S AIM»R
renhof, et Ions se mirent en devoir de défaire les nœuds qui étreignaienl Waller. — «Conriment cela s'esl-il fail? demanda le vieillard à peine revenu de soh élonnement — Je vous dirai cela plus tard, répondit le jeune homme. Songeons d'abord à nous mettre en siirelé. Je connais près d'ici le meunier d'Hullebroeck. Nous y trouverons des chevaux. Nous noUs dirigerons vers Geulh , où nous passerons ta Meuse. » Et, sans se donner le temps de reprendre haleine, il conduisit la Iroupe. — Ils avaient laissé à leur gauche le village de Heeck , et descendaient un étroit ravih Vers le clocher de Saint-Peter. Ils n'y furerit pas plutôt engagés que Martin , qui marchait à la tête de la Iroupe en guise d'éclâireur, s'arrêta brusquement cl dit à voix basse: «Arrêtez.» — Tous firent halte , parce que toils savaletit combien était développé dans ce braconnier cet instinct de bêle fauve qui flaire le dange^ qui compren'i le langage du vent, qui entnnd au frôlement des feuillages d'an hallier si c'e^t un ami au un ennemi qui Ta produit. — Afirès s'êire assuré de la direction d'où veriait ta rumeur qtii le frappait , le garde-chasse mit son fusil en bandoulière et se disposa à grimper le long de la berge du favin. Sans déranger un caillou, sans froisser une plante, sans rompre la branche d'un buisson , il attei^nit avec la Icsèrelé d'un chat la crête de la ber^e et regarda autour de lui eh écoutant de toutes ses oreilles. 11 reconnut aussitôt quel était ce bruit, car il avisa à quelque dislance la sinistre petite lampe qui ne s'allumait (}ù'au sein des nuits ténébreuses pour éclairer l'initîalioh des Boucs. Un cri de terreur se fût échappé de la bouche des fugitifs, s'il leur eût dit : — Nous sonrmes près de la chapelle des Boucs. Mais il se pencha bu bord du ravin, et leur fit signe de mai-cher avec précaution : «Avancez à pas de loup, leur dit-il tout bas; nous sommes ici dans un endroit plein de péril.» — Toute la troupe descendit le i'avin dans le plus grand silence. Ils laissèrent à leur gauche les toits d'Oosle, et entrèrent at)rès* une demi-heure de mat*fche à Fauquemont. — «Grâce au cibi ! nous voici sauvés !» s'écria le sire de Scheiirenhof. — î*endarit ce lenips Martin è'étalt glissé à travers les buissons rt les hautes herbes jtr^qu'ëoprês de l'ëtilrée de la chapelle. Il y vit accottiplir les mystères d'une initiation. Devèlrit l'adtel se tenait debout ce fameux juif Abraham Nathan, qui joua uh rôle si terrible dans l'histoire de là bande. Il était vêtu d'une espèbe de chasuble brodée d'Or et recevait le serment d'un pauvre vachef (jue l'on Venait de descendré du bûvic de bai6. tf Tu retiies Dieu? Itti demandait
i)ir:t:.
