A RD
plus en plus aux traits de l’envie.
Le chanoine régulier fit en sorte que, sous prétexte de quelques actions très-sales, on cassât celui qui avait. cédé sa place à Pierre Abélard , et qu’on lui donnât pour successeur un ennemi de ce dernier. Alors Abélard sortit de Paris et s’en alla à Melun pour y enseigner la dialectique comme la première fois. Il n’v demeura pas long-temps ; car, dès qu’il eut su que Champeaux s’était retiré dans un village avec toute sa communauté , il se vint poster sur le mont Sainte-Geneviève, et y dressa son école comme une espèce de batterie (D) , contre celui qui enseignait à Paris. Champeaux, voyant sa créature ainsi assiégée dans son école , ramena les chanoines réguliers à leur couvent; mais, au lieu de dégager son ami , il fut cause que ses ecoliers l’abandonnèrent, abandon qui fut suivi quelque temps après de l’entrée de ce pauvre philosophe dans un couvent. Alors le débat ne fut qu’entre Abélard et Champeaux : ce furent eux seuls qui disputèrent le terrain , et ce ne fut pas le plus Vieux qui eut l’avantage.
Pendant que ce choc subsistait encore, Abélard fut obligé d’aller voir sa mère , qui , à l’exemple de son mari , voulait entrer en religion. Étant retourné à Paris, il trouva que son émule était devenu évêque de Châlons. Ainsi , pouvant renoncer à son école sans qu’on j>ût le soupçonner d’avoir quitté le champ de bataille, il ne songea qu’à étudier en théologie , et , pour cet effet , il se transporta à Laon (E) , où l’écolàtre Anselme faisait des leçon*.
en cette science avec beaucoup de réputation. Il ne fut pas fort content de la capacité de cet homme (F) , et , au lieu d’assister à ses leçons , il s’avisa d’en faire à ses condisciples. J1 leur expliqua les prophéties d’Ezéchiel d’une manière qui leur fut si agréable , qu’il y eut bientôt foule dans ce nouvelaudkoire.Lajalousied’Anselmenelepermitpas long-temps; il défendit à ce nouveau maître de continuer ses leçons. Abélard s’en retourna à Paris , y expliqua publiquement Ézéchiel , et s’acquit bientôt en théologie la meme réputation qu’en philosophie; et , outre cela , il gagnait beaucoup d’argent. Pour avoir toutes les aises ae la vie il crut qu’il lui fallait une maîtresse , et il jeta les yeux sur Héloïse , nièce d’un chanoine, préférablement à cent autres filles ou femmes dont il se trouvait très-capable de se faire aimer (G). Ce chanoine, nommé Fulbert, aimait l’argent, et souhaitait avec passion qu’Héloïse fût savante. Abélard lui tendit des pièges par ces deux endroits. Prcnez-moi en pension chez vous , lui dit-il , je vous fais maître du prix. Lebon homme, s’imaginant qu’il donnerait à sa nièce un habile précepteur , qui , bien loin de lui coûter de l’argent , lui paierait une fort grosse pension , donna tête baissée dans le piège (c) : il pria maître Abélard de bien instruire la jeune fille, tant de jour que de nuit , et lui donna permission d’user de contrain-
(c) Eam lolam nostro ma gis ter Lo commit tens , ut rj nattes mihi à scholis reverso vacaret , Lam in die r/uàm in nocte ei docenilœ operam tlarem , et eam , si negligcntcm sentirent, vehementer constringerem. A.b«rlardi Epiât, pag. 11.
si elle ne faisait pas son devoir. Ce prétendu précepteur ré-
fsndit fort mal à l’attente de ulbert : il parla bientôt d’amour à son écolière , et il s’amusait beaucoup plus à la tâtonner et à la baiser (H) qu’à lui expliquer un auteur. Ils s’abandonnèrent d’autant plus à ces sortes de plaisirs , quils n’en avaient point goûté auparavant. Il ne faisait plus que par manièred’acquit ses fonctions publiques , et n’inventait plus rien que des vers d’amour (I). Les écoliers ne tardèrent pas à sentir que ses leçons étaient fort déchues, et ils en devinèrent bientôt la cause. Le dernier qui ouït parler des amours de Pierre Abélard fut le bon homme Fulbert , chez qui se jouait la farce. Il n’en crut rien pendant quelque temps ; mais il ouvrit enfin les yeux , et fit sortir de chez lui son pensionnaire. La nièce se sentit grosse quelque temps après , et. l’écrivit à son galant , qui trouva bon qu’elle sortît de chez son oncle. Il l’envoya en Bretagne chez sa sœur , où elle accoucha d’un fils {d) ; et , pour apaiser le chanoine , il lui offrit d’épouser secrètement Héloïse. Il fit goûter beaucoup plus facilement cette proposition à l’oncle qu’à la nièce ;car un excès de passion fort singulier faisait qu’Héloïse aimait mieux être la maîtresse que la femme d’Abélard , comme nous le dirons ailleurs (e). Enfin elle consentit à ce mariage secret ; mais elle protestait avec serment , dans l’occasion , qu’elle n’était point mariée. Fulbert , qui avait mieux aimé cou-
{d) On le nomma Astrolabiiis.
(e) Dans l'article Hélouf.
ABÉLARD, te
ABÉLARD
vrir la honte de sa famille en divulguant ce mariage que tenir la parole qu’il avait donnée à Abélard de n’en point parler , maltraita souvent sa nièce quand il vit son obstination à nier qu’elle fût femme d’Abélard. Là-dessus elle fut envoyée dans le monastère d’Argenteuil par son mari , qui lui fit prendre l’habit de religieuse , au voile près. Les parens d’Héloïse s’imaginèrent qu’il leur jouait là un second tour de perfidie , et furent si transportés de colère, qu’ils envoyèrent chez lui des gens qui entrèrent de nuit dans sa chambre , et lui coupèrent ces memes parties viriles avec lesquelles il avait déshonoré la famille du chanoine. Il en fut si honteux, qu’il s’alla cacher dans les ténèbres de la vie monastique.
Ce fut la honte et non la dévotion qui le poussa à prendre l’habit de moine dans l’abbaye de Saint-Denis ( f ). Les désordres de cette abbaye, où les impuretés de l’abbé étaient autant supérieures à celles des simples moines que sa dignité l’élevait au-dessus d’eux , chassèrent bientôt Abélard ; il voulut devenir censeur , et il se rendit par-là si fâcheux, que l’on fut ravi de s’en défaire. Il se choisit un lieu de retraite sur les terres du comte de Champagne (K) , et y dressa une école oii il attira un si grand nombre d’auditeurs (L) , que l’envie des autres maîtres , qui se voyaient abandonnés à cause de lui par leurs écoliers, commença à lui susciter de nouvelles persécutions. 11 s’était fait
{J') In tam misera me contrit ione positnm eon/usiu , fateor , pudoris potins quàrn dc\x> tio conversinnis , ait monasticurum latibula claustrorum compulit. Abâtardi Epùtola ,
pag. l8-
à Laon deux ennrtuis redoutables (^),qui n’eurent pas plus tôt aperçu le préjudice que leurs écoles de Reims recevaient de sa grande réputation, qu’ils cherchèrent les occasions de le perdre. Il les trouvèrent dans un livre qu’il dicta sur le mystère de la Trinité (M) :
ils prétendirent y avoir découvert une hérésie effroyable , et ils obtinrent , par le moyen de leur archevêque , la convocation d’un concile à Soissons , environ l’an i i2i (N). Ce contile , sans avoir donné lieu à Abélard de se défendre , le * condamna à jeter luimême son livre au feu, et à s’enfermer dans le cloître de Saint- Médard. On lui ordonna peu après de retourner au couvent de Saint-Denis , oh la liberté qu’il s’était donnée de censurer les mœurs corrompues de l’abbé et des religieux l’avait exposé à la haine de tant de gens. 11 lui échappa de dire qu’il ne croyait pas que leur saint Denis fût Denis l’aréopagite dont il est parlé dans l’Écriture. Cela fut relevé tout aussitôt et rapporté à l’abbé , qui en eut beaucoup de joie , parce qu’il se voyait en main un prétexte de mêler aux accusations de fausse doctrine les accusations de crime d’état (0) , chose que ces messieurs ne manquent jamais de pratiquer pour satisfaire sûrement leur vengeance. L’abbé assembla son chapitre sans «perdre de temps , et déclara qu’il allait livrer à la justice du roi celui qui avait l’audace de renverser la gloire et la couronne du royaume. Abélard , ne jugeant
(g) AlhcricusRememis, et Lotulphus Lombardus- Ce dernier est nommé LouUlduj ffovarien.su par Otbou de Frisûufen.
