laisser à ses fils la portion de son héritage. ] Continuons de faire parler l’auteur que je cite dans la remarque précédente.

» Mortuus est Romæ pauper ut philosophum decuit, familiam benè institutam reliquit utriusque sexüs. Patrimonium quod habuit tenue dotium causé inter feminas divisit, masculis præter doctrinam bonosque mores nihil

(5) IL semble que Sandius le fasse dans ses Notæ in Vossium de Histor. lat., pag. 210:

(6) Vossius, de Hist. latinis, pag. 585.

(7) Sandius, dans ses Notæ in Vossium de Historicislatinis.

(8) Magiri Eponymolog., pag. 135.

(g) Jo. Gobelinus , Comment, Pii El, Lib, XI, pag. 310.

(10) Idem, ibid,

BOCCACE

reliquit. Id morienti sat fuit ejus «ætatis filios dimisisse, qui sibi ipsis consulere possent (11).

(:1) Idem, ibid.

BOCCACE (JEAN), l’un des plus polis et des plus doctes écrivains de son siècle, naquit à Certaldo (A), dans la Toscane, l’an 1313.

Son père , quoique pauvre paysan chargé de famille, ne laissa pas de le destiner à quelque chose qui fût au-dessus de sa naissance.

Il se résolut à cela, apres avoir observé que la gentillesse, la physionomie , et les inclinations de cet enfant promettaient beaucoup. Il le destina au négoce, et le mit chez un marchand florentin , qui l’amena à Paris. Boccace servit ce maître pendant six ans, et s’en fit aimer ; car il savait bien tenir les livres de compte (B}:mais il s’ennuyait beaucoup de cet emploi, et comme il donnait à connaître qu'il serait propre à l’étude, on le fit changer d'occupation. On lui fit apprendre le droit canonique , comme une chose qui le pourrait enrichir. Il perdit presque autant de temps à cette seconde fonction qu’à la première : 1l s’y déplaisait, 1l ne songeait qu’à la poésie; les ordres de son pere , les censures , les exhortations de ses amis, n’arrétaient point l’inch— nation naturelle à versifier et à philosopher (C). On avait beau lui dire que ce n’était pas le chemin de la fortune, et qu’il tromperait les espérances que son bon homme de pere avait conçues de se voir un jour à son aise par le moyen d’un tel fils ; rien de tout cela ne diminuait son aversion pour le métier de légiste.

Il ne put néanmoins se débar-

BOCCACE

rasser de cette étude désagréa- La , qu'après la mort de son pe-

: 1l fallut qu'il se contraignit au ce temps-là ; mais , des qu'il fut parvenu à l'indépendance, il renonça pleinement à ses anciennes occupations , et s’abandonna tout entier à la lecture des poëtes. Il se mit sous la discipline de Pétrarque : 1l chercha partout d’autres maîtres ; et n ayant point un revenu qui püt suffire à ses dépenses , il se jeta sur son capital, il vendit son patrimoine , et il s’épuisa de telle sorte qu'il eut besoin de la charité d’autrui (D). Il se fit traduire Homere en latin; et il procura à un homme grec une chaire de professeur à Florence, pour l'explication de ce poëte (E).

Il ne s’attacha pas tellement à la poésie, qu’il négligeät les autres études; il entreprit même la lecture de la Bible : mais comme il était déjà vieux, il ne fit que l’effleurer ; et il crut, qu'ayant été appelé de Dieu à Li culture de l'art poétique , c'était à cela qu'il se devait arrêter (F). La république de Florence l’honora du droit de bourgeoisie (a), et l’employa à des affaires publi ques , et nommeément à négocier le retour de Pétrarque. Elle le députa vers lui; mais Pétrarque, non-seulement de retourna point à Florence, mais aussi il déter-

mina Boccace à s’en retirer, vu

les factions qui la partageaient.

Il n’eut pas , je pense, beaucoup de peine à Jui 1 inspirer ce dessein ; ; Car Boccace était un homme qui aimait la tranquillité, et qui ne voulait se joindre à nulle faction.

On joue un assez méchant rôle

a) Voyez la remarque (A).

| 487 dans une ville divisée , quand on est de ce naturel. Ayant quitté Florence , il rôda en divers en— droits de V Italie, et il s'arrêta enfin à la cour de Naples, où le roi Robert lui fit un tres-bon accueil. Il devint fort amoureux

de la fille naturelle de ce prince

(b) ; ce qui fit qu'il séjourna un assez long temps à Naples. Il fit aussi un long séjour dans la Sicile , où il eut beaucoup de part

à La faveur de la reine Jeanne.

Il retourna à Florence , lorsque les troubles y eurent été un peu apaisés ; mais 1l ne s’accommoda guère du train de vie qu'il y aurait fallu suivre. C’est pour quoi il se retira à Certaldo, où Join du bruit des affaires il Fr nait son temps à l’étude selon sa fantaisie. Il avait toujours ai mé la liberté; passion qui fut cause qu'il ne voulut point se mettre au service d'aucun grand seigneur, quoiqu’on l’en priàt de divers endroits. Sa trop forte application à l’étude lui attira un mal d'estomac, qui le fit mourir à Certaldo l’an 1355. Iky fut enterré, dans l’église de Saint- J acques 4 Saint-Philippe. Il avait été d’une complexion amoureuse; et néanmoins il ne se voulut : ja mais marier , etilne laissa qu’un bâtard (c) (G). Il composa plusieurs livres (H), les uns doctes et sérieux , les autres galans et pleins de Conte C’est par ceuxci principalement qu’il s’est immortalisé (1). On lui impute le

(b) Voyez la remarque (N) de l’article NaPLes (Jeanne I'e., reine de).

(c) Tiré de sa Vie composée par Messer Giuseppe Betussi da Bessano. Elle est à la téte de la traduction italienne du livre de Boccace de Génealogià Deorum , faite par le méme Belussi,

péché de plagiaire (K). Je ferai

une remarque sur le soin qu'ont pris les inquisiteurs de mettre son Décaméron dans la liste des

ouvrages défendus (L). On vient

de traduire son Labyrinthe d’Amour (M), qui est une preuve de ses engagemens déréglés avec le sexe, et des chagrins qu'il y trouva. Je ne doute point qu'il n’y ait une infinité de choses particulières et tres - curieuses touchant Boccace, et touchant ses livres, dans l’/storia della volgar Poesia, publiée l'an. 1608, in-/°. par l’abbé Giovanni Mario de’ Crescembeni. Je n’ai point cé livre-là, qui me serait tresnécessaire, et je ne connais personne qui l'ait. Quelques-uns disent que Poccace a été ou l’auteur ou l’approbateur du livre de Tribus Impostoribus (d) *.