le juif. — Oui, répondit le paysan d'une voix avinée. — Et la Vierge et les saints? — Oui, la Vierge et les saints. — Tu consens à donner ton âme au démon, afin qu'il t'accorde en échange les biens de la terre. For, les richesses et le pouvoir de te transporter par ta volonté partout où tu voudras? — Oui. — Eh bien ! j'accepte au nom de l'enfer ton âme à ce prix, dit Nathan. Et maintenant lu es des nôtres. Voici la carte qui te fera reconnaître des frères. PiHs , après lui avoir remis une carte marquée d'un signe hiéroglyphique , le juif lui donna l'accolade fraternelle et lui répéta : A ce soir. — Celd ne sera pas, » se dit Martin en lui-même. Et, passant le canon d(! son fusil entre les branches d'un buisson, der- Hère lequel il se tenait caché, il ajusta Nathan qui se penchait vers son compagnon et lui donnait le baiser d'initiation. Au même instant ta détente partit; une balle fracassa la tête du nouvel initié et entra dans les chaii-.^ du bras droit du juif. Un cri effroyable retèritil dans la chapelle : « Trahison ! trahison î o — Le nouveau Bouc rolila sur les marches de l'aulël, se tordit un instant et rendit le dernier soupir. Le juif élevë son bras ensanglante et dit aux deux compagnons qui lui restaient en montrant le mort : « Frères, vengez-moi et vengez cet homme.» — Les deux parrains prirent leurs carabines et sortirent de la chapelle, dirigeant leU^é armes vers l'endroit où îls avaient aperçu le feu du braconnier. Leurs 3elix balles partirent à la fois. — « Mal visé ! îties compères, » s'écria Martin cjui avait rechargé son fusil doublé et tenait deux cojps à la pdrtée de ses adversaires. — Il lâcha le
{ïremier, et l'un des hommes tomba. Il lâcha e second, et l'autre tdinba aussi. Il ne restait t)lus que le juif. Mais Nathan s'enfuît à Ira- Vers les fourrés du bois et disparut dans les dernières ténèbres de la nuit. — Martin rentra avec l'aube à Fauqtiemont. Il instruisit le bailli de ce qui s*était passé. La justice se rendit avec une forte escorte à la chapelle d'initiation et n'y trouva que deul cadavres, qui furent enterrés ignominieusement par le bout-read sous le gibet infâme. ^— Nathan fut ptis quinië jours plus tard, et pendu le 24 septembre 1^72, à Heeck, sur la bruyère de Oraéd. ^ Malgré la sévérité des juges, malgré les (^incards nombreux publiés par les nd- Wles et {klissants seigneurs des Provinces-Unies et les mesures t)rises par les princes èvêtjues de Liège, les Boucs né purent être entièretnerrt exte^rhinês. Quelques écrivains conteniporaitls fbUt reInohte^ èetie bande à Tan t736 On iié tKdrvîrit à lai doitipter qu'en 1779. Elle M liti gfâAA lioitibrê âe chefs, patihi !è%qtiels
APPENDICk.
figurent surtout le fameux chirurgien de K., du pays de Rolduc, le juif Abraham Nathan , Hernian L. et Antoine B., surnommé le Moi. Elle possédait môme tm chapelain qui prêchait tous les crimes; il portait le nom de Léopold L. Les chapelles où les initiations avaient lieu ordinairement étaie t celle de Sainte-Rose {)rès de Sittard , celle de Saint- Léonard près de Rdlduc, et une autre située aux environs d'Urnion près de la Meuse. Tous CCS end^oils sont encore redoutés aujourd'hui des Villageois voisins, qui trouvent dans Khistoire des Boucs de quoi défrayer amplement leurs longues soirées d'hiver. — Matnilde de Scheurenhof et Waller de H^gen Rnireni cbmme tous les héros dfe romans : ils se marièrent et obtinrent Une nottibreuse postérité. •^ Ceux d'entre nos lecteurs qui désirent de plus amples détails sut l'histoire de la bahde des Boucs , peuvent consulter un petit livre fcontemporaîh qui fut publié en <779, à Maë- Wricht, sans lieu ni date, et qui porte ce tithe fciiriebx : Oorspùng , Oo'rzaeke , bewys , etc. Origine, cause, preuve et découverte d'une bande impie et conjurée de voleurs de nuit et cte bHgdnds dans les pays d' outre- Afeuse et contrées adjacentes, avec une indication exacte (tes t^cécut^ et des fugitifs, par S.-P.-J. Sleînada.
^leuéde*. — Kleudde, tout barbare, tout cacophonique que doit vous paraître ce nom, est un lutin, et un lutin national, un lutin vivant des- brouillards de la Flandre et du Brabant, un lutin belge en un mol! — Si vous avez quelque feu dans l'imagination , sans doute qu'à ce seul nom de lutin , vous vous formez déjà toute une cour fantastique, idéale, surnaturelle , composée de gnomes aux yeux malins, de sylphes aux ailes d'azur, aux cheveux d'or, de salamandres aux pieds de feu. — Poètes, jeunes filles, enfants, Kleudde, avec son enveloppe sombre , avec son nom aussi affreux que son être, Kleudde doit d'un seul mot tuer l'échafaudage de vos songes, kleudde est un lutin malfaisant qui a les regards du basilic et la T)ouche du vampire , Tagilité àù follet et la hideur du griffon ; Kleudde aime les nuits froides et brumeuses, les prairies désertes et arides, les champs incultes et blanchis par des os de morts, les arbres frappés de la foudre, l'if et le cyprès ; il se |)lait au milieu des ruines couvertes de mousse ; il fuit les saints lieux où reposent des chrétiens, l'aspect d'une croix l'éblouit et le torture; il ne boit qu'une eau verte croupis-
' Cette notice eftt de H. le baron Jule.4 dé Ssint-Ge* nois, qui l'a donnée, il y a quelques années, dans le /ourktadeinaMrti.
