‹ Dictionnaire infernal, ou Recherches et anecdotes sur les démonsChapitre 315 sur 319 · YEU · texte numérisé non relu

YEU

YFF

lion des morceaux de bois sec qu'on trouvait dans son chemin On faisait aussi des conjectures non moins certaines pour les choses à venir sur l'arrangement des bûches dans le

foyer, sur la manière dont elles brûlaient, etc. C'est peut-être un reste de cette divination qui fait dire aux bonnes gens, lorsqu'un tison se dérange, qu^ils vont avoir une visite.

Tan-o*nt-T-T«n , — espèce de démon qui porte dans la nuit cinq chandelles sur les cinq doigts, et les tourne avec ia rapidité d'un dévidoir; superstition des habitants du Finistère.

Taga-BalMi , — monstre décrit dans les vieux contes russes sous les traits d'une femme horrible à voir, d'une grandeur déniesurée, de la forme d'un squelette, avec des pieds décharnés , tenant en main une massue de fer, avec laquelle elle fait rouler la machine qui la porte (espèce de vélocipède). Elle piiraft remplir l'emploi de Bellone ou de quelque autre divinité infernale.

Ten-Vang, — roi de l'enfer chez les Chinois. Il exerce des châtiments terribles sur ceux qui n'ont rien à lui offrir.

Teoz. — Boguet assure que les sorcières ont deux prunelles dans un oeil. Les sorcières illyriennes avaient la même singularité dans

Jes deux yeux. Elles ensorcelaient mortelle-' ment ceux qu'elles regardaient, et tuaient ceux qu'elles fixaient long-temps. — Il y avait dans lo Pont des sorcières qui avaient deux prunelles dans un œil el la ligure d'un cheval dans l'autre. Il y avait en Italie des sorcières qui , d'un seul regard , mangeaient le cœur des hommes et le dedans des concombres.... — On redoute beaucoup, dans

•quelques contrées de l'Espagne, certains enchanteurs qui empoisonnent par les yeux. Un Espagnol avait l'œil si malin , qu'en regardant fixement les fenêtres d'une maison, il en cassait toutes les vitres. Un autre , même sans y songer, tuait tous ceux sur qui sa vue s'arrêtait. Le roi, qui en fut informé, fit venir cet enchanteur et lui ordonna de regarder quelques criminels condamnés au dernier supplice. L'empoisonneui* obéit, et les criminels expiraient à mesure qu'il les fixait. ^ Un troisième faisait assembler dans un champ toutes les poules des environs, et sitôt qu'il avait fixé celle qu'on lui dé:»ignait, elle n'était plus ^. -~ Les Écossais redoutent beaucoup ,

* Voyage de Dumont^, Uv. m.

dans ce sen.«, ce qu'ils appellent le mauvais œil. Parmi leurs superstitions les plus vulgaires, celle qui attribue au regard de certaines personnes la faculté de produire de fâcheux effets, est la plus généralement répandue. Dalyell raconte qu'il y a peu d'années, un domestique de sa famille étant mort de la petite vérole, la mère de ce dernier soutint qu'il avait péri victime d'un mauvais œil. Il ajoute que maintenant encore il existe une femme dans les plaines dont le regard , au dire de ses voisins, suffit pour aigrir le lait, rendre les chèvres stériles et quelquefois même pour faire périr les troupeaux : une cheville de fer rouillée peut seule détourner le maléfice. — Dans le Péloponèse, à peine le nouveau-né a-t-il vu le jour, que la sagefemme le couvre d'un voile et lui étend sur le front un peu de boue prise au fond d'un vase où l'eau a long-temps séjourné. Eile espère ainsi éloigner de lui l'esprit malin , autrement dit mauvais œil , dont les Grecques croient voir partout la mauvaise infiuence. — Un soldat, dans l'expédition du maréchal Maison, faisait des sauts de force, mangeait des étoupes et rendait de la fumée par la bouche. On le prit pour le mauvais œil ou esprit malin ^. On a prétendu que l'on devenait aveugle lorsqu'on regardait le basilic. Voy. ce mol. — A Plouédern, près de Landerneau, dans la Bretagne, si l'œil gauche d'un mort ne se ferme pas, un des plus proches parents est menacé de cesser d'èlre'.

Tffrote, — roi de Gothie et de Suède, qui mourut sur le bord de la mer où il se promenait, frappé des cornes d'une vache que l'on pense être certainement une sorcière convertie en icelle, laquelle se voulait venger de cette manière de ce roi pour quelque tort qu'elle avait reçu do lui '.

1 Mangeart, Souvenirs de la Morée, 1830.

•< Cambry, Voyage dans le Finistère, t. II, p. 170.

^ Torquémada, Hexameron, p 4^.

ZAf

ZIT

Zabulon, — démoQ qui possédait une sœur laie de Loudun. Voy. Grandier.

Xacoom, — arbre de l'enfer des mahométans, dont les fruits sont des tètes de diables.

Zaeboi, — grand comte des enfers. Il a la figure d'un beau soldat monté sur un crocodile ; sa tête est ornée d'une couronne ducale; il est doux de caractère.

., — grand roi et président de l'enfer, qui a l'apparence d'un taureau aux ailes de griffon. H change l'eau en vin, le sang eti huile, l'insensé en homme sage, le plomb en argent et le cuivre en or. Trente légions Inî obéissent*.

AaÂtnrir OU itahoriéf . — Les Français q^ soht M\éê effï Espagne racontent des faits très* srrtguRerS' sur ll&s aafttwi^, efepéce de gens qtfî ont la vue si subtile' qu'ils voient sous la terre les- véirtes d'eatf , l'èS métàujf , les trésors et l'es corps privés de vie. — On a cherché et expliquer <^e fihénomène par des moyens naturels. On » dit quié ce? hortmes i*^connais^ saient les lieux où il y avait d^ sources', p'a'i* les vapeurs qui s'en exhalaient, et qu'ils siif ^ valent la ti*rfée dfes mries (f6r H d'argent 6ù' de cuivre, par les herbes qui croissaient su¥ h terre dont elles étaient recouverl«s. — lilais ces r'é^^ns h'ont p6i\\i satisfait le peuple espagribî, et il a' persisté à ('ivoire que les zafhutis étaient doués de qualités siirhumaines, qWTife avaient dies i*àp|:)brts avec les démons , ell que s'ils voulaient ils «auraient bien , indépendrfmrteni ôes choses matérielles, dé-' couvrir les secrets et les pensées qui n'ont i*îen d'e palpable pour les grossiers et vulgaires mortels. Au reste les zahuris ont les yeox i^ouges, et, pour ôtre zahiïrï, il faut être nW té' vendredî-samt.

Xairagie ( Zairagiah ] , — divination en usage parmi les Arabes*, qui se faisait par le moyen de plusieurs cercles ou roues parallèles correspondantes aux deux des planètes , placés liss uns avec les autres, et marqués de plusieurs lettres que l'on fait rencontrer ensemble par le mouvement qu'on leur donne selon certaines règles.

Zepan, — selon Wiérus , l'un des rois de l'enfer.

Zarlatnatniik , — personnage inconnu , mais très- puissant. Fot/. Verge.

Sasarragoan, — enfer des iles Mariannes, où sont logés ceux qui meurent de mort violente, tandis que ceux qui meurent naturellement vont jouir des fruits délicieux du paradis.

Sédéohias. — Quoiqu'on fût crédule sous le règne de Pépin-le-Bref , on refusait de croire à l'existence des êtres élémentaires. Le cabaliste Zédéchias se mit dans l'esprit d'en convaincre le monde; il commanda donc aux sylphes de se montrer à tous les mortels. S'il faut en croire l'abbé de Villars, ils le Orent avec magnificence. On voyait dans les airs ces créatures admirables en forme humaine , tantôt rangées en bataille , marchant en bon ordre, où se tenant sous les armes, ou campées sous des pavillons superbes; tantôt sur des navires aériens d'une structure merveilleuse, dont la flotte volante voguait au gré des zé()hyr5. Mais ce siècle ignôfâuf ne pouvait raisonner sur la nature de ces spebtâclcâ étranges; le péiVple crut d'abord que C'étaient des sorciers ^\' s'étaient emparés d« Fair pour y exciifer déS otages et pour lVïir*e grêler sur les moissons. — Les savants et les jurisconsultes ftiré^! Mtentôt de Tavis du peuple ;» tes empereurs lé Crurent aussi, et cette ridkule chimère alla si loié, que le' sage eharl^èmagrté, et après lui Louis- le-Débonnaire, itAposérent de graves [peines à* ces prélendijs tyrans de 1 air ....

Zeerceboooh, — dieu nôir, dieu de l'empire des morts chez les anciens Germains.

Zepar, — grand-duc de l'empire infernal , qui pourrait bien être le même que Yépar ou Sépar. Néanmoins, sous ce nom de Zépar, H a la forme d'un guerrier. l\ pousse les hommes aux passions infâmes. Vingt-huit légions lui obéissent*.

Biiioalîij. — C'est te nom qiron donné aux bohémiens en Espagne.

Ziton. — Pèh^lrtnt les n'oc/ès dte Vehcesfas, fils die l'empereur Charles fV, avec la princesse' Sophie de Bavière . lé beau-père , qui savait que son gendre prenâil plaisir à des spectacles ridicules et à des enchantements, fit amener de l'rague une charretée de ma-

> Wieriis, in Pscudora. dœm.

< Wieras, in Pscudoin, diein.

ZOH — j

o;iciens. Le magicien de Venceslas, noniné Zitoii, se présente pour faire assaut avec eux; ayant la boocbe fendue de part et d'autre jusqu'aux oreilles , il l'ouvre et dévore tout d'un coup le bouffon du doc de Bavière, avec tous seâ babils, excepté ses souliers qui étaient saies, et qu'il cracha loin de lui. Ensuite, ne ()0uvanl digérer une telle viande, il va se décharg^er dans une grande cuve pleine d'eau, rend son homme par le bas, et défie ses rivaux de l'imiter. — Nos vieilles chroniques et nos contes de fées offrent encore des traits semblables. — Ce même Zîton changeait quelquefois, dans des festins, les mains des conviés en pieds de bœuf, afin qu'ils ne pussent rien toucher de^ mets qu'on leur servait , de sorte qu'il avait loisir de prenire pour lui la meilleure part. — Voyant un jour des gens à des fenêtres attentifs à regarder un spectacle qui excitait leur curiosité, il leur fit venir au front de larges cornes de cerf, pour les empêcher de se retirer de ces fenêtres quand ils le voudraient.

— C'est le nom que donnent les Juifs modernes à leurs phylactères.

ZoAphité , — voy. Monstres.