L’une des omissions que je veux ici réparer est qu’on se tromperait fort, si l’on prenait our des aventures véritables celles qu'il raconte dans son Décaméron. Il y en aquelques-unes, qui peuvent avoir éte bâties sur des réalités, dont 1l avait connaissance, et où 1] n’a fait que joindre des ornemens; mais la plupart des autres sont des jeux d'esprit, inventésendivers temps.

L'un de ses meilleurs contes se trouve dans Apulée (N).

(d) Maresius, de Joannû papissä, pag.

* Leclerc dit qu'il fallait ajouter que « ce » fait est faux et que ce livre n'est qu'une « chimère, comme le fait voir La Monnoie » dans sa Dissertation dans le tome IV du » Ménagiana. » Ilest bon, sur ce livre de Tribus impostoribus dont La Monnoie révoquait en doute l'existence, de consulter le Catalogue de la bibliothéque d’un amateur (M. Renouard), tom. [°T. pag. 119, et la troisième édition du Manuel du libraire de AT. Brunet, IL, 470.

BOCCACE

. (À) ZT naquit à Certaldo. | Le Be tussi, qui est ici mon auteur, l’assure (1) : plusieurs autres le disent aussi; mais je ne sais comment accorder cela avec un passage de Boccace. C’est celui où il fait mention de la rivière qui coule proche le château de Certaldo (2). « Je célèbre volontiers, dit- » 11 (3), la mémoire de ce château, » qui a été le pays natal et la demeu- » re de mes ancêtres avant que la vil- » le de Florence les recût au nombre » de ses citoyens. » Parlerait-il de la sorte s’il y était né? N’alléguerait-il point pour motif la qualité de patrie?

Le Betussi n’a pu ignorer ce passage ; car il a traduit en italien le traité d’où Je le tire. Peut-être que s’il y eût fait attention, il n'aurait point dit que la ville de Florence donna à Boccace la bourgevisie. Quello, per le sue degne viriu, fu fatio citadino Fiorentino (4). Ce présent n’eût-il pas été superflu à l'égard d’un homme dont les ancêtres étaient Florentins ? Sabellic prétend que Boccace était de Florence, et de la famille de Certaldo, Florentinus Certaldä domo (5). Que ces difficultés ne vous fassent point de peine, puisque Boccace assure, dans l’épitaphe qu’il se composa, et qui est sur son tombeau, que Certaldo est sa patrie.

(B) Boccace..…. se fit aimer de son maître; car il savait bien tenir les livres de compte. | Cette amitié ne dura pas jusqu’à la fin. Boccace , beau-

coup plus propre à être garcon de bel

esprit, qu'a être garcon de comptoir, +

se dégoûta du négoce, et négligea les affaires de son maître. Celui-ci, s’accommodant peu de cette conduite, le congédia, et le renvoya en son pays.

Egli odiando tale essercitio, et poceo curando i negotii del padrone , du lui Ju licentiato , erimandato alla patria (6). Je m'étonne plus de la patience de ce marchand , que du congé qu’il donna : je m'étonne, dis-je, qu’il ait pu garder six ans un garcon qui n’aspirait qu’à la poésie, inclination in-

(:) Giuseppe Betussi, dans la Vie de Boccace, (2) Elle se nomme Elsa.

(3) Boccace, au Traité des Fleuves, au mot

Elsa.

(4) Betussi, nella Vita di Boccaccio.

(5) Sabellicus, Lib. IX, cité par Betussi, Vie de Boccace.

(6) Benvennto da Imola, cité par le même.

BOCCACE

finiment meins convenable aux intérêts de ce maître que la lecture du Parfait Négociant, et la connaissance du change.

Cent francs au denier cinq, combien font-ils ? vingt livres.

real sole te |) 20 eh

Voilà les sciences pour lesquelles le jeune Boccace eût dù être passionné, s’il eût voulu se conserver les bonnes

âÂces d ron. Mais d’ai!l ’égrâces du patron. Mais d'anileurs, ce tait un bon signe qu’il pourrait deveair poëte, que de voir son aversion pour ces calculs.

Romani pueri longis rationibus assem Discunt in partes centum diducere. Dicat Filius Albini, si de quin'unce remota est

Uncia , quid superat ? poteras dixisse, Triens: heus,

Rem poieris servare tua : redit uncia : quid TOC À

Semis. Ad hæc animos ærugo et cura pecult

Cum semel imbuerit , speramus carmina finge

Posse linenda cedro , et levi servanda cupresso (8)?

(C) Les ordres de son père... n’ar- -rétaient point l’inclination naturelle à versifier et à philosopher.] Consultezle au XV£. livre de la Généalogie des Dieux : Fastidiebat hœæc animus, ditil (9), aded ut in neutrum horum oficiorurn, aut præceptoris doctrind, aut &enitoris aucloritale , qu novis mandatis angebar continuè, aut amicorum precibus seu objurgationibus inclinari posset , in tanturm illum poëtica trahebat affectio. Ce qu’il ajoute du penchant qu’il avait eu dès l’enfance à la fiction est curieux : lVec ex novo sumptlo consilio in poësim animus to- Lis tendebat pedibus, quinimd à vetustissimd dispositione ibat. impulsus, nam salis memor sum, nondum ad sepdimum ætatis annum deveneram » nec dum fictiones videram, nondum doctores aliquos adiveram, vix prima litterarum elementa cognoveram, et ecce ipsd impellente naturd fingendi desiderium affuit , et si nullius essent momenti, tamen aliquas fictiunculas edidi, non enim suppetebant tenellæ ætais officir tanti vires ingenii (10). Il observe qu’il acquit bientôt la réputation de poëte ; et avant même qu’il connût les règles de l’art ; et il se (7) Despréaux , sat, VIII, vs. 184, 214.

(8) Horat. , de Arte poët., ps. 326.

(a) Boccaaus, de Genealogià Deorum, lb.

XV, apud Papyr. Massonem, Elogior,' tom.

IT, pag. 188.

