ABD AS
très parties de l’Église? Voilà ce que le zèle indiscret d’un simple particulier peut faire naître. A peine tren te ans suffirent à la violence des persécuteurs ( d ). Ceux qui ont supprimé cette raison du déchaînement des Perses ne sont pas excusables (e). On peut leur intenter , dans la république des lettres , la même action^jue l’on intente dans le barreau à certaines réticences des vendeurs (f) ; et il serai t à souhaiter que le public fût plus sévère qu’il ne l’est contre les historiens qui suppriment certaines choses. Il y en a si peu qui ne le fassent, qu’il serait désormais temps d’y remédier , si on le pouvait.
*({fi Theodoreti Hist. Ecdes., lib. V , cap. XX XIX.
(e) V oyez la remarque (C).
(JF) CUm ex duodecim tahulis salis esset ea prw tari qua cssenl linguâ nuncupata , quas qui inficiatus esset dupli pcrnnrn subirel , à jureconsulUs etiam rclicenltai pana est consltlula. Quidquid enim esset in prœdio vi~ tii, id statuerunt , si ven'litor sciret , nisi no • minatim diclttrn esset, preestari opnrtere. Cicero , de Offïc., Itb. TII , cap XVI. Voyez aussi Grotius de Jure Belli, lib. II, cap. VIII , num. 7 ; et Putfendorf de Jure Nat. , lib . V, cap, III.
(A) Au roi. ] C’était Isdegerdes , si fou s’en rapporte à Théodoret (i)$ mais , selon Socrate (a) , la persécution ne commença que sous Vararanes , fils et successeur d’Isdegerdes.
Baronitis (3) n’ose décider lequel des deux a raison.
(D) A la merci de son cierge'.’] J’appelle ainsi les mages , qui avaient , entre autres choses , le soin de la religion. C’étaient eux qui prenaient garde que l’on n’innovàt rien sur ce point-là. Théodoret les compare à des tourbillons de vent qui soulèvent les flots de la mer- Tfiatxo»TJt Jitx»xi/ÔÔT«v irûf ii £«tXH //^utrxxsr , Cyro T»v ju&yaev ûwo rnon K&rauyiJ'oH pi7nÇ<jy.M*.
U) Theoderrti Tl ist. Ercl. , lib. VII , cap.
la) Socratis H ist, Ecrl. , lib. VU, cap. XVIII. 1 r
(3) Baronius , ad ann. 4^0.
Triginta jam elapsis annis permansit nihUominüs lent pestas , à magis , tan auitm quibusdam uenlts ac turlnni bus y suscitata (4). Ce fut leur fonction dans la tempête qui agita si violemment l’église de Perse pendant trente ans. Socrate rapporte qu'ils se servirent de diverses impostures pour arrêter les progrès delà religion chrétienne , lorsqu’ils virent que l’amitié qu’Isdegerdes avait conçue pour le saint évêque Muruthas leur donnait lieu d’appréhender qu’il n'abandonnàt leur religion (5). Ils furent assez hardis pour cacher un homme sous terre, dans le temple où le roi allait adorer le feu , auquel homme ils donnèrent ordre de crier , quand le roi serait présent, qu’il fallait chasser ce prince, puisqu’il avait eu l’impiété de croire
?u’un prêtre chrétien fût ami de Dieu.
i ce que les impies débitent trèsfaussement était véritable, savoir, que la religion n’est qu’une invention humaine, que les souverains ont établie afin de tenir lÇs peuples sous le joug de l’obéissance, ne faudrait-il pas avouer que les princes auraient été pris tous les premiers dans le pîége qu’ils auraient tendu ?car, bien loin que la religion les rende maîtres de leurs sujets, qu’au contraire elle les soumet à leurs peuples , en ce sens qu'ils sont obligés d'être , non pas de la religion qui leur paraît la meilleure , mais ae celle de leur peuple $ et , s'ils en veulent avoir une qui soit différente de celle-là , leur couronne ne tient plus qu’à un filet. Voyez comment les mages de Perse menaçaient leur prince , quoiqu’il n’eût encore
3ue caressé un évêque. N'a-t-on pas ît que le dernier roi de Siam avait été renversé du trône pour avoir été trop favorable aux missionnaires chrétiens (6) ? Le même Socrate , qui nous apprend les artifices que les mages employèrent pour traverser la propagation de l’Évangile, nous apprend aussi qu’après la mort d’Isdegerdes, ils inspirèrent à son fils un tel esprit de
Iicrsécution , qu’on vit exercer contre es chrétiens une cruauté affreuse. Ils avaient tâché en vain d’inspirer le
(4' TtieodeTeti H ut. Eccl. , Itb. V , cap.