ZoroAitre, — le premier et le plus ancien des magiciens. Sextus Smensis reconnaît deux enchanteurs de ce nom : l'un, roi de Perse, et auteur de la magie naturelle ; l'autre, roi des Bactriens, et inventeur de la magie noire ou diabolique. Justin dit que Zoroastre régnait dans la Bactriane long-temps avant la guerre de Troie; qu'il fut le premier magicien^ et qu'il infecta le genre humain des erreurs de la magie. — Voici, dit Voltaire, ce que l'Anglais Hyde rapporte sur Zoroastre, d'après un historien arabe : Le prophète Zoroastre étant venu du paradis prêcher sa religion chez le roi de Perse Gustaph , le roi dit au prophète : a Donnez-moi un signe. » Aussitôt le prophète fit cruîlro devant la porte du palais un cèdre si gros et si haut, que nulle corde ne pouvait ni l'entourer ni atteindre sa cime. Il mit au haut du cèdre un beau cabinet où nul homme ne pouvait monter. Frappé de ce miracle, Gustaph crut à Zoroastre. — Quatre mages ou quatre sages (c'est la même chose) , gens jaloux et méchants , empruntèrent du portier royal la clef de la chambre du prophète pendant son absence, et jetèrent parmi ses livres des os de chiens et de chats, des ongles et des cheveux de morts, toutes drogues avec lesquelles les magiciens ont opéré de tout temps. Puis ils allèrent accuser le prophète d'être un sorcier et un empoisonneur. Le roi se fit ouvrir la chambre

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par son poftier. On y trouva les maléfices, et voilà Zoroastre condamné à être pendu. — Comme on allait pendre Zoroastre , le plus beau cheval du roi tombe malade ; ses quatre jambes rentrent dans son corps , tellement qu'on ne fes voit plus. Zoroastre l'apprend; il promet qu'il guérira le cheval , pourvu qu'onne le pende pas. L'accord était fait?: il fait sortir une jambe du ventre, et lui dit : a Sire, je ne vous rendrai pas la seconde jambe que vous n'ayez embrassé ma religion. — Soit,» dit le monarque. Le proplièle, après avoir fait paraître la secondç jambe, voulut que les fils du roi se fissent Zoroasl riens ; et les antres jambes firent des prosélytes de toute la cour. On pendit les quatre malins sa>^e6^ au lieu du prophète, et toute la Perse reçut sa foi. — Biindari, historien arabe, conte que Zoroastre était juif, et qu'il avait été valet de Jérémie ; qu'il mentit à son maître ; que Jérémie, pour le punir, lui donna la lèpre; que le valet, pour se décrasser, alla prêcher une nouvelle religion en Perse et fit adorer le soleil. — Le voyageur français qui a écrit la vie de Zoroastre, après avoir observé que son ettfance ne pouvait manquer d'être miraculeuse, dit qu'il se mit à rire dés qu'il fut né , du moins à ce que disent Pline et Solin. Il y avait alors un grand nombre de magiciens très puissants ; ils savaient qu'un jour Zoroastre en saurait plus qu'eux et qu'il triompherait de leur magie. Le prince des magiciens fit amener l'enfant et voulut te couper en deux ; mais sa main se sécha surle-champ. On le jeta dans le feu, qui se convertit pour lui en bain d'eau rose. On voulut le faire briser sous les pieds des taureaux sauvages, mais un taureau plus puissant prit sa défense. On le jeta parmi les loups, ces loups allèrent incontinent chercher deux brebis qui lui donnèrent à teter toute la nuit. Enfin il fut rendu à sa mère, Dogdo, ou Dodo, ou Dodu. Barose prétend que Zoroastre n'est autre que Cham, fils de Noé. — Les cabahstes ont de Zoroastre une opinion toute différente: mais, si les démonomanes le confondent avec Cham , les cabalistes le confondent avec Japhet. Ainsi , les uns et les autres sa cordent à le faire fils de Noé. « Zoroastre , autrement nommé Japhet , dit le comte de Gabalis, était fils de Vesla, femme de Noé. Il vécut douze cents ans, le plus sage monarque du monde ; après quoi il fut enlevé. — Cette Vesla, étant morte, fut le génie tatélaire de Rome; et le feu sacré, que dos vierges conservaient avec tant de soin sur un autel, brûlait en son honneur. Outre Zoroastre, il naquit d'elle une fille d'une rare beauté et d'une grande sagesse,

ZOC — 5A0

la divine Egérie, de qui Numa Pompilius reçut toules ses lois. Ce fut elle* qui engagea Numa à bâtir un temple en l'honneur de Vesta, sa mère. Les livres secrets de Tancienne cabale nous apprennent qu'elle fut conçue dans l'espace de temps que Noé passa sur les flots, réfugié dans Tarche cabalistique.

%omhâmèmfw. — En Tan 108 , le roi de Perse Cabadés apprit, dit Théophanes, qu'il y avait aux frontières de ses états un vieux château appelé Zoabdadeyer, plein de richesses gardées par des démons. 11 résolut de s'en emparer, mais les magiciens juifs qu'il employa pour mettre en fuite les bandes infernales n'y réussirent pas. Un évèque chrétien put seul dissiper les prestiges du château ensorcelé.

ZUN

, — serpent mystérieux , long d'un pied , que les Arabes disent habiter le désert, où il est doué d'une puissance qui lui permet, dans ses courses , de traverser sans se détourner les plus rudes olwtacles, un rocher, uh mur, un arbre , un homme. L'homme que le zoureg traverse en passant meurt aussitôt. On ne peut tuer ce petit serpent qu'en lui coupant la tète pendant qu'il dort.

, — démon qui , accompagné de Mimi et de Crapoulet, posséda, en 4846, une jeune fille du bourg de TeiUy en Picardie. Koy. Pos-

SÈDKS,

Xnodel, — capitaine des Bohémiens^, foij. Bohémiens.

APPENDICE

Quetquem Méégenaem infernalemi

Un grand loroîer. — On trouve dans les lettres curieuses de Cyrano-Bergerac, sur la magie, le passage très-piquant qui suit : — « Il m'est arrivé une aventure si étrange, que je veux vous la raconter. Vous saurez qu'hier, fatigué de Fattenlion que j'avais mise à lire un livre de prodiges , je sortis à la promenade pour dissiper les ridicules imaginations dont j'avais Tesprit rempli. Je m'enfonçai dans un petit bois obscur, où je marchai environ un quart d'heure. J'aperçus alors un manche à balai , qui vint se mettre entre mes jambes et sur lequel je me trouvai à califourchon; aussitôt je me sentis volant par le vague, des airs. Je ne sais quelle route je fis sur cette monture ; mais je me trouvai arrêté sur mes pieds, au milieu d'un désert où je ne rencontrai aucun sentier. Cependant je résolus de pénétrer et de reconnaître les lieux. Mais j'avais beau pousser contre l'air, mes efforts ne me faisaient trouver partout que l'impossibilité de passer outre. — A la Gn , fort harassé, je tombai sur mes genoux ; et ce qui m'étonna, ce fut d'avoir passé en un moment de midi à minuit. Je voyais les étoiles luire au ciel avec un feu bleucttant; la lune était en son plein , mais beaucoup plus pâle qu'à Tordinaire; elle s'éclipsa trois fois, et trois fois dépassa son cercle ; les vents étaient paralysés, les fontaines étaient muettes; tous les animaux n'avaient de mouvement que ce qu'il leur en faut pour trembler; l'horreur d'un silence effroyable régnait partout, et partout la nature semblait attendre quelque grande aventure. — Je mêlais ma frayeur à celle dont la face de l'horizon paraissait agitée, lorsqu'au clair de la lune, je vis sortir d'une caverne un grand et vénérable vieillard, vêtu de blanc, le visage basané, les sourcils touffus et relevés, l'œil effrayant, la barbe renversée par-dessus les épaules. Il avait sur la tête un chapeau de verveine , et sur le dos une ceinture de fougère de mai tressée. A l'endroit du cœur était attachée sur sa robe une chauve-souris à demi morte, et

autour du cou un carcan chargé de sept différentes pierres précieuses , dont chacune portait le («ractère de la planète qui la dominait.

— Ainsi mystérieusement habillé , portant à la main gauche un vase triangulaire plein do rosée, et à la droite une baguette de sureau en sève, dont l'un des bouts était ferré d'un mélange de tous les métaux , il baisa le pied de sa grotte, se déchaussa, prononça en grommelant quelques paroles obscures, et s'approcha à reculons d'un gros chêne , à quatre pas duquel il creusa trois cercles l'un dars l'autre. La nature, obéissant aux ordres du nécromancien, prenait elle-même, en frémi&^sant, les figures qu'il voulait y tracer. Il y grava les noms des esprits qui présidaient au siècle , à l'année , à la saison , au mois , au jour et à l'heure. Ceci fait , il posa son vase au milieu des cercles, le découvrit, mit un bout de sa baguette entre ses dents, se coucha la face tournée vers l'orient , et s'endormit. — Vers le milieu de son sommeil, je vis tomber dans le vase cinq grains de fougère. Il les prit quand il fut éveillé, en mit deux dans ses oreilles, un dans sa bouche; il replongea l'autre dans l'eau, et jeta le cinquième hors des cercles. A peine fut-il parti de sa main , que je le vis environné de plus d'un million d'animaux de mauvais augure. Il toucha de sa baguette un chat-huant, un renard et une taupe qui entrèrent dans les cercles en jetant un cri formidable. Il leur fendit l'estomac avec un couteau d'airain , leur ôla le cœur, qu'il enveloppa dans trois feuilles de laurier et qu'il avala ; il fit ensuite de longues fumigations. Il trempa un gant de parchemin vierge dans un bassin plein de rosée et de sang , mit ce gant à sa main droite , et après quatre ou cinq hurlements horribles , il ferma les yeux et commença les évocations.