(10) Idem, ibid,

plaint de son père qui, ne songeant qu’à Putile, ne lui M pas de s’appliquer à cette étude. « Il a été cause, » dit-il, que je ne suis ni marchand » ni canoniste, comme il l’avait sou- » haité’; et que j'ai perdu l'avantage » de me signaler dans la poésie. »

Mirabile dictu , cum nondum novissem , quibus seu quot pedibus carmen incederet , me etiam pro viribus renitente, quod nondum sum, poëla ferë à notis omnibus vocatus fui: nec dubito dur ætas in hoc aptior erat, si æquo genilor tulisset animo , quin inter celebres poëlas unus evasissem : verüm dum in lucrosas artes primd , indè in lucrosan facultatem ingenium flectere conarer meum, factum est ut nec negociator sim , nec evaderem canonista , et perderèm poëlam esse conspicuum (11). On peut facilement se représenter les déplaisirs du vieillard :

il n’était pas à son aise, et ilse voyait un fils capable de s’avancer ; mais, au lieu de lui trouver quelque inclination pour les emplois lucratifs, il ne le voyait porté que vers l'esprit philosophe et la poésie, qui sont des choses ordinairement opposées à lacquisition des richesses. Piacendogli sommamente leggere e intendere i buoni poeti, à qualit era molto inchinato , e in tutte le sue attioni la vita philosophica imitando. Nandimeno questo suo proposito gli era non impedito, ma quasi vielato dal padre, il quale st perchè era male agiato, come ancho perchè giudicava gli studi della humanita e philosophia congiunti con la poesia potergli dare poco utile, desi-, derava e voleva che si mettesse ad altra professione, per lo mezzo della quale potesse sostentar se e dare aju- 10 a lui (12). Ceci me remet en mémoire un passage de M. Boileau :

Fils, frère, oncle, cousin, beau-frère de greffier, Pouvant charger mon bras d'une utile liasse, J'allai loin du Palais errer sur le Parnasse. La famille en pälit, et vit en frémissant Dans la poudre du greffe un poëte naissant.

On vit avec horreur une muse effrénée Dormir chez un greffier la grasse matinée.

Dès lors à la richesse il fallut renoncer (13).

(D) Z{ chercha partout d'autres mattres que Pétrarque ; ..…. et il s’épuisa de telle sorte, qu’il eut besoin de la charité d'autrui. | Il passa en Sicile,

(1x) Idem, ibid., pag. 1809:

(12) Betussi, Vita di Boccaccio.

(13) Despréaux, éplire V , vs. z12.

pour y entendre les lecons d’un Calabrois (14) , qui avait la réputation d’être très-docte dans la langue grecque (15). Il loue beaucoup Andalus de Nigro, natif de Gênes, qui lui avait enseigné l’astronomie (16). Nous verrons ci-dessous ses liaisons avec un savant personnage de Thessalonique ; mais voici l’épuisement de ses finances : Wa, non posendo il povero poeta col debile patrimonio, che quasi gia se n'era andato lungamente piu negli studi continuare, come dispera- 10 se ne stava quasi per pigliare novo paritto , e senza dubbio sarebbe stato a cio constretto dalla necessitä : ma il divino Petrarcha, che molto l’amava, incomincio sovenirlo in diverse cose, ajutandolo secondo i bisogni di denari, e provedendogli di libri, ed altre necessarie cose; onde sempre egli Lo chiamo padre e benefattor suo (17):

Vous voyez là que si Pétrarque n'avait fourni, et de l’argent, et des livres, et et telles autres assistances au pauvre Boccace , celui-ci eût été contraint par la misère à quitter l’étude, et à chercher un autre parti. Notez que Pétrarque lui légua par son testament cinquante florins, pour se faire faire un habit d'hiver, afin de pouvoir étudier plus commodément (18).

(E) {1 procura à un homme grec une chaire de professeur à Florence, pour l'explication d'Homère. 1 Cet homme était de Thessalonique, et se nommait Léonce Pylate. Voyons ce que Boccace nous en apprend. £go Leontium Prylatum à Venetiis occiduam Baby lonem guærentem à long peregrinatione meis flexi consiliis, in patrid tenui, illum in propriam domum suscepi, et diù hospitem habui : et maximo labore meo curavi, ut inter doctiores Florentini studii susciperetur, ei ex publico mercede appositä. Fui equidem ipse insuper, qui primus meis sumptibus Homeri libros et alios quosdam Græcos in Hetruriam revocavi, ex qud multis antè sæculis abierant non redi-

(14) C'etait sans doute le moine Barlaam.

(15) Betussi, Vita di Boccaccio.

(16) Boccacius, de Genealogià Deorum, lib.

XV, cap. VI, Voyez Papyre Masson, Elogior.

iom. IT, pag. 195.

(19) Betussi, Vita di Boccaccio. |

(18) Don Eugenio Gamurrini, abbale Casinese, Istoria geneAlogica delle Famiglie nobili Toscane e Umbre, dans le Journal des Savans du 7 de février 1678, pag: 58, édition de Hollande.

BOCCACE

turi, Nec in Hetruriam tantüum , sed in patriam deduxi. Ipse ego fui qui primus ex Latinis à Leontio Pylato in privato [liadem audivi. Ipse insuper fui, qui ut legerentur publicè libri Homerti operalus sum : et esto non satis plené perceperim, percepi tamen quantum potui : nec dubium si permansisset homo ille vagus diutius penes nos , quin pleniüs percepissem , sed quantulumcumque ex multis didicerim , nonnullos tamen præceptoris demonstratione crebrd integrè intellexi, eosque prout oportunum visum est , huic operi miscui (19). Il le cite en divers endroits de son ouvrage de la Généalogie des Dieux : ce n’est pas que ce Pylate eût écrit deslivres: mais Boccace ii avait oui dire plusieurs choses qu’il conserva dans ses recueils. Nous verrons , dans les paroles qui le témoignent , une partie du portrait de ce AR grec. On en conclura sans peine qu’il était pédant : ZLeontium Pylatum Thessalonicensem virum, et ut ipse asserit Barlaæ auditorem , persæpè deduco : spectu horridus homo est , turpi f'acie , barbd prolixd, et capillitio nigro, et meditatione occupalus assidu& , moribus inculius , nec satis urbanus homo , verum uti experientia nolum fecit, litterarum græcarum doclissimus , et quodammodo græcarum historiarum atque fabularum artiumque inexhaustum, esto latinarum non satis adhuc instructus sit. Hujus ego nullum vidi opus, sanè quicquid ex eo recito ab eo vivé voce referente percepi. Nam eum legentem Homerum , et mecum singul4 amicitid conversantem ferè tribus annis audivi , nec infinitis ab eo recitatis urgente etiam ali curd animum , acrior suffecisset memoria , nisi in schedulis commendässem (20).