sant au fond d'un étang desséché : le pain n'approche jamais de ses lèvres ; Kleudde évite la foule ; la lumière du gfand jour lui brûle les yeux; il n*apparaît qu'aux heures où le hibou gémit dans la tour abandonnée ; une caverne souterraine est sa demeure ; ses pieds n'ont jamais souillé le seuil d'une habitation humaine ; le mystê^e et l'horreur entourent son existence maudite : vagues coniime les atomes de l'air, ses formes échappent aux doigts et ne laissent aux mains de TimprudeUt qui essaierait de les étreindre qu'une ligne noire et douloureuse comme une brûlure. Son rire est semblable â celui des damnés ; soh cri , rduque et indéfinissable , fait tressaillir jusc|u'au fond des entrailles ; Kleudde a du sang de démon dans les veines. Mdlhéur i\ qui le soit* dans sa route rencontre Kleudde, le lutin noir! -— Dans certains villages du Brabant le nom seul de Kleudde exerce sut* l'esprit des paysans ûh empire si redoutable, qu'il serait impossible de les faire sortir de leur tnaison à utie heure avancée de la huit pour les envoyer dans un champ , un bois , une prairie où la croyance populaire place ce lutin. Le^ ehfants en ont îirle grande peur ; on les menace de la présence de Kleudde lorsqu'ils font mal. La frayeur dés jeunes filles n*est pas moins enracinée pour cette espère de ioup-garou ; plus d'une le soir arrive essoufflée au foyer paternel raconter ert treitiblant qu'elle a aperçu Kleudde agitant sds chaînes dans l'ombre. — An dire des campagnards, ce lutin est un véritable prêtée, prenant les formes les plus diverses, les plus bizarres ; tantôt c'est un arbre d'abord trèspetit, ensuite s'allongeant peu à peu à Une hauteur prodigieuse; puis se mouvant tout à coup, il s'élève de terre et disparaît dans l^s nuages; le seul mal que Kleudde fasse réellemetit ëous cèite forme, c'est de déraciner et de renverser les autres arbres qu'il rencontre sur son passage. Tantôt il se revêt de la peau d'un chien noir^ il marche sur ses pattes de derrière , agite une chaîne qu'il porte au coU et saute à l'improviste sur les épaules de celui qu'il vbitla nuit dans un sentier isolé, l'étreint, le jette par terre et s'enfuit. Souvent Kleudde est Utt theval maigre et efflanqué; alors it devient l'épouvantait des garçons d'écurie. On sait que c'est l'usage dans les grandes fermes de mettre pendant la nuit les chevaux en pâture dans les prairies; les domestiques rapportent avec une bonne foi rustique qu'il leur arrive parfois , Idrscju'ils croient monter sur une de leurs jUthents, d'enfôurdher Kleudde, qui aussitôt se met â courir de toutes ses fbrccs , jusqu'à ce qu'arHvé près d'uft ëlan^
yo
ou d'ua ruisseau , il se cabre et y précipito son cavalier ; ensuile, pendant que la victime se débat dans l'eau , il se couche un instant à plat ventre, pousse un éclat de rire et disparaît au moment que le cavalier sort de son bain. — Selon les circonstances, Kleudde se change en chat, en crapaud, en chauve-souris ou en tout autï^ animal. Les paysans prétendent pouvoir reconnaître son approche à deux petites flammes bleues qui vacillent et s'avancent en sautillant, mais toujours en ligne droite ; ces petites flammes sont les prunelles de ses deux yeux ; le seul moyen alors d'éviter Kleudde, c'est de s'enfuir en zigzag, comme ferait celui que poursuit un serpent. ^ Il y a de cela trois mois, je logeais par hasard dans une ferme à Ternath , aux environs de Bruxelles. C'était le soir, je me trouvais en compagnie avec tout le personnel de la ferme, réuni autour d'un large foyer d'hiver. En société de ces bons et simples paysans , c'était pour moi une nouveauté d'autant plus piquante , que je comptais mettre la soirée à profit pour recueillir quelques renseignements sur Kleudde. J'amenais la causerie sur ce sujet, sur les lutins, sur les kabotermannekens et autres