ABÉL
point que de pareilles menaces fussent peu de chose, se sauva de nuit en Champagne , et obtint , après la mort de l’abbé , la permission de vivre monastiquement où il voudrait. Les raisons politiques qui concoururent à cela sont assez curieuses (P). Ensuite de cette permission , il se choisit une solitude dans le diocèse de Troyes,ety bâtit un oratoire qu’il nomma le Paraclet(ô). Une grande multitude d’écoliers l’y allèrent joindre , ce qui réveilla l’envie qui l’avait tant de fois persécuté.
Mais à ce coup il tomba dans les plus dangereuses mains du monde ; je veux dire qu’il fut en butte à deux soi-disans restaurateurs de l’ancienne discipline, et grands zélateurs qui , comme de nouveaux apôtres (Q) , s’étaient ac- .quis la faveur des peuples. , Ils répandirent tant de médisances contre sa personne , qu’ils lui débauchèrent les principaux de .ses amis, et qu’ils contraignirent ceux qui l’aimaient encore à n’oser le lui témoigner. Us lui rendirent la vie tellement amère, qu’il fut sur le poiut d’abandonner le pays de chrétienté (i) ; mais son étoile ne lui permit pas de se procurer ce repos , et l’attacha tout de nouveau à des chrétiens et à des moines pires que des Turcs (k). Les moines de l’abbaye de Ruis ,au diocèse de Vannes, l’élurent pour leur supérieur (R). Il espéra que ce serait pour
(h) Nous (tirons dons l’ortie lu Para- CI.ET pourquoi il donna ce nom à son oratoire , et nous rapporterons les chicanes qu’on lut fit à ce sujet.
(*) ^r°J'e: 1° remarque (E) de l’article de Alciat .Jean-Paul).
(4r) Incidi in chrisiianos atque manachos ,
Cûbus longe savions atque pejores • Abu*- > Epiai., pag- 3».
lui un asile; mais il éprouva qu’il n’avait fait que changer de mal.
Les mœurs incorrigibles des moines, et la violence d’un seigneur ui leur ôtait la meilleure partie e leurs revenus, de sorte qu’ils étaient contraints de nourrir de leur propre bourse leurs concubines et leurs enfans (/), l’exposèrent à mille chagrins, et meme aux plus grands dangers (S). Sur ces entrefaites , l’abbé de Saint- Denis chassa les religieuses d’Argenteuil. Abélard , mû de pitié pour Héloïse v leur prieure , lui fit présent de l’oratoire du Paraclet , où elle s’établit avec quelques-unes de ses compagnes. Depuis ce temps-là il fit souvent des voyages de Bretagne en Champagne pour les interets d’Héloïse, et pour se délasser un peu des embarras de son abbaye. On en causa , nonobstant la mutilation (T) que ce pauvre homme avait autrefois soufferte. Voilà jusqu’où il a conduit l’histoire de ses malheurs , dans une lettre qui subsiste encore. Le reste de sa vie doit être cherché dans d’autres écrits , et consiste principalement en ce qu'il eut un nouveau procès d’hérésie devant l’archevêque de Sens. 11 demanda qu’il lui fût permis de justifier sa doctrine dans une assemblée publique : cela lui fut accordé.
On convoqua un concile à Sens , auquel le roi Louis VII voulut assister en personne. Ce fut l’an 1 140» Saint Bernard y fut mandé pour y soutenir le personnage d’accusateur. On lut d’abord à l’assemblée les propositions qui
(/) ZJnusquisque de propriis o\im marsupiis se et concubinas suas cnnt fil iis et fi lie* bus substentaret. AbæUrdi Epist., pag. 33:
ABÉLARD
avaient été extraites des livres de Pierre Abélard, et cette lecture fit tant de peur à l’accusé , qu’il interjeta appel au pape. Le concile ne laissa pas de condamner les propositions (m); mais il n’ordonna rien contre la personne accusée , et rendit compte de tout au pape Innocent II , en le priant de confirmer la condamnation. Le pape n’y manqua pas ( n ) : il ordonna que les livres d’Abélard fussent brûlés, et qu’on l’enfermât , et lui défendit de plus enseigner. 11 s’apaisa quelque temps après , à la sollicitation de Pierre le Vénérable , qui avait reçu fort humainement cet hérétique dans son abbaye de Cluny , et qui l’avait même réconcilié avec saint Bernard (o), le promoteur de l’oppression (V)
Sue l’innocence avait soufferte ans ce concile. La retraite de Cluny fut la dernière dont Abélard eut besoin. Il y trouva toute sorte de charité; il y fit des leçons aux moines ; il y fut également humble et laborieux. Enfin , étant devenu infirme, persécuté de la gale ( p ) et de plusieurs autres incommodités , on l’envoya dans le prieuré de Saint- Marcel , lieu très— agréable , sur la Saône , auprès de Châlons. Il y mourut le 21 d’avril 1 142 (X), à l’âge de 63 ans. Son corps fut envoyé à Héloïse (Y) , qui le fit
(m' Voyez la Vie «le saint Bornard , par GeoffVoi, moine de Clairvaux , livre III, chap. V , et la lettre Cl.XXXÎX de saint Bernard. Elle est insérée dans les OEuvres «l'Abélard, pag 272.
(n) y oyez la lettre CXCIV de saint Bernarti et les OKuvr<*s d'Abélard , pag. 3oi .
(0' rayez la lettre de cet ahbé à Innocent II , dans les OEuvres d’Abélard p. 335.
(p) Pins snlitù scabie et quibusdam cor pol is incomniodt/altbus gravabntur. Abâtardi Optr. pag. 3p.
enterrer au Paraclet (q). Nous
Sarlons de ses écrits dans l’article e François d’AMBoiSE; et pour ce qui est de ses erreurs et de ses persécutions synodales , nous en toucherons quelque chose dans l’article de Bérenger de Poitiers.
Il est remarquable qu’il ne se fit nul scrupule de son mariage , quoiqu’il fût dans la cléricature et possesseur d’un canonicat (r).
J’ai été surpris de voir qu’il ne fait aucune mention de son maître (s) Roscelin (Z) , qui passait en ce temps-là pour un subtil logicien , et que l’on regarde comme le fondateur de la secte des nominaux. Il a èu de l’attachement lui aussi pour cette secte , qu’il trouva très-propre à la vivacité de son esprit jjénétrant, aigu et inventif (t) . 11 effrayait les gens par le moyen* de cette scien~ ce , et les foudroyait et terrassait par tant de sortes d'ergoteries et de syllogismes quil ne les rendait pas moins étonnés que confus. Je ne crois pas qu il se soit jamais mêlé de l’explication du droit civil (AA), comme quelques-uns le prétendent. On verra dans la dernière remarque le catalogue des erreurs de M. Moréri (BB). Vous trouverez dans un ouvrage du père Jacob (m) une longue liste d’auteurs qui ont parlé d’Abélard *.
fq) Voyez la lettre «le Pierre le Vénérable à Héloïse , dans les OEuvresd’Abélard.p. 33^.
(r) Quid te ctericum atque canonicum facerf oportet. Alxclardi Enist. I, pag. 16.
( s ) Otbo Frising. de Gest. Frid , hbr. I, cap. XLVII. Avenlini Annal. Bojor., lib. VI.
(Z)Naudé, add. à 1 Ilist. de Louis XI, p . 160.
(u) Cesl celui De claris Scriptoribus cabilonensibus , pag. i3a.
* Depuis la mort de Bayle , D. Gervaisc a publié la Vie de Pierre Abélard et œlle d'Héloïse , «on épouse, 1720, 2 vol. in 12. Joly, sur la foi des journalistes de Trévoux , dit que ccn'cst qu'un panégyrique perpétue /.
ABÉLARD
(A) I! naquit au village île Palais*.'] Son père avait un peu étudie avant que Je porter les armes , et il eut grand •oin de faire instruire tous ses enfans, et. surtout l’aîné. On ne saurait bien dire si Abélard était cel aîné ; car il
Sarle sur cela d'une manière qui a onné lieu à deux opinions différentes. Voici ses paroles : Primngenitum suant quanlo chariorem habebal , tanto diligentiiis erudiri curavit.
vero , quanlo ampliiis in studio fiilerarum prnjeci , lanto ardenlius in eis inhœsi , et in lanto earum amore il- Icctus sum , ut rntli taris gloria pompant cum hæreditale et prœrngaliva primogenitorum me.nrum fralribus derclinquens , Afartis curiæ penilùs abdicarem ut Mincrvœ gremio educarcr. Pasquier , en vertu de ces expressions, ne balance point à le prendre pour le fils aîné (î) ; mais d’autres disent positivement qu’il était cadet.
C’est le sentiment du Père Alexandre.
Afilitaris gloriæ pompam cum hœretïitatc primogenitis fralribus derelin-
r ens, dit-il (a), en parlant d’Abélard.
y en a même qui le font le plus jeune de la famille (3). Si j’avais à choisir , je ne préférerais pas la dernière explication à la première. H ne faut pas douter que le surnom Palaiinus qu’il portait n’eût pour fondement, le root latin Palatium , qui était le nom de sa patrie. Il était si connu sous le nom cie Peripateticus Pa/atihus,t pie Jean de Sarisbcri ne le qualifie jamais autrement (4). Il y en a qui soupçonnent que la raison de celte épithète venait de quelque palais magnifique où il faisait ses leçons (5) ; ce n est point cela.