(F) ZE entreprit la lecture de la Bible... déja vieux ; mais... se sentant attaché à l'art poétique , il crut qu'il s’y devait arréter.] Rapportons un passage du Betussi : « Diede quell’ opra » maggiore che per lui si potesse alla » poesia , ed ancho si pose a studiare » nelle sacre lettere : ma, essendo » hoggimai quasi vecchio, si come » testimonia egli stessonell ultimo d’i

(19) Boccacins, de Genealogià Deorum, Ub.

XV, cap. VII, apud Papyrium Massonem, Elogior. (om. IT, pag. 101, 192.

(20) Tdem, ibid., cap. VI, apud eumdem , pag. 193,

BOCCACE

» presenti libri (21), dicendo : Cæte- » ra facultatum studia, et si placerent, » quoniam non sic impellerent, mini- » mè secutus sum. Vidi tamen sacra » volumina à quibus,quoniam annosa » et ætas, et tenuilas ingenit dissua- » sére, destiti, turpissimum ratus se- » nem, ut ita loquar, elementarium » nova inchoare studia, et cunctos in- » decentissimum esse id attentässe , » quod minimè arbitreris perficere » posse. Cosi, non molto in questi » studi si fermd, anzi lasciandogli da » parte attese alla sua cara poesia, al- » la quale da i cieli era chiamato, si » come continuando segue dicendo :

» Et ided cum existimem Dei benepla- » cito me in hdc vocatione vocatum , » in eâdem consistere mens est (22). »

Ceci est notable. Il croyait que, méme dans sa vieillesse , 1l se devait arrêter à la culture de la poésie, et que c'était le talent que Dieu lui avait confié, et le ministère à quoi le ciel l'avait appelé. Il suivit la maxime :

Quam quisque noverit artem in hâc se exerceat. Il faut se mêler du métier que l’on entend.

(G) Quoiqu'il fut d'une complexion amoureuse, il ne se voulut jamais marier, et ne laissa qu’un bétard. | Citons encore le Betussi. Fu medesimamente molto inchinato all amore e libidinoso , e non poco gli piacquero le donne , como che di loro in molti luo- &ghi dell Opere sue ne dicesse quel peggio che dire si potesse , tuttavia di alquanta nelle scritture sue sotto finto nome ne fa honorato ricordo..….. [Von lascid di se heredi legitimi , perchè non hebbe mai moglie , solamente di lui rimase un figliuolo naturale senza piu (23).

(H) JT composa plusieurs livres. | Un Abrégé de l'Histoire Romaine , depuis Romulus jusqu’à l’an de Rome 724 ; avec un Parallèle des sept rois de Rome et des empereurs , jusqu’à Néron inclusivement : cet ouvrage fut imprimé à Cologne, l’an 1534, in-8°.

L'Histoire des Femmes illustres, imprimée à Berne, l'an 1539, in-folio.

La Généalogie des DieuË , avec un Traité des Montagnes, Mers, Fleuves, Lacs , ete. : cet ouvrage fut imprimé à Bâle, Pan 1532, in-folio, avec

(21) C'est-à-dire, de Genealogiä Deorum.

(22) Betussi , Vita del Boccaccio.

(23) La méme.

des notes de Jacques Micyllus. De Casibus Virorum illustrium : cet ouvrage commence à Adam , et finit à Jean, roi de France, pris par les Anglais lan 1356. Il fut imprimé à Paris, in-folio , par les soins de Jean Thierri, de Beauvais : je ne sais point en quelle année ; et, par conséquent, j'ignore si cette édition est postérieure à celle d’Augsbourg , de 1544. Ce livre a été traduit en italien , en espagnol, en anglais, et en francais’, sous le titre de Traité des Mésaventures des personnages signalés , à Paris, en 1578, in 8°. : le traducteur se nomme Claude Vitart. Je m'étonne que Vossius ait parlé de presque tous ces ouvrages comme s'ils ne se trouvaient qu’en manuscrit (24). Quant aux livres que Pon attribue à Boccace * de Victoriä Sigismundi imperatoris in Turchas; de Héæresibus Boemorum ; de capt& Constantinopoli; de Tartarorum V'ictorid in Turchas (25 ) ; ils me semblent chimériques : cela est certain à l'égard de quelques-uns. Disons quelque chose sa compositions italiennes de Boccace. Il fit i{ Philocolo, la Fiammetta , l'Ameto , il Labirinto d'Amore , la Vita di Dante (26), il Decamerone, dont je vais parler, etc.

Tous ces écrits-là, et la plupart des latins, ont été traduits en français depuis long-temps (27). Quant à ses vers italiens, il me suflira de dire qu'il en fit beaucoup, et qu'il n’y fit point paraître un talent fort relevé. Per dire il vero, lo stilo volgare in verso non gli fu troppo amico (28). Cependant il fut un des triumvirs, ou des trois princes des poëtes de ce sièclelà. Ilest vrai qu’on saccorda à ne lui donner que le dernier rang du triumvirat poétique. Le premier fut donné à Dante, et le second à Pétrarque (29).

Notez que la Théséide de Boccace fut

(24) Vossius, de Histor. latinis, pag. b27.

:* Pour le catalogue des ouvrages de Boccace , Joly renvoie au tome XXXIII des Mémoires de Nicéron, à la Bibl. mediæ et infimæ latinitatis de Fabricius, et à la Bibl. manus. nova de Montfaucon.

(25) Pocciantius, de Script. Florentinis, pag. 92. Betussi, ë7 Vità Boccacii. Voyez aussi Gesner, in Biblioth., folio 390.

(26) Elle a été imprimée a Rome , en 1544 , im-16 , et à Florence , en 1576, in-8°.

(27) Voyez la Bibliothéque française de Du Verdier Vau-Privas, au mot Jean Boccace.

" (28) Betussi, Vita di Boccaccio.