— Il ne remuait presque pas les lèvres; j'entendis néanmoins dans sa gorge un bruit semblable à celui de plusieurs voix entremêlées* Il fut enlevé de terre à la hauteur d'un demipied , et de fois à autre il attachait attentive-

o/i-2 APPEN

iMciit la vue sur Tcngle de l'index de sa main gauche; il avail le visage enflammé et se tourmentait fort. — Après plusieurs contorsions effroyables , il tomba en ^émissaxit sur ses genoux; mais aussitôt qy'il eut articulé trois paroles d'une certaine oraison , devenu plus fort qu'un homme, il soutint sans vaciller les violentes secousses d'un vent épouvantable qui souillait contre lui. Ce vent semblait tâcher de le faire sortir des trois cercles; les trois ronds iloumteeot e«auit« Mtour île •iiii. Ce prodige fut suivi d'une grcie rouge comme du sang , et cette grêle Bt place à un terrent de feu , «ccompagné de coups de tonnerre. — Une lumière éclatante dissipa enfin ces tristes météores. Tout au milieu parut un jeune homme, \$ jambe droite sur un oigle, la gauche sur un lynx , qui donna au magicien trois fioles de je ne sais quelle liqueur. Le magicien lui présenta trois chevaux, l'un pris au devant de sii tète, les deux autres aux tempes; il fut frappé sur l'épaule d'un petit bâton que tenait le fantôme ; et puis tout disparut. — Alors le jour revint; j'allais me remettre en chemin pour regagner mon viN loge, mais le sorcier, m'ayant envisagé, s'approcha du lieu où j'étais. Quoiqu'il parût clieminer à pas ients, il fut plus tôt à. mot que je ne l'aperçus bouger. Il étendit sur ma main une main si froide, que la mienne en demeura long-temps engourdie. Il n'ouvrit ni les yeux , ni la bouche ; et dans ce profond silence il me conduisit â travers des masures, sous les ruines d'un vieux château inhabité , où les siècles travaillaient depuis mille ans à mettre les chambres dans les caves. Au.^itét que nous fûmes entrés : — « Vante-toi , me ditHl en se tournant vers moi , d'avoir contemplé face à face le sorcier Agrippa , dont l'âme est par métempsycose celle qui animait autrefois le savant Zoroastre , prince des Bactriens. -^ Depuis près d'un siècle que je disparus d'entre les hommes , je me conserve ici , par le moyen de l'or potable , dans une santé qu'aucune maladie n'a interrompue. De vingt ans en vingt ans , je prends une pri&e de cette inédecine universelle, qui me rajeunit et qui restiUie à mon corps ce qu'ii a perdv de ses forces. Si tu as considéré trois fioles que m'a présentées le roi des Salamandres, Îa première en est pleine, la seconde contient de la poudre de projection , el La troisième 4e l'huile de taie. — Au reste, tu m'es obligé, puisque, entre tous le^ mortels, je t'ai oboisi pour assister à des mystères que je ne célèbre qu'une ïois en vingt ans. -;- C'est par mes diarmes que sont envoyées , quand il me plali, ks atériiités ^et 4e8. abioedances.

DÎCK.

Je suscite les guerres en les allumant entre les génies qui gouvernent les rois. J'enseigne aux bergers la patenôtre du loup. J'apprends aux Revins la façon de tourner le sas. Je fais courir les feux follets. J'excite les fées à danser au clair de la lune. Je pousse les joueurs à chercher le trèfle à quatre feuilles sous les gibets. J'envoie à minuit les esprits hors du cimetière, demander à leurs héritiers l'accomplissement des vœux qu'ils ont faits à la mort. Je fais brûler aU^ voleurs des chandelles de graisse de pendu , pour endormir les hôtes pendant qu'ils exécutent leur vol. Je donne la pislole volante , qui vient ressauler dans la podiet e quand on l'a employée. Je fais présent aux I quais de ces bagues qui (ont aller et revenir d'Orléans à Paris en un jour. Je fais tout renverser dans une maison par les esprits follets, qui culbutent les bouteilles , les verres , les plats , quoique^rien ne se casse et qu'on ne voie personne. Je montre aux vieilles à guérir la fièvre avec des paroles. Je réveille les villageois la veiHe de la Saint-Jean , pour cueillir son herbe à jeun et sans parler. J'enseigne aux sorciers à devenir loups-garous. Je tords le cou à ceux qui, lisant dans un grimoire, sans le savoir, nio font venir et ne me donnent rien. Je m'e.i retourne paisiblement d'avec ceux qui me donnent une savate , un cheveu ou une paille. J'enseigne aux nécroo^nciens à se défaire do leurs ennemis , en faisant une image de cire , et la piquant ou la jetant au feu , pour faire sentir à l'original ce qu'ils font souffrir à la copie. Je montre aux bergers à nouer l'ai guillette. Je fais sentir les coups aux sorciers, pourvu qu'on les batte avec un. bâton de sureau. Enfin , je suis le diable Vauvert , le Juif errant, et le grand veneur de la forêt de Fontainebleau.... • — Après ces paroles, le magicien disparut, les couleurs des objets s'éloignèrent...; je me trouvai sur. mon lit, encore tremblant de peur. Je m'aperçus que toute celte longue vision n'était qu'un rêve; que je m'étais endormi en lisant mon livre de noirs prodiges, et qu'un songe m'avait fait voir tout ce qu'on vient de lire. »

Si* léfMMU êm Senri-le-Iiioii. — Nous l'empruntons à Musais , dont les contes populaires sont riches de tant de traditions merveilleuses. — Pendant que ia croisade de Frédéric-Barberousse occupait le monde chrétien , il y eut grand bruit dans toute l'Ailemagae de l'aventure merveilleuse arrivée au duc Henri de Brunswicjk. — Il s'était embarqué pour la Terre-Saiote. Une tempête le jeto dOF ia cAte ^d'Afriqiie. Échappé smiI du

At>PENDïCe.

naufrage, il trouva in asile dans l'antre d'un lion. L'animal, couché à (erre, lui témoigna tant de douceur qu'il osa s'en approcher ; il reconnut que cette humeur hospitalière du redoutable animal provenait de l'extrême douleur qu'il ressentait à la patte gauche de derrière; il s'y était enfoncé une grosse épine , et la douleur le faisait souffrir à un tel point qu'il ne pouvait se lever et qu'il avait complètement perdu l'appétit. La première connaissance faite et la confiance réciproque établie, le duc remplit auprès du roi des animaux les fonctions de chirurgien; il lui arracha 4'épine et lui pansa le pied ' . Le lion guérit, et, reconnaissant eu service que lui avait rend» son hôte, il le nourrit abondamment de sa chasse et le combla de toutes les caresses qu'un chien a coiHume de faire à son mattre. — C'était fort bien. Mais le duc ne tarda pas à se lasser de l'ordinaire du lion , qui , avec toute sa bonne volonté , ne lui servait pas la venaison aussi bien apprêtée que ie faisait son cuisinier. )1 désirait ardemment de retourner dans sa résidence , la maladie du pays le tourmentait nuit et jour; mais il ne voyait aucun espoir de pouvoir jamais regagner ses états. — Le tentateur s'approcha alors du duc, que la tristesse accablait, fl avait pris la forme d'un petit homme noir ; Henri d'abord crut voir un orang-outang, mais c'était bien Satan en personne qui lui rendait visite. « Duc Henri , lui dit-il , pourquoi te lamentes-tu? Si tu veux prendre coniiaDce en moi , je mettrai fin à tes peines ; je te ramènerai près de ton épouse ; aujourd'hui même tu souperas à Brunswick, où l'on prépare ce soir un grand festin ; car la duchesse, qui te croit mort, donne sa main à un nouvel époux. » ^ Cette nouvelle fut un coup de foudre pour le duc ; la fureur étincelait dans ses yeux ; son cœur était en proie au désespoir. Il aurait pu songer que , depuis trois ans qu'on avait annoncé son naufrage , il était bien permis à la duchesse de se croire veuve, il ne s'arrêta qu'à l'idée qu'il était outragé. •« -Si le ciel m'abandonne , pensa-t-il, je prendrai conseil de l'enfer. » Il était dans une de ces situations dont le diat>le sait proiter. Sans perdre le temps en délibérations , ii chaussa ses éperons, ceignit son épée et s'écria : « En route, camarade. — A l'instant , répliqua le démon , mais convenons des frais de transport. — Demande ce que tu voudras , dit le duc , je te le donnerai , sur ma parole. — Hé bien ! il faut que ton âme

' C'est ainsi que commença l'arenture d'Androdès , qni trouva, comme le duc de Brun&wick, un ami dans Mn lion.

m'appartienne dans Vautre mwiéid. — ^it, répondit le duc, dominé par la colère; » et il toucha la main du petit homme noir. — Le marché se trouva donc conclu entre les parties intéressées. Satan prit la forme d'un griffon, saisit dans une de ses serres le duc Henri , dans l'autre le fidèle lion , et les trans* porta , des côtes de )a Libye , dans ^a vi^c de Brunswick , où il les déposa sur la place du Marché , au moment où le guet venait de crier l'heure de minuit. Puis il disparut. — Le palais ducal et la ville entière étaient illuminés; toutes les rues fourmillaient d^hab:tants qui se livraient à une bruyante gaiel'; , et couraient au château pour y voir la fiancée et pour être spectateurs de la danse des flambeaux qui devait terminer les fêtes du joiir. — Le voyageur aérien , qui ne ressentait pas la moindre fatigue, se glissa à travers la foule sous le portail du palais, et, accompagné de son lion fidèle, il fit retentir ses éperons d'or sur l'escalier, entra dans la salle du festin , tira son épée et s'écria : « Â moi ceux qui sont fidèles au duc Henri ! mort et malédiction aux trailres ! 0 -^ En même temps , le lion rugit, secouant sa crinière et agitant sa queue. On croyait entendre les éclats du tonnerre. Les trompettes et les trombonnes se turent ; mais les voûtes antiques retentirent du fraras des armes et les murs du château en tremblèrent. — Le fiancé aux boucles d'or et là troupe bigarrée de ses courtisans tombèrent sous l'épée de Henri. Ceux qui échappaient au glaive étaient déchirés par le lion. Après que le pauvre fiancé, ses chevaliers et ses valets eurent mordu la poussière , et que le duc se fut montré le maître de la noaison d'une manière aussi énergique que jadis Ulysse avec les prétendants de Pénélope , il prit place à table à côté de son épouse. Elle commençait â peine à se remettre de la frayeur morteUe que lui avaient causée ces massacres. Tout en mangeant avec grand appétit des mets que son cuisinier avait apprêtés poiH* d'autres convives , et en régalant son compagnon de ragoûts qui ne paraissaient pas non plus lui déplaire, Henri jetait les yeux de temps en temps sur sa femme , qu'il voyait baignée de larmes. Ces pleurs pouvaient s'expliquer de deux manières; mais, en homme qui sait vivre, le duc leur donna l'interprétation la plus favorable ; il adressa à (a daoae , d'un ton affectueux , quelques reproches sur sa précipitation à former de nouveaux nœuds, et il reprit ses vieilles b^bjiudes. — Henri-Ie-Lion , surnommé ainsi ^ cause de son aventure, disparut en 1495, emporté par le. petit homme noir.

