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ioin, consulta son androïde, c'est-à-dire sa téie magique qu'il avait faite, et qu>lle lui dit que s'il gardait bien sa tète son voyage serait heureux. Virgile crut qu'il lui fallait seulement veiller sur son œuvre ; il ne quitta pas son androïde d'un instant. Mais il avait mal com** pm ; s'étant découvert le front en plein midi, il fut frappé d'un coup de soleil, dont il mourut. Son carpe, comme il l'avait désiré, fut transporté à Naples, où il est toujours sous le laurier impérissable qui le couvre. — Les Napolitains regardent le tonibeau de Virgile comme leur palladium ; aucun conquérant n'a osé le leur enlever. Ils croient aux merveilles que nous avons racontées et à d'autres en* core. Le peuplé de Naples vous le dira. Mais, à sa louengè, il n'oublie pas les prodigieux faits de Virgile : les Géorgiques et l Enéide.
Virgile, — évoque de Salzbourg. Voy, Antipodes.
Vîfîoni. — Il y a plusieurs sortes de vi.sions» qui la plupart ont leur siège dans rimaginalion ébranlée. Arislote parle d'un fou qui demeurait tout le jour au théâtre quoiqu'il n'y eût personne ; et là , il frappait des mains et riait de tout son cœur , comme s'il avait vu jouer la comédie la plus divertissante. — Un jeune homme, d'une innocence et d'une pureté de vie extraordinaires, étant venu a mourir à l'âge de vingt-deux ans, une vertueuse veuve vit en songe plusieurs serviteurs de Dieu qui ornaient un palais magnifique. Elle demanda |)0ur qui on le préparait; on lui dit que c'était pour le jeune nomme qui était mort la veille. Elle vit ensuite, dans ce palais, un vieillard vêtu de blanc, qui ordonna à deux de ses gens de tirer ce jeune homme du tombeau et de ramener au ciel. Trois jours après la mort du jeune homme, son père , qui se nommait Armène, s'étant retiré dans un monastère, le nis apparut à l'un des moines , et lui dit que Dieu l'avait reçu au nombre des bienheureux , et qu'il l'envoyait chercher son père. Armène mourut le quatrième jour ' . — Voici des traits d'un autre genre. Torquemada conte qu'un grand seigneur espagnol , sorti un jour pour aller à la chasse sur une de ses terres, fut fort étonné lorsque , se croyant seul , il s'entendit appeler par son nom. La voix ne lui était pas inconnue} mais comme il ne paraissait pas empressé, il fut appelé une seconde fois, et reconnut distinctement l'organe de son père » décédé depuis peu. Malgré sa peur , il ne laissa pas d'avancei'. Quel fut son étonnemenl de voir une grande caverne, ou espèce d'af)lme, dans laquelle était une longue échelle.
> Lettre d«révéqueÉT<»4«'iMt|lt4iHr8Mll.
Le spectre de son père se hnontra sur les premiers échelons , et lui dît que Dieu avait permis qu'il lui apparût , afin de l'instruire de ce qu'il devait foire poUr son propre salut et pour la délivrance de celui qui lui parlait , aussi bien que pour celle de son grand-père qui était qiielques échelons plus bas ; que la justice divine les punissait et les retiendrait jusqu'à ce qu'on eût restitué on héritage usurpé par ses aïeux ; qu'il eût à le faire incessamment, qu'autrement sa place était déjà marquée dans ce lieu de souffrance. — A peine ce discours eut-il été prononcé , que le spectre et l'échelle disparurent, et l*ouverture de la caverne se referma. Alors la frayeur l'emporta sur l'imagination du chasseur; il retourna chez lui, rendit l'héritage, laissa à son fils ses autres biens , et se retira dans on monastère, où il passa le reste de sa vie. » — Il y a des visions qui tiennent un peu à ce que les Écossais appellent la seconde vue. BoalstuBu raconte ce qui suit : a Une femme ertchanteresiJe , qoi vivait à Pavic du temps du règne de Lconiceltos , avait cet avantage qu'il ne se pouvait faire rien do mal à Paviô , sans qu'elle le découvrit par son artifice , en sorte que la renommée des merveilles qu'elle faisait par l'art des diables lui attirait fous lé's seigneurs et philosophes de l'Italie. Il y avait, en ce temps, un philosophe à qui l'on ne pouvait persuader d'aller voir cette fenlnie , lorsque , vaincu par les soîliciiations dô c(uefques magistrats de la ville , fl s'y rendit. Arrivé devant cet organe de Satan , afiri de he demeurer muet, et pour la sonder âli vif, il la pria de loi dire , à son avis , lequel de tous les vers de Virgile était le meilleur. La vieille, sans rêver, lui répondit aussitôt :
Discite jastitiam moniti et non temncre divos.