follets dont le nom m'échappe. — Monsieur, savez-vous l'origine de Kleuddo? me dit un vieux domestique. — Non , lui répondis-je, ravi de son interpellation. — C'est afi'reux à entendre , continua le vieillard. Voici comme on le raconte dans notre endroit. Il y a bien cent ans , on voyait au bout du bois qui borde la partie nord du village, une petite et chétive maison habitée par une femme si décrépite , si hideuse q'i'on songea plus d'une fois à s'emparer d'elle afln de la brûler comme sorcière; car tout le monde disait qu'elle avait des rapports avec le diable et que sa baraque servait de lieu de réunion pour le sabbat. Un soir qu'un orage, tel qu'on n'en avait entendu de mémoire d'homme , ébranlait toutes les habitations, le feu du ciel tomba sur la masure suspecte et la consuma ainsi que la vieille femme, dont on aperçut le lendemain le corps noirci gisant dans les cendres. Pendant trois jours personne n'osa approcher du lieu de l'incendie; mais enfm comme le propriétaire du bois voulait utiliser cette portion de son terrain , il prit avec lui quelques-uns de ses plus courageux domestiques munis de longs crochets pour retirer la sorcière des décombres. Les valets de ferme se mirent en tremblant à l'ouvrage ; à peine eurent-ils touché la sorcière de leurs crocs , qu'ils entendirent un grand bruit et reçurent dans tous les membres une violente commotion ; ils virent un petit homme noir sortir du
corps de la vieille , grandir tout à coup et s'échapper des ruines, en criant: Kleudde, Kleudde , Kleudde! Tous les domestiques perdirent connaissance, et lorsqu'ils revinrent à eux , ils n'aperçurent plus rien sur le théâtre de l'incendie qu'un étang rempli d'une eau croupissante dont l'odeur soulevait le cœur. — L'âme damnée de la sorcière était passée dans le corps de ret homme noir, ou pour mieux dire dans le corps de ce diable, qui depuis, n'ayant plus aucun repos, parcourt les campagnes et les plaines cherchant à nuire à tout ce qu'il rencontre....
Glttbbdnbdrib. — Si le fragment de Cyrano-Bergerac sur Agrippa présente l'idée qu'on avait des sorciers en France sous Louis XIII, le passage que Swift leur a consacré au siècle suivant ne mérite pas moins d'être mis sous les yeux du lecteur. On le trouve aux chapitres vu et viii du troisième Voyage de Gulliver. — a Glubbdubdrib, si j'interprète exactement le mot, signifie Tile des sorciers ou des magiciens. Elle a trois fois l'étendue de l'île deWight; elle est très-fertile. Cette île est sous la puissance d'un chef d'une tribu toute composée de sorciers, qui ne s'allient qu'entre eux, et dont le prince est toujours le plus ancien de la tribu. — Ce prince ou gouverneur a un palais magnifique et un parc d'environ trois mille acres, entouré d'un mur de pierres de taille haut de vingt pieds. Ce parc renferme d'autres petits enclos pour les bestiaux, le blé et les jardins. — Le gouverneur et sa famille sont servis par des domestiques d'une espèce assez extraordinaire. Par la connaissance qu'il a de la nécromancie , i| possède le pouvoir d'évoquer les morts et de les obliger à le servir pendant vingt-quatre heures, jamais plus longtemps; et il ne peut évoquer le même esprit qu'à trois mois d'intervalle, à moins que ce no soit pour quelque grande occasion. — Lorsque nous abordâmes à l'île, il était environ onze heures du matin. Un de mes deux compagnons alla trouver le gouverneur, et lui dit qu'un étranger souhaitait avoir l'honneur de saluer son altesse. Ce compliment fut bien reçu. Nous entrâmes tous trois dans la cour du palais, et nous passâmes au milieu d'une haie de gardes armés et habillés d'une manière très-ancienne, et dont la physionomie avait quelque chose qui me causait une horreur indicible. Nous traversâmes les appartements et rencontrâmes une foule de domestiques de la même sorte avant de parvenir jusqu'à la chambre du gouverneur. — Après que nous eûmes fait trois révérences profondes , il nous fit asseoir sur de petits tabourets au pied de son trône. Il niQ