(29) La même.

un poëme d'une nouvelle invention, et c’est toujours un relief; car il n’apparlient qu'aux grands esprits de tracer des routes inconnues auparavant.

Scrisse la Theseide, opera in ottava rima , nella cui si contengono à fatti di Theseo, e fu il primo inventore di iale testura : perciochè per inanzi non mi ricordo io haver trovata ch’ altri La usasse ( 30 ). N'oublions pas qu’il reconnut son infériorité ; car, ayant vu les sonnets et les chansons de Pétrarque , il résolut de jeter au feu ses poésies. Pétrarque lui écrivit une lettre pour le détourner de ce dessein (31).

Le Betussi s'arrête là; mais il devait dire aussi que Boccace brûla actuellement ses versitaliens, aprèsavoir vu qu'ils n’approchaient pas de ceux de Pétrarque. Voyez l’auteur que je cite (32).

(1) C’est par ses ouvrages galans principalement qu'il s’est immortalisé. | Cela doit surtout s’entendre du Décaméron | qui est un recueil de cent nouvelles, où l’on voit des aventures d'amour bien récréatives, et beaucoup de tours de friponnerie joués aux maris. Cet ouvrage a été traduit en plusieurs langues , et réimprimé cent et cent fois. C’est par-là qu’une infinité de gens, à qui les autres écrits de l’auteur n’auraient jamais révélé son existence, savent que Boccace a été un ornement de son siècle, un bel esprit, une belle plume, un viriuoso, et tout ce qu'il vous plaira. Paul Jove fait cette remarque :

Obsolescunt et ægrè quidem vitæ spiriüum retinent libri de Genealogiä Deorum, varietateque fortunæ, et de Jontibus, accuratè potius quam feliciter elaborati, quandd jam illæ decem dierum Fabulæ, Milesiarum imitatione in gratiam oblectandi otü , admirabili jucunditate compositæ , in Omnium nationum linguas adoptentur, et sine ull& suspicione interitüs , applaudente populo , cunctorum operum gratiam antecedant (33). Il y*a des prolestans a qui le Décaméron de

occace ne déplaît point : ils y trouvent des railleries contre les moines,

(30) Betussi, Vita di Boccaccio.

(31) La méme,

(32) Petrarcha, Epist. ad Boccacium, Lb. F Rerum senilinm , apud Papyr. Massonem, Elogior. tom. IT, pag. 191.

(33) Paulus Jovius, Elog. cap, PT, pag. 23,

BOCCACE

et contre les dévotions papales. Zn eo Jabulis et historiis centum papale regnum, confessionem auricularem, sanctos , lipsanolatriam , purgatorium , elc., acerrimè perstrinxit, perversitalis papææ non ignarus (34). De là vient sans doute que des auteurs catholiques l’ont traité d’impie : Boccacius Hetruscorum Cicero, fabulator Jucundus, et eloquens sermone patrio, sed latini parum peritus, theogoniæ non admodum accuratus , et mythologiæ non satis idoneus enarrator , in omnibus obscoœnus , imrius , et versi»

ficator ineptissimus (35). Vous voyez qu’on le traite aussi d’obscène. Messieurs de Port-Royal lui font le même reproche. « Il faut prendre garde , disentils (36), qu'il y a des endroits dans cet auteur qui font bien voir qu'il a été moins scrupuleux à violer les règles de la pureté des mœurs , que nous avons reçues de Dieu même, qu’à choquer celles de la pureté du langage, qui. ne sont nées que du caprice ou de la vo- » lonté des hommes. » Voyons ce que M. Bullart observe touchant cet écrit.

La plus considérable de ses composttions, dit-1l (37), est le Décaméron :

ayant été reçu avec applaudissement de toute l'Italie, il fut encore accueilli si favorablement des nations étrangères, que chacune le voulut avoir en sa langue ; et on le rechercha avec d'autant plus d'empressement quon travailla à le supprimer , et qu’il fut censuré à cause de ses discours trop libres et trop satiriques contre les moines. Boccace le donna au public l'an 1348 , en un temps que la ville de Florence était désolée et presque déserte par une cruelle contagion. Al peut étre compté entre les plus beaux de ses écrits, qui sont faits pour le divertissement, et qui joignent en quelque facon l’utile et le délectable ensemble; aussi Pétrarque l'ayant parcouru, ilY trouva tant d'agrémens, qu’il prit la peine de mettre en latin, pour sa pro-

(34) Bernegger. Idol. Lauret. , pag. 128 el seq. apud Fope Blount , Censuræ Auctor. pag.

(35) Balthasar Bonifacius, Histor. Ludicræ, lib. XV, cap. III, pag. 432, 433.

(36) Baillet , Jugem. des Sayans , num. 206 des Critiques grammairiens. 11 a cité la préface de laGrammaire italienne de MM. de Port-Roÿal.,

(37) Bullart, Académie des Sciences , tom. F, pag. 263.

BOCCACE

pre satisfaction , un échantillon de ce bel ouvrage, qui fut la patience incroyable de Griselide , à l'endroit du marquis de Saluces, son mari. Pétrar-

que dédia à Boccace la version latine.

qu’il avait faite du conte de Griselidis, et lui marqua qu’en parcourant le Décaméron il avait pris garde que l’auteur avait été obligé de repousser certains satiriques , qui ne savaient faire autre chose que reprendre ce qu’ils ne voulaient, ou ne pouvaient faire. Animadverti alicubi librum 1psum canum dentibus lacessilum , tuo tamen baculo egregiè tudque voce de- Jensum. Nec miratus sum : nam et vires ingenii tui novi, et scio experlus esse hominum genus, et insolens et isnavum , qui quicquid ipsi vel nolunt, vel nesciunt , vel non possunt , in alüs reprehendunt , ad hoc unum docti et arguu. Sed elingues ad reliqua (38). Il ajoute qu’il excusait les endroits lascifs sur l’âge de Pécrivain, et sur la nature des matières, et sur le caractère des personnes qui liraient un tel ouvrage. 5 quid lasciviæ liberioris occurreret, excusabat ætas tunc tua dum id scriberes, stylus, idioma , ipsa quoque rerum levitas , et eorum qui lecturi talia videbantur : refert enim largiter quibus scribas , moreumque varielate styli varietas excusatur (39). On ne peut rien voir de plus équitable que cela. Tous ceux qui se mêlent de juger d’un livre se devraient régler sur ce modèle : ils devraient considérer l’âge et la profession de l’auteur , la natare du sujet, et pour quelles gens 1l écrit; car ce qui serait insupportable dans un ouvrage dogmatique ne l’est pas dans un ouvrage destiné à divertir. Quoi qu'il en soit , les obscénités du Décaméron n'empéchérent pas la plus sage et la plus vertueuse princesse de France de donner ordre qu’on le traduisit en francais , puisque ce fut pour obéir à la trés-illustre Marguerite de Valois, reine de Navarre , qu’Antoine le Macon (40) le traduisit en notre langue.

