‹ Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle (volume 4)Chapitre 97 sur 109 · BOT · texte numérisé non relu

BOT

Bodin nous apprend, qu’il fut envoyé en Angleterre l'an 1581, par le duc d'Anjou, son maître (94) , pendant la séance du parlement où lon défendit de parler du successeur de la reine , sous peine de ièse-majesté ; qu’il harangua la reine ; et qu'il lui proposa l'adoption du roi d'Écosse, et puis un mariage. Deindè Lenoxiæ principis connubio et arctissimé fœderis conjunctione. Hæc mea fuit ad reginam oralio (95).

(S) {line fut jamais incommode dans les voyages qu'il fit par mer.| Il narre cela lui-même dans son Théätre de la Nature: « Pourquoi est-ce , » demande-t-il, que la mer excite le » vomissement, et le flux de ventre?»

Il répond que cela n’est pas général , et qu'il s’est trouvé sept fois sur POcéan ,etmême qu’il y a essuyé une tempête furieuse, sans éprouver rien de semblable. {4 quidem insuetis navigare , néc lamen omnibus contlingit :

septies mari Oceano vectus , nihil tamen ejusmodi passus sum, etiamsi sævissimé procelld jactatus , ac ruptis velis extrema pericula subierim : vidi tamen qui sanguinem vomerent (06).

Il n’est pas nécessaire de rapporter la raison physique qu’il donne ; mais le fait personnel qu’il nous apprend m'a paru digne d’être allégué. C’est une partie de son histoire.

(o4) Le méme que le duc d'Alençon.

(95) Bodin., de Repub., lib. VIT, pag. 1132.

(96) Bodin., in Theatro Naturæ, lib. IT, pas: 196, 197.

BOT, communément appelé IL SIRACUSANO , le Syracusain , a été un fameux joueur d’échecs qui fut fort considéré à la cour d’Espagne, sous le roi Philippe IT. Il reçut de ce monarque plusieurs beaux présens. Il en reçut aussi beaucoup du pape Urbain VIIT , et il ne tint qu’à lui d’en recevoir un bon évêché; car on le lui fit offrir * (a). : mais il ne voulut pas être homme

* Leclerc et Joly, contestent le fait de l'offre de l'évêché et de la cause qui l'aurait fait offrir.

(a) Quel abus! et que voilà une belle porte pour entrer dans l’épiscopat.

d'église. Ayant eu le malheur d’être pris par des corsaires , et de se voir réduit à l'esclavage , il trouva le moyen d’apprivoiser par son intelligence du jeu des échecs ces esprits turcs et farouches. Ils l’admirerent làdessus, le traiterent humaine ment, et n’exigerent de lui pour toute rançon que les leçons qu'il leur donna durant quelques mois sur ce jeu (b). Nous parlerons d’un autre excellent joueur d’é— checs dans l’article Groacamo GREco. Il eût été à souhaiter que ces deux grands maîtres nous eussent donné quelque traité régulier sur ce jeu; mais nous n'avons que quelques fragmens de l’un , et des manières de jouer de l’autre , qui ne suffisent pas pour faire une étude dans les formes... Onen a pourtant recuerlli ce qui s’esttrouvé le plus propre à étre mis à profit, et l’on s’en est prévalu pour faire

un livre sur cette matiere (c) (A) #

(b) D’une lettre insérée dans le Mercure Galant, au mois d’août 1688 , et au mois de décembre 1693. ;

(c) Mercure Galant, du mois de décembre 1693, pag. 109.

* Joly'croit que l’ouvrage de Boi « été traduit avant que Bayle composäât son Dictionnaire ; mais 1l n’en peut dire l'année, et n'en donne pas même le titre. Boi n’a pas place dans la Bibliotheca sicula de Mongitore.

(A) On a recueilli de ses lecons et de celles de Gioachino Greco sur Les échecs de quoi pour faire un livre sur cette matière.] L'auteur que je cite en parle comme d’un ouvrage prêt à paraître. En joignant, dit-il{r), avec ce.qu'on à recueilli de ces deux célèbres joueurs, les lumières qu’on a eues d'autre part, et Les observations qu’on a faites, soit en y jouant, soit en y

(x) Lettre insérée dans le Mercure Galant d'août 1688 et de décembre 1693. .

voulant jouer, il s'est composé de toute cette matière un corps régulier, qui contient la science pratique du jeu des échecs. Je vous apprends qu'on va Le donner au public comme un ouvrage singulier, et unique dans son espèce, et dont le manuscrit, avant que de paraître au jour, a été long-temps entre les mains d’un des premiers joueurs d'échecs de France , qui a l'honneur d'y jouer avec son altesse royale monsieur le duc de Chartres.