( 5 1 Sorrali» U ist. Eccl» , lib. VII, cap.
(fi) On écrit ceci en x%3.
ÀBDAS.
même esprit à son père ; car peu s’en fallut qu il n 'embrassât l'Évangile. Socrate le témoigne : il a tort de n’avoir point avoué de bonne foi que l’incartade de l’évêque Abdas fournit aux mages un prétexte très-plausible. Conceci avec la remarque (B) de 1 article Josioj ( François) , professeur à Leyde.
(C) Un homme qui, par sa témérité.'} Tous les historiens ecclésiastiques n ont pas eu la mauvaise foi que je viens de reprocher à Socrate; car Theodoret a confessé ingénument que l'évêque qui démolit un temple donna lieu à la terrible persécution que les chrétiens eurent à souffrir en Perse (7). Il ne nie point que le zèle de cet évêque ne fût à contre-temps j mais il soutient que le refus de rebâtir un temple est. digne d’admiration et de la couronne ; car , ajoute-t-il , c’est une aussi grande impiété , ce me semble , de bâtir un temple au feu que de l'adorer. Nicéphore a copié tout cela de Theodoret (8). Pour moi , je trouve qu’il n’y a point de particuliers , fussent-ils métropolitains ou patriarches, qui se puissent jamais dispenser de cette loi de la religion naturelle : Il faut réparer, par restitution ou autrement, le dommage qu’on a fait a son prochain. Or est-il qu’ Abdas, simple particulier et sujet du roi de Perse, avait ruiné le bien d'autrui, et un bien d'autant plus privilégié qu’il appartenait à la religion dominante. Il était donc indispensablement obligé d’obéir à l’ordre de son souverain touchant la restitution ou le rétablissement du bien qu’il avait ruiné , et c’était une mauvaise excuso que de dire que le temple qu’il aurait fait rebâtir aurait servi à l'idolâtrie ; car ce n’eût pas été lui qui l’aurait employé à cet usage , et il n’aurait pas été responsable de l’abus qu’en auraient pu faire ceux à qui il appartenait. Serait-ce une raison valable , pour s’empêcher de rendre une bourse
(?) Theodoret! Hi*t. Ecd. , lib. V , cap. XXXIX. r
(8) I.ibr. XI y, cap. XIX. Je trouve riant Satdeoi Olia Tbeol. , page 63g , que Socrate • ocat etertim rem non opportunam, ce que fit rêvfque. On cite Hbt. tnpart. l,b. X , cap. XXX ; mais il ejt s tir que ce chapitre etl nn. prur.tr de Theodoret. \ or lin», Dmput. Tlieol. ton. III, page 3io , cite Kutèbe , qui n'en a pu parler.
qu’on aurait volée à quelqu’un , que de dire que ce quelqu*un est un homme qui emploie son argent à la débauche ? Laissez-le faire : vous n’avez pas à répondre à Dieu de l’abus qu’il fera de son argent; laissez-lui son bien : quel droit y avez-vous ? Outre cela , quelle comparaison y avait-il entre la construction d’un temple sans lequel les Perses n’auraient pas laissé d’être aussi idolâtres qu’auparavant , et la destruction de plusieurs églises chrétiennes ? II fallait donc prévenir ce dernier mal par le premier,* puisque le prince mettait cela au choix de l'évêque. Enfin qu’y a-t-il de plus capable de rendre la religion chrétienne odieuse à tous les peuples du monde que de voir qu’après que 1 on s’est insinué sur le pied de gens qui ne demandent que la liberté de proposer leur doctrine, on a la hardiesse de démolir les temples de la religion du pays , et de refuser de les rebâtir quand le souverain l’ordonne ? N’est-ce pas donner lieu aux infidèles de dire : Ces gens ne demandent d’abord que la simple tolérance ; mais , dans peu de temps , ils voudront partager avec nous les charges et les emplois , et puis devenir nos maîtres. Ils s’estiment d'abord trèsheureux si on ne les brille pas , ensuite très- malheureux s’ils ont moins de privilèges que les autres, et puis encore très -malheureux s’ils ne sont pas les seuls qui dominent. Pendant un certain temps ils ressemblent à César qui ne voulait point de maître ; et puis Us ressemblent h Pompée qui ne voulait point de compagnon.
