‹ Dictionnaire historique et critique de Pierre BayleChapitre 18 sur 142 · I. Je demande des auteurs anciens · texte numérisé non relu

I. Je demande des auteurs anciens

S ni aient dit que Pygmalion, frère de idon, ne pouvait souffrir les femmes, et que ce fut la seule raison pour-

nouvelle édition de Moétjens , mac- quoi les dieux le firent mourir , ou cuse d'avoir pris Pygmalion , roi de le rendirent amoureux d'une statue. Tyr et frère de Didon , dont parle Je consulte les écrivains tjue l'on Virgile (** > pour Pygmalion U sculp- m'indique , et je ne trouve rien de ce teur et faiseur de statues <V ivoire , qui qu'on m'en fait attendre. Justin , qui devint amoureux d'une de ses figures, est le premier , n'en dit pas un mot ; et d'une fille d! yvoire qu'il avait foi- et néanmoins c'ett celui qui parle le te y dont parle Ovide (**). Et pour phis amplement de Pygmalion. Rien avoir commis cette prétendue bévue qui concerne ce prince ne se trouve en matière de littérature, ce ga- aans Vélléïus Paterculus , qui dit lant homme , aussi bien que celui qui seulement en peu de mots que les a composé le nouveau livre , intitulé Tyriens bâtirent Utique (10) et que ( 3) les Caractères des Auteurs anciens Didon bâtit Carthage (11). Silius Itaet modernes , sont d'avis qu'on me Hcus (12) fait mention plus d'une fois chasse honteusement d'Athènes et de de la malheureuse Didon , mais sans. Delphes y et qu'on me mette aux peti- nous apprendre aucune des particule maienns Tout ce aue ie nuis larités dont il est ici Question . Le

tes maisons Tout ce que je puis larues aoni u esi ici qi

dire, est que leur Apollon est un passage d'Aristote (i3) ne concerne menteur et un ignorant. Je n'ai ja~ que

a fondation d'Utique. Josèphe

tion. J'ai dit , avec tous les anciens , portée. Saint Théophile d'Antioche

que , bien loin que le vice des Pyg- se contente de nommer le père de

malions fut d'être amoureux et Pygmalion , et de marquer le temps débauches en femme, et qu'on ait droit de les faire servir de modèles

des désordres que Vimpudicité produit (comme l'auteur du roman de Télémaque) , ils avaient au contraire tous deux une horreur et une aversion effroyable pour toutes les femmes et filles ; qu'ils vécurent tous deux dans le célibat, et qu'ainsi on ne pouvait choisir dans toute l'antiquité aucun exemple moins propre , pour représenter un roi prostitué et abandonné h l'amour des femmes , que celui

élémaque . t.

t. XXIV.

il la

(*) Préface des Aventures de T< dernière 'édition de la ffare , pag. m.

(8) L'abbé Faydit , Supplément aux Essais de Littérature, V*. partie, pag. i*4 *»«V.

(*«) JEn. 1.

(*») Metam., lib. 10.

(•*) Pag. 161.

que vécut et que régna Pygmalion (i5). Le Servius de Daniel n est point plus capable de satisfaire ma curiosité j et pour ce qui est du prétendu Parallèle de l'histoire d'Êspagne^ , par Jean , évêque de Gironne (16) , de quoi servirait d'y trouver quelques particularités? Cîetévéque ayant

(9) L'auteur rapporte ici ce s paroles du XVl*. livre des Métamorphoses d'Ovide ;

Quas quia etc. , qu'on peut lire ci'dessus , d*fu la remarque (C) de l'article précédent.

(10) Vell. Patercnl. , lib. I, cap. II.

(11) Idem , ibidem , cap. VI.

(iî) y oyez-le, lib. I , pag. m. 8 , il, lib. //, pag. 81.

(i3) Vous le trouvère* dans le Justin Variorum , pag. Zno , édit. de Grevius , i683.

( xA) Vans le texte de cet article.

(15) Voyex Meursius , in Cypre , pag. 116.