BOISSARD (Jran-JAcQUES ), né à Besançon l’an 1528, a composé plusieurs gros recueils qui servent à l'intelligence des antiquités romaines. Il leva luimême le plan de toutce qu'il put trouver d'anciens monumens en Italie , et il eut pour cette étude une passion incroyable. Ce qui lui arriva dans le jardin du cardinal Carpi le témoigne manifestement (A). Il eut dessein d’aller en Syrie; mais une fievre violente , qui le saisit à Méthone, l’en empêcha. Il avait déjà satisfait sa curiosité d’antiquaire dans les îles de Corfou, de Céphalonie et de Zante, et dans la Morée ;et, apres sa guérison , il continua de visiter les lieux voisins de Méthone. Étant retourné enson pays, 1l fut gouverneur des fils d'Antoine de Vienne, baron de Clervant et il voyagea avec eux en France , en Allemagne et en Italie’ Il avait laissé chez sa sœur à Mombéliard les antiquités qu'il avait rassemblées avec tant de peine , et 1l eut le chagrin de les perdre presque toutes , lorsque les Lorrains ravagerent la Franche - Comté. Il n’eut de reste que celles qu'il avait fait transporter à Metz avant l'invasion ; mais comme on savait qu'il voulait don-

BOISSARD.

ner au public un gros recueil sur cette belle partie de la littérature , on lui envoya de toutes parts plusieurs dessins et plusieurs crayons des vieux monumens. Îl s'était établi à Metz, et il y mourut le 30 d'octobre 1602 (a). Les ouvrages qu’on a de lui sont es— timés des antiquaires (B), et sont devenus fort rares. Il se mêlait de la poésie latine (C). Par un passage * que je citerai ailleurs (&), on apprendra qu'il fut au service du cardinal Caraffe.

(&) Tiré de Martinus Hankius, de Scriptorib. Rerum Romanarum , fom. I, cap.

LXXPI. Il dit qu'il a tiré cela en partie de deux Lettres de Boissard, qui sont à La téte de ses Antiquités.

* Leduchat, à qui Bayle avait écrit le 5 janvier 1697 pour lui demander quelle était la religion de Boissard, conjecture que le passage que Bayle avait en vue , est celui qui se trouve à la pag. 621 de la seconde édition du Mascurat de Naudé. D'après ce passage on voit qu’à trenteans Boissard était encore catholique puisqu’à cet âge (en 1559), il était encore au service de Caraffa.

(b) Dans l’une des remarques de l’article PauL IV. [Cet article n’existe pas. ]

(A) IT aimait avec passion l'étude des antiquités. Ce qui lui arriva dans le jardin du cardinal Carpi le prouve manifestement.] Ce jardin était rempli d'anciens marbres, et situé au mont Quirinal. Boissard y entra un jour avec ses amis, et s’y égara tout exprès : il les laissa retourner chez eux, et se tint caché dans quelques allées. Il employa le reste du jour à copier des inscriptions, et àcrayonser des monumens ; et comme les pertes du jardin furent fermées 1l passa là toute Ja nuit. Le lendemain matin, le cardinal le rencontrant occupé à ce travail ne pouvait comprendre de quelle manière un étranger était entré dans son Jardin à une heure indue; mais quand il eut su pourquoi Boissard avait passé Jà toute la nuit, il donna ordre qu’on le fit bien déjeuner, etil lui permit de copier et de crayonner tout ce qui se trouverait de rare dans son palais (1).

(1) Martinus Hankius, de Rerum Romanarur Scriptoribus , £om. Æ, cap. LXXPVTI , pag. 257) 298.

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(B) Les ouvrages qu'on a de lui sont fort estimés des antiquaires. | Ses Antiquités Romaines , divisées en six parties , font IV volumes in-folio, Elles contiennent plusieurs estampes, qui furent gravées, celles des deux premiers tomes par Théodore de Bry (2), et celles des autres volumes par les deux fils de ce Théodore (3). De plus, Boissard publia la Vie de cent quatre-vingt-dix-huit personnes illustres, avec leur taille-douce. Cet ouvrage est divisé en quatre parties in- 4., qui furent imprimées à Franctort, la Ire, Van 1597, la IIS. et la II£, lan 1598, et la LV®. l'an 1599 (4).

Son traité de Divinatione et Magicis Præstigiis fut imprimé après sa mort.

Je laisse là ses Emblèmes , etc.