I4i TÎmlle tovoîèM de BerkeUj. — l^a/kide éco$9aite. — c Vers le onzième siècle , dans une ville d'Angleterre, une femme adonnée à la magie étant un jour à dîner, une corneille qu'elle avait toujours auprès d'elle lui croassa je ne sais quoi de plus clair qu'à Tordinaire. Elle pâlit, poussa de profonds soupirs et s*écria : « J'apprendrai aujourd'hui de grands malheurs. » — A peine ache\ ait-elle ces mots, qu'on vint lui annoncer que son fils atné et toute la famille de ce fils étaient morts de mort subite. Pénétrée de douleur, elle assembla ses autres eufants, parmi lesquels étaient un moine et une religieuse, et leur dit en gémissant : « Jusqu'à ce jour, je me suis livrée aux arts magiques ; je n'ai d'espoir que dans vos prières : je sais que les démons sont à la veille de me posséder pour me punir de mes crimes ; je vous prie, comme votre mère, de soulager les tourments que j'endure déjà ; sans vous ma perte me parait assurée , car je vais mourir à Tinslant.. Renfermez mon corps, enveloppé d'une peau de cerf, dans une bière de pierre recouverte de plomb que vous lierez par trois tours de chaîne ; si pendant trois nuits je reste tranquille, vous m*ensevelirez la quatrième; quoique je craigne que la terre ne veuille point recevoir mon corps : pendant cinquante nuits, chantez des psaumes pour moi, et que pendant cinquante jours on dise des messes. » — Ses enfants exécutèrent ses ordres, mais sans succès. Les deux premières nuits , tandis que les clercs chantaient des psaumes , les démons enlevèrent, comme si elles eussent été de paille, les portes du caveau et emportèrent les deux chaînes qui enveloppaient la caisse : la Iroi* siéme nuit, vers le chant du coq, tout le monastère semblait ébranlé par les démons qui entouraient l'édifice. L'un d'entre eux, le plus terrible et d'une taille colossale, réclama la bière. Il appela la morte par son nom, et lui ordonna de sortir. « Je ne le puis, répondit le cadavre, je suis liée. — Tu vas être déliée, lui dit Satan ; » et aussitôt il brisa comme une ficelle la troisième chaîne de fer qui restait autour de la bière , découvrit d'un coup de pied le couvercle, et prenant la morte par la main , il l'entraîna en présence de tous les assistants. Un cheval noir se trouvait la, hennissant fièrement, couvert de crochets de fer; on plaça la malheureuse sur son dos et il disparut ; on entendit seulement dans le lointain les derniers cris de la sorcière *.

lok TMîon du taîcSde. — Ceci est un conte fantastique, extrait de Nicolas Niklehy, de

» Vincent de GniUerin, 8p«ct. bist., liv. xxvi.

M. Charles Dickens. — Le baron von Koeldwethout de Grogzwig en Allemagne, était au désespoir: sa femme venait de lui donner son treizième enfant , et à chaque nouveau-né elle devenait plus grondeuse. La famille de sa femme s'en mêlait ; il venait de reconnaître que ses coffres étaient vides. Le baron ne chassait plus, ne riait plus : a Je ne sais que faire, dit-il ; j'ai envie de me tuer. » — C'était une brillante idée I — Le baron prit dans une armoire un vieux couteau de chasse^ et l'ayant repassé sur sa botte , il fit mine de l'approcher de sa gorge. — a Hem ! dit-il, s'arrêlant tout court, il n'est peut-être pas assez affilé. » — Le baron le repassa de nouveau ; et il faisait une seconde tentative, quand il fut interrompu par les clameurs bruyantes des jeunes barons et baronnes; car leur chambre était dans une tour voisine, dont les fenêtres étaient garnies de barres de fer, pour les empêcher de tomber dans le fossé, c 0 délices du célibat! s'écria le baron en soupirant, si j'avais été garçon, j'aurais pu me tuer cinquante fois sans être dérangé. Holà ! mettez un flacon de vin et la plus grande de mes pipes dans la petite chambre voûtée, derrière la salle d'armes. » — Un valet, qui s'appelait Jean, exécuta l'ordre du baron dans l'espace d'une demi-heure ou à peu près, et le sire de Grogzwig, informé que tout était prêt, passa dans la chambre voûtée , dont les boiseries sombres étincelaieot à la lueur des bûches amoncelées dans le fover. La bouteille et la pipe étaient prêtes, et, somme toute, la pièce avait un air confortable. — « Laisse la lampe, dit le baron. — Vous faut-il encore autre chose, monseigneur? demanda le valet. — Vat'en. » — Jean obéit, et le baron ferma la porte. — - « Je vais fumer une dernière pipe, dit-il , et tout sera fini. » — Mettant de côté le couteau de chasse en attendant qu'il en eût besoin , et se versant un grand verre de vin, le sire de Grogzwig s'étendit sur son fauteuil, allongea les jambes sur les chenets et se mit à fumer. — Le baron eût été certainement romantique si le romantisme eût été inventé à cette époque; mais il était doublement disposé à la rêverie par sa qualité d'Allemand et de fumeur. Rien n'est plus favorable que la pipe aux hallucinations. La monotonfe du mouvement d'aspiration et d'expiration jette l'esprit et les sens dans une espèce de somnolence Les vapeurs narcotiques du tabac surexcitent et exaltent l'imagination. Il semble que du foyer de la pipe s^échappe une multitude d'êtres aériens qui flottent et tourbillonnent avec la fumée , se cherchent et se saisissent au milieu du nuage azuré, et mon-

APPENDICE

lent ail ciel en dansant. — Le baron songea à une foule de choses, à ses peines présentes, à ses jours de célibat et aux gentilshommes vert-pomme, depuis long-temps dispersés dans le pays, sans qu'on sût ce qu'ils étaient devenus , à l'exceplion de deux qui avaient eu le malheur d'être décapités, et de quatre autres qui s'étaient tués à force de boire. Son esprit errait au milieu des ours et des sangliers, lorsque, en vidant son verre jusqu'au fond, il leva les yeux et crut s'apercevoir qu'il n'était pas seul. — A travers l'atmosphère brumeuse dont il s'était entouré, le baron distingua un être hideux et ridé , avec des yeux creux et sanglants, une figure cadavéreuse et d'une longueur démesurée, ombragée de boucles éparses de cheveux noirs. Ce personnage fantastique était assis de l'autre côté du feu , et, plus le baron le regarda , plus il demeura convaincu de la réalité de sa présence. L'apparition était affublée d'une espèce de tunique de couleur bleuâtre, qui parut au baron décorée d'os en croix. En guise de cuissards, ses jambes étaient encaissées dans des planches de cercueil, et sur son épaule gauche était jeté un manteau court et poudreux , qui semblait fabriqué d'un morceau de linceul. Elle ne faisait aucune attention au baron, mais contemplait fixement le feu. — « Ohé! s'écria le baron frappant du pied pour attirer les regards de l'inconnu. — Ohé! répéta celui-ci levant les yeux vers le baron, mais sans bouger. — Qu'est-ce ? dit le baron sans s'effrayer de cette voix creuée et de ses yeux mornes ; je dois vous adresser une question. Comment étes-vous entré ici? — Par la porte. — Qui êtes- vous? — Un homme. — Je ne le crois pas. — Comme vous voudrez. » — L'intrus regarda quelque temps le hardi baron de Grogzwig, et lui dit familièrement : a II n'y a pas moyen de vous tromper, à ce que je vois. Je ne suis pas un homme. — Qui êtes-vous donc? — Un génie. — Vous n'en avez pas Pair, repartit dédaigneusement le baron. — Je suis le génie du désespoir et du suicide, dit l'apparition; vous me connaissez à présent. » — A ces mots , l'apparition se tourna vers le baron , comme si elle se fût préparée à agir; et ce qu'il y eut de remarquable, ce fut de la voir mettre de côté son manteau , exhiber un pieu ferré qui lui traversait le milieu du corps , l'arracher brusquement et le poser sur la table aussi tranquillement que si c'eût été une canne de voyage. — a Maintenant, dit le génie, jetant un coup d'oeil sur le couteau de chasse, êtcs-vous prêt? — Pas encore ; il faut que j'achève ma pipe. — Dépècbez-vous. — Vous semblez pre^. — Mais

oui, je lo suis; par ces temps de misère et d'ennui , j'ai beaucoup à faire en Angleterre et en France, où je vais de ce pas, et tout mon temps est pris. — Buvez- vous? dit le baron touchant la bouteille avec la tête de sa pipe. — Neuf fois sur dix et largement, reprit le génie d'un ton sec. — Jamais avec modération? — Jamais, répliqua le génie en frissonnant ; cela engendre la gaieté. » — Le baron examina encore son nouvel hôte , qu'il . regardait comme un visiteur extraordinairement fantasque, et lui demanda en6n s'il prenait une part active à tous les simples arrangements du genre de ceux dont il s'agissait en ce moment. « Non , répondit évasivement le génie ; mais je suis toujours présent. — Pour voir si l'affaire va bien ? je suppose. — Précisément, répondit le génie en jouant avec son pieu dont il examinait le fer. Ne perdez pas une minute, je vous prie , car je suis mandé par un jeune homme affligé de trop de loisir et d'argent. — Se tuer parce qu'on a trop d'argent 1 s'écria le baron, se laissant aller à une violente envie de rire. Ah 1 ah 1 ah 1 voilà qui est bon I » — C'était la première fois que le baron riait depuis long-temps. « Dites donc , reprit le génie d'un ton suppliant et d'un air d'anxiété, ne recommencez pas, s'il vous plaît. — Pourquoi ? — Vos rires me font mal ; soupirez tant que vous voudrez^ je m'en trouverai bien. » — Le baron soupira machinalement, et le génie, reprenant son courage, lui tendit le couteau de chasse avec la plus séduisante politesse. — a Ah ! ce n'est pas une mauvaise idée , dit le baron sentant la froide pointe de l'acier, se tuer parce qu'on a trop d'argent 1 — Bah ! dit l'apparition avec pétulance , est-ce une meilleure idée de se tuer parce qu'on n'en a pas assez ?» — Je ne sais si le génie s'était compromis par mégarde en prononçant ces mots, ou s'il croyait la résolution du baron assez bien arrêtée pour n'avoir pas besoin de faire attention à ce qu'il disait ; je sais seulement que le sire de Grogzwig s'arrêta tout à coup, ouvrit de grands yeux, et parut envisager l'affaire sous un jour complètement nouveau. « Mais, en effet, ditil , rien n'est encore désespéré. — Vos coffres sont vides, s'écria le génie. — On peut les remplir. — Votre femme gronde. — On la fera taire. — Vous avez treize enfants. — Ils ne peuvent tous mal tourner. » — Le génie s'irritait évidemment des opinions avancées par le baron ; mais il affecta d'en rire, et le pria de lui faire savoir quand il aurait fini de plaisanter, a Mais je ne plaisante .pas , au contraire, reprit le baron. — Eh bien! j'en suis charmé , dit le génie , parce que, je l'a-