(B) Une école à Melun. ] Je n’ai pas trouvé , en comparant la relation
* Iseclert prétend qu'il fallait écrire au et que c’est ainsi qu'on écrit rl qu’on parle dans le Leu même. Niceron avait écrit comme Parle, rl ainsi ont fait Us éditeurs du Moréri de 1 7 Scj , Ladvocal , Chaudon, Foller, Watkins (ou du moins ton traducteur français ), la Biographie «üivenelle
(O Pusuio, Recherche* «le la France, ho.
Vt ’chap. XVII.
50 Natal. Alexander , tac. XI et XII , part.
- (3) Do Pin, Biblioth., lom. IX -, pop. 108.
(4) Voyez son PolTcraticu* , pag. ni . et ton
Mrlalogiro» , pag. "4-5, 801, 814. etc. , edit. de
herde.en 16Ï9, «>»-8.
(5) Jacquet Thnm»«iu», in VitS AbælarJi. Voyez ci-dessous, citation (1 i).
d’Abélard avec l’abrégé que Pasquier en donne , qu’elle ait été abrégée fort exactement. Voici l’ordre de ses aventures , selon l’abrégé. Abélard se vint camoer h Corbeil , la première fois qu’il quitta Pans II revint à Paris •lorsque Champeaux se fut fait moine.
11 fut contraint d’en sortir pour la seconde fois , et alors il s’eu alla à Melun. Il retourna à Paris , ayant su que Champeaux était allé résider à son évêché de Châlons. Champeaux, averti de ce retour, revint à Paris ponr traverser Abélard. Celui-ci fut enfin contraint de quitter la partie, et se fit écolier d’Anselme , lecteur èn théologie à Paris : il devint ensuite lui-même lecteur en théologie, et fut prié par un chanoine de vouloir donner tous les jours une heure de leçon à sa nièce. Il accepta le parti volontiers ;^t, après avoir quelque temps continué ce mé ■ lier , Amour se mit de la partie entre eux. Il y a plusieurs fautes dans ce narré. i°. Abélard ne se campa à Corbeil qu’après avoir été à Melun.
a0. Quanti il sortit de Melun pour la seconde fois , Champeaux s’était retiré dans un village auprès de Paris, et non pas à son évêché de Ch.llons:
cette prélature ne lui avait pas encore été donnée ; il n’était que chanoine régulier: et je m'étonne que Pasquier n’ait pas senti l’absurdité' «les démarches qu’il faisait tenir à un évêque en le tirant de sou siège épiscopal pour le faire disputer à Paris contre un régent de philosophie. 3°. Abélard n'eut point du dessous en cette rencontre; il ne sortit de Paris que pour aller voir sa mère qui voulait se faire religieuse. 4°- Anselme enseignait la théologie à Laon , et non à Paris.
5°. Le chanoine ne demanda point des leçons pour sa nièce ; ce fut Abélard
3ui fit prier le chanoine «le le prendre ans sa maison. 6°. Abélard avait désiré la jouissance' «l'Héloïse avant que de lui avoir fait aucune le«ïon. Dans quelle défiance ne «^oit-on pas être à l egard d’une infinité de livres, puisque Pasquier bronche tant de fois en si beau chemin !
(C) Un spinosisme non développé .] J’en fais juges tous ceux qui entendront ces paroles : erat in ed sente ntid de communilnte universal ium , ut eamdem essenlialiter rem tolam si mut s ingu h s suis inesse astrueret indivi -
56 ABÉLARD
duis, quorum quidem nulla esset in essentid diversitas , sed sofa multitudi/ie acctdeniium varietas (6). Les scotistes , avec leur universale formate à parte rei , ou leur unitas formalis a parte rei , ne s’éloignent point de ce sentiment. Or je dis que le spinosisme n’est qu’une extension de ce dogme; car , selon les disciples de Scot , les natures universelles sont indivisiblement les mêmes dans chacun de leurs individus : la nature humaine de Pierre est indivisiblement la même que ia nature humaine de Paul- Sur quel fondement disent-ils cela?tC'est que le meme attribut d’homme qui convient à Pierre convient aussi à Paul. Voilà justement l’illusion des spinosistes. L’attribut , disent-ils, ne diffère point de la substance a laquelle il convient : donc partout où est le même attribut , la aussi se trouve la même substance ; et , par conséquent , pu isque le même attribut se trouve dans toutes les substances , elles ne sont qu'une substance. 11 n’y a donc qu’une substance dans l'univers ; et toutes les diversités que nous voyons dans Le monde ne sont que différentes modifications d’une seule et même substance. L’adversaire d'Abélard n’eûj eu rien de bon à dire contre cela ; et je ne vois point ce que le cordelier Frassen (7) , qui n’a rien changé à la doctrine de Scot, au milieu des lumières philosophiques qui ont éclairé ce siècle, pourrait répondre à Spinosa. Mais les autres scolastiques n’auraient besoin , pour renverser totalement ce mauvais système , que de distinguer entre idem numéro , et idem specie , ou similitudine. Pierre et Paul n’ont point la même nature ni le même attribut si , par même , vous entendez autre chose que semblable.
(Dj Comme une espèce de batterie.] Il faut l’entendre Jui-raême. Quia lo~ curn nostrum ab œntulo noslro fecerat octupari , extra civilatem in monte Sanctœ-Genovefœ scholarum nnstrarurn castra posui , quasi eum obsessif rus qui locum occupaverat nostrum.
Quo audito , magister nnster statim ad urbem impudenter rediens , scholas quas tune habere poterat, et conventiculurn frairum ad pristinum reduxit
(6) Abadardi Epiât. I, pag. 5.
(7) y om le capucin Ca«imir de Toulouse, in Aurai. Peripatct., (o/n. V, pag. i3o.
monasterium , quasi militem suum
Î tuent deseruerat ab obsidione nnstra iberaturus (8). La vie d’Abélard, que M. Thomasius (9) a publiée en Allemagne , m'apprend une chose qu’André Du Chesne , François d’ÀnoDoise , et peut-être tous ceux qui avaient parié d’Abélard , ont ignore'e ; c’est qu’au milieu de ses ennuis et de ses persécutions, et depuis qu'il eut placé Héloïse dans le Pàraclet , il retourna sur le mont Sainte-Geneviève, pour y faire des leçons publiques. C’est de quoi Jean de Sarisnéri, qui y fut son écolier , ne nous permet pas d’être en doute. Cùm primüm , dit-il (10) , adolescens admodùm , studiorum causd migrdsscm in Gallias nnno aliero pnst quàm illustns rex Anglorum Henri eus , leo justiliœ , rebus excessit humanis , conluli me ad peripateticum Palatinum (11), qui tune in monte Sanctœ -Gcnovefœ clarus doctor et admirabilis omnibus prœsidcbat . Ibi ad pedes e us prima artis hujus rudiment a accepi , et, pro mndulo ingcninli mei , quicquid’ ex cidcbat ab ore ejus lotd mentis aviditate cxcipiebam.Deindc post discessum ejus , qui mihi prœproperus visus est , adhœsi magistro jêlberira , qui inter cœtcros opinatissimus dialecticus enitebat , et erat révéra nominales seclæ acerrimus iaipugnator. Voilà manifestement l’année 1 136. Il faut donc que Pierre Abclard soit retourné à Paris long-temps après le concile de Soissons, et qu’il en soit sorti peu d’anuées avant le concile de Sens.
(E) Il se transporta à Laon. ] Othon de Frisingcn a mal arrangé, les choses, quand il a dit qu'Abclard étudia d'abord sous Roscelin , et puis sou» Anselme de Laon, et sous Guillaume des Champeaux, évêque de Châlons (12).
L’ordre des temps n’est point là gardé; et d’ailleurs ce Guillaume ne fut
(8) Abvtardi Epiit. , pag. 6.
(9) Il est fil* de Jacquet Thoraatiu.* , proie* teur à Leipsic , auteur de cellr Vie d'Abélard imprime ’e a Hall en »6g3. V oj et ci-deiious , citation (i3).
(10) Jo. Sariaber. Melalog , lib. //, cap. Xt pag. 80a. ,
(11) CeiVa-dire , Abélard, comme l'auteur l’explique lui-mcme , pag. 8i4- I» bâc opioione, dit-il , deprehensu» e*l peripatcticus Palatinus A bel ardu» noster.
(ta) Otho Fruing.de Gestia Frider. I, lib. /, cap. XLVIl.
ABÉLARD
point évêque pendant qu’ Abélard fut son disciple. Je viens de jeter les yeux sur un livre (i3) , où Ton conjecture
2u’ Abélard succéda Tan ing à ce uillaume en la charge de professeur en théologie. Mais premièrement il ne paraît point que ce prétendu prédécesseur ait enseigné cette science.