— » Voilà, »jouta-t-eMe, le plus digne vers que Virgile tfll fait : vft-t'eft et ne rètfc^s plus pour me tenter. » Ce pauvre phHosOphe et ceux qui l'aceompagnafent s'en retoiïrnérent sans aucune réplique, et ne furent èrt leur vie plus étonnés d'une si docte réponse, attendu qu'ils savaient totis qu'elle n'ava^H etf sa vie appris ni à lire ni à écrire... — « Il y a encore, dit le même auteur, qu^lqOe^ vision» qui proviefinenf d'avoir mangé dtf vefiiri ou poisoa , corhtiie Pline et Édouarda^ enseignent de eèvx qui mangent la cervelle d'un our^, laquelle dévorée, on se croit lran^f«^rmé m our». Ce qui est advenu à un gentil homttiees'pagnol de notre temps à qui on en fit mafngér , ai il errait dans les montagnes pensSM êirer changé en ours. — H reste, pour ïrièttrè Ict toutes espèces de visioiis, de traiter de^ visfétisi
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artificielles, lesquelles , ordonnées el bùtics par certains secrets et mystères des hommes , engendrent la terreur en ceux qui les contemplent. 11 s'en est trouvé qui ont mis des chandelles dans des tétes-de morts, pour épou* vanter le peuple, et d'autres qui ont attaché des chandelles de cire allumées sur des coques de tortues et limaces, puis les mettaient dans les cimetières la nuit , afin que le vulgaire , voyant ces animaux se mouvoir de loin avec leurs flammes, fût induit à croire que c'étaient les esprits des morts. — 11 y a encore certaines visions diaboliques qui se sont faites de nos jours avec des chandelles composées de suif humain ; et pendant qu'elles étaient allumées de nuit, les pauvres gens demeuraient si bien charmés qu'on dérobait leur bien devant eux sans qu'ils sussent se mouvoir de leurs lils : ce qui a été pratiqué en Italie de notre temps. Mais Dieu , qui ne laisse rien impuni , a permis que ces voleurs fussent appréhendés; et, convaincus, ils ont depuis terminé leurs vies misérablement au gibet. » f^oy. Main de GLOIRE. — Les traditions populaires de l'Ailemagne sont fécondes en visions ; nous en citerons quelques-unes. — Un vieux château de la Saxe était visité par un fantôme qui faisait des tours indignes, tellement que le manoir demeurait inhabité d puis plusieurs' années. Un jeune homme intrépide se décida à y passer la nuit; il emporta des provisions, des lumières et des armes. À minuit, pendant qu'il s'apprêtait à dormir , il entendit au loia un bruit de chaînes. Après avoir longuement circulé dans les corridors, l'être qui faisait ce bruit remua des clefs , ouvrit la porte, et le jeune audacieux vit paraître un grand spectre pâle, décharné, ayant une très-longue barbe, et portant une trousse de barbier... Le curieux fit bonne contenance. Le spectre cependant referma soigneusement la porte; puis s'étant approché du lit , il fit signe à son hôte de se lever , lui mit un peignoir sur les épaules, et lui indiqua du doigt une chaise sur laquelle il l'invita à s'asseoir. L'Allemand tremblait un peu ; son effroi augmenta quand il vit le fantôme tirer de sa trousse un antique plat à barbe d'un autre siècle et un grand rasoir un peu rouillé. Il se rassura pourtant et laissa faire. Le spectre, qui procédait gravement, lui savonna le menton , lui rasa proprement la barbe et les cheveux , puis ôta le peignoir. — Jusque-là rien de bien nouveau : on savait que l'esprit rasait ainsi tous ceux qui passaient la nuit dans le château ; mais on contait aussi qu'après les avoir rasés, il les assommait de coups avec son gros poing de squelette. Le jeune homme rasé se leva de la chaise; et,
comme il avait gardé quelque présence d'esprit, il se rassura en voyant le fantôme se mettre à sa place et lui indiquer la trousse qu'il avait déposée sur une table. Tous ceux qui étaient venus avant lui dans ce château avaient eu si grand'peur, qu'ils s'étaient sans doute évanouis pendant qu'on les rasait; ce qui leur avait attiré des coups de poing. Le jeune homme remarqua la longue barbe du spectre, et comprit tout de suite qu'il demandait le même service qu'il venait de rendre. Il le savonna hardiment et lui rasa courageusement la barbe et la tète. — Sitôt que cela fut fait, le fantôme, muet jusqu'alors, se mita parler comme une personne naturelle. Il appela le jeune homme son libérateur; il lui conta qu'autrefois, suzerain du pays, il avait eu l'usage inhospitalier de raser impitoyablement tous les pèlerins qui venaient coucher dans son château; que pour l'en punir, un vieux moine, revenant de la Terre- Sainte, l'avait condamné à raser après sa mort tous ses hôtes , jusju'à ce qu'il s'en pré. senîât un assez hardi pour le raser lui-môme, tt II y a trois cents ans que ma pénitence dure, » ajouta le spectre, et après de nouveaux rcmercîmcnts il s'en alla. — Le jeune homme rassuré acheta le château à bas prix, dit le conte, el y coula des jours heureux, à la grande surprise des bonnes gens, qui le regardèrent comme un habile enchanteur •. — Voici autre chose. — Blendau, partant pour l'Italie, s'arrêta dans une ville du nord de l'Allemagne, chezRebman, son ami, régisseur d'un domaine royal, qu'il avait visité !?ouvent. — a Mon cher Blendau, lui dit Rebman, nous n'avons de disponible pour l'instant que la chambre grise; mais tu ne voudras pas y coucher. — Pourquoi donc? — As-tu oublié la dame châtelaine? — Bah! je n'y pense plus. J'ai vécu cinq ans dans la capitale ; actuellement les esprits ne me font plus peur; laissez-moi coucher dans cette fameuse chambre. » Brigitte conduisit Blendau dans la chambre grise. — Un instant après, la femme el les enfants de Rebman arrivèrent de la foire; il ne leur dit rien de Blendau , voulant le lendemain , au déjeuner, les surprendre de cette visite agréable. La chambre grise était au second éta:^e , à l'extrémité d'une des ailes du château. Brigitte posa ses doux flambeaux sur une table , au-dessous d'un vieux miroir, et se hâta de se retirer. Le jeune voyageur se mit à considérer cet appartement antique : rénorme poêle de fer portait la date 4616; une porte vitrée , à petits carreaux arrondis ,
' Maneus a tiré parti de cette tradition dans sa légende intitulée V Amour mm/.