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Toue rranchemenl, toute plaisanterie est mortelle pour moi. Allons, quittez ce monde de hïisères. — J'hésite, dit le baron, jouant avec le couteau de chasse; ce monde ne vaut pas grand'chose, mais.... — Dépéchez-vous , s*écHa le génie en grinçant des dehts. — Laissoimoî , dit le baron ; je cesserai de broyer du noir, je prendrai gaiement les choses, je respirerai le frais, j'irai à la chasse aut oui^, et si l'on me contrarie , j'enverrai pfottiener les gens. » — A ces mois , le baron tomba eh arrière dans son fauteuil, et partit d'un éclat de rire &I désordonné, que 1â chambre en retentit. — Lé génie recula de dcltx pas, regarda 16 baron aveti line expression de terreUr, reprit son pieu ferré , se l'enfonça violemment ail travers du Corps , poussa tm huHemenl d'effroi et disparut. — Lb sire de Grogzwig, comme le bûéheron de la fable, ne revit plus ]0 génie de mort. Conformant ses actions à ses paroles, il vécut Idng-tcmps après sans beaucoup de fortune ^ tfiàis heureut, laissant une nombreuse fairtiile exercée sdus ses yeux â la chasse aux durs. — Bonnes gens, si de semblables motifs Vous rendent jamais hypbcondres et méIëncoli^(Ues, je vous conseille d'exîïminer les deu* fddes de la que?llori eri appliquant â la înèltleurcî un vcfre grossissant. JLâ Oliaîre grifé. — Le château d'Ésnes, dit M. llenri Berlhdiid, à qUi nous devons ce récit, est une de ces vieilles habitations féodales que l'on rencontre si fréquemment dans ia Flandre. Au réboufâ de là plupart des autres forteresses, on a bâti celte-lâ au fond d'une vallée que des hauteurs dominent de toutes parts; et ses murailles dé pierres blanches énormes, Iblh d'être noircies p&r te temps, se détachent éblouissantes sur la vefdUre sombre d'un bois immense. On ne connaît pas l'époque précise où fut construit le thâteâu d'Esnes, et son archilectiire, pleine de bizarrerie et d'un caractère particulier, né donne aucune lumière â cet égard. — A l'extrémité septenlridtiâle du château, et par une exception dont il e?t difiicile de se rendre compte , s'élève ilrte petite tourelle construite en grès; ses formes élégantes et légères présentent avec le i^este d(i nia noir lin contraste singulier. Ses ogiVés, â triples colonnetles, sont unies entre elles par une tèle d'une expression bouffonne , et , sur les parois , des figuhnes d^un travail eiquis joignent leurs mains dans l'attitude de la pHère. L'œil, blessé par la blancheur uniforme de tous les objets qili l'entourent, se repose avec charme sur cette délicieuse petite construction qui rappelle par sa forme ce que Ton nomme, en architecture militaire, nid d'hirondplle, m&ls

qui ne peut servir en aucune façon à la défense du manoir. Les habitants du pays désignent cet objet sous le nom de caiere grise { chaire grise ) ; sans doute à cause de la couleur des grès avec lesquels on l'a construite.

— Les Flamands aiment trop le merveilleux pour ne point expliquer par l'intervention du diable l'origine de la Chaire grise ; et voici la tradition répandue à cet égard. — Lorsque saint Vaast, l'apôtre de la Flandre, viol prêcher le christianisme dans ce pays barbare , ses miracles, bien plus encore que ses prédications, convertissaient les sauvages Nerviens. Satan poussa des cns de douleur en voyant ceux qu'il regardait naguères comme une proie certaine courir au-devant du saint évêque, et recevoir de lui le baptême et la foi. Il résolut, pour maintenir sa puissance chancelante , d'opposer miracle à miracle; pour cela, il fit tomber le feu du ciel sur le château d'Esnes, dont il ne resta bientôt plus pierre sur pierre.

— Le baron d'Esnes, propriétaire de ce manoir, était urt nouveau converti ; îl courut se jeter aux pieds de saint Vaast, en le suppliant de reconstruire son château par un miracle Le saint répondît au nouveau chrétien par une remontrance paternelle, et lui prêcha la résignation aux décrets de la volonté divine. — Comme le baron d'Esnes s'en revenait triste et désappointé, le diable lui apparut. Il s'offrit de reconstruire en une nuit le château brûlé, si lé baron voulait abjurer sa religion nouvelle. Le baron accepta le parti, et, le lendemain, à la grande surprise de tout le pays, le château d'Esnes, reconstruit d'une façon nouvelle, apparut au lieu des ruines fumantes et des (iébris qui la veille couvraient la terre. — Une merveille si grande ébranla beaucoup les témoins du refus qu'avait fait saint Vaast d'en opérer une semblable. L'apôtre, pour détruire cette mauvaise impression, se rendit au château d'Esnes; et, comme on lui en refusa l'entrée, il s'adossa contre les fortifications, pour parler â la foule accourue de toutes parts. Tandis que le saint faisait une exhortation â ces chrétiens chancelants, un rayon brûlant de soleil vint tomber sur la tète chauve du vieilla^d : soudain, des anges descendirent et construisirent autour de lui la Chaire Grise. A ce miracle, dont plus de quatre mille personnes furent témoins , dit la tradition , tes blasphèmes se changèreht en prières; et lotis Ceux qui h'avalent point encore reçu le baptême le Reçurent aussitôt des mains de saint Vaast. Le baron d'Esnes ne put résister lulfnème à cette preuve de la pifissance de Dieu ; et le diable, confus et chassé, s'en retotlrha aux enfers.

\iM»r:\

La CbasM auk sorcière». — Le vieux Jo!m Podgers vivait à Windsor, sous le règne de Jacques I^*". C'était alors une ville originale que Windsor; c'était aussi un curieux personnage que John. Windsor et lui se convenaient et ne se quittaient guère. — Gros et court et doué d'un vaste appétit , tel était John. Mangeur et dormeur, il faisait deux parts de son temps, s'endormant dès qu'il avait mangé, et mangeant dès qu'il s'éveillait. Quoi qu'il en soit, la ville rendait hommage à sa prudence. Ce n'était pas tout à fait un homme Irés-vif; mais c'était un homme solide ot qui gardait en réserve, disai -on, plus d'esprit qu'il n'en montrait. Celle opinion était fortifiée par l'habitude qu'il avait de hocher la tête avec gravité lorsqu'on lui demandait son avis, et de ne jamais se prononcer avec une clarté qui eût pu le compromettre. — John Podgers semblait donc le plus heureux des hommes. Mais, hélas! en dépit de son apathie, une inquiétude continuelle troublait son repos. Dans ce temps-là une foule de vieilles femmes, vulgairement connues sous le nom de sorcières, causaient à Windsor maints désordres et tourmentaient les bonnes gens par de rudes malices. Le roi , qui avait peu de sympathie pour elles, prit la peine de rédiger un édit où il indiquait divers moyens ingénieux de faire tourner leurs maléfices à leur confusion. Grâce à cet édit, il ne se passait guère de jour où quelque sorcière ne fût pendue, noyée ou brûlée dans quelque lieu des trois royaumes. La plupart dès livres qui se publiaient alors traitaient de cette matière, et répandaient sur les sorcières et leurs victirnes d'effrayantes rumeurs. — La petite ville de Windsor n'échappa j3oint à la conlagioh. Les habitants célébrèrent la fêle dij roi Jacques en brûlant une sorcière, et ils envoyèrent a la cour quelques-uns de ses restes, avec une respectueuse adresse qui exprimait leurs senlimenis de fidélité. Le roi daigna répondre aux bourgeois de VVindsor. Il leui* Iraga des règles pour découvrir les sorcières; et parmi les charmes puissants qu'il leur recommanda contre elles, Il désigna surtout lés fers à cheval, à cause de leur foritie càbalisliquè. Plusieurs en conséquence crtirènt qu'ils mettraient leurs fils à l'abri de tout maléfice en les plaçant comme apprentis chez des maréchaux-ferrants , protession qui devînt fort estimée, — Au milieu de cette {)'erturl)ation, on remarqua que John Podgers hochait la tôte plus que par lé passé. Il achetait tous tes livres qu'on publiait contre la sorcellerie'. Il s'instruisit â fond dans la science des charmées 6t des ejèôrcismès. it ne rêva

Dit:!'. thi

plus que \ieilles femmes courant la nuit à cheval sur un manche à balai ; ces images l'absorbèrent tout entier ; et comme il n'était pas embarrassé par le nombre de ses idées , celle-ci régna sans rivales dans sa tête. Dès lors il s'appliqua à dresser dans les rues ce qu'on pourrait appeler des pièges à sorcières et à en épier l'effet. Les engins dont il se servait consistaient en brins de paille placés en croix au milieu du cheriu'n, ou en petits lambeaux de quelque couverture de Ëible, sur lesquels il mettait une pincée de sel. It assurait que ces exorcismes possédaient une vertu souveraine. S'il arrivait à une vieille femme de trébucher en passant sur ces objets, John Podgers soudain arrêtait la coupable et appelait du secours. La sorcière découverte ainsi était entraînée et jetée à l'eau. — La chasse opiniâtre qu'il ne cessait de faire à des êtres aussi malfaisants et la manière sommaire dont il les expédiait, lui acquirent une réputation extraordinaire. Une seule personne n'avait pas foi en son pouvoir: c'était soii propre neveu, étourdi de vingt ans, qui plaignait son oncle , tout en lui lisant les livres de liltèraturc salanique. Lès voisins s'assemblaient lé soir sous le petit porche de la maison de John, et prêtaient une oreille attentive aux histoires effrayantes que Will Marks lisait -tout haut.

— Un soir d'été, Will AÎarks, assis au milieu d'un groupe d'auditeurs, et tous ses traits exprimant uue gravité cohiique. lisait, avec maints ornements de sa façon, l'histoire véridique d'un gentleman du Northambtonshire, devenu la proie des sorciers et du diable. John Podgers s'était placé en face du lecteur, toute sa contenance annonçant l'horreur dont i! était pénétré; les autres assistants, le cou tendu, la bouche béante, écoutaient en tremblant et en souhaitant d^ trembler encore plus. Par intervalles, maître Will faisait une pause. Il promenait sUr l'assemblée un regard dont il s'efforçait de cacher la raillerie malicieuse. — Cependant le soleil s'était couché; tout à coup Will s'inlerrompit et ses auditeurs levèrent la tête au bruit du irol d'uri cheval : un cavalier s'arrêta devanl le porche et demanda où demeurait Jean Podgeré. -^ «Ici même,» crièrent une douzaine de voix. Le cavalier, descendant de cheval, s'approcha de John d'un air einpressé. a El 'où viens-tu? demanda John brusquement. — De kingston, monsieur. — Et quelle affaire l'amène ici ?