De plus il est très-certain qn’Abélard fit des leçons en théologie à Paris avant Tannée 1**9; car il n’est pas possible que tout ce qui lui arriva depuis ses
Premières leçons jusqu’au concile de oissons se soit passé dans deux ans :
or, l’on a de bouucs preuves que ce concile fut convoqué Van liai. Joignez à cela que Guillaume des Champeaux devint évêque de Châlons Tan m3 04) i et que, comme cette promotion l’éloigna des écoles de Paris , Abélard s’en alla à Laon pour y étudier en théologie. Je ne sais pourquoi d’autres disent que ce fut à Châlons
au’il s’en alla pour y faire cette étue (.5).
(r) Content de la capacité de cet homme. ] C’était un vieillard qui n'avait jamais eu beaucoup de génie ; de sorte qu’on le mettait aisément à bout dès qu on le tirait de sa routine. 11 ne payait que de verbiage ceux qui le poussaiont l’épée aux reins , comme faisait le pointilleux et le subtil Abélard, dont on connaîtra mieux le caractère si on lit ce que je m’en vais copier. Accessi ad hune senem , cui mugis longœvus us us quant ingenium vel memoria nnmen cntnparavèràt : ad quem si quis de aliqmi qiuestwne put sandum aecederet incertus , redibat ihcerlior. Mirabilis quidem erat in octilis auscuLlanùum , sed nullus in conspectu quœstmnantium. erborum us u ni hahebal mirabilem , sed sensu cnntemplibilem et ralione vacuum.
Cum ignem accendt ret , domum suant Jumn implebat , non luce illustrabat.
Arbor ejus tota in J'oftis aspicientibus à /nngè conspicua v idebalur , sed propinquanlibus et diligent iùs intuentibus injrucluosa reperiebalur . Adhanc ita-
fi3) ïliitoria »«pienti« et «lultitiir . collecte i CliriitMdo Tlionii.in , loin. /, pag. 8t. On y trou** la Vie d’Abélard , dont on a parle ci-detrus , c'est-à-dire , celle que Jacques Thomasitu a compos/e.
{i 4) Voyez les Note* de Du Cliesne sur 1a relation d'Abélard , pag. m 1 47-
(s5) Pu Pin , Bibliolh , ion î. IX , pag. 109 , /dit de /Joli.
que citm accessissem , ut fruetum indi coltigerem , deprehendi ilium esse Jiculneam cui maledixit Dominus , seu illam veterem quercum cui Pompejum Luc anus comparai dicens :
' ... . Sial ma g ni nominis timbra ,
Quahs J'rvgif ero quervus sublimis in agro.
Ce passage méritait d’être copié ; il montre le tour d’esprit d’Abélard , et ce que sont un grand nombre de personnes.
(G) Très-capable de se faire aimer. J C’était le propre de notre homme que la vanité ; et d’ailleurs , élant beau garçon , et à la fleur de son âge , sachant faire des vers , ayant une réputation extraordinaire, et ne manquant point d’argent , il faut trouver moins étrange qu’il ait espéré qu’on lui ouvrirait la porte , en quelque lieu qu'il s’adressât. Tanli quippè lune nominis eram , et juventutis el formas gratid prœcminebam , ut quameumque feminarum nostro dignarer amore , nullaru vererer repu! sam (1G). Pour un philosophe qui avait vécu dans la continence (17), il ne raisonna pas en malhabile homme sur ces matières , lorsqu’il espéra que la conquête d’Héloïse serait plus aisée que celle d'une autre; qu’il l’espéra , dis-je , r>ar la raison que le savoir d’Héloïse donnerait lieu à un commerce réglé de lettres où l’on oserait mieux déclarer les choses que dans la conversation. Tanto Jacihus hune mihi pucllam consensuram crcdidi , quanlo ampliits eam litterarum seienliam et habere et diligere noreram , nosque etiani absentes scriptis inlernuntiis invicem liceret prœsentare , et pleraque audaciùs scribere , quant cotloqui (18). Les billets doux et les vers tendres ne sont pas de faibles machines; et surtout lorsqu’on sait chanter soi-même les chansons
Ï>assionnées que Ton compose. Abéard toucha de telle manière le cœur d’Héloïse , et lui mit le feu au corps si furieusement par sa belle plume et par sa belle voix , que la pauvre femme n'en put guérir de sa vie. Duo , lui dit-elle (19) tfateor , tibi specialililer incrant , quibus feminarum qua-
(16) Abrl«rdi Op«r», pag. to.
(1-) Frena libidini capi las are , gui. anteà vixeramconlinenlissimè . Al'xlardi Opéra, 9-
(18) AhsrUrdi Oper., pag, lu.
(19) Ibidem , pag. ifi.
58 ABÉLARD
rumlibel animas statbn alliccre pote - Perdit*s,etUqvidisimmùifonUbHsmpr9s(*i).
ras , dictaruli videlicet et cantandi Je ^ <J amnur / j Depl|is
gratin. Voyez la remarque (F) de son v( cul ^ je5 p]aisirs de !a jouisarhcle ou ce passage, rapporte un peu sa ü ne M te;sail point ^ faire
plus au lonç, apprendra combien ces jecoQ et demeurait à son auditoire choses out de force sur le le moins qu’il pouvait. La nuit était
(H) A la tâtonner et à la baiser. J un femps tout-à-fait perdu pour ses Pour mieux cacher le jeu à l’oncle, il études (aa). Il vaquait à d’autres chofaisait semblant de se servir quelque- ges . jj aUrait donc voulu avoir à lui fois de la permission qn on lui avait ^oüt le jour pour étudier* Voilà pouraccordee de châtier Héloise. Il dit que son geôle lui était fort ennuyeuse,
l’amour , et non pas la colere precep- ^ussj ne faisait -il que répéter se3 torale , le portait à donner le fouet à viei\\e8 leçons 5 et s’il lui venait quelson ecoliére de temps en temps , et qUe pensée , elle ne roulait nas sur
3ue c étaient des coups les plus doux quelque difficulté philosophique, mais u monde. Voici le [dan qu il nous gur des chansons amoureuses, qui fudonne des leçons qu il faisait a la rent chantées long-temps en plusieurs jeune fille. ’bub occasione disciplina' provinces. Ita négligeaient et tepidum amoii penitüs vacabamus , et secretos fecilo tunc habebat , ut jam nihil ex in • recessus , quos amor optabat , sludiunt gmio , sed ex usu cuncta prnjerremy lectionis offerebat . Apettis i laque li- ngc jam rccitator pristinorum esbris plura de amore quant de lectione sem înventorum : et si qua invenire verba se ingerebant , plura erant oscu- focercl , carmin a essenl amntoria , non la quani sententim. ôtrpius ad sinus philosophire sécréta. Quorum etiam quant ad libms reducebantur manus , carminum pleraque adhuc in mullis , crebriùs oculos amor in se rejîectebati sic ut et ipse nosti , J'requenlantur et quant lectio in scripturam dirigebat. decantanlur regionihus , abhis niaxi- Quoque minus susp icioni s haberemus, mi quns „ita s^lis ohleciat (a3). verbera quandoquè dabat amor non Voilà donc un fait constant , qu’il safuror , gratin non ira , quœ omnium faire des vers; mais je ne saurais
unguentorum suavilatem transcende- crojre qu’il soit l’auteur du fameux rent (ao). Mais il y eut des occasions roman de la Rose 5 et qu’il y ait fait le ou tout de bon il voulut recourir au portrait de son Héloïse sous le nom fouet: c’était lorsqu’elle ne se trouvait je Beauté. C’est pourtant ce que j’ai point d’humeur, ou que le respect de ju dan» un Vivret réimprimé en Üolquelque fête solennelle lui inspirait lande (*4). Celui (a5) qui se donna tant quelque scrupule. Voyez la remarque de peine pour ramasser et pour confé- (F.) de l’article d Héloïse. N oublions rer |es manuscrits d’Abélard, me papa* la réflexion d’Abclard sur la sim- ra*j. piu8 digne de foi que ce livret. Or, plicitc du chanoine. Quanta ejus jj dit positivement que le roman de simplicitas esset véhémente r admira - ja Rose est fouvrage de Guillaume de non miniis apud me obstupui Loris , si l’on en excepte la fin qui fut
quam si agnam leneramfamclico lupo faile par jcan de Meun *. Plusieurs committeret. Qui cùm eam mihi non
solùm docendam , verùm etiam vehe- , (?0 Vtrxilü Eel. II, t. 58. Forr» 1er "Soomenter constringendam traderel ; quid jJJ" ^ contrc le «■“**■; » de Maimbour*’ aliud agebnt quam ut üoùs meit licen- Tmÿotwn Ju vehemenUr erat ad
tiam pcnitiis daret , et occasionem ctiamsi nollemus qfferret , ut quam videlicet blanditus nôn pas sem , minis et verberibus faciliùs flectcrem? Comme il cite assez souvent les anciens poètes , je m’étonne que sa jeune brebis livrée a un loup affame ne l’ait pas fait souvenir de ces paroles de Virgile :
Eheu , quid volui mittro mihi ! Floribut austrum
(ao) Ibidem , pag. it.
scholai procédure , vel in eit morari parilrr et laboriosiun , cùm noctumaj amori vigilias , et diumas studio contecrarem. Ab«lardi Opéra, pag. îa.