Du Verdier Vau-Privas cote jusqu’à

(38) Petrarcha , apud Papyr, Massonem, Elogior.tom. II, pag. 198 , 199.

(39) Idem , ibidem.

(4o) IL était de Dauphiné , trésorier de l'extraordinaire des guerres, et secrétaire de isreine de Navarre, sœur unique de François

cinq éditions de cette version (41) ; et néanmoins il ne parle pas de celle dont je me sers : c’est celle de Paris, chez Martin le Jeune, en 1559, in-8°. ; ni de celle de Paris, chez Olivier de Harsy, en 1560. Il observe que ce méme livre avoit esté traduit long-temps auparavant par un nommé Laurent , de premier faict. Notez qu’il y a une édition italienne du Décaméron (42), où François Sansovin ajouta une préface et la Vie de l’auteur. On a publié à Amsterdam une nouvelle traduction française de cet ouvrage , avec des figures, l'an 1697. Celui qui a fait cette traduction avoue dans la préface qu’il a développé les grâces de l’original, qu’il les a habillées à nos manières, qu’il a abrégé , qu’il a évité les redites ; qu’il a changé assez souvent non-seulement des périodes entières, mais méme le plan de l’ouvrage; qu'il n’a pris que l'essentiel de la nouvelle, et que, pour éviter les préambules qui sont à la téte de chaque conte, 1l a jugé a propos de ne point nommer les interlocuteurs, et de retrancher la distinction des journées ; que, quand il a trouvé des endroits trop libres, il a pris un soin tout particulier de ménager les expressions, et d’envelopper les choses de manière que le beau sexe puisse en rire sans rougtr. Îl ose espérer qu’on n'aura pas sujet de se plaindre qu'il ait gâté quelque chose par une circonspection trop scrupuleuse. Mais bien des gens se persuadent que tous ceux qui peuvent lire le Décaméron en italien auront du dégoût pour une version si peu conforme à l'original ; et qu’ils aimeraient encore mieux se servir des vieilles versions que de celle-ci; et, quand, au lieu de traduire littéralement, on se donnela libertéde retrancher et de changer tout ce qu’on juge à propos , on s’attire de la part de ces gens-là les mêmes reproches que les bons buveurs font tous les jours aux marchands de vin , qui n’ont presque jamais dans leurs caves que des mélanges d’où l’art chasse la nature.

Personne peut-être n’a plus crié contre Boccace, que le Vannozzi. Il prétend que la lecture du Décaméron a produit tant de courtisanes que, si

(41) Du Verdier , Bibliothéque française, pag. 72. 6 (42) 4 Venise, en 1549, in-4°,

Von en savait le nombre, on serait épouvanté. Æ{ fuoco, al fuoco, s’écrie-t-1l (43), si fatti volumi ; spengasi il seme una volta di cosi maligna zizania, chi potesse contare quante puttane ha fatio il Decameron del Boccaccio , rimarrebbe stupido , e senza senso. Che cose dicano di lui due Fiorentini savi, e letterati amendue , leggasi in due lettere, una di Francesco Petrarca tra Le lattine , ed una di Bartolomeo Cavalcanti tra le vulgari, ed intenderallo. Ma che occorre cercar più oltre di quello , che n'habbia giudicato la santa inquisitione dannandolo ? [Von si pud negare, che l’opera del Decameron non sia stata di notabil giovamento alla lingua Tosca, della quale egli à veramente maestro ; ma, per conto delle materie, e delle cose narrate da esso , in quel suo novelliere , non si pud dire, quan- 10, e quale sia stato, e perseveri tuttavia, il danno, che se ne sente. I y a dans cette lettre du Vannozzi plusieurs témoignages de zèle contre les livres d'amour.

(K) On lui impute le péché de plagiaire.] On (44) prétend que son livre de Genealogié Deorum fut tiré d’un pareil ouvrage du jurisconsulte Paul de Pérouse, bibliothécaire du roi Robert (45). Mais puisqu’il avoue qu’il en tira plusieurs choses, et surtout celles qu’il a débitées sous le nom de Théodonce (46), il ne faut pas qu’on lui fasse un crime de ses emprunts. Il n’est pas si excusable à l'égard de ce qu’il a pris d’un autre auteur, et du livre de Vibius Sequeste de Vominibus Fluminum, Fontiwum , Lacuum, INVemorum, Paludum et Gentium (47) ; car il ne le cite jamais. Boccacius in opere de Genealogi& Deorum Fulgenti Mythologiam, etiam cum non citat, graviter exscripsit: aded ut ex Boccacio in non paucis emendari Fulgentius potuerit (48). C'est une question s’il est l’auteur véritable de

(43) Bonifacio Vannozzi , delle Lettere Miscelfanee vol. T , pag. 580.

(44) Leand. Albertus , Descript. Italiæ, pag.

(45) Il était roi de Naples.

(46) Boccac. , de Genealogiñ Deor., Lib. XF, cap. VI. Voyez Vossius, de Histor. latin, pag. 525, 526.

(47) Voyez Vossius, de Philologiä, cap. XI, num. 10, pag. 57:

(48) Faber, , in Decad, ; num, 05,

BOCCACE

l’'Ameto et de l’Amatoria Fisione (49). Thomasius ne l’a point mis dans la liste des plagiaires.