(16) Le titre latin est Paralipomen* Histo

vécu au XVe. siècle, ne mériterait au- sonne de Tétai (19) ; qu'elfe était fort

cune créance c[u'a proportion qu'il belle , et que sans doute on la con-

citerait le9 anciens. naissait capable de grands desseins

On n'a donc aucun témoignage, ni (ao). Enfin il n'y eut jamais de glose

sur la chasteté de Pygmalion , ni sur plus mal fondée que celle qui fait

les peines dont elje fut châtiée. Voyons trouver dans le texte de Justin que

si les autres qualités qu'on attribue à P ygmalion voulut remettre le gouuer-

ce prince ont un meilleur fondement, nement entre les mains de sa sœur-

'avait alors

le représentent. Son nom même mar- que neuf ans , on ne peut guère s'ique cela , comme l'observe le savant magioer que la couronne ne lui fut Bochart : mais par malheur pour le donnée exclusivement à sa soeur , que critique du Télémaque , il se trouve parce qu'il était l'amour et les délique le Pygmalion de Bochart était fils ces desTyriens ; et il est visible qu'il <Tun Bélus qui subjuga l'île deCypre n'avait pas eu le temps de le devenir par au temps de la guerre de Troie (17) ; ses actions , mais tout au plus par de il n'était donc pas le frère de la fon- belles espérances de ce qu'il serait un datrîce de Cartnage. Qui ne sait d'ail- jour: chose trompeuse, et sur laleurs que le même nom est donné quelle on ne peut point

^ - A— . A il* — 1*1 ' / * -

successivement à plusieurs personnes qu'il a régné justement; car com-

qui ne ressemblent point .du tout à la bien d'enfans très-aimables, et qui

première qui l'a porté , et à qui peut- promettent beaucoup , se gâtent et se

être on ne l'avait imposé que corn- pervertissent jasqu à devenir des

me une image de ses mœurs ? Enfin scélérats ?

je ne trouve pas ces anciens histo- IV. Il n'était pas fort nécessaire de riens qui ont fait ce beau portrait remarquer que Pygmalion n'ayant de notre Pygmalion. Cette amitié point de femme , fit tous ses efforts tendre qu'on lui donne pour sa sœur, pour faire déclarer reine sa sœur ces grands efforts de la faire recon- Didon. On doit supposer presque naître reine , ne sont qu'une para- toujours (ai) qu'un enfant 901 n'a phrase de deux ou trois mots de Jus- ciue neuf ans n'est point marié; et tin qui nous apprennent que le roi 1 on ne doit jamais supposer qu'il Pygmalion , quoique Didon eût été conforme sa conduite au dessein de déclarée aussi bien que lui héritière n'avoir jamais de femme : et après de la couronne par le testament de tout , ce n'est point sur le célibat de leur père. Par quel alambic, par celui-là que Justin se fonde, lorsquel pressoir, tirera-t-on de (ce pas- qu'il dit que la princesse fut dépouilsage (18) le sens que notre critique a lée du droit que le testament de son prétendu y trouver ? Ne peut-on pas père lui avait acquis.

touj<

re la princesse, ou que le peuple se a sa sœur Didon, ni qu'il l'ait ma-

porta à cette exclusion parce qu'il riée à Sicharbas (22) , ni qu'il n'ait

crut que cela plairait au prince , et jamais nommé ce dernier-ci autre-

*qne ce serait un bon moyen de pré- ment que son gendre. Les paroles de

venir les effets du partage , vu que Justin citées par le critique, Àvun-

Didon était mariée a la seconde per- eulum suum eundemque generum , ne

* sont destinées qu'à exagérer le crime

(17) Voye% Bochart, in Geogr. sacrâ, part, de Pygmalion i car elles montrent

//, lib. /, cap. III, pag. m. 36g , 37o.

(18) Notex que M. l'abbé Faydit le rapporte , (™) Elle le fit bien voir par la construction de comme on l'a vu ci-dessus. Cartnage.

(.g) Huic amjux Sicharus erat. , <ai> /'«" * eeU*. restriction parce qu'il r a

Cui Pâte* intactam dederat , primisque jugé- de* V™f* 1" «^pent quelquefois leurs enfan,

rat 'ta avant l âge de puberté.

(m) On a pu voir% ci-dessu* , citation (18), qnr

VirsU. , Mu. , lib. vs. 343. Didon fut mariée par son père.