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enchâssés dans du plomb , donnuit «ur un long passage sombre qui conduisait à la tour des cachots; le lit était orné d'un <;rand baldaquin et de rideaux de soie épaisse , brochés en or; les meubles n'avaient pas chanj^é de place depuis plus de cent ans. Mais la dame châtelaine remontait bien plus loin : Gertrude, c*était son nom , avait fait vœu de virginité en son vivant; ne l'ayant pas tenu , elle s'était empoisonnée de dé^tespoir, à dix«neuf ans, dans cette même chambre grise ; et , disait-on, elle avait été condamnée à souffrir trots cents ans les tourments du purgatoire. Cette pénitence rigoureuse ne sera terminée qu'en 4850 ; jusque-là elle doit apparaître toutes les nuits dans la chambre grise. — Blendau avait cent fois entendu les récits de ces apparitions : la dame châtelaine , disait-on , se montrait avec un poignard. Il n'était pas si rassuré qu'il le disait; cependant il ferma les portes aux verrous., souffla ses bougies et s'endormit. Deux heures après, le son do minuit réveille, il voit la chambre éclairée; il se soulève avec effroi j jette les yeux sur le vieux miroir , et aperçoit le spectre de Gertrude , vêtu d'un linceul, tenant un poignard dans la main droite. Une couronne de romarin et de clinquant est entrelacée dans ses cheveux. Il voit dans le miroir, à la clarté des deux bougies, l'éclat fixe des yeux de Grertnide , la pâleur de ses lèvres; elle parle à voix basse. Le jeune homme épouvanté veut sortir du lit; l'effroi Fa paralysé. — Cependant la châtelaine s'avance vers lut le poignard lové , avec un regard terrible Elle lui applique le poignard sur la poitrine, et sa main laisse tomber des gouttes de poif^on. Blendau saute hors du lit et court à la fenêtre pour appeler du secours; mais le spectre le prévient; il pose une main sur la fenêtre , de l'autre il saisit Blendau , qui sent sur son dos l'impression glaciale de la mort. Les lumières s'éteignent; Blendau se réfugie dans son lit , s'enfonce sous la couverture, et tout rentre dans le silence. L'extrême fatigue finit par lui faire retrouver un peu de sommeil. — Il s'éveille au point du jour, tout en nage ; ses draps étaient trempés. . . Il ne sut que penser de son horrible aventure : les bougies consumées, le dérangement de certains meubles, tout lui prouvait que sa vision n'était pas un rêve; mais, n'osant en parler à Rebman, il remonta à cheval et partit sur-le-champ... — Quand cette aventure fut publiée, en 4S40, dans le journal le Sincère j avec une aposUile où M. Blendau attestait, au nom de l'honneur et au péril de sa vie , la vérité de cette histoire , elle fit sensation et occupa toutes les conversations de
Berlin. Un médecin publia alors une aventure du même genre, qui lui était arrivée, non dans une chambre grise , mais dans une chambre noire. — J'allai un jour, dit-il, dans le château du lieutenant-colonel Silberslein , dont la fille était gravement malade ; on ine fit rester pour la soigner, et on me prépara une chambre où je me retirai de bonne heure. Elle avait une apparence assez lugubre : des peintures noires en couvraient les portes antiques, le plafond et le lambris. Un domestique vint me demander si je ne me trouvais pas trop seul dans cette chambre, et si je voulais qu'il restât avec moi. Je me moquai de lui et de toutes les histoires de revenants qu'il me conta sur cette chambre noire, qui jouissait d'un mauvais renom. Je m'endormis, après avoir tout visité et tout bien fermi*. J'étais dans mon premier sommeil lorsque j'entendis proDOttcer mon nom toutbas. J'ouvre les yeux à demi : ma chambre est éclairée d'une lumière extraordinaire ; une.main froide vient me toucher; et je vois à côté de moi une figure pâle comme la mort, revêtue d'un drap mortuaire, qui étend vers moi ses bras glacés. Dans le premier mouvement de terreur, je pouss^ai un cri, et je fis un saut en arrière. A l'instant j'entendis frapper un coup violent. L'image disparut, et je me retrouvai dans l'obscurité. L'horloge sonna : c'était minuit... — Je me levai sur-le-champ; j'allumai deux bougies , je visitai de nouveau ; tout était bien fermé. J'allais attribuer tout ce qui s'était passée un songe, lorsque, m'étant approché de mon lit avec une lumière , j'y découvris une boucle de cheveux bruns posée sur mon oreiller. Elle ne pouvait pas y être venue par un rêve ni par une illusion. Je la pris, et je l'ai conservée. Mais au moment où j'étais interdit dç cette circonstance , j'entends marcher à pas précipités ; on frappe à ma porte : o Levez-vous , me crie-t-on , mademoiselle se meurt. » — Je vole à la chambre de la malade , que je trouve sans vie : on me dit qu'un peu avant minuit elle s'était réveillée, et qu'après avoir respiré fortement, elle aN ait rendu le dernier soupir. Sa mère, inconsolable , voulut au moins , avant de quitter le corps inanimé de la jeune fille, emporter une boucle de ses cheveux. Qu'on juge de mon effroi , quand je m'aperçus qu'il manquait une boucle à ses longs cheveux bruns , celle précisément que j'avais reçue dans la chambre noire .. Le lendemain je fus atteint d'une maladie dangereuse , qui fut la môme que celle dont la jeune personne était morte... — Au moment où le médecin rendit cette aventure publique, un avocat ayant couché dans la