Le Vannozzi remarque que le Décaméron même est parsemé de larcins. {a un libro di novelle, e di bel parlare gentile , anteriore al Boccaccio, e di dove egli cavo alcune delle risposte da lui nel suo Decameron, à principe goleotto , che vuol dire principe de’ ruffiani, si legge questa cosi puntalmente , e de verbo ad verbum descritta (50). Ayant rapporté les paroles de l’écrivain antérieur à Boccace , il observe que le copiste avait corrompu d’une manière scandaleuse son original. Les personnages de la copie sont ecclésiastiques , et de bons deviennent méchans ; ceux de l’autre auteur étaient laïques, et avaient quitté leur mauvais train. Zo ho copiato qui questa novelletta, dal suso detto libro, accio si noti il peggioramento, che n'ha fatto il Boccaccio, trasferendola tra le sue, che à quella à punto di Masetto da Lamporecchio tanto peggiorata , e cosi scandalosa:

mente alterata, come giudicherà chiunque la sapia : attribuendo a persone sacre il Boccaccio quella colpa, che dal suo anteriore fu ascritta a persone profane ; e dove quelli fa di cattive doventar buone le sue, il Boccaccio Ja di buone doventar caitive le nostre (51).

(L) Les inquisiteurs ont pris soin de mettre son Décaméron dans la liste des ouvrages défendus. | M. Arnauld observe que Les livres des poëtes paiens , remplis de tant de vilenies, qui peuvent beaucoup porter au péché, n’ont pas été défendus, par cette seule raison, qu'ils sont nécessaires à quelques personnes pour apprendre la langue latine... Ceux donc qui ont fait les règles de l’Index n’ont pas cru qu'on dit défendre par aucune loi positive, que de jeunes gens, qui sont maîtres de leurs lectures, à qui ces sortes de livres sont beaucoup plus dangereux qu'aux enfans , lussent les infamies de Martial, de Juvénal , d’Horace, de Pétrone, d’Apulée , etc.

Ce n'est pas qu'ils n'aient cru que. la plupart de ceux qui les lisaient, fai-

(4a) Leand. Albert., Descript. Ital., pag. 96.

(5o) Vannezza ; delle Lettere Miscellanee vol. I, pag. 580,

(51) La même.

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saient mal ; mais c'est que d'autres assez affermis dans la vertu pour n’étre pas iouchés de ces images fécheuses, et pour n'y chercher que la proprieté et l'élégance de la langue grecque ou latine, les pouvant lire innocemment, on a jugé qu'on pouvait s'en tenir au

droit naturel, et en laisser le discerne-

ment à la conscience de chacun , et au jugement des directeurs et des confesseurs. Îls ont fait la méme chose à l'égard du Décaméron de Boccace.

Parce que les Italiens Y trouvent la plus grande délicatesse de leur langue, la licence de ses contes n’a pas empéché qu'on ne l'ait laissé entre les mains de tout le monde, pourvu qu’il Jüt corrigé. Et cette correction , à ce guon ma dit, consiste seulement à changer dans des contes scandaleux, les mots de moines et de religieuses, en d'autres. Cependant plus les mauvaises choses, et qui peuvent étre un sujet de tentation à l'égard de l’impureté, sont contées agréablement , plus il y a de danger qu'on ne s’empoisonne en les lisant. Ce n'est donc pas une chose qui fasse beaucoup d'honneur à la religion chrétienne, d'avoir laissé un livre si dangereux de ce côté-la en-

tre les mains de tout le monde, par

cette raison qu’il est écrit fort poliment, pendant qu'on en défend une infinité d’autres, où il y a plus à apprendre, et où les dangers de se nuire sont infiniment moindres. Ce que j'en dis n'est qu’en comparant tant de livres défendus avec celui de Boccace non défendu (52). Tout ce discours est fort judicieux , et il contient une chose bien capable de faire penser que, pourvu que les gens d'église soient hors d'intérêt, on ne se soucie pas beaucoup du mal que la lecture de Boccace pourrait produire.

(M) On vient de traduire son Labyrinthe d'Amour, qui est une preuve de ses déréglemens avec le sexe, et des chagrins qu’il y trouva.]| Cette traduction française , imprimée à Paris en 1699, a été tout aussitôt contrefaite à Amsterdam. Elle a pour titre de Songe de Boccace. C’est une invective contre les femmes : l’auteur lécrivit pendant la colère où il était contre une veuve qu’il avait aimée, et qui lui avait joué un mauvais tour.

(52) Difficultés proposées à M. Steyaert, [XC, parl., pag. 324.

Celui qui a traduit cet ouvrage s’est donné encore plus de liberté que le nouveau traducteur du Décaméron.

Il en a retranché beaucoup de choses, qu’il a remplacées de contes , de fragmens et de vers, Composés, où par ses amis, ou par d’autres écrivains de notre temps. M. de Beauval assure que ce n’est nullement une traduction régulière du Songe de Boccace, mais un assemblage assez mal assorti du Songe de Boccace, et de tout ce que les modernes ont dit long-temps après Boceace sur le chapitre des femmes (53). Un autre journaliste est encore plus sévère : il dit que les supplémens font de toute la pièce quelque chose de monstrueux , et en ruinent entièrement l'économie. Rien ne paraît plus hors d'œuvre dans un ouvrage de Boccace, qui vivait ily a plus de trois cents ans, que des vers de mademoiselle de Scudéri, des pensées de M. de la Bruyère, des mazximes de la Rochefoucauld, et des vièces encore plus nouvelles (54). Notez que le traducteur nous avertit qu’il a retranché, ….

bien des choses que la pudeur ne souffre point ; mais qu'il a conservé à Boccace sa dévotion, parce qu'il a cru qu’il aurait trop défiguré son ouvrage, s’il la lui avait ôtée, après lui avoir Ôté ses saletés. Il remarque que la manière ordinaire de cet auteur est de mêler de la morale et dés sentimens pieux parmi des bagatelles.

Observons que, généralement parlant, il n’y a point d'écrivains qui médisent du beau sexe autant que ceux qui l’ont le plus fréquenté, aimé et idolâtré ; et ainsi les femmes se doivent fort peu soucier de ces médisances : ce sont des preuves de leur empire, ce sont des murmures d’un esclave qui sent le poids de ses chaînes, ou qui, dans sa liberté, voit encore sur son corps les marques de sa servitude.

(N) L’un de ses meilleurs contes est dans Apulée. | C’est celui de la femme qui cacha son galant sous un tonneau. Béroalde l’aremarqué. Joannes Boccacius , dit-il (55), eloquio verna-

(53) Histoire des Ouvrages des Savans, mars

(54) Bernard, Nouvelles de la Républ. des Lettres , mois d'avril 1690 , pag. 476.