(C) IL se mélait de La poésie latine. 7] Je n’ai point l'édition de Metz, en

1589, in-8°., qui est dans le Catalo-

gue d'Oxford : je n’ai que celle de Bâle, en 1574, in-12. Elle contient trois livres d’£pigrammes, trois livres d’Ælégies, et trois livres de Lettres, Si ces vers-là ne méritent point toutes les louanges que Borrichius leur donne, ils ne méritent pas non plus le mépris que quelques-uns ont pour les vers que Jacques Boissard a mis au-dessous de la taille-douce des hommes illustres (5). Gruterus a donné place aux poésies de cet auteur dans les Délices des poëtes français.

(2) Il était de Liége , et demeurait à Francfort. Hankius, de Script. Rer. Rom., pag. 259.

(3) Idem , ibidem.

(4) Idem, ibid., tom. IT, pag. 392.

(5) Voyez Ballet, Jugemens sur les Poètes, num. 1359.

BOLEYN ( Axe}, femme de Henri VIII, roi d'Angleterre , était de meilleure maison du côté de sa mère, que du côté de son père , puisqu'elle était fille de Thomas Boleyn, qui n’était que chevalier, et d’une fille du duc de Norfolc (a). Elle naquit lan 1507 , et fut amenée en France à l’âge de sept ans, par la sœur de Henri VIIT, femme de Louis

(a) M. Leti, Hist. d'Élisabeth, tom. I,

pag: 47, se trompe donc, qui la fait fille du baron de Ciinstor-

XII. Elle ne repassa point en Angleterre, lorsque cette reine s’y retira apres la mort de son mari : elle s'arrêta au service de la reine Claude, femme de François [°.; et après la mort de cette princesse, elle entra chez la duchesse d’Alencon (b). On ne sait pas bien l’année de son retour en Angleterre : quelquesuns veulent que ce soit l’an 152

(c); d’autres l’an 1525 (d). Ce qu’il y a de certain , c’est qu’elle entra fille d'honneur chez la reine Catherine, et qu’elle donna de amour au roi. Elle se conduisit avec tant d’adresse , qu’en refusant de contenter la passion de ce monarque , elle s’en fit aimer pour le sacrement. Ce prince, trompé par les artifices de cette fille, crut qu'il ne jouirait d’elle que sous le bénéfice du mariage; et c’est ce qui l’engagea à pousser l'affaire du divorce, et à l’exécuter enfin avec tout l'éclat que chacun sait. Ce qui, dans une autre rencontre, serait fort louable , est le principal crime d'Anne Boleyn : avoir refusé de complaire à un monarque amoureux, à moins qu'il ne répudiât sa femme, est une faute bien plus énorme que n’aurait été de devenir sa concubine. Une concubine n’aurait pas détrôné une reine, et ne lui aurait ôté , ni sa couronne, ni SON mari; au lieu que l’artificieuse Anne Boleyn , en faisant la chaste et la scrupuleuse , ne songeait qu’à l’usurpation du trône sur Catherine d'Aragon #et à l’exclure elle

(b) Burnet, Hist. de la Réformation d'Angleterre, lib. IT, pag. 108 et suiv.

(c) Là méme, pag. 1t10. ,

(d) Le Grand, Hist. du Divorce de Henri NIIL, tom. Il, pag. 31.

et sa fille de tous les honneurs qui leur étaient dus. Quoi qu'il en soit, Henri VIII l’épousa secrétement le :4 de novembre 1532 (e), sans attendre qu'il y eût sentence contre son mariage avec Catherine d'Aragon; el des qu'il s’'aperçcut de la grossesse de sa nouvelle femme, 1! rendit public son mariage, et fit declarer reine d’Ang'eterre Anne Poleyn , la veille de Pâques 1533 (f), et couronner le 1°. de juin suivant (g). Elle accoucha le 5 de septembre (h), et continua d’être fort armée du roi, jusques à ce que les charmes de Jeanne Seymour eurent embrasé le cœur de ce prince l’an 1536 (:). Alors il passa de l’amour jusqu’à une haine violente pour sa femme

Il la crut impudique : il la fit emprisonner ; et lui fit faire son proces (A). On la condamna à ètre ou brûlée, ou décapitée (k):

son mariage fut déclaré nul (B), à cause qu’elle avoua qu’elle avait épousé le roi dans un temps où elle était engagée par contrat au comte de Perci(/). Elle fut décapitée le 19°. jour de mai 1536 (m), et ne perdit point sa belle humeur dans cette rencontre (C).

Quelques historiens catholiques se sont donné une licence prodigieuse de mentir contre elle; tant par le chagrin qu’ils avaient du schisme dont elle avait été cause,

(e) Burnet, Hist. de la Réformation d'Anglet., div. I, pag. 205.