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même rhainbre noire et vu à peu près les mêmes choses , ia justice visita les lieux. Ou découvrit un ressort secret qui ouvrait un lambris dans le lit de la chambre fatale; elle communiquait à un cabinet qu'habitait ta femme de chambre ; c'était cette femme qui , pour ses intrigues personnelles, jouait le personnage de fantôme, afin de posséder seule la chambre infestée. Le docteur et l'avocat l'avaient prise successivement pour un spectre. — Après que celle histoire fut débrouillée , le journal le Sincère publia réclaircissement des aventures de la chambre grise. Tout était l'ouvrage des enfants du châtelain , auiquels Brigitte avait conté Tarrivée de Blendau : la jeune Charlotte faisait le rôle de Gertrude ; ses deux frères avaient ouvert le verrou de la petite porte, en passant une main par un car* reau cassé. Quand tout ceci fut dépouillé du merveilleux, on dit que le médecin de la chambre noire s*écria : « Nous vivons dans un siècle pervers et détestable ; tout ce qui est ancien s'anéantit , et un pauvre revenant ne peut même plus loyalement se maintenir... » — Ne quittons pas encore les Allemands , ni surtout les Allemandes, qui ne se refusent pas les hallucinalions. — Trois jeunes filles de Berlin , s'étant réunies un jour, demandaient à l'une d'entre elles, Florentine, d'où lui venait la tristesse qu'elles lui remarquaient. Elle en avoua la raison , en ces termes ' « J'avais une sœur nommée Sera phine, que vous avez connue ; elle s'entêta des rêveries de Tastrologie et des sciences de la divination, au grand chagrin de mon père. Ma mère mourut , et mon père pensa qu'avec l'âge , ce penchant bizarrese perdrait; mais Séraphîne poursuivit son étude : elle disait avoir été ravie, avoir joué avec les esprits ; et je ne suis pas éloignée de le croire, puisque moi et d'au* très l'avons vue dans le jardin, tandis qu'elle so trouvait à la maison... Un soir qu'elle était allée chercher ses parures pour aller en soirée, elle rentra sans lumière; je jetai un cri d'effroi; son visage avait subi une altération complète, sa pâleur habituelle avait pris la teinte affreuse de la mort; ses lèvres couleur de rose étaient devenues bleues. — « J'ai été saisie d'une indisposition subite , » nous dit*elle enfin tout bas. Après des instances répétées de ma part , elle finit par me dire que l'esprit de notre mère , morte depuis quelque temps, fui avait apparu , qu'elle avait entendu marcher derrière elle , qu'elle s'était sentie retenue par la robe, et qu'effrayée, elle s*était évabooie ; qu'après avoir repris ses forces et au vnoment d'ouvrir son armoire, les deux battants s'étaient déployés d'Mix-mémes, que sa
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himière B*était éteinte, qu'elle avait vu son image fidèle sortir d'un miroir , répandre une grande clarté dans l'appartemant , et qu'elle avait entendu une voix lui dire : a Pourquoi trembler en voyant ton être propre «'avancer vers toi pour te donner la connaissance de ta mort prochaine , et pour te révéler la deéttaée de ta maison? » que le fantôme l'avait instruite de ce qui devait arriver ; qu*au moment où elle l'interrogeait sur moi, la chambre s'était obscurcie, et que tout le surnaturel avait disparu ; mais elle ajouta qu'elle ne pouvait me confier l'avenir qu'elle vena^ da connattre , et que notre pèro soûl le stiurait. — J'en dis quelque chose à mon père, te soir môme; mais il n'en crut rien* H pensait que tout ce qui était arrivé ô Séraphino pouvait ôtre produit par une imaginati^ esallée. Cependant , trois jours après , ma acaur étant (onabée malade , je remarquai à l'affi^ctatioa avec laquelle elle bous embraoïaâf mon père et moi , que Tioatant de la séparotion n'était pas éloigné, t La pendttle sonnera-i-elle bientât neuf heures? disait-elle ^«ns la soirée; songez à moi ! nous nous reverrons I » Elle nous serra la main, et lorsque 1 heure sonna, elle tomba sur son lit et ne se releva plus, — Mon père désira que cette prétendue vision fût tenue secrète. Je parliageai aofi opinion ; mais je le pressai de me dévoiler le s&on»^ qu'on m'avait fait. Il ne voulut pas y consentir, et je remarquai que son regard inquiet était fixé sur la porte ; elle s'ouvrit tout à coup d'elle-même... » — Je frissonnai d'effi*oi, et demandai à mon père s'il ne voyait pas une lueur pénétrer dans l'appartement. Il se rejeta encore sur l'imagination ; il en parut cependant frappé. Le temps n'effaça pas le souvenir de Séraphine , mais il nous il oublier cette dernière apparition. Un soir, je rentrais à la maison après une belle promenade, lorsque les geni» de mon père m'avertirent de la résolution où il était d'aller vivre dans une de ses terres. A minuit nous partîmes ; H arriva à sa terre , calme et serein ; mais il fut bientôt frappé d'une indisposition que les médedas regardèrent comme très-sérreose ; un soir il me dit : « Séraphine a dit deux fois la vértié , elle la dira une troisième fois. » Je compris alors q/ae mon père ocoyak nftonrir bientôt. £n effet û dépéffit visiblement et fut fore^ de garder kr Hi. -^ Un autre soir , il me dit d'une voix faible : « L'expérience m'a guéri de rkm incrédulité; quaad neuf heures sonneront, mon dernier moment , suivant la prédiction de Séraphine, sera arrivé. Ne te marie pas s'il e^ possible ; et si jamais tu songeais sérieusement à le faire , n'oublie pas de lire le papier q«ie