(55) Philippi Beroaldi Notæ in Ub. IX Asini

Aurei Apulen, pag, 297 , 208, edit. Basilæensis anni 1597, in-8°.

UM

culo disertissimus | condidit centum Jfabulas arsunté till stylo lepidissimo festivissimoque, inter quas Apuleianam hanc inseruit , transposuitque commodissimè, non ut interpres, sed ut conditor ; quam foœminæ nostrates non surdis auribus audiunt, neque invitæ legunt. M. de la Fontaine a donné aussi ce conte, sous le titre du Cuvier (56); mais on n’a point averti qu'il lait tiré d’un autre auteur. 1] marque quelquefois la source où il a puisé. Je m'étonne qu’il ne l'ait pas toujours fait.

(56) Au TT. tome de ses Contes, pag. 190 de l'édition d'Amsterdam, en 1685 , in-8°.

BOCCALIN (Trasan) , natif de Rome, a été un fort bel esprit au commencement du XVII°.

siecle. Il aimait trop la raillerie et la médisance, et il prit un

tour assez nouveau et assez plai-

sant, pour critiquer tout ce qu'il voulait. Ce fut de feindre qu’Apollon, tenant ses grands jours sur le Parnasse, écoutait les plaintes de tout le monde, et faisait droit selon l'exigence des cas.

De là sortirent les Ragguagli di Parnasso, qui ont été traduits en diverses langues (a), et fort goûtés du public. Il tomba dans le défaut ordinaire de ceux qui se plaisent trop à la satire; c’est qu’il voulait élever sa médisance jusque sur les trônes , etsur les tètes couronnées, et attaquer principalement celles qui faisaient alors le plus de bruit dans l'Europe. Il attaqua la cour d’Espagne; et il le fit d’une maniere d'autant plus piquante qu’il prétendait faire voir que la monarchie de ce nom n’était point aussi puissante qu’on s’imaginait , et qu’au contraire ilétait facile d’en

(a) J'ai vu une traduction francaise de la

fe, centurie imprimée à Paris, l'an 1615, in-8°, dont l’auteur s'appelle Fougasse.

BOCCALIN.

saper la force par certains expédiens qu’il indiqua (D). On a cru que ce fut la cause de sa mort.

Les Espagnols se plaignent beaucoup deses médisances (A). Voyez dans Moréri comment on le fit mourir. Cet homme , qui censurait toute la terre, et qui trouvait tant à redire au gouverne ment, fit voir que sa théorie et sa pratique s’accordaient fort mal ensemble (B); car la juridiction qu'il exerça dans quelques lieux de l’état ecclésiastique né fut nullement conforme aux regles. On s’allait plaindre éternellement de lui à Rome; ce qui fit faire des réflexions bien malignes , tant contre les avocats et les médecins , que contre les théologiens (C). Ceux qui se sont contentés de dire qu'il méditait des discours politiques sur Ta cite (c), lorsqu'il fut assassiné (D) , n'étaient guëre instruits des choses. Il laissa des enfans (E). On l’a mis au nombre des plagiaires (F), et l’on a fait des fautes sur ce chapitre, comme je lai montré dans l’une de mes remarques (d).

(b) Nicius Erythræus, Pinacoth.ITT, pag.

223, en parlant du livre intitulé Pietra del paragone pohtico,

(c) Moréri est de ceux-là.

(d) Voyez la remarque (F), vers la fin.

(A) Les Espagnols se plaignent beaucoup de ses médisances.| Écoutons ce que dit à ce sujet un de leurs auteurs. De nuestros tiempos ser notados por de genio critico y maldiciente, Francisco Berna, poeta, contra los de su nacion Îtalianos : Trajano Bocali, discursista paradoxo contra 1oda la nacion española. C’est ainsi que s’exprime Juan Vitrian, dans ses Notes sur Philippe de Comines (1).

(B) Sa théorie et sa pratique s'ac-

(Gi) Chap. TI, lettre F, pag. 3.

cordaient fort mal ensemble. 7] Voici ce que Nicius Érythréus en a dit. At qui se aliis Reip. benè gerendæ ducem ac magistrum profitelur ac præstat , in iis oppidis, quorum illi administratio commissa fuerat, regendis, suis ipse præceptis non paruit, sed multa, ut aiunt, commisit, quæ ab illorum rationibus essent aliena. Quamobrem fiebat, ut Romam crebræ de ipsius injuris querimoniæ deferrentur (2). Il n’est que trop ordinaire que ceux qui composent des livres de politique, Je dis de bons livres, fassent voir tréspeu de capacité, lorsqu'il leur arrive d’être promus à de grandes charges ; tant il est vrai que l'application des règles est plus malaisée que l’art d’en bien discourir !

(C)...... ce qui fit faire des ré- Jlexions bien malignes, tant contre Les avocats et les médecins , que contre des théologiens *.] Nicius Érythréus prétend que cela fit naître un proverbe qui portait qu’il y a trois sortes de gens, qui ne font presque aucun usage des lois qu’ils prescrivent aux autres. Personne ne s’écarte plus du droit dans les affaires, qu’un jurisconsulte; personne n’observe moins le régime de santé, qu’un médecin ; personne n’a moins de crainte des remords de la conscience, qu’un théologien. On verra dans l'original, dont je viens de rapporter le précis, l’exception que l’auteur a faite. Il ne conte point la chose comme les railleurs la content ordinairement. Ils disent que les avocats, qui conseillent tant aux autres de plaider, n’ont presque jamais de procès; que les médecins , qui ordonnent tant de remèdes à leurs malades, en prennent très-peu dans leurs maladies ; et que les théologiens, qui marquent aux autres un si grand nombre d'articles de foi , ne croient que peu de choses (3).

Voici le latin de Nicius Erythréus.

Quamobrem fiebat, ut Romam crebræ de ipsius (Boccalini) injuriis querimoniæ deferrentur , ac locus proverbio fieret, quo dicitur, tria esse ho-

(2) Nicius Erythræus, Pinacoth. I, pag. 272.

(*) Sur cette réflexion, laquelle, soit dit en D , est de Panurge, L. 3. ch. 29, de Raelais, Benjamin Priolo avait forme une de ses maximes, rapportée par M. Bayle, remarque (K) de l’article Priolo. Rem. cri.

(3) Voyez le Courtisan de Balthas. de Castllon, pag. 295.

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