8o PYGMALION.

qu'il tua Sicharbas , qui était tout aurait pu relever dans le discours du ensemble son oncle maternel et son critique.

beau-frère (a3). Le mot gêner se IX. La seconde est qu'il a négligé prend indifféremment dans les an- un avantage que Virgile et que Jus-

'égard de 1 anachronisme qui

fin affecté à cette dernière sigoifi- trouve à supposer que Pygraalion, roi

cation 0*4). de Tyr et frère de bidon , a vécu au

VI. Ce que le censeur du Téléma- temps du siège de Troie : il l'en jusque affirme (a5) , que Pvçraalion se tifie très-bien , dis-ie ; car il montre saisit des richesses de Sicharbas , et qu'en cela Ton a dû se conformer a que Didon lui vola tous ses trésors ta disposition de Virgile (3o) : mais (a6) , n'est point exact. Pigmalion ne par cette même raison l'on a eu droit

Eut se saisir des richesses de son beau- de supposer que ce roi de Tyr était

•ère qui les avait enterrées : il espé- un monstre de tyrannie. Ce grand

ra de les enlever, lorsque Didon se poète en fait le plus scélérat de tous

serait retirée chez lui ; mais au lieu les hommes,

de choisir cette retraite , elle s'éloi- - -, . Mm,„„,tt . . . .

. , , . .... tieena 1 y ri germanus habeoat

gna de lyr le plUS qu elle put avec Pygmalion , scelere antè alios immanior orn-

les trésors de son mr«ri. C'est ce que nés.

Justin récite le plus clairement du ?u°^"*rJ^? 'Tlî/ÎSÏi ,Sietunun

monde. Les paroles de Virgile que le cZT/Sn? ^i^up^a^^L^

censeur a citées (37) , mm

Portantur avari Germon* : factumque dm ceelvit ,et œgram ,

Pjgmalionis opes pelago , duxfamina facti (a8), MlUta puions , vand spe lustt aman-

ne devaient pas lui persuader que les TT ,

richesse deP y gmalion furent enlevées PQ Peu aPre8 J remarque que Didon

par sa sœur. Ce qui précède montre fut accompagnée dans sa fuite par lea

manifestement qu'elle n'emporta que personnes qui haïssaient ou qui

les trésors de son mari, que Virgile n'a craignaient ce cruel tyran (3a). Justin

nommés Pygmalionis opes , qu'à assure Ja .même ch°se , avec cette

cause que Pygmalion avait espéré de particularité, que ces fugitifs étaient

s'en emparer. Les commentateurs f?rt considérables par leur qualité :

marquent cela très-expressément, et i| les nomme même sénateurs. ELssa

la chose est incontestable. dl" fratrem propter scelus aversata ,

VII. La preuve qu'on nous allègue adpostremum dissimulato odiotmiti-

1 • >.t 1 rk * ». l'/itnmip intérim, uultn 4nnnm tn^it*

l'empêchèrent de poursuivre Didon. °^M/" in re8em esse » eatu&mque fur Ce nrest une marque certaine ni d'à- §riendl cupiditatem arbitrabatur. .... mour,ni de crainte filiale pour la J^nguntur et senatorum in eam «ocdivinité : les indévots étonnés par temprœpamta agmina (33). des prodiges ont quelquefois changé . U*e présente ici une petite difficulde résolution. té- Pjgmalion a règne quarante-sept Je ne ferai que deux remarques «»» «ten a vécu cinquante-six et sur le discours de l'apologiste. ce la septième année de son régne VIII. La première est qu'il laisse q«e Didon s enfuit et fonda Cartha^e. passer beaucoup de fautes (99) qu'il Voda ce que nous apprennent les hisv 1 ^ tonens de Tyr cites par Joséphe. Ce* (,3) Pjgmalion <*li^ ju™ ÏT^JZ"^ qu'il fit pendant les quarante demie-

lum suum eundemrjue générant une respectif pte- 1

tatis. occidit. Jurtinu. , lib. XVIU* cap. if, p. ^ ^ Arentl|res da Taéouque# pag,

(il) Foret la note de Berneggeru» , sur ce XXji\v. ., - ... r ,r Pa\sage de' Wm. (3.) V.rgil., «n. , hb. /, 35o.

(a 5) Pag- "8. ^3a) Convemunt, quibus aut odium crudeletj-

(i6)Pag~. 1*9. j , V™"1

ti") Pag i3o Aut metus acer erat.

( J) YirSl. , àn. , lib. 1, vs. 363. Idem » ibide» » &5'

(iq) Celles que je viens d'articuler. (33) Justin. , lib. XVUÎ, cap. IV, p. m. 37i.