Nec quemquam jeun ferre potett Cæsarve pnorem ,
Pompejusve parent (9).
Les persécuteurs de ceux de la religion avaient inspiré malignement cette pensée à Charles IX, qui, dit-on»
se servit un jour de ces paroles eu.
parlant à l’amiral de Coligny : Per innanzi , vi conlenlavate d un poco di licenza : hora , la volet c del pari ? fra poco , vorrete esser soli, e cacciar nos altri fuori del regno ( 10). Voilà les inconvéniens inévitables à quoi s’exposent ceux qui soutiennent si chaudement qu’il faut employer la force du
(9) Luramift , Ub. I , v. ijS. V ide cliam Florin» , lihr. IV, cap. II.
(10) Oavila, Istoria delle Giierrt civil! «li Francia , lib. IV, page »58, jopra fanno i5ti$.
ÀBDÊKAME.
bras séculier à Fe'fablisscment de l’orthodoxie. (Fêtaient les principes d’Abdas ; car que n’cût-il point fait à main armée contre les idolâtres, sous un empereur chrétien, puisque, sous un prince païen qui tolérait l’Évangile , il démolit un temple que les païens vénéraient très - particuliérement ? Conférez avec ceci ce que vous trouverez dans la remarque (B) de l’article Braun {Georges).
ABDÉR AME , gouverneur d’Espagne pour Iscam, calife des Sarrasins au 8e. siècle, tâcha d’étendre sur la France leur domination, peu après qu’ils eurent conquis toute l’Espagne. Us avaient lieu d’ètre contens (A) de ce qu’ils avaient déjà subjugué; et néanmoins il était fort naturel de n’en demeurer pas en si beau chemin. Si nous avions une histoire particulière d’Abdérame , composée par un homme de son parti , on y verrait sans doute qu’il était fort propre à satisfaire l’ambition excessive de sou maitre , et que c’était un des plus grands capitaines de l’univers. Ce 11e seraient que grandes actions , et que triomphes. Je sais que des auteurs chrétiens en parlent avantageusement; et dans le fond ce n’est pas un petit éloge que d’avoir pénétré comme il fit jusqu’au cœur de la France : mais enfin il n’est rien tel qu’une plume de son parti. Abdérame leva promptement l’obstacle qu’Eudes , duc d’Aquitaine , lui avait suscité , puisqu’en peu de temps il réduisit à la nécessité de se tuer le gouverneur de Cerdaigne (a) , qui s’était soulevé à la sollicitation de ce duc. Il en usa fort honnêtement envers sa veuve (B) , qui était fille du duc Eudes, et parfaitement
(a) II s'appelait Munuta. Voyez son article.
belle femme. Dès qu’il eut calmé cette sédition , il s’appliqua avec tant de soin à l’armement formidable qui lui était nécessaire pour s’emparer de la France , qu’il y mena, l’année d’après (û), une des plus grandesarmées qu’on eûtvues depuis long-temps. Ellese répandit au long et au large , et porta partout la désolation et l’effroi . La mémoire n’en est pas encore périe, non pas même parmi le petit peuple , dans les pays qui souffrirent ces cruels ravages. On ne sait point si les Gascons , dont le duc était ami de celui des Aquitaines , résistèrent (C) , ou s’ils se soumirent aux Sarrasins : on sait seulement qu’Abdérame , s’étant avancé jusqu’à Bordeaux, prit la Ville , et en fit brûler toutes les églises ; après quoi il gagna une sanglante bataille sur Eudes (D) , un peu au delà(c) de la Dordogne (E). Il traversa le Poitou , il pilla l’église de Saint-Hilaire de Poitiers , etprit le chemin de Tours pour en faire autant au trésor de l’église de Saint- Martin. Ce fut alors que Charles Martel , secondé du duc d’Aquitaine, arrêta ce fier torrent. La grande armée d’Àbdérame , le nombre des villes qu’il pilla , et celui des églises cju’it brûla en passant dans le Périgord et dans la Saintonge , rendirent sa marche si lente, qu’Eudes eut le temps de refaireuuearméeconsidérableavant que de se joindre à Charles Martel. Après la jonction , ils allèrent jusqu au delà ( d ) de Tours à la rencontre d’Àbdérame. Les deux armées en présence passèrent près de sept jours à s’escarmoucher ;
{b) En 73a.