(a3) Ibid.
(»4) Histoire d’Héloïse et d’Abélard, en 1G93, tn-ia.
(iS) François d’Amboise. Foret sa pr/fnce apologétique h la tête des Œuvre* d’Abélani, qu'il Ju imprimer à Paris , l'an 1616, in- 4°.
•Leclerc reproche à Bar le défaire la part de Jean de Meun trop petite , et dit que le premier demi-quart de l’ouvrage seulement est de Guillaume de Loris. C' est aller trop loin. Sur Les
ABÉLARD. 5g
autres écrivains , bien informés, assurent la même chose. L'histoire d'Abélard et d'Héloïse a été insérée dans ce roman.
(K) Sur les terres du comte de Champagne.") On découvre cela en conférant deux passages. Voici le premier :
Ad ceUam quandam recessi , scholis more solitn vacalurus (a6). Voici le second : Nocte latente r aufugi , atque ad 1er ram cornilis Theobaldi proxi mam , uhi antea in celld moratus futram , abscessi (a^). Pasquier n'a rien compris au premier, puisqu’il y a trouvé ce sens : Se retirant en un arrièrecoin du monastère , lisait tantôt en philosophie, tantôt en théologie (a8). Ce ne fut nullement dans l'enceinte de l'abbaye de Saint-Denis qu'Abélard dressa une école : il n'en eût pas été moins importun aux moines, dont il censurait les dérègle me ns ; et c'était à cause de ses censures qu'ils souhaitèrent de se défaire de lui. M. Ducange explique très-doctement, selon sa coutume, ce que c’est que cella. U oyez la remarque (A) de l'article Paraclet, où j’explique les diverses stations de Pierre Abélard-
(L) Un si grand nombre d'auditeurs.) Touchant le grand nombre d’écoliers qu'il eut , P oyez la remarque (A) de l'article Foulque, prieur de Deuil.
(M) Sur te mystère de la Trinité.) L’occasion qui porta notre Abélard à écrire sur cette matière , fut que ses écoliers lui en demandaient des raisons philosophiques. Ils ne se payaient point de paroles, ils aimaient mieux des idées , et ils disaient hautement , qu’il n'était pas possible de croire ce que l'on n'eutendait pas , et que c’était se moquer du monde que de prêcher une chose qui est incompréhensible , tant à celui qui parle , qu’à ceux qui écoutent. Humanas et philo -
9a,eoo vert environ que contenait le roman de 1» Ro.r . prêt d'un cinquième (iiSo vert ) ett attribué à Guillaume de Lotit ; le reste e\l de Jean île Me un. Depuis son édition publiée en ,R,4 , M. M/on a eu communication d'un nu insstcril de la bibliothèque du rot contenant la seule partie de l'ouvrage attribuée à Guillaume de Loris. Ce manutcrii présente un dénoùmeni que M. Méon a fait imprimer. Ainsi, Jean de Meun n'acheva pas l'ouvrage , mais en refit la Jin sur un plan plus étendu.
(*6) AbfcUrdi Oper .,pag. 19.
(i-) tdem, pag. 36.
(18) Pa-ouier, liteberebf JtU France, liv. VI, vhap. XVII. ,
snphicas rationcs requirebant , et plus quœ intell igi , quant quee dici passent , efflagilabani ; dicentes quident verborwm sttperjluam esse prolationem quans intelligentia non sequerelur , nec credi passe aliquid nisi primitüs intelleclum; et ridiculosum esse aliquem aliis prœdicare , quod nec ipse nec illi quos docerel intellectu capere possent , domino ipso arguenle qitoJ cæci estent duces cæcorum (09). Là-dessus , il se mit à leur expliquer l’uuité de Dieu par des comparaisons empruntées des choses humaines. Pasquier l'accuse d'avoir soutenu qu’on ne devoit croire une chose dont on ne pouvoit rendre raison ; qui estoii en bon langage, poursuit-il , deslruire le fondement général de nostre foi (3o). Je ne lui demande pas qui lui a dit qu’un professeur ap-
r trouve toutes les fantaisies de ses écoiers , lorsqu'il a la complaisance d’en prévenir autant qu’il peut les mauvaises suites ; car il y a quelque apparence qu’Abélard trouvait asse* raisonnables les maximes qu’il attribue à ses auditeurs : mais il ne faut pas appuyer cette apparence sur le passage que Pasquier allègue ; il vaut mieux la fonder sur ces paroles de saint "Bernard : Quid magis contra fidem , quant credere nnllc quidquid non pnssts ratione attingere? deniquè exponere voient (Ahnelardus) illud sapienlis , qui crédit citb, levis est corde ; citb credere est, inquit r adhibere fidem ante ratio nem (3 1 ) . Le traité qu'Abélard composa sur ce sujet plut Extrêmement à tout le monde, hormis à ceux qui étaient du même métier que lui; c’cst-à-dire, ui étaient professeurs en théologie, âchés qu’un autre eût trouvé des explications et des éclaircissemens qu’ils iCauraient pas pu trouver, ils crièrent à l’hérétique, et firent tant de vacarme, que peu s’en fallut que le peuple ne lapidât Abélard. Duo illi prœdicti rvmriU nostri ita me in clero et populo diffamaverunt , ut prnè me pnpulus paucosque qui adveneranl ex discipuhs nostris primâ die nostri adventiis lapidarent , dicentes me très deos prcedicare et scripsitse , si cul ipsis persuasum fuerat (3a). Leurs cabales
(39) AUelardi Oper., pag. fo.
(3o) Pasquier, Recherche de la France, lie, yi , chap.XVII.
3i) Bernard. F.pift. CXC.
3a; Abâtardi Oper., pag. 10.
ABÉLARD
toutes-puissantes extorquèrent du légat du pape (33; la condamnation
Sa’on a vue dans le corps de cct artie. Ils avaient fait accroire qu’Abélard admettait trois dieux : cependant il est certain qu’il était très-orthodoïe sur le mystère de la tripité , et que tous les procès qu’on lui fit sur cette matière sont de mauvaises chicaneries. qui procédaient ou de malice ou d'ignorance. La comparaison qu’il emprunta de la logique (c’était son fort que la logique ) va plutôt à réduire à* une les personnes divines
2t»’à multiplier en trois l'essence de lieu : et voilà neanmoins qu’on l’accuse , non pas de sabellianisme (34) , mais de trithéisrae. Sa comparaison est que , comme les trois propositions d’un syllogisme ne sont qu’une même vérité , de même , le Père , le Fils et le Saint-Esprit ne sont qu’une même essence. Sicut eadem oratio est proposition assuniptio, et conclusio; Un , eadem essentiel est Pater , et Filius , et Spiritus Sanctus (35). Les iuconvéniens qui peuvent sortir d’un tel parallèle n’égalent point , ou pour le moins ne surpassent point ceux qui naissent du parallèle de la trinité avec les trois dimensions de la matière. Ainsi, puisqu’on ne doute pas de l'orthodoxie de M. Wallis, mathématicien d’Oxford , qui a fait extrêmement valoir le parallèle des trois dimensions , on ne doit pas douter de celle de Pierre Abélard, sons prétexte de la comparaison du syllogisme. Ce qu'il y a de certain, c’est que, sur le pied du syllogisme. et sur celui des trois dimensions , il s’en faudrait bien que le mystère «le la trinité ne fût ce qu'il est. Notez qu’un ministre s’etait servi du parallèle des trois dimensions l'an i685. Cela paraît par les nouvelles de la république des lettres, à l'article III du mois de juillet, à l’article X du mois d’août, et à l’article XII du mois de septembre. Il fut réfuté par un autre ministre l’an 1694* f^oyez l’Examen de la Théologie de M. Juneu , par M. Saurin , page 83 1 .
(N) Environ Van liai.] Le père
(33) Conan , évêque de Prénesle. Il présida à ce concile de Soissons.
(34) Oihon dé Fri»ingen , de Ge«t. Frider. , lib. I , cap. XI.VII, du pourtant qu'on l'accusa de l'hérésie de Sabellius au concile de Soi. lions.
(35) AbvUrdt Oper , pag. 10.
Alexandre (3<$) prouve fortement cela, tant contre Jean Picard , chanoine de
dans la préface des œuvres de Pierre Abélard , les fautes chronologiques de Binius, et Celles de quelques autres.