PYGMAL10N. 81

res années de son règne nous est in- lion , frère de Didon , haïssait les

femmes , et que tout son plaisir était à invectiver contre le sexe, qu'on qu'une défie le censeur du Télémaque de cifiction (34^. Tout ce que Virgile et ter aucun ancien qui ait assure' cela» Justin nous content de ses cruautés ou qui Tait dit sans supposer <jue regarde le temps qui a précède' la fuite Pygmalion, roi de Tyr, et Pvgmalion de Didon. Or il n'avait que seize ans amoureux d'une statue, étaient la lors de cette fuite. Est-il vraisembla- m<*me personne, ble qu'il eût déjà exercé une si bar- XII. Il n'est pas vrai que l'un et bare tyrannie ? Ne faudrait - il pas l'autre des Pygmalions aient vécu attribuer à quelque ministre d'état dans le célibat : celui de l'île de Cy-

Slutôtqu'àce jeune roi tant de désor- pre fut marié avec la fille en quoi res? Le critique du Télémaque a Vénus métamorphosa la statue dont touché une partie de cette objection : il était amoureux , et il en laissa un le meurtre de Sichée , dit-il (35) , ar- fils (38). J'avoue que Joséphe ne marriva lorsque Pygmalion n'avait que que point que Pygmalion, roi de Tyr, quinze ans , puisqu'il arriva un an ait eu des enfans j mais comme il avant la fuite de Didon , et par con- n'avait besoin que de conduire jusséquent ce fut moins par ses ordres et qu'à ce prince la succession des rois par son propre mouvement que par de Tyr , on ne peut point conclure celui dé son conseil, qu'il arriva J'a- de ce qu'il s'arrête là, que Pygmalion joute que ce serait un prodige, si ne fut jamais marié, et ne laissa point tout son règne avait ressemblé à l'idée le royaume à l'un de ses fils. On ne que Virgile en donne , et qu'il eût peut donc point combattre ( 39 ) par néanmoins dure' encore quarante ans le silence de Josèphe, la fiction de M. depuis la fuite de Didon , sans que de Cambrai, que l'un des fils de Pygl'on nous marque qu'il ait fini autre- raalion fut malgré son père son sucment que par une mort naturelle. On cesseur à la couronne. Il y a de sait la sentence de Juvenal (36). l'illusion dans ces paroles du criti-

Quant à la réplique de ce censeur , que : après Pygmalion on ne voit voici ce que j'y trouve à reprendre, plus de rois chez les Tyriens jusqu'à

X. Pour peu que l'on examine ce Ithobale, sous qui Tyr enterre ferme qu'il avait dit ( 37 ) , on connaîtra fut prise par Nabuchodonosor. . . . clairement qu'il n'avait parlé que du Ainsi il y a apparence qu'après la seul Pygmalion , frère de Didon , et monde Pygmalion, Tyr cessa d'avoir qu'il ne s'était servi d'aucun terme àes rois , et que Us juges perpétuels qui puisse faire soupçonner qu'il ait furent mis en leur place comme les eu en vue le Pygmalion de Cypre. On consuls a Rome ; et qu'ilarriva a Tyr ne sau rait donc comprendre pourquoi la vieille, après la mort de Pygmalion, il assure dans sa réplique , qu'il a dit ce qui arriva h Tyr la neuve et Cinavec tous les anciens , que, bien loin sulaire , après la destitution d'Ithoque le vice des Pygmalions/^ d'être baie. On mit des juges a saplacey, amoureux..., ils avaient au contraire qu'on cliangeait de temps en temps , tous deox une aversion effroyable pour gouverner le peuple avec unj pour toutes les femmes. On n'a besoin souveraine autorité. Après quoi les ici que de savoir lire, cela suffit pour Tyriens jurent demander un roi en connaître la fausseté de cette propo- Babylone,et on leur donna Merbale, sition. 7M£ régna quatre ans , et après sa

XI. "il est si faux que tous les an- mort Us Babyloniens nommèrent Irociens nous apprennent que Pygraa- ^mus » fonjrere , pour lui succéder ,

" ' "* 0 qui régna long-temps chez les Jy-

(34) roye* la remarqua (B). riens, dans le temps que Cyrus régnait

(35) Pag. i3o, i3i. en Perse (*). Tout ceci est tiré mot à

(36) Ad generum Cereris sine ccede et vulnere

pauei (38) Voyev Ovide , au livre X des Métaïuor-

. Descendunt reges et sieed morte tjranni. phoses.

, , ut. X, v». m. (3q) Cest ce que l'on fait dans la page i3o df

(3-7) Voye% , ci-dessus, remarque (C) , cita- la Télémacomanie.

lion (5). O Jos. cont. Appi, , pag. 1046.

Page 1