(c) C’est par rapport anx Pyrénées, {d) Cest par rapport à Paris.
ABDÉRAME. 29
mais enfin le septième jour , qui là «ne médisance qui n’épargne jamais fut un samedi du mois d’octobre S.eux ?ui grandes actions,
de l’année 732 (F) , la bataille se
donna , avec une très— grande per- que c’est peu de chose en comparai-* te pour les Sarrasins. Il ne faut so« de ce qu’un autre aurait fait pas croire néanmoins que le nom- <*an8 un sen}blable ; on se dédora-
bre de leurs morts ait été tel (G) Le*," pa^nsVuraie^
que plusieurs historiens hyperbo- appelé cela une critique de la Fortune, liques l’ont débité. Abdérameres- sur Ie mauvais choix de ceux à qui ta sur la place : les débris de son eJl® Pr^scnte Ie® occasions
armeeseret.rerentplusaisement ailleurs (,) que la fille d'Eudes , ma-
(e)qu ils n avaient lieu de I esperer riée à ce gouverneur deCerdaigne,
(H). Le duc d’Aquitaine, que l’on ^tait la plus belle princesse de son
a faussement accusé d’avoir attiré ^e,raP® » et avant été amenée à Ab- M .♦ /rN ... derame apres la mort de son mari,
cette irruption (I), contribua ex- elle fut eny0Jrde au calife c,est un en:
tremement au gain de cette ba- droit sur lequel un historien sarrasin
taille (K). Il est étonnant qu’une ne passerait pas aussi légèrement que
ioumée de cette importance n’ait "om faAS(,n5 »<>“ »«*w» auteurs dire-
pas ete bien décrite par les ecri- tout ce que les Grecs et les Romains vains de ce temps-là, et que néan- ont publié, les uns à la gloire d’Amoins les modernes aient osé en lewmdre, les autres à la gloire de Sci-
débi ter tant de choses particuliè- P*on' Alexandre se comporta chaste- .j . r ment envers la femme et envers les
res ^L<;. filles parjus ? qaj étaient devenues
(*) Voytz /'Histoire de Frsoce de Corde- (»)' Scipion se con-
moi, tom. /, pag- 4o3 et sut ». a . une jeune hile très-
belle qu il avait en .sa puissance, et la (A) D’étre contens. ] Jamais peut- renvoya à l’homme de qualité auquel être on n’a vu d’exemple d’une aussi elle était fiancée (4). Un historien palongue suite de victoires et de gran- négyristc trouverait dans les circon-
A AaII A A ma otnnAAQ û lO Onnnill la /î A Vt/L\»*rx rA n /J s<
*-* ‘«CC ^ I yiju un jlucic i u u 1*111 J ou lctlott 1 1 »» 'J14 « la tciiYC
d’une vaste domination ne comprend d’un chef rebelle : c’était une beauté qu’une partie de leur empire. La raison extraordinaire } cependant il n’y touvoulait qu’ils s’arrêtassent et qu’ils ne cha pas.
s’arrêtassent pas. Cela parait contra- (Cf) & i les Gascons ...... résistèrent. ]
dictoire, et ne laisse pas d’être vrai. Le® historiens les plus exacts (5) re- S'ils se fussent arrêtés , on aurait pu marquent qu’Abdérame entra en Franles en louer pour bien des raisons ; ce par le pays qui est entre la Gainais on eût aussi trouvé beaucoup de fonne et l’Océan, et que ce pays e'tait raisons de les en blâmer; caron les alors sous la domination du duc des eût accusés de faiblesse et d’impru- Gascons , et non pas sous celle du duc dence ; on eût dit qu’ils n’avaient osé d’Aquitaine. Ils ne parlent point du ni su profiter des occasions que la siège d’Arles , que M. Moréri fait faire Providence leur mettait en main, et «*« ge'néral des sarrasins avant que de qu’avec tin peu plus de hardiesse et de l’envoyer à leur secours dans l’Aquigrandeur d âme , ils auraient été en taine , et avant que de le rendre raaî- «lat de conquérir tout le monde. Voi- tre du Languedoc, du Querci, etc. Ce
(l) T.nUut régné* avidum ddhando Spiritum, quant j< Libram remoti* Gndibu * j un g as , et ulerque Paenut Serviat uni.