On avait dit que Platine avait placé sous le pape Lucius II le synode qui condamna Abélard ; que Binius avait donné dans cette erreur de Platine; qu’il en avait commis une autre en mettant sous l’année n4u le concile de Soissons et celui de sens; et que Génébrard n’a mis qu’une année d’intervalle entre ces conciles. Pour justifier que ce sont des fautes , on avait dit que le pontificat de ce Lucius , qui ne fut pas d'un an tout entier, tombe sur l'année n45, et qu’il se passa ao années entre la tenue du concile de Soissons et la tenue du concile de Sens. On soutient que l'évêque de Préneste, qui présida au concile de Soissons en qualité de légat du pape, sortit de France environ Pan 1 txo, et qu’il n’y revint plus. On pouvait remarquer plus d’une faute dans ces paroles de Platine qu’on a citées Qui ( Abælardus) , prœscnlc etiam Ludovicn regct rationibus v ictus, non modo sententiam mulavit , sed etiam monasticam vitam et refigionem induit , ac deinceps una cum discipulis quibusdam in loco deserto sanctissime vixit. Premièrement , il est certain qu’Abélard s'était fait moine, avant que l’on tînt aucun concile contre lui. En second lieu , c’est au concile de Sens que Louis VII assista pour voir ce qui se passerait dans la cause de cet hérétique. Or, il est faux que dans ce concile Abélard se soit rendu aux raisons de ses adversaires , et qu’il ait abjuré scs opinions. Il demanda dès l'entrée qu’on le renvoyât au pape. En troisième lieu , il n est pas moins faux qu’il ait vécu depuis , ce temps-là dans un lieu désert, avec quelques disciples ; car il passa tout le reste de ses jours chez les moines de Cluny. On voit bien que Platine a mis pêle-mêle ce qui regarde les deux conciles assemblés contre Abélard. La plupart des fautes que je viens de
(36) N*t. Alexander, Hirt. F.ccl., stec. XI et XII , part. III , pag. 4$ , «t seq.
ABÉLARD
relever sont reprochées à Brlleforêt , dans la préface mentionnée ci-dessus, où d’ailleurs on le censure avec raison d’avoir glosé sur l’épitaphe d’Abélard, comme si les louanges outrées que l’on y lit étaient une preuve de son imprudence et de son orgueil insupportable. 11 est certain que cette épitaphe fut composée paè l’abbé de Cluny , après la mort d’Abélard. Plusieurs historiens ont mal distingué les deux conciles qui traitèrent la cause de ce personnage. Paul Emile veut que celui de Sens soit le premier où elle ait été examinée (37) : Du Maillan débite le même mensonge , et l’accompagne de plusieurs autres (33); comme , qu’Abélard n’osa comparaître ; que tous ses écrits furent condamnés au feu ; et que la seconde fois qu’il fut cité les prélats disputèrent .lon»iement avant que de le condamner.
Philippe de Bergame soutient que l’hérétique (3q), ayant été convaincu, en présence dti roi Louis , par les puissantes raisons de ces doctes et catnoliques prélats, abjura ses fausses doctrines, se fit moine , et passa le reste de ses jours fort saintement dans un désert avec quelques-uns de ses disciples.
On trouverait mille chroniqueurs qui' ont copié leu uns des autres ces mêmes mensonges Un petit livre (4o) , que j’ai déjà cité, met dans la bouche d’Héloïse Ces paroles: Que n avancèrent point ces deux faux prophètes , qui déclamèrent si fortement contre vous au concile dè Reims ! Ces dpux faux prophètes sont saint Bernard et saint Norbert. Héloïse n'a point dit qu'ils aient crié dans quelque concile, et en tout cas ce n’est point dans celui de Reims.
(0) Les accusations de crime d’état .] C’est un artifice dont on s’est servi tant de fois depuis que les Juifs l’employèrent contre Notre-Seigneur (40» qu’il est étrange qu’on l’ose employer encore aujourd’hui. Ne devrait-on pas craindre qu’une lâcheté aussi usée de vieil-
(3-) Pauli Ænrilii, Hiit. Franc, in Ludo-
+ico r 11.
(38) On HaiUan, Histoire de France, tout Louk VII.
(3g) Il le nomme Baliardus , in Suppléai. Chron. ad an. n35.
(4°) Histoire d'Héloïse et d'Abélard, avec U lettre passionnée qu'elle lui écrivit. Imprime' à ta liai e , en 1693, in- 13.
(40 Évaog. de saint Lac, c hap. XXIII,
lesse que celle-là ne fût incapable de séduire ? Non , on ne le doit pas craindre; le monde est trop indisciplinable pour profiter des maladies des siècles passés. Chaque siècle se comporte comme s’il était le premier venu ; et comme l’esprit de persécution et de vengeance a tâché jusqu’à présent d’intéresser les souverains dans ses querelles particulières , il tâchera de les y mêler jusqu’à la fin du inonde :
et nous pouvons bien appliquer iri la sentence de Salomon, ce qui a été , c’est ce qui sera ; et ce qui a été fait , c’est ce qui se fera (4a). Nos descendans diront , aussi-bien que nous ,
Qui méprit e Cotin n'es lime point ton roi , »Jbx n’a, telon Colin , ni Dieu, ni foi, ni loi (43).
(P) Sont assez curieuses.'] Abélard , ne pouvant a voir de l’abbé de Saint-Denis la permission de se retirer , eut recours aux machines de la politique.
Il savait que plus les moines de Saint- Denis sc plongeaient dans le désordre, plus la cour exerçait d’autorité sur cette abbaye et. en tirait du profit. H fit donc entendre au roi et à son conseil qu’il n’était pas de l’intérêt de sa majesté qu’un religieux comme lui, qui censurait éternellement la mauvaise vie de ces moines , demeurât long-temps parmi eux. On entendit à demi-mot ce que cela voulait dire; et l’on donna ordre à l’un des principaux de la cour de demander âll’abbé, et aux confidcns de l’abbé, pour quelle raison ils voulaient retenir par force un moine dont la vie ne s'accordait pas avec la leur, el qui , à cause de cela , ne leur était bon à rien , et pouvait aisément leur procurer quelque honte. La conclusion fut qu’Abélard se retira. Je me souviens à ce propos d’avoir demandé un jour à un homme qui me contait mille et mille dérèglemens des ecclésiastiques de Venise , comment il se pouvait faire que le sénat souffrit des choses qui faisaient si peu d'honneur à la religion et à l’état. On me fit réponse que le bien public obligeait le souverain à user de cette indulgence; et , pour m’expliquer cette énigme , on ajouta que le sénat était bien aise que le peuple eût le dernier mépris pour
*) Fcdc»., chap. 1 . v. 9.
3) De*pr««u*, »at. IX, v. 3»5, 3ofi.
ABÉLARD
les prêtres et pour les moines; car dès lors ils sont moins capables de le faire soulever. L’une des raisons , me diton , pourquoi tes jésuites ne plaisent point là au souverain , c’est qu’ils gardent mieux le décorum de leur caractère; et qu’ainsi, se faisant plus respecter au menu peuple par un extérieur plus réglé y ils sont plus en état d’exciter une sédition. J'ai de la peine à m'imaginer qu’un désordre aussi affreux que celui-là soit véritable. Où en serait-on si l'autorité souveraine avait besoin de se maintenir par un tel expédient, et si le clergé se rendait plus formidable par ses bonnes que par ses mauvaises mœurs! Ce désordre serait mille fois plus déplorable que celui dont parle Tacite , lorsqu'il dit que, sous un mauvais gouvernement, la grande réputation n expose pas à moins de périls que la mauvaise. Intravit anirnum mi li taris gloriœ cupidoy ingrata temporibuSy quitus sinistra erg a eminentes interprétât io nec minus periculum ex magnd famd, quant ex mald(\. 1). Mais voyons les paroles mêmes d'Abélard. Inlcrvcnientitus amicis quibusdam noslris regem et cons ilium ejus super hoc compel/avi , et sic quod vole h a ni , impetravi. S le p h anus quippè regis tune dapifer , vocalo in partem abbate et familiaribus ejus , quiesivit ab eis cur invitum retincre vellent , ex quo incarrere facilè scandalum possent , et nu/lam utilitatem haberc ; ciim nullatenüs vita mea cl ipsorum convenire possent. Sciebam autem in hoc regii consi fii senlentiam esse , ut quominüs regttlaris abbalia ilia essety ma gis régi esset subjecta atque utilis.y quantum vidclicet ad lucra temporalia. Undè me facilè regis et suorum assensurn consrqui credideram ; sicque at tum est (45). Quelques pages après, il dit qu’un seigneur bretou s était prévalu de la mauvaise vie des moines de Ruis, afin de s'emparer de leurs biens (46). ôter à des gens qui par la sainteté de leur vie se sont ac~
3uis la vénération des peuples , ôter, is-je , à de telles gens ce que la charité des fidèles leur a donne, n'est pas une petite entreprise ; mais on ne croit pas risquer beaucoup en l’ô-
(M) Tacito* , in Vil* Agricole, cap. V.