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je te donne, a (.e son de l'heure fatale où mon père , appuyé sur mon épaule , rendit le dernier soupir, me priva de l'usage de mes sens. — Le jeor de son enterrement fut aussi marqué par la lueur éclatante dont j'ai déjà parlé. Vous savez, continua Florentine, que le comte Ernest me neoherche en mariage; dés que cette union fût convenue , je n*hésitai pas , selon Tordre de mon père, de lire le billet cacheté qu'il m'avait remis. Le voici : c Séra^ phine l'a sûrement déjà dit que, lorsqu'elle voulut questionner le fqntôme sur ton sort, soudain il avait disparu. L'être incompréhensible vu par ta sœur lui a déclaré que , trois jours avant celui qui serait Bxé pour ton ma-^ riage , tu mourrais à cette même heure qui nous est si funeste. Voilà pourquoi je t'engage à ne pas te marier. » — Florentine s'arrêta et dit r « Vous voyez, mes chères amies, la cause du changement dont vous m'avez quelquefois fait des reproches. Demain le comte revient de son voyage ; il avait fixé l'époque de notre mariage au troisième jour après son retour : ainsi c'est aujourd'hui ! et je renonce à un mariage qui , certes , m'eût charmée, plutôt que de renoncer à la vie. » *- Transcrivons maintenant une singulière légende , qui a été publiée en France depuis peu et répétée par plusieurs journaux. — Avant que Luther fût venu prêcher sa désastreuse réforme, on voyait des monastères au penchant de toutes les collines de l'Allemagne. C'étaient de grands édifices à Taspect paisi> ble, avec un clocher frêle qui s'élevait du milieu des bois et autour duquel voltigeaient des palomt)es. Là vivaient des hommes qui n'occupaient leur esprit que des choses du ciel. «-* A Olmutz, il en était un que l'on citait dans la contrée pour sa piété et son instruc* tion. C'était un homme simple , comme tous ceux qui savent beaucoup , car la science est semblable à la mer; plus on s'y avance, plus l'horizon devint large, et plus on se sent petit. Fi'ère Alfos, après «voir ridé son front et blanchi ses cheveux dans la recherche de démonstrations inutiles, avait appelé à son secours la féi des petits enfants ; puis, conOant sa vie à ta prière, comme à une ancre de miséricorde ; il l'avait laissée se balancer doucement au roulis des pures amours et des célestes espérances. •— Cependant de mauvaises rafales agitaient encore par instants le saint navire. Par instants les tentations de l'intelligence revenaient, el la raison interrogeait la foi avec orgueil. Alors frère Alfus devenait triste ; de grands nuages voilaient pour lui le soleil intérieur ; son ccBiir avait froid. Errant dana les campagnes-, il s'asseyait sur la
mout^M) tles focherji, s'arrêtait sous l'émmo des torrents, marchait parmi les murmures de la forêt ; mais il interrogeait vainement la nature; à toutes ses demandes, les montagnes, les flots et les feuilles ne lui répondaient qu'un seul mot : Dibu 1 — Frère Alfus était serti victorieux de beaucoup de ces crises; chaque Ibis il s'était affermi dans ses croyances, car la tentation est la gymnastique de la conscience ; quand elle ne la brise point, elle la fortifie; mais depuis quelque temps une inquiétude plus poignante s'était emparée du frère. Il avait remarqué souvent que tout ce qui est beau perd son charme par le long usage, que l'œil se fatigue du plus merveilleux paysage, l'oreille de la plus douce voix , et il s'était demandé comment nous pourrions trouver, même dans les deux, un aliment de joie éternelle. 0"^ deviendrait la mobilité de notre âme au milieu de magnificences sans
terme? L'éternilé ! quel mot pour une
créature qui ne connaît d'autre loi que celle de la diversité et du changement! 0 mon Dieu ! plus de passé ni d'avenir, plus de souvenirs ni d'espérances ! L'éternité ! l'éternité!... 0 mot qui fViis pleurer sur la terre, que peux-tu donc signifier dans le ciel ? — Ainsi pensait frère Alfus, et ses incertitudes étaient grandes. Un malin il sortit du monastère avant le lever des frères et descendit dans la vallée. La campagne , encore toute moite de rosée, s'épanouissait aux premiers rayons de l'aube. Alfus suivait lentement les sentiers ombreux de la coltine ; les oiseaux , qui venaient de s'éveiller, couraient dans les aubépineà , secouant sur sa tête chauve une pluie de rosée, et quelques papillons encore à demi endormis voltigeaient nonchalamment au soleil pour sécher leurs ailes. Alfus s'arrêta à regarder la campagne qui s'étendait sous ses yeux ; il se rappela combien elle lui avait semblé belle la première fois qu'il l'avait vue, et avec quelle ivresse il avait pensé à y finir ses jours. C'est que pour lui, pauvre enfant des villes accoutumé aux ruelles sombres et aux tristes murailles des citadelles, ces fleurs, ces arbres, cet air, étaient nouveautés enivrantes. Aussi la douce année qu'avait été Pannée de son noviciat ! que de longues courses dans les vallées! que de découvertes charmantes 1 ruisseaux chantant parmi les glaïeuls, clairières habitées par le rossignol, églantines roses, fraisières des bois, oh ! qu^ bonheur de vous trouver une première fois ! Quelle joie de marcher par des sentiers inconnus que voilent les ramées, de rencontrer à chaque pas une source où Ton n'a point encore bu, une mousse' que Ton n'a point encore