Horat. Od Il lib Tl.
(a) Dan* V article Menez*.
(3) tr or et la remarque (G) de V article 5ti-
CKOOINK.
(4) V.ler. Maiicn. . Uh. /r, cap. Ut.
(5) Mc irrai , Cordemoi.
3o ABDÉRAME.
sont des brouilleries d'autant plus grandes , qu’il est sûr que les Sarrasins étaient maîtres au Languedoc avant qu'Abdérarae eût passé les Pyrénées. Le chemin qu il tint me servira ci-dessous à la justitication du duc d’Aauitaine. Les brouilleries d’Augustin (îurion (6) sont encore plu3 confuses j il veut qu'Abdérarae soit entré en France avant la mort de Munuza ; qu’il y ait gagné une bataille contre Eudes: qu’y étant retourné après la mort de Munuza, il ait passé le Rhône , et fait un carnage horrible à Arles; qu’après cela il ait mis le siège devant Toulouse sans la prendre, puis devant Bordeaux avec tout le succès qu’il aurait pu souhaiter, et au’enün il ait pillé et brûlé à Tours réglise Saint-Martin.
(D) Une sanglante bataille sur Eudes. ] La perte des chrétiens fut telle, si nous en croyons Isidore, évêque de Badajoz (7) , que Dieu seul sait le nombre des Français qui y moururent.
Selon Mézerai, le duc Eudes se battit aussi courageusement qu'il se pouvait ; mais, à la Jin il succomba avec une perte inestimable de ses gens (8).
(E) Un peu au delà de la Dordogne. ] Je ne comprends point ce que veut dire M. de Cordemoi , que si Eudes eût attendu Charles Martel , comme il le devait attendre , les Sarrasins n'auraient jamais passé la Dordogne (9). Ne Pavaient-ils point passée avant que la bataille se donnât (10), et avant que Charles Martel eilt passé la Loire (11)? A quoi pouvait donc servir de l’attendre pour empêcher le passage de la Dordogne ? 11 fallait dire que , si Eudes eût attendu Charles Martel , il eût empêché les Sarrasins de se répandre dans la Saintonge et dans le Poitou ; parce qu’en ce cas - là il n’aurait point perdu la bataille qu’il perdit , et qu’ayant toutes ses troupes, il aurait pu tenir l’armée ennemie en respect à la faveur des postes avantageux qu’il aurait choisis. Conservant
(6) Uistor. Sarracen. , lib. II , pages lit el >11.
(7) Iiidorui Pacensis, Cbronie.
(8) Mézerai , Abrégé Chronologique. Tom. /, page 191.
(9) < ordemoi, Histoire de France, page 4o4>
(10) Eudes ne recula point, quand il sut qti' Abdérame avait posté la Dordogne : il le combattit. Cordemoi , là mime.
(11) Ijà même.
ainsi scs troupes jusqu’à l'arrivée de Charles, il rendait la défaite entière des Sarrasins plus probable, en quelque province qu’on les rencontrât. Il serait peut-être difficile de décider si l’ardeur qui empêcha Eudes de fuir la bataille est plus digne de censure que le flegme et que la grave lenteur avec
2uoi Charles marcha vers la Loire.
'étaient deux hommes qui jouaient au plus fin. Eudes souhaitait de vaincre sans Charles Martel , et celui-ci n’était pas fâché que les Sarrasins désolassent l’Aquitaine et battissent les troupes d’Eudes. Cela le délivrait des obstacles qu’il craignait de ce côté-là pour son grand dessein de se faire roi, et la gloire d’avoir délivré la France devait croître à proportion que ce rival y aurait eu une moindre part. U y a des écrivains espagnols qui disent qu’Eudes fut battu entre la Garonne et la Dordogne (la). M. de Mczerai a eu de meilleurs mémoires quand il a écrit (i3) qu’ Eudes n'avait ose attendre les Sarrasins au delà des rivières, mais s’etait retiré en-deçà de la Dordogne ; et la , s'étant réconcilié avec Martel , il assemblait ses troupes, attendant qu’il le vînt joindre avec celtes des Français. Abdérame ne lui en donna pas le temps ; et , poussant toujours en avant , passa lu rivière pour V attaquer dans son camp. Le duc l’attendit de pied ferme , et se battit aussi courageusement qu’il se pouvait .
Ceci montre que ce n’est pas tant de son impatience qu’il se faut plaindre que de la patience de Charles Martel.