— Une affaire importante ; une affaire de sorcellerie.» — A ce mot de sorcellerie, chacun regarda le messager avec consternation. Will seul resta calme — Le messager répéta sa réponse d'un ton encore t)lus solennel; ptiis

APPENDTCP.

il raconta comment depuis plusieurs nuits la habitants de Kingston étaient réveillés par les cris affreux que poussaient les sorcières autour du gibet de la ville ; comment des voyageurs les avaient distinctement aperçues; comment trois vieilles femmes des environs étaient véhémentement soupçonnées.... Ici les assistants frissonnèrent. John Podgers hocha la tète d'un air qui parut singulièrement significatif. — Le messager continua : un conseil avait été tenu , dit-il ; les magistrats avaient été d*avis que, pour constater Tidentité de ces créatures, quelqu'un veillerait auprès du gibet. Mais il ne s'était présenté aucun homme de bonne volonté ; et on l'avait dépêché vers John Podgers comme vers un personnage do renom, qui bravait les sortilèges et les maléfices. — John reçut cette communication avec un air digne. 11 répondit en peu de mots qu'il serait heureux de pouvoir rendre service aux habitants de Kingston ; mais que son penchant à s'endormir l'en rendait incapable, a Cependant, ajoula-t-il, il y a ici un homme qui passe sa vie à fabriquer des fers à cheval, et qui , par conséquent , n'a rien à craindre du pouvoir des sorcières. Je ne doute pas , d'après sa réputation de courage, qu'il ne se fasse un plaisir de me remplacer.» — Le maréchalferrant interpellé remercia John Podgers de l'opinion flatteuse qu'il avait conçue de sa bravoure. «Mais pour ce qui regarde l'affaire en question, dit-il, je suis forcé de me récuser. Je ne m'appartiens pas; l'idée de me savoir engagé dans une aventure ferait mourir ma femme.» Tous les gens mariés applaudirent, en déclarant aussi quMls se devaient à leur famille. Will, qui était garçon et qui s'était permis de rire plus d'une fois de la croyance aux sorcières^ attira alors tous les regards ; chacun chuchotait : a Pourquoi ne pas s adresser à Will ?» Le jeune homme se hâta de dire qu'il était prêt, et que dans cinq minutes il serait en selle, si personne ne lui disputait la gloire de se dévouer pour la ville de Kingston. Et sans attendre de réponse, il courut préparer son cheval. John Podgers, devenu pensif, suivit son neveu , afin d'essayer quelques remontrances , qui restèrent inutiles. Pour lui cette affaire l'intimidait; il avait cent fois affronté les sorcières à la face du soleil, mais jamais pendant la nuit; or, c'était partout dans les ténèbres qu'elles accomplissaient leurs plus redoutables enchantements. La circonstance du gibet n'était pas non plus faite pour rassurer. Enfin le vétéran ne voulait pas risquer une réputation acquise par tant de dangers. Mais il témoigna à son neveu plus d'intérêt qu'il ne lui en avait jamais

montré; il lui donna ks conseiK^ que lui suggérait sa vieille expérience ; Will, en ce moment, se grandissait à ses yeux de tout le courage que lui-même ne se sentait pas. — Au bout de quelques minutes , Will reparut couvert d'un ample manteau et armé d'une longue rapière. — « Maintenant , camarade , dit -il on s'adressant au messager, montrezmoi le chemin. Adieu , mes maîtres ; adieu , mon oncle. Je présenterai vos compliments aux sorcières de Kings^ton.» Will et son compagnon s'éloignèrent au grand trot de leurs chevaux. — Les bourgeois de Kingston étaient encore plongés dans leur premier sommeil, lorsque Will et son guide arrivèrent aux portes de la ville et se dirigèrent vers une maison où les principaux magistrats tenaient conseil. Quand ils virent entrer à la place de John , qu'ils attendaient, un jeune homme bien fait, mais dont l'extérieur n'avait rien d'imposant, leur désappointement fut extrême, ils l'acceptèrent pourtant faute de mieux. Les instructions qu'ils lui donnèrent cousist;:ient à se cacher près du gibet ^ auquel était attaché le corps d'un malfaiteur inconnu^ que des agents du gouvernement, munis d'ordres secrets, avaient exécuté l'avant-veille ; à se montrer soudainement au milieu des sorcières et à lei^ charger à grands coups d'épée. Les prudents magistrats avaient calculé que les meurtrissures et les estafilades feraient reconnaître le lendemain celles des vieilles femmes de la ville qui auraient couru le sabbat pendant la nuit. Will loua très-fort cette invention. Il fit son profit des conseils et des recommandations; mais il profita encore bien plus d'un bon souper qui lui fut offert. Il attendit devant une bonne table onze heures et demie ; alors d'un pas insouciant il suivit les magistrats au lieu oij il devait se placer en embuscade. — Il faisait une nuit sombre et menaçante; de gros nuages noirs étaient suspendus dans les airs et interceptaient la faible clarté des étoiles. Par intervalles le roulement du tonnerre se mêlait aux sifflements d'un vent impétueux. Will , qui était sorti le dernier, se trouva, on ne sait comment, en tête de la petite troupe. Enveloppés de leurs manteaux et l'oreille tendue , les dignes bourgeois se serraient autour du hardi jeune homme. Ils marchaient sur ses talons et semblaient chercher un abri derrière sa personne. A la fin, ils s'arrêtèrent. Une lande aride et désolée s'étendait devant eux; une ligne noire se dessinait dans les airs à quelque distance. C'était le gibet. Will reçut ses dernières instructions ; après quoi ses conducteurs prirent congé de lui à la hâte. Il fut même tenté de croire qu'ils s'enfuyaient 4

toutes jambes; mais on sait que les illusions sont filles de la nuit. — Il se dirigea résolument vers Tobjet funèbre et reconnut avec satisfaction que les bras de la machine n'étaient chargés d'aucune dépouille humaine, et que nul être vivant ne se trouvait au pied. Qu'était devenu le corps du supplicié? Will ne s'occupa point d'expliquer ce mystère. On n'entendait d'autre bruit que le grincement des chaînes de fer, lorsque le souffle du vent les balançait dans le vide. Le jeune homme étudiait la disposition du terrain ; et s'étant assuré que personne n'élait caché dans les environs, il s'établit au pied même du gibet, choisissant le côté qui était. tourné vers la ville , d'abord parce qu'il se mettait ainsi à l'abri du vent, ensuite parce qu'il pouvait apercevoir de là plus facilement les visiteurs qu'il attendait et qui viendraient sans doute dans cette directicm. Il attendit ainsi, le corps enveloppé dans son manteau , la main droite libre et prêle à saisir son épée. Will Marks était un garçon intrépide; cependant, lorsque l'humidité de la nuit eut rafrajchi son sang, après qu'il fut resté immobile deux longues heures sur ce théâtre de morts violentes , il commença à repasser dans son esprit tout ce que l'on racontait des sorcières et de leurs courses nocturnes. Ces images lugubres, qu'il ne pouvait plus écarter, le troubleront peu à |)eu. Ses yeux plongeaient dans l'obscurité pour en interroger les profondeurs ; son oreille saisissait tous les bruits que le vent lui apportait des divers points de l'horizon. Il aurait voulu marcher pour réveiller la circulation de son sang ; une vague appréhension le retenait cloué à ce poteau qui soutenait un gibet, et dont il s'était fait un rempart. Bientôt l'orage éclata dans toute sa fureur ; et des rafales de pluie , fouettées avec violence par le vent, ajoutèrent leurs ténèbres aux ombres déjà si épaisses de la nuit. Tout à coup Will Marks entendit une voix étouffée qui murmurait à son oreille : « Grand Dieu ! il est tombé à terre; et le voilà debout comme s'il était en vie. » — Le jeune homme aussitôt , écartant son manteau et tirant son épée, saisit par sa robe une femme, qui tomba presque défaillante à ses pieds. Une autre femme, vêtue de noir comme celle qu'il arrêtait, se tenait immobile devant lui et le regardait d'un air effaré. — «Qui ôtes-vous? cria Will, en se remettant un peu de la surprise où l'avait jeté cette apparition inattendue , que venezvous faire ici ? — Qui êtes- vous vous-même? demanda celle des deux femmes qui était restée debout; comment troublez -vous de votre présence ce lieu funèbre? ()u 'avez- vous

fait du corps ? — Du corps ? balbutia Will , inquiet de la tournure que prenait cet entretien. — Oui, qu'est devenu le corps qui chargeait ce gibet? répéta la femme d'une voix plus ferme. Vous ne portez pas la livrée des agents de la police et vous n'êtes pas un des nôtres. Pourquoi vous trouvez-vous ici? — Pourquoi je me trouve ici , répondit le jeune homme en se remettant assez vite d'un moment de frayeur, j'ai presque honte de le dire. Qu'il vous suffise de savoir que je ne suis ni un espion, ni un homme malintentionné. Si je ne me trompe , c'est vous qu'on a entendues gémir et vous lamenter ici la nuit dernière. — C'est nous en effet. L'infortunée que voilà pleure un mari, et moi je pleure un frère. La loi de sang qui a frappé celui que nous avons perdu ne fait pas de notre douleur un crime. — Quelque affaire de rébellion , pensa Will, quelque attaque contre les sujets du roi. Poltrons de magistrats !» — Il s'efforça alors de distinguer les traits des deux femmes; et malgré l'obscurité il y réussit. Celle à qui il parlait accusait déjà un certain âge ; mais l'autre lui parut jeune. Toutes deux portciient des habits de deuil; leurs cheveux, trempés par la pluie, flottaient épars sur leurs épaules ; leur extérieur était celui de l'accablement. Il se sentit ému de compassion. — Écoutez, reprit-il après un moment de silence, je ne suis qu'un bourgeois de Windsor. J'étais venu ici pour défendre ce gibet contre les esprits et les sorcières ; sottises dont je suis honteux à présent. Mais si je puis vous être de quelque secours, parlez et comptez sur ma discrétion et mon dévouement. — Ce gibet, demanda encore la plus âgée des deux femmes, en cherchant à ranimer sa compa*gne, comment ne porte-t-il plus les restes de...? — Je l'ignore. Tout ce que je sais, c'est que, quand je suis venu il y a deux heures, il était comme vous le voyez. D'après vos questions, il paraît que le corps a été enlevé cette nuit même, avant mon arrivée et à l'insu des bourgeois de la ville. Cela est étrange en effet. Réfléchissez. N'avez-vous pas des amis qui aient pu exécuter cette entreprise? — Les deux femmes commencèrent à s'entretenir à voix basse. Will les entendait gémir et sangloter. — «Si c'étaient des bohémiennes? se demanda-t-il. Les gens de cette race se secourent mutuellement. Mais le corps enlevé du gibet ! que diront les magistrats de Kingston ?» — La plus jeune des deux femmes se rapprochant alors : «Vous nous avez offert votre aide , dit-elle d'une voix douce et plaintive — Et je vous l'offre de nouveau, répondit Will avec résolution. — Vous êtes

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prêt 9 nous accompagner? — Partout où il vous plaira de me conduire. An diable les sorcières et les complot.*, et les fous qui m'ont placé en sentinelle î — Eh bien ! suivez-nous donc, brave jeune homme. — Will, s'enveloppant de son manteau , marcha aussitôt sur ' les traces des deux femmes. — Après qu'il eut fait pn mille environ dans l'obscurilé, il se trouva, précédé de ses deux guides, devant une gorge par laquelle plusieurs grands arbres étendaient leurs rameaux. Un homme s'y tenait caché avec trois chevaux de selle. Il se concerta quelques instants avec les deux femmes, offrit son cheval à Will, qui ne fit pas difficulté de l'accepter, et regarda partir ses compagnons au galop de leurs chevaux avec leur nouveau conducteur. Puis cet homme s'éloigna lui-même dans une direclion opposée. — Will et les deux dames ne s'arrêlèrcnt qu'auprès de Putney, devant une grande maison isolée. Ils laissèrent leurs chevaux à un domestique qui semblait placé là pour les attendre, et ils entrèrent, en suivant un passage étroit, dans une petite chambre où Will fut laissé seul un moment. Il réfléchit à sa situation, lancé dans une aventure dont le commencement du moms était fort singulier. Il songea qu'jl valait mieux servir de protecteur à deux femmes malheureuses que de trembler auprès d'un gibet. Pendant qu'il faisait mille conjectures sur ses taciturnes protégées, il se sentit un peu troublé en voyant entrer un homme dont le visage était couvert d*un masque noir. Il se tint sur ses gardes, examinant avec soin le personnage, qui paraissait avoir de quarante à cinquante ans , et dont l'extérieur annonçait une vigueur peu commune.