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foulée ! — Mais, hélas 1 ces plaisirs eux-mêmes durent peu ; bientôt vous avez pa'rcoura toutes les routes de la forêt, vous avez entendu tous ses oiseaux , vous avez cueilli de toutes ses Qeurs, et alors, adieu aux beautés de la campagne, à ses harmonies : T habitude qui descend comme un voile entre vous et la créa* lion vous rend aveugle et sourd. — Hélas 1 frère Alfus en était là , semblable à ces hommes qui , après avoir abusé des liqueurs les plus enivrantes, n'en sentent plus la puissance, il regardait avec indifférence le spectacle naguère si ravissant à ses yeux. Quelles beautés célestes pourraient donc occuper éternellement celle âme que les œuvres de Dieu sur la terre n'avaient pu charmer qu'un instant? Tout en se proposant à lui-même cette question, Âlfus s'était enfoncé dans la vallée. La tête penchée sur sa poitrine et les bras pendants, il allait toujours sans rien voir, franchissant les ruisseaux, les bois, les collines. Déjà le clocher du monastère avait disparu; Olmutz s'était enfoncé dans les brumes avec ses églises et ses fortifications ; les montagnes elles-mêmes ne se montraient plus à l'horizon que comme des nuages; tout à coup le moine s'arrêta, il étaità l'entrée d'uoegrande forêtqui se déroulait à perte de vue , comme un océan de verdure ; mille rumeurs charmantes bourdonnaient à Tenlour, et une brise odorante soupirait dans les feuilles. Après avoir plongé son regard étonné dans la molle obscurité des bois, Alfus y entra en hésitant , et comme s'il eût craint de faire quelque chose de défendu. Mais à mesure qu'il marchait , la forêt devenait plus grande ; il trouvait des arbres chargés de fleurs, qui exhalaient un parfum inconnu. Ce parfum n'avait rien d'enivrant comme ceux de la terre ; on eût dit une sorte d'émanation morale qui embaumait l'âme : c'était quelque chose de fortifiant et de délicieux à la fois, comme la vue d'une bonne ac< lion , ou comme l'approche d'un homme dévoué que l'on aime. Bientôt Alfus entendit une harmonie qui remplissait la forêt ; il avança encore, et il aperçut de loin une clairière tout éblouissanle d'une lumière merveilleuse. Ce qui le frappa surtout d'étonnement, c'est que le parfum , la mélodie et la lumière ne semblent former qu'une même chose : tout se communiquait à lui par une seule perception, comme s'il eût cessé d'avoir des sens distincts, et comme s'il ne lui fût resté qu'une âme. Cependant il était arrivé près de la clairière et s'était assis pour mieux jouir de ces merveilles, quand tout à coup une voix se fait entendre, mais une voix telle que ni le bruit des rames sur le lac , ni la brise riant dans les
saules, ni le souffle d'un enfant qui dort, n'auraient pu donner une idée de sa douceur. Ce que l'eau, la terre et le ciel ont de murmures enchanteurs, ce que les langues et les musiques humaines ont de séductions semblait s'être fondu dans cette voix. Ce n'était point un chant, et cependant on eut dit des flots de mélodie; ce n'était point un langage, et ce> pendant la voix parlait! Science, poésie, sagesse, tout était en elle. Pareille à un souffle céleste, elle enlevait l'âme et la faisait onduler dans je ne sais quelle région ignorée. En l'écoutant, on savait tout , on sentait tout; et comme le monde de la pensée qu'elle embrassait en entier est infini dans ses secrets , la voix toujours unique était pourtant toujours variée ; l'on eût pu l'entendre pendant des siècles sans la trouver moins nouvelle. Plus Alfus récoutail, plus il sentait grandir sa joie intérieure. Il semblait qu'il y découvrait à chaque instant quelques mystères ineffables ; c'était comme un horizon des Alpes à l'heure où les brouillards se lèvent et dévoilent tour à tour les lacs, les vais et les glaciers. — Mais enfin la lumière qui alluminait la forêt s'obscurcit , un long murmure retentit sous les arbres et la voix se tut. Alfus demeura quelque temps immobile, comme s'il fût sorti d'un sommeil enchanté. Il regarda d'abord autour de lui avec stupeur, puis voulut se lever pour reprendre sa route; mais ses pieds étaient engourdis, ses membres avaient perdu leur agilité. Il parcourut avec peine le sentier par lequel il é:ait venu , et se trouva bientôt hors du bois. — Alors il chercha-le chemin du monastère ; ayant cru le reconnaître , il hâta le pas, car la nuit allait venir ; mais sa surprise augmentait à mesure qu'il avançait davantage ; on eût dit que tout avait été changé ^ dans la campagne depuis sa sortie du couvent. Là où il avait vu les arbres naissants , s'élevaient maintenant des chênes séculaires; il chercha sur la rivière un petit pont de bois tapissé de ronces, qu'il avait coutume de traverser : il n'existait plus, et à sa place s'élançait une solide arche de pierre. En passsmt près d'un étang, des femmes, qui faisaient sécher leurs toiles sur les sureaux fleuris, s'interrompirent pour le voir et se dirent entre elles : ^Voici un vieillard qui porte la robe des moines d'Olmutz ; nous connaissons tous les frères , et cependant nous n'avons jamais vu celui-là. — Ces femmes sont folles, » se dit Alfus, et il passa outre. Cependant il commençait à s inquiéter, lorsque le clocher du couvent se montra dans les feuilles. Il pressa le pas, gravit le petit sentier, tourna la prairie et s'élança vers le seuil. Mais, ô surprise I la