(F) De l’année 73a.] N’est -il pas bien étrange qu'une victoire comme celle-ci n’ait pu échapper aux variétés chronologiques ? Catel la met sous l’an na5, dans la page 5?9 de ses Mémoires (i4); mais, clans la page 53 1 (l’intervalle n’est pas bien graud) , il la pose sous l’an 737. L’année après , dit-il , qui fut l'an sept cens vingt-huit »
Eudo , duc d'Aquitanie , mourut.
Calvisius , en citant les Annales de Fulde , la pose sous l’an 726. Le père Petau la pose sous l’an 7^5 (i5).
(12) Dont Catel , Mémoires de l'Histoire du Languedoc , pages 5 26 el 529.
(i3) Méterai ^Abrégé Chronologique. Tom. I, page 19a.
(i4) Pour l'Histoire du Languedoc.
(i5) Prtavii Ralioaar. Tcmp. , pari. I . lib. VIH
ABDÉRAME
Ceta.it autrefois la foule des écrivains choisir, je conseillerais, à tout hasard* <j*iï prenaient ou 1 an "q5, ou 1 an de se fier plutôt aux premières qu’aux mais depuis quelque temps on se dernières.
a z3/*- C’est là que le père # (H) Se retirèrent plus aisément qu'ils
31 trierai , Cordf moi y etc. , s en VLavaitnl heu de l'espérer. ] Pour rcctiennent avec les Annales de Metz , tifier les idées qu’on se forme populaiet lc« plus anciennes chroniques. rement de cette grande victoire, il est
(G Tse nombre de leurs morts ait été bon de considérer ce que les historien» tfl ] On le fait monter communément le> plus exacts en ont dit : « Les Sarraà 3^o ou 375 mille, et celui des Fran- « sms eurent beau lancer des traits ois à quinze cents. C’est Ja supputa- « les écus des Français , passés les un» tion d A na stase le bibliothécaire (ifi) ; » sur les autres, les en garantirent : et cest celle de Paul Diacre, et de plu- » quand les Sarrasins vinrent l’épee à sieurs autres historiens; maison ne s’y » la main, tout leur effort, ne pouvant fie plu». .Vexerai dit nettement qu’il » ébranler un si grand corps et si bien, avait en toute 1 armée des Sarra- » uni, ne servit qu’à les rompre euxsins que quatre-vingt ou cent mille » mêmes. Charles, qui savait prendre hommes. Il faut bien se souvenir qu’ils » ses avantages, ne manqua pas en cet se battirent jusqu’à la nuit , sans là- » état de les faire charger : il en fut tué cher le pied (17) > e} le lendemain » un prodigieux nombre par les Franon ne^ les poursuivit pas quand on eut » çais , qui combattirent toujours fort su qu ils avaient marché toute la nuit. « serrés. Àbdérame même demeura Or il serait presque impossible de faire » sur la place ; mais la nuit survenant an si prodigieux carnage sur des gens » mit fin au combat , sans que Charles
£i tiennent bon ; une tuerie de tant «connût tous ses avantages. Il ne milliers de soldats ne se fait qu’à » voulut pas qu’on suivît les restes de la poursuite des fuyards , lorsqu on ne «l'armée des Sarrasins, pour éviter donne nul quartier. Puis donc que » les embûches qui sont toujours à ce fut la nuit qui sépara les combat- « craindre quand les ennemis sont eu tans, il faut regarder comme un conte » grand nombre. Il fit même retirer romanesque ce qu'on lit dans du Hail- « ses soldats en ordre, et l'épée haute, lan, que le roi Abderame , et presque » dans leur camp, où ils passèrent la tous les principaux des sien» , furent » nuit ; et dès Je point du jour il les trouvés entre les grands monceaux des « remit en bataille à la vue du camp morts y seulement es teints de la presse «des ennemis. On y voyait tant de qui recula sur eizx. S il y avait eu » pavillons, que , bien que Je champ alors des nouvellistes hebdomadaires, » où l’on avait combattu le jour préon eût couru moins de risque de se » cèdent fût tout couvert de corps de tromper en jugeant du nombre des « Sarrasins , Charles avait sujet de Sarrasins selon les gazettes qui au- » croire qu’ils avaient encore un grand raient précédé la bataille , qu en pre- » nombre de soldats sous leurs tennant pour règle les relations du com- » tes , et pensait qu’ils allaient sortir ; bat. Pendant la marche de ces barba- « mais enfin , après avoir long-temps res , les nouvellistes autorisés, ou mè- » attendu, on s aperçut qu’ils