Ses habits étaient riches, élégants, mais souillés par la boue et la pluie. On voyait à ses éperons qu'il venait aussi de voyager à cheval. Ce fut lui qui rompit le silence. — «Vous êtes jeune et entreprenant, dit-il au neveu de John Podgers , et vous aimeriez sans doute à faire fortune. — Je n*y ai pas encore songé, répliqua Will. Mais que voulez-vous on conclure ? — Que l'occasion de vous enrichir se présente à vous. — Eh bien ! je ne la repousserai p^s. Mais il faut savoir de quoi il s'agit.» — Le jeunp homme commença à croire qu'il se trouvait engagé avec des fraudeurs. — « Apprenez d'abord, reprit l'homme masqué, que vous avez été attiré ici, de peur que vous n'allassiez raconter trop tôt votre histoire à ceux oui vous avaient placé en sentinelle. — Ah ! comme les dignes bourgeois de Kingston seront ébahis ce matin ! La précaution est excellente. Mais apprenez à votre tour que vous n'en aviez pas besoin , et que je sais me

i)|ci:.

taire quand il faul. — C'e^t parfait. Maintenant, écoutez. Vous ne vous trompiez pas ei) conjecturant que le corps avaj^ été enlevé du

gibet avant votre arrivée Il e$t çjans cette

maison. — Dans cette maison? répéia Will, commençant à s'alarmer. — Oui, reprit l'interlocuteur; et il s'agit de le transporter plus loin. Celui qui s'en était chargé manque à la promesse qu'il nous avait faite. Êtes-vqu^ homme à le remplacer?» — L'avenlure prenait un caractère grave. Mais il était difficile de reculer. Cependant Will ne put s'empêcher de porter autpur de lui un œiî défiant. — «Vous ôles à ma discrélion, lui dit tranquillement l'homme masqué, qui semblait lire ses pensées dans ses yeux. Choisissez donc de transporter le corps dont il s^agil, par des moyens que je vous indiquerai , jusque dans l'église de Saint-Dunstan à Londres (et ce service sera richement récompensé), ou de. . . Mais vous saurez, quand il le faudra, l'alternative. — Permeltez-moi, demanda Will, dont toutes les idôcs étaient de nouveau confondues, permettez-moi de vous adresser d'abord une pelile question? — Aucune. Vous voudriez apprendre quel était celui dont les restes vous seront confiés : cela ne vous regarde pas. Ne cherchez pas à le savoir; je vous le répète, ne le cherchez pas. C'est un homme qui a péri sur un gibet , comme tous ceux que la loi ou la politique condamnent. Que cela vous suffise — Le mvstère d'une telle affaire en montre assez le danger. Quelle sera la récompense? — Deux mille guinées. Il n'y a pas de danger bien grand , pour vous surtout eo qui l'on ne saurait découvrir le partisan d'une malheureuse cause. Cependant il y en a. — Et si je refuse , dit Will , relevant la tête et fixant ses yeux perçants sur les yeux qui le considéraient à travers le masque, quelle sera ralternative? — Réfléchissez d'abord, avant de refuser.» — C'était l'époque des entreprises hasardeuses. Les ressources borqées de la police favorisaient alors l'esprit aventureux. Will avait entendu parler de conspirations, de révoltes sanglantes ; il n'eût voulu pour rien au monde devenir sciemment le complice d'un crime de lèse-majesté. Mais ici il était obligé de s'avouer à lui-même qu'il ne sqvait rien. — « Deux mille guinées , pensa-t-il , avec cette somme j'épouserai Alix. Allons, allons, il était écrit que j'aurais la compagnie de ce pendu. » — Lorsqu'il eut fait connaître au cavalier masqué sg résolu! ion, celui-ci lui apprit qu'une voiture couverte avait déjà été préparée ; que le moment de son départ serait calculé de manière à ce qu'il arrivât au pont de Londres dans la soirée et (ju'îl tra-

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versât la G lé au milieu de la nuit. Ues geps apostés devaient recevoir le cercueil et !e des? cendre immédiatenoent sous les dalles de l'é^giise. Si quelques questions lui étaiei^t adrps^ sées dans le trajet, il répondrait ^ux curieux que le corp^ était celui d*un hQmqie qui s'était noyé da^s la Tamjse. En un mot , Wi|l Marks reçut des indications si complètes et si précises que le succès lui sembla a^^uré. r- En ce momeqt un autre cavalier, également masqué , vint joindre ses recommandations à celles du premier ; et la plus jeune dei^ deux dames, celle dont les larmes avaient produit quelque impression sur Witl Marks, acheva (Je le décider par ses prières. Il ne songea donc plus qu'aux moyens de gagner la récompense qui lui était offerte. — Le lendemain, à riieure où l'obscurité descendait sur la ville de Londres, une voiture s'avançait lentement à travers les rues de la Cité. Will, déguisé avec soin , tenait la bride du cheval et marchait d'un pas tranquille. Personne n'eût souf)çonné, en le voyant, un homme parvenu au moment le plus critique d'une entreprise dangereuse. — Il étajt huit heures du soir. Une heure plus tard les rues devenaient désertes, et l'on ne pouvait plus s'y hasarder sans un péril extrême. II n'était bruit que de meurtres et de vols à main armée. Déjà on avait fermé les boutiques du pont. Wjll franchit sans accident le 'passage périlleux ; et il |)Oursuivait péniblement sa marche, arrêté par un tapageur pris de vin qui prétendait monter (le force dans sa voiture, par des bourgeois curieux qui voulaient savoir quelle marchandise il transportait si tard, par des gardes de la Cité, dont il fallait repousser les investigations au moyen d'histoires vraisemblables. A travers mille obstacles il gagna heureusement Fleet-street, et distingua enfin la masse sombre de l'édifice qui était le terme de son voyage. — Toutes les précautions qu'on lui avait annoncées étaient prises. A peine eut-il conduit sa voilure au pied des hautes murailles , que quatre hommes parurent tout à coup à ses côtéF, en enlevèrent le cercueil, qu'ils portèrent dans l'église. Un cinquième monta sur la voilure, et jetant à Will un petit paquet qui contenait son manteau et sa to- (|ue , fouetta le cheval , s'éioi;^na précipitamment et s'enfonça dans les rues obscures de ia cité. Tout cela s'était fait à la hâte et sans qu'aucun mot fût échan;^é. Will , laissé à lui-même, suivit le corps et entra dans l'église, dont la porte fut aussitôt fermée. L'édifice n'était éclairé que par la lueur de deux torches que tenaient deux hommes masqués et couverts de longs manteaux. Chacun de ces

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l^ommes soutenait une femme dpnt les traits éjaieqt cachés cous un voile noir. Les assistants gardaient un profond silence. Will s'apprpc^a e|. vit qu'une des longues daller de la nef avait él^ levée d'avance. On descendit le cadavre daniâ celte espèce de caveau funéraire. Toqtes les têtes se découvrirent pour ^n (]ernier et $olenq^| adieu. Après quoi la dalle fut scellée da nouveau. Alors l'un desi personnages mystérieux qui portaient les tor* cties glissa dans |a moiQ de Will Marks une bourse pesante : a Prends, iui dit une voix que le jeune homoae crMi avojr déjà entendue la vpillp ; élpigne-toi Qt ne parle jamais de oe qui s'est passé. — Que les bépédictions d'une veuve désolée vous conduisent, généreux jeune homme , dit une voix dont Will Marks reconqpt le timbre harmonieux. Que la sainte Vierge et les saints anges soient avec vous 1 » ^ Wijl Marks fit un mouvement involontaire \iQ\ir rendra la bourse. Mais les deux cavaliers éteignirent leurs torches et l'avertirent qu'il fallait se séparer sans retard. Il entendit en même temps le bruit de leurs pas sur les dalles de l'église; lui-même se dirigea au milieu de l'obscurité vers la porte par où il était en-^ (ré et qui était encore entr'ouverte. Au bout de quelques instants, il S0 trouva seul dans la ri^e. Ceux qu'il venait de voir s'étaieni évanouis (lans lp$ ténèbres. — Par mon patron , dit alors le nQveu de John Podgers, le» sorcières sont bonnes pogr quelque chose : J'épouserai Alix. — Cependant les dignes magistral de Kingston avaient jugé nécessaire 4^ vfilter iQute la nuit. Maintes fois ils crurent entendre de cris ministres apportés par le vent. Lorsque |a pii/ie rctentissaii sur le^ volets extérieurs et que l'orage rep)phssait le? airs de ses hurlements , fafsaqt crier les enseignes des bûuliques voisines, ils tressaillaient de peur, c^t) ^e ^errant les iips contre les autres, ils se rapprochaient du feu. Il est juste de dire qu'ili^ buvaient fréquemment à la santé du hardi jeune homme qui faisait sj^ntinello au pied du gibet dans l'inlérèt de la bonne ville. La nuit s'écoula de la sorte ; mais le lendemain malin oi) attendit vainement Will Marks, Or) apprit bientôt que le corps suspendu au gibet avait disparu aussi bien que la ^^Ainelle. Toute la ville fut en ruQieur. On multiplia le$ recherche! ; on dépêche des mess^ers djans différieates direic- Uon$ : tout fut inv^tile. Il semblait que le mal* heureux Will M^rks eut été emporté à travers les air^. Qu'on se ilgure les suppositions auxquelles les bourgeois do Kingston se livrèrent, lorsqu'ils viiei^ la journée et la nuit suivante se p^ser sans en recevoir de nouvelles! il^