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porte n^élait plus à sa place accoutumée ! Alfus leva les yeux et demeura immobile de stupeur. Le monastère d*Olmulz avait changé d*aspect ; renceinte était plus grande, les édifices plus nombreux , un platane qu*il avait planté lui-même près de la chapelle quelques jours auparauvant, couvrait maintenant l'asile saint de son large feuillage. Le moine , hors de lui , se dirigea vers la nouvelle entrée et sonna doucement : ce n'était plus la même cloche argentine dont il connaissait le son. Un jeune frère gardien vint ouvrir. «Que s'est-il donc passé ? demanda Âlfus. Antoine n'est-il plus le portier du couvent? — Je ne connais point Antoine,» répondit le frère. Alfus porta les mains à son front avec épouvante, m Suisje devenu fou? dit- il; n'est-ce point ici le monastère d'Olmutz, d'où je suis parti ce malin ? » Le jeune moine le regarda. «Voilà cinq années que je suis portier, répondit-il, et je ne vous connais pas. » Alfus promena autour de lui des yeux égarés ; plusieurs moines parcouraient les cloîtres; il les appela, mais nul ne répondit aux noms qu'il prononçait; il courut à eux pour regarder leurs visages, il n'en connaissait aucun. «Y a-t-il ici quelque grand miracle de Dieu ? s'écria-t-il ; au nom du ciel, mes frères, regardez-moi. Aucim de vous ne m'a-t-il déjà vu? N'y a-t-il personne qui connaisse le frère Alfus ? » Tous le regardèrent avec étonnement. « Alfus ! dit enfin le plus vieux, oui, il y eut autrefois à Olmutz un moine de ce nom ; je l'ai entendu dire à mes anciens. C'était un homme savant et rêveur qui aimait la solitude. Un jour il descendit dans la vallée, on le vit se perdre au loin derrière les bois, puis on l'attendit vainement, on ne sut jamais ce que frère Alfus était devenu. Depuis ce temps, il s'est écoulé un siècle entier, a A ces mots , Alfus jeta un grand cri , car il avait tout compris. Il se laissa tomber à genoux sur la terre , et joignant les mains avec ferveur : «0 mon Dieu, dit-il , vous avez voulu me prouver combien j'étais insensé en comparant les joies de la terre à celles du ciel. Un siècle s'est écoulé pour moi comme un seul jour à entendre votre voix ; je comprends maintenant le paradis et ses joies éternelles; soyez béni, ô mon Dieu I et pardonnez à votre indigne serviteur.» Après avoir parlé ainsi, frère Alfus étendit les bras, embrassa la terre et mourut. — L'histoire du moine Alfus fait partie d'un des ouvrages de Schubert, l'un des écrivains les plus populaires de l'Allemagne. Elle est dans le livre De V ancien et du nouveau; son titre est rOiseau du Paradis. Nous avons donné ici la belle traductioQ de M. Emile Souvestre, qui a
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bien surpassé encore l'original. — Ce qui suit n'a pas un intérêt aussi grave. Au milieu du dix-septième siècle il y avait à Bruxelles, dans une espèce de cul-de-sac de la rue Notre- Dame-du-Sommeil , qu'on appelle encore le coin du Diable, une petite maison de simple apparence , dont le propriétaire était un architecte estimé ; son histoire nous a été conservée comme une grande leçon. — Cet architecte s'appelait Olivier. Il avait gagné par d'heureuses affaires une fortune modeste, lorsqu'il se chargea de construire le pont et la grande écluse qui croisent la Senne à son entrée dans Bruxelles, entre les portes de Hal et d'Anderlecht. Il avait cru trouver là un terrain solide ; mais il lui fallut faire des dépenses imprévues pour affermir les fondations sur un sol marécageux et mouvant. — Toutefoisla première pierre fut posée le28avriH658, comme le constate une inscription que les réparations, faites il y a peu de temps, ont dé* couverte, et qui porte les noms de J. J, Van Hecke, H. D. Bruyne et J. Bassery, officiers de la ville présents à cette cérémonie. Olivier suivit ses travaux avec courage. Bientôt tout ce qu'il possédait y fut dévoré ; il reconnut qu'il s'était trompé grandement; son entreprise était à peine élevée d'un tiers qu'il se vit obligé de la suspendre, n'ayant plus même de quoi faire la paye de ses ouvriers. — Celte pens^ée l'accabla ; il allait être déshonoré ; la ville pouvait le poursuivre ; ceux qu'il avait employés attendaient leur pain : il alla frapper à la porte de ses amis et leur demanda secours pour quelques mois. Mais ceux qui lui avaient offert leur bourse lorsqu'ils savaient bien qu'il ne l'accepterait pas , la fermèrent sous d'honnêtes prétextes , et il s'en revint désenchanté de l'amitié. — Il s'enferma seul pour méditer au parti qu'il avait à prendre : aucun moyeu satisfaisant ne se présenta à sa pensée. Tous ceux sur qui il avait cru pouvoir compter l'abandonnaient. Il ne trouva d'affection réelle que dans une jeune veuve qu'il devait épouser, et qui se hâta de lui offrir tout ce qu'elle possédait. Mais ces ressources n'étaient pas suffisantes; la détresse reparut bientôt. — Il regagnait un soir son logis, désespéré, ne sachant s'il ne devait pas fuir pour éviter sa honte du lendemain. La nuit commençait, elle s'annonçait sombre et triste ; le vent hurlait et la pluie tombait par torrents. En entrant chez lui, on lui annonça qu'un homme l'attendait. Il monta surpris et empressé ; il vit assis dans sa chambre , auprès du feu , un inconnu habillé de vert. « Vous êtes dans l'embarras, lui dit brusquement cet homme. — Qui vous Ta dit? s'écria Olivier,
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-^ Vos âtniâ. Vous n'avez paâ lieu de vous louer deti hommes. Si personne ne vient à votre sccourS) demain vous êtes perdu. — Je le sais ;... et je n'ose vous demander le motif qui vous amène .. » Il se fit un silence. La lumière que la servante de Tentrepreneur avait allumée jetait une lueur pâle ; mais les yeux de l'inconnu flamboyaient ; sa figure était rude; un sourire, dont il s'efforçait de dissimuler rameriunie« dilatait par instants ses lèvres minces. Après qu'il eut fixé quelques minutes l'architecle palpitant : a Je m'intéresse à vous,» lui dit-il. Olivier tressaillit; il voulait prendre la main de celui qu'il appelait déjà son salut; le gros homme l'évita et retira promptement cette main que recou^ Trait un gant noir. — a Point de démonstrations, lui dit^il. Je prête à intérêts. — N'importe! mon sang, ma vie, tout est à vous. » Un éclair plus vif jaillit des yeux de l'étranger. «De quelle somme avez -vous besoin?