<4/5) Abadardi Oper. pag. ‘i’j.
(46) Æjt inotdinalione sciUcet iptiut monasterii nactiu occationem. Abaclardi Optr. pag. 33.
tant à des personnes qui scandalisent le public.
(Q) Qui , comme de nouveaux apôtres.} Lisez ce qui suit. Quosdam adversiim me novos apostolos , quitus mu iul u s plurimiim crcdebat , excitavcrant. Quorum aller (c’était saint Norbert) regularium canonicorum vitam , aller (c’était saint Bernard) mo/iocAorum se resuscitasse gloriabatur (47).
Héloïse , à la page quarante-deuxième, les nomme de faux apùtres. Voyez cidessus la fin de la remarque {N) , où . l'on réfute l'auteur de la nouvelle histoire d’Héloïse et d’Abélard.
(R) Les moines de l’abbaye de Ruis.... l’élurent pour leur supérieur .] Le bénédictin qui a tant travaillé sur les antiquités de Paris a eu grand tort de censurer Belleforêt, qui avait dit qu’Jkbélard posséda une abbaye dans la Bretagne. Qu’il ait été abbé en Bretagne y cela est faux ; car , au sortir du Paraclcl y il se retira à Cluny , et a persévéré en icelle congrégation jusqu'à la mort (48). Voilà un auteur bien mal informé. 11 ignore que Pierre Abélard eut une abbaye en Bretagne avant et apiès la cession du Paraclet- S’il avait bien lu la lettre (49) dont il cite quelques passages , il y aurait vu cela avec la dernière évidence.
(S) Rt même aux plus grands doners .] Us moines tâchèrent souvent c l’empoisonner; et, ne pouvant en
venir à bout dans les viandes ordinaires, à cause de ses précautions, ils essayèrent de l'empoisonner par le pain et par le vin de l'eucharistie. Un jour, n'ayant pas mangé d’une viande qui lui avait été préparée , il vit mourirson compagnon qui la mangea. Les excommunications dont il foudroyait les plus mutins de ses religieux ne reroéaièrent pas au désordre. Enfin il craignit plus le poignard que le poison, et se compara à celui que le tyran de Syraruse fit mettre à sa table sous une épée qui ne pendait qu’à un fil (5o).
(T) On en causa , nonobstant sa mutilation.'] La médisance se déchaînait si furieusement contre ce pauvre
(47) Abwlardi Oper. , pag. 3i.
(48) Dq Ureul, Aoliq. de Paris , pag. 888 t édition de iG.'-t», in-J^.
(49) Celle d'Abélard qui contient la relation de ta vie. (
(50) Abiclardi Optra , pag. 3y el 4°-
ABÉLARD. "'63
homme , qu’encore qu’on sût qu’il n’avait plus de quoi contenter une femme , on ne laissait pas de dire qu’un reste de volupté sensuelle le tenait attaché à son ancienne maltresse. Quod me Jaccre sincera chantas compellebal , sn/iti i derogantium profitas im pux/entissimè accusabat , dicens me adhuc quddam carnalis cnncupiscen tiœ nblectatione teneri , qui ptistirue diUclce subslinere abseniiam vix aut nunquàm patrrer. C’est la plainte que l’on trouve dans la page 35 de sa relation. il se consola par l'exemple de saint Jérome, dont l'amitié pourPaule servit d'entretien aux médisans } et il crut réfuter invinciblement la calomnie en remarquant que les plus jaloux commettent leurs femmes à la garde des eunuques. Le père Théophile Ray-, naud s'est moqué de cette raison , parce qu'il avait lu quantité d’exemples de commerce impur entre des femmes et des hommes mutilés. Ex qui bus omnibus liquet qu'uni frigida Juerit Pétri Abelardi apologia , c uni redargutus de nimid f nmilianlate cum amied quidemsud lielnisd , et aliis maniait bus paraclilensibus reposuit , eunuchns , quulis ipse faclus erat , tutb et absque omni periculo passe versari cum Jctninis (5i). J’en dirai quelque chose dans l'article Combabus. Héloïse aimait si ardemment Abélard, quoiu’on le lut eût châtré, que les vertus c cet homme pouvaient courir de grands risques auprès d’elle. Voyez nos remarques sur l’article de cette femme. Ces paroles de Virgile,
. . . Tfotumque furer * quid femlna pot ut , Trijle per nuguhum Teucrorum peclora ducunl (51.1 ,
représentent en quelque manière la conduite de ceux (pii craindraient que la passion d Héloïse n'ait eu trop de force sur la chasteté de son Abélard.
(V) Le promoteur de V oppression. ] C’est de quoi nous parlerons dans l’article de Bérenger de Poitiers.
(X) Le ai avril i *4^-3 Cela montre qne le nouvel auteur de la vie d’Abélard s’est fort abusé en le faisant vivre l’an 1170. Je parle de l’auteur d’un petit livre imprimé à la Haye en 1693, où l’on trouve, avec Y Histoire
(5i) Th. Raynaud, (te F.unuchis , pig. 148.
(5r») Virgilii /Eneid., Ub. V, *. G.
abrégée d’Héloïse et tf Abélard , trois autres petites pièces.
(Y) Son corps fut envoyé a Héloïse .] Pasquier assure qu’ Abélard , par son testament , ordonna d’élre inhumé dans le monastère du Paraclet (53). François d'Amboise l’assure aussi (54)} mais il n’en donne poiut d’autre preuve que le témoignage de Pasquier. Ce qui me rend incrédule là-dessus est' que Pierre le Vénérable n'en fait aucune mentioQ dans la lettre qu’il écrit à Héloïse i où il lui rend compte des dernières heures d’Abélard (5o). Bien plus, l’absolution d’Abélard fait foi que l’on n’envoya son corps au Paraclet qu’afin de gratifier Héloïse. C’est une marque qu’elle avait demandé cette faveur. Or, quel droit aurait eu l’abbé de Cluny de faire d’une disposition testamentaire la matière d’un bienfait? Le calendrier de l’abbaye du Paraclet confirme puissamment tout ceoij car on y trouve ces paroles : viu Jiul. januar. obiil Petrus , cluniacen sis abbas , cujus concessc ha bel eccle sia nosira corpus magistri nostri Pétri (56). Le silence d'André DuChesue, aans ses notes sur l’épître où Abélard raconte ses infortunes est une grande raison pour moi contre Pasquier. Il y en a qui, sans parler de testament, disent qu’on donna à Héloïse le corps de feu son mari, comme il avait témoigné par ses lettres qu'il souhaitait que l’on fît (57) ; mais on ne cite ni ces lettres,. ni personne qui les ait citées. J’ai trouvé l’-endroit à la page 53 de ses œuvres. 11 était alors dans son abbaye de Ruis, et craignait d’étreassassinéde jour en jour. { Juodsi me Dominas in manibus inimicorum tradide * rit (écrit-il à Héloïse) , scilicet ut ipsi prcevalcntes tue interficiant , aut qun , cunque casu viam universœ carnis absent à vo bis ingrediar , cadaver obsédera noslrum ubicunquè vel sepultum , vel exposition jacueril , ad cimiterium veslrurn deferri f admis , ubi jxlice nos trœ, imo in Christo sorores , sepulcrnm nostrum sœpiüs vide nies , ad precespro
(53) Paaquier , Recherche Je 1a France , livre VI, chap. XVII.
Î54) Prcef. Apologet. Oper. Abelardi.
55) In Operih. Abelardi , pag. 337.
56) Apud Andr. QuerceUnum , (sire Du Cheaoe ) in Notia ad Uiator. calamit. Abelardi, in e/ttor Opcribua.
(£7) Cave, Uiator. Liitee. Script. Ecclet. pag 65a,
ABÉLARD
me Domino fundendas ampliiis invitentur. Voici l’absolution d’Abélard : elle devait être mise sur son tombeau : et c’est pour un tel usage qn’Héloïse l’avait demandée à Pierre le Vénérable (58). Ego Petrus , cluniacensis abbas , qui Petrum Abœlardum in monachum cluniacensem recepi , et corpus ejus furtlm de latum Ueloïsœ abbatissce et monialibus Paracleti concessiy authoritatc omnipolentis Dei et omnium sanctorum absolvo eum pro officia ab omnibus peccatis suis (OQ). Belleforét a débité un grand mensonge lorsqu'il a dit que les os de Pierre Abélard furent déterrés et brûlés (60). La préface apologétique du sieur d'Amboise réfute cela invinciblement.