avaient Sa£^s du public , auraient repré- «abandonné leur camp, et des cssenté leur armée comme peu nombreu* «pions vinrent donner avis qu’ils »e, et ils 1 auraient affaiblie de jour en « avaient marché toute la nuit vers la jour par les désertions et par les ma- » Seplimanie. Mais il regarda cette Ladies qu ils y auraient fait régner. » fuite d’une armée , qu'il croyait en- Apres la victoire , ils se seraient ra- ■« core plus nombreuse que la sienne , visés ; ils auraient appris de bonne » comme une ruse pour l’attirer dans main que cette armée était innom- » quelque embuscade , et se contenta braSle On pourrait donc être trompé «Je se saisir du camp des Sarrasins, et par les gazettes antérieures et par » où il trouva tout leur équipage avec les postérieures; mais s’il y avait à «le butin qu’ils avaient fait (18). »
17 fl 1 • * il* yy/
(.Ç fl la tire de la relation écrite par Eudet 4U. pape Grégoire II. V ojn ci-dessuiu la re-
Voilà ce qui porte à dire que Charles n’usa pas trop bien de cc grand
(18) Contenu» , Histoire de France, tom. /, page 4“5.
ÀBDÉRAME.
avantage (19). Je veux croire qu’il était, comme tant d’autres (20) , plus habile à vaincre qu’à profiter de la victoire ; mais qui sait s’il ne trouva^ pas à propos de laisser retirer tran-
Î[uillement les Sarrasins , afin qu’ils ussent plus capables de ruiner le duc d’Aquitaine, qu’il regardait comme un dangereux ennemi ? Quelle peine lui et son fils Pépin n’eurcnt-ils pas à subju^er cette famille ! Elle fut la derniere qui fléchit le genou devant ces usurpateurs. Au reste, le mauvais succès d*Abdérame n’em pécha pas ses successeurs de revenir quelques années après, et de faire bien du mal.
(1) Que l'on a faussement accusé d'avoir attiré cette irruption. ] Jamais accusation n’a été plus contraire aux apparences que celle - ci. Premièrement, Eudes (ai) avait marié sa fille avec le gouverneur de Cerdaigne, afin de l’engager à une guerre civile qui empêchât les Sarrasins de passer les monts; son beau-fils avait péri malheureusement dans cette entreprise , et sa fille, tombée au pouvoir d’Abdérarnc , avait été envoyée au calife des Sarrasins. En second lieu , on ne voit point qu’Eudes ait fait aucune démarche pour faciliter l'entrée de ces gens-là : il ne leur donna point de passage sur ses terres ; ce fut par le pays du duc des Gascons qu’ils entrèrent dans les Gaules , et qu’ils s’avancèrent jusqu’à Bordeaux. De plus on ne voit point que les Sarrasins aient eu aucune sorte de ménagement pour les terres du duc d’Aquitaine ; ils le traitèrent en ennemi depuis le commencement jusqu’à la hn, bien loin de lui restituer quelque chose de ce qu’ils lui avaient ôté dans leurs précédentes expéditions , comme il serait arrivé sans doute s'il avait négocié avec eux pour l’entreprise d’Abdérame. Enfin quelle nécessité y avait-il que quelqu’un sollicitât ce général à venir en France? Les Sarrasins n’y étaient-ils pas déjà entrés?
N’avaient - ils point déjà pris Narbonne , Carcassonne , et ne s’étaientils point déjà étendus jusqu’au Rhône ? L’expédition d’Abuérame ne fut
(19) Mézer»i , Abrégé Chronologique, tom. /, page 19a.
(70) V ojet la remarque (A) de P article Ckm.
(ai) Vojet ton article.
qu’une suite de ce que ses prédécesseurs avaient si bien commencé ; il voulut coutinuer leurs conquêtes au delà (aa) des monts , et , afin de donner du relief à ses entreprises , il ne voulut point suivre une route déjà tracée. 11 alla prendre le passage des Pyrénées du côté de la Biscaie : c’était le moyen de conquérir dès le premier
Sas ; mais , s’il avait pris la route du oussillon , comme autrefois Annibal, il serait entré d’abord dans une province déjà conquise. Et pour ce qui est de ce grand nombre d’annalistes qui ont diffamé là- dessus le duc d’Aquitaine , il ne saurait balancer des raisons qui le justifient; car ce sont des gens dont les derniers ne font presque que copier les premiers , et ceux-ci avaient puisé dans une tradition qui devait son origine aux artifices de la cabale de Charles Martel.