APPEiNDlCE.

s'étaient tellement |>énétrés de l'idée qu'il était devenu la proie des sorcières, tant de gens affirmaient qu'on n'en entendrait plus parler, qu'il y eut désappointement général lorsqu'il reparut. — C'était bien lui cepen* dant, la mine riante, la démarche pleine d*aisance , la toque sur l'oreille. Les magis* trats ouvraient des yeux émerveillés; John Podgers, que l'on avait envoyé chercher à la hâte , n'était pas encore sorti de son étonne^ ment. Will, qui avait embrassé son oncle, se vit alors accablé de tant de questions , que pour y répondre, pour être mieux entendu et mieux vu de la foule impatiente, il monta sur une table. — Mais si son retour inattendu avait désappointé les amis du merveilleux, ils furent amplement dédommagés par l'histoire qu'il leur raconta, histoire véritablement surprenante et entremêlée de sauts et de pantomimes; car WilL pour mieux décrire à ses auditeurs la danse satanique des sorcières, ne dédaigna pas de leur donner une représentation à l'aide d'un manche à balai qu'on lui tendit. Il dit ensuite comment elles avaient emporté le cadavre dans un chaudron de cuivre; comment, par l'eflet de leurs enchantements , il avait lui-même perdu les sens ; cx)mment en6n il s'était trouvé sous une haie à dix milles de Kingston. Cette histoire, débitée avec une rare assurance, excita l'admiration générale. Le bruit s'en répandit jusqu'à Londres. Hopkins, l'homme de son temps qui découvrit le plus de sorcières, voulut interroger Will Marks ; et , après s'être fait rendre compte de certaines particularités un peu obscures, il prononça que c'était l'histoire la plus extraordinaire et la plus digne do foi. Elle fut publiée sous le litre d'Histoire surprenante et véritabkj à l'enseigne des Trois- Bibles, sur le pont de Londres, en petit in-i», avec un dessin du chaudron d'après l'origmal. — Ajoutons que Will eut soin de décrire les sorcières qu'il prétendait avoir vues sous des traits qu'il était impossible de rencontrer. Il sauva ainsi de la corde ou du feu non-seulement trois vieilles femmes que l'on soupçonnait, mais aussi toutes celles que l'on fit passer en revue devant lui, afin qu'il lâchât de reconnaître les coupables. — Chose inconstante que la gloire et la popularité ! On oublia John Podgers pour ne parler que de son neveu. John lui-même se sentit dépassé. Mais, trop grand pour être jaloux , il conçut pour Will une sorte de respect et parut disposé à le doter convenablement. — Et maintenant, avons-nous besoin de décrire la joie d'Alix, en revoyant son fiancé qu'elle croyait perdu? L*aventure dont il était le héros le lui rendait

plus cher encore. Wdl s*eflbrça de la rassurer contre les suites qu'elle en redoutait pour lui. Mais il oe parvint jamais à dissiper entièrement la croyance qu'elle avait aux sorcières.

— Ghrâce aux libéralités de son oncle , il l'épousa ; et l'argent qu'il avait gagné par son courage, et dont il se servait avec discrétion, entretint dans son ménage une heureuse aisance. Quant aux scènes mystérieuses où il avait joué un rôle, le voile qui les cachait ne fut point levé; et pour lui-même la prudence lui défendit de faire aucune recherche <.

I« Ohapelle des boom. — Ce qui va suivre explique quelque chose des mystères de la sorcellerie et surtout du sabbat. Nous devons ce récit intéressant à M. André Van Hasselt, qui l'a publié à Bruxelles, dans V Emancipation. — Nous voici en l'année 4773. Par une chaude journée du mois d'août , nous suivons lentement l'ancienne route de Maëstrichl à Aix-la-Chapelle; celle voie nonchalante et paresseuse qui se traîne , par de longs détours, à travers les villages de Meersen et de Houthem, touche au bourg de Fauquemont, puis se dirige par Ueeck, Climmen et Gunroot vers Heelen , d'où elle s'avance sur Aix-la- Chapclle, après avoir traversé Kerkraede et Ricterick..^— Nous venons de sortir de Fauquemont; voici à notre gauche le clocher pointu de Heeck avec sa croix. Après avoir d'^passé Climmen, quittons la grand'route et descendons dans ce vallon où glisse la rivière de Geleen , charmante à suivre. Si le lecteur n'est pas fatigué , il entrera dans un taillis et y trouvera les ruines d'un pelit manoir près de la croix plantée au bord du sentier qui se dirige de Hoensbroek à Vaesraedt. — Ces ruines , que Ton ne découvre pas sans peine sous les ronces et la mousse qui les couvrent, sont celles du château de Scheurenhof, manoir habité en 4773 par les restes de l'ancienne famille , réduite maintenant à deux têtes, le vieux chevalier de Scheurenhof et sa fille. — Rarement les habitants du village voyaient le vieux chevalier; il vivait dans la retraite la plus profonde. Sa fille, Mathilde, avait dix-huit ans, et on la citait^ dans cette contrée, connue par la beauté et la fraîcheur de ses jeunes filles , comme la plus fraîche et la plus belle. Elle était encore un ange de bonté. Il fallait voir avec quels soins, avec quelle affectueuse piété, elle s'appliquait à adoucir les derniers jours de son vieux père.

— Et ce n'était pas trop de tout cet amour pour donner la résignation au vieillard ; car les douleurs et les infirmités de la vieillesse

* Mabter humphry's clock.

APPENDICE

ne troublaient pas seules la vie du chevalier de Scheurenhof. Un autre motif, et un motif plus grave, ne lui laissait point de repos. — A l'époque où se passe Févéncment que nous allons raconter, celte partie du Limbourg était singulièrement agitée, non point par une guerre , mais par quelque chose de pire, par une bande de brigands dont le souvenir a laissé des traces dans tout le pays. Cette bande étendait le théâtre de ses exploits dans tout le vaste carré compris entre Aix-la-Chapelle, Maëstricht, Rurcmonde et Wasseniber;^. Elle déborda même souvent jusque dans la Campine liégeoise. Elle avait à elle tous les villages , tous les hameaux, tous les bourgs compris dans les quatre angles de ce territoire , et elle y régnait par la terreur et Tépouvanle. Ceux qui la composaient, habitants de ces bourgs , de ces hameaux , de ces villages, se reconnaissaient entre eux par un mol d'ordre et par une petite carte marquée d'un signe hiéroglyphique. Le jour, ils travaillaient aux champs , ou buvaient dans les tavernes (car l'argent ne leur manquait jamais]. La nuit, ils se rassemblaient au signal d*un coup de sifflet qui partait du fond d'un hallicr ou qui retentissait dans les solitudes d'une bruyère. Alors l'effroi se répandait de toutes parts. Les fermes tremblaient. Les églises étaient dans l'inquiétude. Les châteaux frémissaient d'anxiété. Partout on se disait avec terreur et tout bas : — « Malheur! voilà les Boucs quivont venir! » — Et les bandits allaient dévalisant les fermes, dépouillant les châteaux, pillant les églises, souvent à la lueur de l'incendie , toujours les armes à la main et un masque au visage. — Le matin , tous avaient disparu. Chacun avait repris son travail de la journée, tandis que Tincendie allumé par eux achevait de s'éteindre et que les victimes de leurs vols et de leurs déprédations se désolaient sur les ruines de leurs fortunes. — Le grand nombre d'expéditions qui se muItipHaient de tous côtés et souvent dans la même nuit, avait fait naître parmi le peuple une singulière croyance. On disait que les bandits possédaient le pouvoir de se transporter en un instant d'un point de la province à l'autre, et qu'un pacte, conclu avec Tenfer, mettait à leurs ordres le démon , qui, sous la forme d'un bouc, les emportait sur son dos à travers les airs. De là le nom de Boucs qui leur fut donné. — L'origine de cette bande doit être attribuée à quelques déprédations isolées commises avec succès. Mais plus tard , quand le nombre immense des Boucs se fut accru au point d'inspirer des craintes sérieuses à la république des Pro-

vinces-Unies , on soupçonna des ramiGcations si étendues et des plans si étranges, que rhistorien doit douter de la vérité des convictions acquises par plus d'un des juges qui siégèrent pour examiner les brigands dont la justice parvenait à s'emparer. On allait jusqu'à dire que Frédéric-le-Grand , pour avoir les coudées franches en Allemagne et occuper les Provinces-Unies , entretenait lui-même par des agents secrets ce terrible incendie. On ajoutait même que l'initiation des adeptes se faisait d'après un moyen inventé par d'Alembert. — Voici comment ces initiations avaient lieu. — Dans quelque chapelle perdue au fond d'un bois ou d'une bruyère, s'allumait une petite lampe, au milieu d'une nuit obscure et orageuse. L'adepte était conduit par ses deux parrains dans ce bois ou dans cette bruyère , et la chapelle s'ouvrait. Il en faisait trois fois le tour à quatre pattes; puis il y entrait à reculons après une copieuse libation de liqueur forte. Deux brigands affublés de vêtements cabalistiques recevaient son serment et concluaient avec lui le pacte infernal. On le hissait alors sur un bouc de bois, placé sur un pivot. Le récipiendaire assis , on se mettait à tourner le bouc. Il tournait, il tournait toujours, il ne cessait de tourner. Le malheureux , déjà le cerveau pris par la boisson , devenait do plus en plus ivre. Jl bondissait sur sa monture , la sueur ruisselait le long de ses tempes, il croyait traverser l'air à cheval sur un démon. Quand il avait long-temps tourné ainsi , on le descendait harassé, n'en pouvant plus, dans un vertige inexprimable. Il était Bouc, il était incendiaire, il était voleur, il était bandit, il était assassin. Il appartenait à tous les crimes. Il était devenu un objet de terreur, un être exécrable. La soif de l'or avait fait tout cela. — Mais, si les Boucs répandaient ainsi l'épouvante , la justice ne demeurait pas inactive. Ce fut dans le pays de Rolduc que les premières poursuites eurent lieu. Et, ces poursuites commencées, on alla bon train. La seigneurie de Fauquemont , l'ammanie de Montfort, tout le territoire de Juliers, se couvrirent de roues , de gibets , de bûchers ; Heclen Gt construire deux potences. La seigneurie de Schaesberg, Noensbroek, Ubach, Nuth, presque chaque village en firent ériger une au moins. Et plus on rouait, plus on pendait, plus on écartelait, plus on brûlait, plus aussi les Boucs devenaient redoutables par leur nombre et par leur audace. On eût dit qu'une lulte s'était élablie entre le crime et la loi , et que l'un rivalisait avec l'autre, comme s'il se fût agi de savoir à qui des deux reste-

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