(Z) Son maître Roscelin .] Salabert , prêtre d’Agen , révoque en doute , dans sa Dissertation sur la secte des nominaux (61), que Roscelin ait été précepteur de Pierre Abélard. Nous examinerons ses raisons dans l’article Roscelin *. <
qu'il a loué ait été professeur en droit. Quelle merveille srrait-ce qu’un professeur de dialectique avouât qu’il n'entend point un certain endroit embrouillé du code? Aussi voyons-nou»
3ue ce Bailard est un professeur en roit dans Pierre Crinitus, qui le nomme Joannes Raja/ardus. Concluons qu’il ne s’agit point ici de notre Pierre Abélard, et que Pasquier, qui a cru faire une remarque qui ne devait pas être oubliée, en lui appliquant ce qu’a dit Accurse (64), aurait mieux fait de n’en rien dire. Au moins devait-il bien prendre garde qu’il y a dans le passage d’ Accurse, non pas Petrus Abei ardus , comme il le prétend , mais Petrus Bailardus. Que, s’il était vrai que ce glossatetir eût eu en vue notre Abélard, il faudrait dire , ce me semble , qu’il se serait abusé j car on ne voit aucune raison de croire qu' Abélard se soit mêlé de jurisprudence.
Voyons les parole^ de Crinitus. Quce- > silum est superiori ceinte a vins doc-
(A A) De l’explication du droit civil.] François d’Amboise se trompe , ce me semble, lorsqu’il croit qu’ Accurse a parlé de notre Pierre Abélard dans la glose sur la loi Quinque pedum prœscriptione .Voici les paroles d’ Accurse : Sed Petrus Bailardus , qui se jaclavit quod ex qudlibet quantumeunque dif- Jicili litterd iraheret sunum intellec- * tum , h te dixit nescio (6a). Alciat loue la modestie de ce Pierre Bailard qui avouait de si bonne foi son ignorance là-dessus : Alagnus il le Andréas Al ciatus in illo quem de Quinque pedum praescript ione scripsit traclatu, poslquàm Petrum Bailardum celebrem sud tempes taie professorem Laudavit quod ingenuè fassus esset eam legem a se non inteïltgi , etc. C’est ainsi que parle François d’Amboise (63) : et ses propres expressions sulïisent à le condamner; car, afin qu’Alciat ait raisonné juste, il faut que le professeur célèbre
(58) Voje* II"* OEurres d’Abélard , pag. 34^.
(5$) In Operibus Abael., pag. i$5.
(6ô) Belleforét, Cbroniq. de France.
(61) Elle a pour titre Philosophie nomioalium vindicaU , et est imprimée à Pari* , en *65i , in-8.
* Cet article n'existe pat.
(6a ) Apiul Fr. d'Amboise , Prmf. Apol. Operom Àhwlardi.
(63) Voici le* parole* d' Alciat : Ad eô antem CintinuU est diBicilis, Ut Petrus Bailardus, non mcelebris tempesUte suâ professor , iogcnuè fassus sh eam à te non intclligi.
tioribus quidnam in jure nostro civili prcescriplio quinque pedum signuret , qualisque foret inedintellcctus. Quant rem Lan rendu s P alla et alii compares cüm non satis perciperent , hdc und se rationc defendebant , quod Joannes Bajatardus , inter eos qui jcs civile proeitentür vir consultissimus , ingénue ajffirmavit se illud ignora re (65).
Thomasius ne devait pas conclure de ce passage que Pierre Abélard ait été quelquefois nommé Baialard (66).
Voici une observation que M. de la Monnoie me communiqua après avoir lu ma remarque (AA). Je suis sûr que l’on aura plus d’avances pour se bien déterminer, quand on aura comparé ses pensées avec les miennes ; c’est pourquoi je me persuade qu’il me permettra de mettre tous mes lecteurs en état de comparer. Je suis persuadé t dit-il , que c’est d'Abélard qu Accurse, sur la loi Quinque pedum , a entendu parler. Abélard , j’en conviens , ne faisait pas profession de jurisprudence; mais il passait pour universel , et pour un homme qui prétendait ne rien trouver au-dessus de son
(dd) Pasquier, Recherche de U France, 1<V. VI, cap. XVII.
(65) Crinitus, de booestâ Distipl., lib. XXV cap. IV.
(66) Jacob. Thomas- in Vit! Pétri Absclarii,
aum. 3, *
ABÉLARD. 65
intelligence ; qui totum scibile scie- Dire que tous les auteurs avouaient bat , comme on a dit Je lui dans son qu’Héloïse était nièce du chanoine épitaphe. Accurse , dans l’endroit ci- Fulbert est une mauvaise preuve conté, ne nous en donne point d’autre idée tre Papyre Masson, qui a dit qu'elle que celle-là ; et ceux qui , sur les pa- était tille naturelle d'un chanoine. rôles du glossateur , ont cru que Petrus Rien n’empêche que Fulbert n’ait eu Baylardus ou Bailardus avait été un une sœur qui ne se soit pas bien célèbre professeur en droit , se sont conduite : je dis une sœur, car il trompés . Il n’y en a jamais eu de ce était oncle maternel d’Héloïse, avunnom-la. Bailardus n’est autre qu’ Abé- culus. Je m’étounequ’André Du Chêne lard , et c’est une des dix ou doute ma- (69) ait cru pouvoir réfuter Papyre mères dont on a écrit le nom de cet au- Masson par 1a même preuve dont feor. Les Italiens , très -sujets à ces M. Moréri se sert. 3°. Il ne paraît pas sortes de relranchemens y ont dit Bai- qu’Abélard se soit introduit chez le lardus pour Abailardus, comme Ra- chanoine sous prétexte d’enseigner gona pour Aragona , Naldo pour Ar- la théologie à Héloïse : pourquoi gpénaldo, Berto pour Alberto ou Lam- cifie-t-on ce que les auteurs qu’on «loit berto. On ne niera pas du moins que suivre ne disent qu’en général? Ces Jacques- Philippe de Bergame, moine termes, erat cupidus ille valdè , alque ausustin , n ait appelé notre Abélard rrga neplirn suant ut atnpliiis semper in Baliardus (67). C’est l’observation de doctrinam proficerct litteraloriam plu- M. de la Monnaie. Je m’en vais dire rimum studiosus (70), ne désignentune chose dont je ne m’avisai pas ils pas moins la théologie qu’une audaus la première édition. Je crois tre science ? 4°« Il ne paraît point au’Abélard mourut avant que l’étude qu’Héloïse ait eu beaucoup d’estime du droit romain fût connue en Fran- pour Abélard , avant même qu’ils fusce. On l'avait ressuscitée en Italie sent loçés ensemble. 5°. 11 n’est pas Quelques années auparavant (68), et vrai quYil la mena en Bretagne, quand 1 on peut bien s’imaginer que l’en- elle se fut dérobée de chez son oncle : fance de cette nouvelle vie dura quel- il l’envoya bien dans cette province j que temps. 11 est donc hors d’appa- mais il se tint à Paris se précautionrence qu’on ait eu recours à notre dia- nant le mieux qu’il pouvait contre lecticien français pour l’explication les entreprises de Fulbert, jusqu’à ce d’une loi particulière difficile au sou- au’il l’eut apaisé, en lui promettant verain point, et d’un très-petit usage, d’épouser sa nièce. Alors il fut la join- On ne s’amuse guère à débrouiller de dre en Bretagne, comme on le voit pareilles choses après qu’on prétend dans la relation de ses infortunes, avoir éclairci les plus importantes, L'Histoire abrégée d Héloïse etd’Aou lorsqu’on tâche de renchérir sur bélard , qu’on a imprimée depuis peu les premiers interprètes. Il se passe (71), n’est point exacte sur ce point, donc du temps avant qu’on en vienne On y suppose qu’Abélard sortit de Palâ. S’il était permis d’employer les rè- ris en même temps que de la maison gles de M. Ménage, on dirait peut- du chanoine; qu’il y retourna quand être que le Bailardus d’Accurse est il eut su que son écolière était grosse j une corruption du mot Bulgarus>Bal- et qu’il l’enleva de nuitt afin de t’égaras , Bailgafus , Bailgardus , Bai- pouser clandestinement , en attendant lardus. Ceux qui copient mal les noms que ses parens lui permissent de l'épnupropres, et ceux qui ne les pronon- ser publiquement. 11 n’avait nul descent pas bien, peuvent introduire peu sein de l’épouser quand il l’enleva, à peu de grands changemens. Peut- et il ne prétendit jamais que son rnaétre avait-on dit du jurisconsulte Rui- nage dût être connu dans le monde, garus ce qu’Accurse, trompé par ces 6°. Héloïse ne lui dit point franche corruptions de nom, attribua à Petrus ment quelle ne prétendait pas par ce
Bailardus. mariage priver l’Lglise d’un doc-
(BB) Des erreurs de M. Moréri .] leur qui , selon son espérance , y serait 1®. Il est faux qu’Abélard ait enseigné bientôt un illustre prélat. Rien de sem- U théologie à Corbeil , et à Melun. î». WoU, ,a Bi„. Ab„Urdi.
f6r) Voyet ci- dessus , citation (3g). (7°) Abæltrdi Opcr .,pag. 1t.
(68) Vojn l'article IftstRiei. ‘ ('*) ^ l« Baye , en s in- la.