Cette cabale , pour bien des raisons , devait imputer au parti contraire une intelligence avec les ennemis de U religion et de l’état. Vous ne verre*
C oint qu’un Isidore de Badajoz, un Séastien de Salamanque, un Roderic de Tolède , et tels autres historiens espagnols, dégagés des impressions de cette cabale, accusent Eudes d'avoir attiré les Sarrasins. Or , voyez œ que c’est que de naître heureux. Je crois que Charles Martel n’avait pas attiré ces infidèles ; néanmoins les soupçons eu devaient tomber sur lui plutôt que sur Eudes, puisque c’était Eudes qui devait être le premier accablé , et que Charles avait lieu de croire que, pendant que les Sarrasins le délivreraient d’un si redoutable ennemi , il se pré-
K a rerai t à les repousser , et que le onheur de les vaincre lui abrégerait beaucoup le chemin du trône. Voilà de grandes prises pour les malins interprètes de la conduite des grands ; et néanmoins Charles n’a point été soupçonné d'intelligence avec Abdéramc.
(K) Contribua extrêmement au gain de cette bataille. ] Il y a quelques historiens qui ne disent pas qu'il combattit ce jour-là avec Martel ; mais d'autres le disent expressément. Voici les paroles de Paul Diacre : Deindè post decem annos, cum uxnribus et paivulis venientes , (il parle des Sarrasins) , Aquitaniam Gallice provinciam
(1») C’est par rapport a l’Espagne.
ABDÈRE
qtutsi hahilaturi inçrcssi sunt. Carolus siquideni cum hudone , Aquilaniœ principe y tune ditcordtam habebal ; qui tamen in unum se c onjungentes contra eosdem Sarracenos, pari consilio dimiedrunt ; nam irruentes Franci super eos, trecenta septuaginta quinque mil lia Sanracenorum interemerunt , ex Francorum vero parle mille et quingenti tantum ibi ceciderunt ; Èudo quoque cum suis super eos irruens , pari modo multos interficiens omnia dévasta» il (a3). Rcginon a parlé aussi de la réconciliation de Charles et d’Eudes : il a dit qu’elle fut faite avant la bataille , et qn après cela ils attaquèrent de concert les Sarrasins. Siebert partage de telle sorte la gloire e cette journée entre ces deux chefs, u’il semble ne vouloir donner à Eues que l’avantage d'avoir forcé le camp des Sarrasins, et d’avoir abîmé les débris de leur armée; Eudo quoque rcconciliatus castra Sarraccnorum irrupit, et reliquias corum con trivit. Roderic, archevêque de Tolède, nous fournira une bonne preuve ; car il dit (a4) que les plus grandes forces de Charles Martel étaient composées d’ Allemands, de Goths et de Français , qui étaient restés à Eudes après la bataille que les Sarrasins gagnèrent prés de la Dordogne. N’oublions pas la lettre qu’Eudes écrivit au pape Grégoire Il , où il lui fit un narré de la bataille. Marianus Scotus et Othon de Frisingen parlent de cette lettre. Anastase le bibliothécaire en parle aussi (a5) ; et* ce qu’il y a de bien singulier, c’est qu’il donne toute la gloire ae l’action au duc d’Aquitaine, sans dire quoi que ce soit de Charles Martel ; et, pour ce qui est du nombre des morts , 3-o,ooo du coté des Sarrasins , et i ,5oo du côté des Français. 11 en donne pour son garant cette lettre d'Eudes , d’où il tire une particularité assez burlesque : c'est que le jour de la bataille , Eudes fit hacher en petits morceaux trois éponges bénites, que le pape lui avait envoyées , de celles qui servaient à ï usage de la table, et en donna è manger à ses soldats, ce qui leur porta
(?3) Histor. Longob. , lib. VI , cap. XLVI. mpLui Ca tri , Mémoires du Langurdoc , p. 53o.
(?4) Roderic, Histor. Arabum, dans le* Mimoire* de Catcl, page 5»)
(Y5) Dans Us Mémoires dcCatd de i'Histoirc du Languedoc , page 53i.