(f) Là méme, pag. 305.

(g) Là méme, pag. 307.

(h) D’une fille, qui a été la reine Élisabeth. à ti) Burnet, Hist. de la Kéformat. d’Anglet., liv. IIT, pag. 455.

? (k) Là méme, pag. 469.

(1) Là méme, pag. 472.

{m) Là méme, pag 475.

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que par l’envie de faire tomber son déshonneur sur la reine Élisabeth. Ils ont été de ces satiri— ques étourdis, dont j’ai déjà eu occasion de parler, qui, au lieu de ne faire ferme que sur les faits véritables , se sont engagés à des médisances très-faciles à réfuter (D) Leur aveuglement est d'autant plus inexcusable , qu’ils pouvaient assez médire sans passer les bornes d’un fidèle his— torien (E). C’est dommage que la bonne fortune qu’ils ont eue, de trouver une infinité de COpIstes et de lecteurs complaisans , inspire à tant d’autres la hardiesse de les imiter. Sanderus est l’unique source de tous les auteurs qui ont déchiré Anne Boleyn, et nommément de M. Moréri.

Ceux qui disent que les protestans devraieat rougir d’avoir tant d'obligation à cette reine qui était de leur religion ,. feraient bien de déclarer , avant toutes choses, qu’ils sont bien fâchés des services que l’impératrice Irene rendit à la cause des images (n).

Consultez sur tout ceci M. de Larrey , au premier volume de son H stoire d'Angleterre : vous y trouverez les raisons du pour et du contre rapportées nettement, et notre Anne justifiée autant que les lois de l’histoire l'ont pu souffrir.

(n) Là même, pag. 4709.

(A) Henri WIIL lui fit faire son

procès *. | Sanderus a débité que le propre père d’Anne fut de ceux qui la condarmnérent Le docteur Burnet, sur la foi d'Heilin, avait débité la

*X Chaufepié transcrit copie d'une partie des informations contre Anne Boleyn, et une lettre de cette femme à Henri VIII.

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même chose; mais il s’en rétracta dans les additions {1). Il avait trouvé le registre du procès, et n’avait point vu entre les juges le comte de Wiltshire. C’est ainsi que s’appelait en ce temps-là le père d'Anne Boleyn. Il est remarquable que cette reine fut accusée du crime de lèse-majesté, pour avoir couché plusieurs fois avec son frère, et avec quatre hommes ; pour leur avoir déclaré à tous que jamais le roi n'avait eu son cœur ; pour avoir dit à chacun d'eux qu’elle l’aimait plus qu'aucune autre personne; et pour avoir traité injurieusement le sang royal. Or, c'était la, suivant la loi faite peu aüparavant, un crime de lèse-majesté ; et on se servit ainsi contre cette malheureuse princesse de la mére loi qui avait d’abord été faite en sa faveur, et en faveur de ses enfans (2). L'évêque d’Amélia est allé plus loin que Sanderus; car il a dit que Thomas Boleyn présida au jugement de sa fille. Pœnæ ministrum filiæ fortuna putrem dedit, qui forté captialium rerum judex adversùs eam capitis sententiam tulit (3). Ce qu’il dit, que tous ceux que l’on accusa d’avoir eu commerce avec elle l’avouérent à la question, est démenti par M. Burnet, qui observe qu’il n’y en eut qu’un qui avoua. Ce fut un musicien nommé Smeton : il convint qu'il avait couché trois fois avec la reine (4). IA est remarquable que sous le long régne d’Élisabeth on n’a point tâché de justifier sa mère. Les catholiques s’en sont prévalus ; mais on leur répond qu’ils feraient mieux de louer et d’admirer la prudence d’Élisabeth et celle de ses ministres (5). Elle eût cru affaiblir ses droits en tâchant de les défendre; et il eût fallu avouer certaines choses d’Anne Boleyn, qui auraient fait quelque préjudice.

Je pourrais nommer un historien qui rapporte que Thevet, capucin français (6), débite , dans le cha-

(x) Voyez les Additions et Corrections de la Irè. partie de l'Hist. de la Réformation d’Angleterre, num. x.

(2) Burnet, Hist. de la Réformation d’Angleterre, Î'€. partie , liv. IIT , pag! 468.

(3) Gratian. , de Casibus Viror. illustrium,

(4) Burnet, Hist. de la Réformation d’Angleterre , J'*, partie, liv. IIT, pag. 467.

(5) La même, pag. 480.

(6) IL avait eté cordelier et non capucin, Îl se défroqua fort jeune.

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