Je crois que nous nous entendrons, dit-il. — Oh ! pour le moment de peu de chose, dit Tarohitecte. Mais si vous voulez me sauver l'honneur, il faut que j'achève mon entreprise ; et cent mille florins.... -• Vous les aurez si mes conditions vous conviennent. — J'y souscris sans les connaître. C'est le ciel qui vous envoie. — Non, pas le ciel, dit l'homme vert en fronçant le sourcil. Mais vous ne pouvez vous engager sans savoir ce que vous faites. Je suis venu de loin pour vous voir. J'apprécie vos talents; il faut que vous soyez à moi. -^ A la vie et à la mort. — Entendons-nous bien, dit l'inconnu. Je vous donne dix ans. Au bout de ce terme, vous me suivrez ; je vous emmènerai où je voudrai ; je serai le maître ; vous serez à moi. — L'entrepreneur surpris, sans pouvoir se rendre compte du sentiment qu'il éprouvait , et redoutant de comprendre ce qu'il commençait à soupçonner, regardait Son hôte avec inquiétude. Son cœur battit avec violence, lorsqu'il vit l'étranger tirer de Son portefeuille cent mille florins en mandais à vue sur les premières maisons de Bruxelles. «^ Songez que^ans moi vous alliez mourir, dît-il. Signez donc cet engagement.» Il présentait en même temps une feuille de parchemin, et de sa main droite il tenait une plume d'or. «Excusez-moi, dit enfin l'architecte interdit, cette scène me confond ; que du moins je sa^ che à qui je me dois ! — Que vous importe ! dit l'inconnu. Je vous laisse dix ans dans votre pays. Je vous le répèle, je tiens à vous, je ne veux pas me nommer encore. Mais vous allez reprendre demain voire crédit ; une jeune èjpjouse vous attend. Vous hésitez f Les cent mille florins ne sufflsenl^ils pas? Vtricl un
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demi-million. » Olivier, dans le délire, ne se posséda plus à la vue de tant d'argent, qui le rendait riche et glorieux. Il saisit les deux mains de l'inconnu, les baisa sans que celui-ci ôtât ses gants, prit brusquement la plume d'or et signa l'engagement de suivre dans dix ans celui qui l'avait acheté. Quand il eut fîni^ l'homme vert plia le parchemin, le mit dans son portefeuille et sortit en disant : «Adieu 1 dans dix ans, à pareil jour, vous serez prêt? — Je le serai. » On pense bien qu'après ce qui venait de se passer, Olivier ne put dormir. Il passa la nuit à méditer devant son demimillion. Le lendemain il fit sa paye et satisfit à tous ses engagements; il publia qu'il n'avait voulu qu'éprouver ses amis; il doubla ses ouvriers. On le combla d'honnêtetés et de politesse. Il n'oublia pas sa jeune veuve; la fortune ne le rendit pas inconstant ; il épousa celiequi lui avait prouvé qu'elle l'aimait. Mais il ne confia jamais sa bonne fortune à personne. — Il écartait d'abord autant qu'il le pouvait les pensées sinistres qui venaient Tinquiéler. Il eut des enfants; ses entreprises prospérèrent; la fortune lui rendit des amis, et il semblait vivre joyeusement à Bruxelles. Seulement on était surpris de le voir toujours pèle et préoccupé. Il s'était bâli, entre la porte de Flandre et la porte du Rivage, une petite maison de plaisance où il cherchait à s'étourdir dans les parties de plaisir. On se rend en core, par la rue du Chant-des-Grenouilles, d cette maison, qu'on appelle la maison dih Diable, — Pendant neuf ans Olivier vécut ainsi. Mais lorsqu'il vit approcher l'instant où il devait tout quitter pour suivre l'inconnu , son cœur commença à se troubler. Des frayeurs cruelles s'emparèrent de lui ; il maigrissait et ne dormait plus. En vain sa femme, qu'il ai-^ mait, cherchait-elle à pénétrer dans les replis de son cœur, le secret qu'il y tenait renfermé était inaccessible ; les caresses de ses enfanls lui faisaient mal; on le voyait pleurer, et deux fois déjà sa femme avait remarqué qu'il ne passait jamais qu'en tremblant sur le pont de la grande écluse qu'il avait construit, quand parfois leurs promenades se dirigeaient de la porle de Hal à la porte d'Anderlecht. — Enfln te jour fatal approcha où l'étranger devait venir exiger l'accomplissement du marché <}u'il avait fait. Olivier invita à souper ses amis, ses parente, ceux de sa femme. Cette dame, ne sachant comment relever le cœur dé son mari , s'avisa , sans rien dire, d'engager à ce festin le bon vieillard Jean Van-* Nuffel, chanoine de Sainte-Gudtrle, son côn-* ftesseur, en qui Olivier avait confiance, quoique depuis dix ans il ne fit pki» ses devoirs de
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rallioliquc ; oc qui /'lail causé par une circonstance singulière : il ne pouvait entrer dans une église sans y étouffer et s'y trouver mal. Le digne prêtre, ayant longuement rélléchi à la conduite de l'architecte, en tirait des inductions qu*il ne manifestait pas, mais qui l'engagèrent à une précaution dont il reconnut bientôt la sagesse. — Il y avait une heure qu'on était à table, Olivier, dont la pâleur était effrayante, s'efforçait vainement de reprendre courage dans quelques verres d'excellent vin. Il avait bu énormément, et ses idées ne se troublaient pas. Il entendit «onner neuf heures. C'était le moment où l'inconnu l'avait quitté il y avait dix ans. Avec un mouvement convulsif et dans une sorte d'angoisse il voulut boire encore, et, trouvant les bouteilles vides, il envoya sa servante à la cave en lui recommandant d'apporter de son meilleur vin. La servante prit une chandelle et se hâta d'obéir. Mais lorsqu'elle fut descendue , elle aperçut, assis sur la dernière marche, un gros homme à figure sombre, vêtu de velours vert. Ellereculaeffrayéeet lui demanda ce qu'il cherchait. «Allez dire à votre maitre que je l'attends, répondit-il , il saura bien qui je suis. » La servante remonta au plus vite et fit sa commission d'une voix troublée. L'architecte acheva de perdre contenance. Voyant qu'il n'y avait plus à différer, il céda enfin aux instances de sa femme : il conta son aventure et se leva au désespoir. Sa femme, sesenfants, ses amis frémissaient bouleversés. « Ne désespérons pas encore de la bonté de Dieu, dit le vieux prêtre. Qu'on aille dire à l'étranger de monter. La femme d'Olivier était aux genoux du bon chanoine, et les enfants, qui comprenaient qu'ils allaient perdre leur père, lui baisaient les mains. Olivier, qu'un rayon d'espérance rattachait déjà à la vie, s'était un peu ranimé. La servante fit un effort de courage et alla crier à Tinconnu qu'on l'attendait dans la salle. II y parut à l'instant, marchant d'un air ferme et digne, et tenant à la main l'engagemenlsigné par Olivier. Un sourire indéfinissable épanouissait sa bouche et ses yeux. — Le chanoine l'interpella : «Vous ne pensiez peut-être pas me trouver ici, dit-il à l'homme vert. Vous savez que j'ai sur vous quelque pouvoir.. .» — L'inconnu baissa les yeux et parut mal à son aise. Mais le vieux prêtre, élevant une mesure pleine de grains de millet, reprit : « Je ne vous demando qu'une faveur ; accordez - nous quelques instants; jurez que vous laisserez Olivier en paix jusqu'à ce que vous ayez ramassé grain à grain tout le millet qu'il y a dans cette mesure. — J'y consens , répondit l'homme vert «prés ufi moment de silence. -^ Jurez- le moi