APPENDICE
fît différentes questions au sujet de mes voyages ; et pour marquer qu'il voulait en agir avec moi sans cérémonie, il fit signe avec le doigt à tous ses gens de se retirer; et en un instant, ce qui m'étonna beaucoup, ils disparurent comme les visions d'un rêve. — J'eus de la peine à me rassurer. Mais le gouverneur m'ayant dit que je n avais rien à craindre, et voyant mes deux compagnons parfaitement tranquilles, parce qu'ils étaient faits à ce spectacle, je commençai à prendre courage et racontai à son altesse les différentes aventures de mes voyages , non sans un peu d'hésitation, ni sans regarder plus d'une ibis derrière moi la place où j'avais vu les fantômes disparaître. — J'eus l'honneur de dîner avec le gouverneur, qui nous fit servir par une nouvelle troupe de spectres. Je remarquai que ma frayeur était moins grande à cette seconde apparition. Nous fûmes à table jusqu'au coucher du soleil; je priai son altesse de permettre que je ne couchasse pas dans son palais, comme il avait la bonté de m'y engager; et mes deux amis et moi nous allâmes chercher un lit dans la ville voisine , capitale de la petite île. — Le lendemain malin,^ nous revînmes rendre nos devoirs au gouverneur, comme il avait bien voulu nous le recommander; et nous passâmes de celle manière une dizaine de jours dans^ cette île, demeurant la plus grande partie de la journée avec le gouverneur et la nuit à notre auberge. Je parvins à me familiariser tellement avec les esprits, que je n'en eus plus peur du tout, ou du moins, s'il m'en restait encore un peu, elle cédait à ma curiosité. — Son aftesse me dit un jour de lui nommer tels morts qu'il me plairait, qu'il me les ferait venir et les obligerait de répondre à toutes les questions que je leur voudrais faire, à condition toutefois que je ne les interrogerais que sur ce qui s'était passé de leur temps, et que je pourrais être bien assuré qu'ils me diraient toujours vrai; car le mensonge est un talent inutile dans l'autre monde. — J'acceptai avec de Irèà-humbles actions de grâces 1 offre de son altesse. — Nous étions dans une pièce d'où Ton avait une très-belle vue sur le parc; et comme mon premier souhait fut de voir des scènes pompeuses et magnifiques, je demandai à voir Âlexandre-le-Grand à la tète de son armée, tel qu'il était à la bataille d'Arbelles. Aussitôt, sur un signe du gouverneur, le prince grec parut sur un vaste champ audessous de la fenêtre où nous étions. — Alexandre fut invité à monter dans la chambre. J'eus beaucoup de peine à entendre son grec , n'étant pas moi-même très-versé dans cette lan-
gue. Il m'assura sur son honneur qu'il n'avait pas été empoisonné, mais qu'il était mort d'une fièvre causée par un excès de boisson» — Je vis ensuite Annibal passant les Alpes ; et il me dit qu'il n'avait pas une seule goutte de vinaigre dans son camp. — Je vis César et Pompée à la tête de leurs ti'oupes prêtes à se charger. Je vis le premier dans son grand triomphe. Je voulus voir le sénat romain dans une grande salle , avec une assemblée législative moderne rangée de l'autre côté. Le sénat me sembla une réunion de héros et de demi-dieux ; l'autre assemblée m'avait l'air d'un tas de porte-balles, de filous, de voleurs de grand chemin et de matamores. — Je fatiguerais le lecteur si je citais le grand nombre de personnages illuslres qui fut évoqué pour satisfaire au désir insatiable que j'avais de voir toutes le^ périodes de l'antiquité , mises sous mes yeux. Je les réjouis principalement par la contemplation des destructeurs, des tyrans, des usurpateurs et des libérateurs, des nations opprimées. Mais il me serait impossible d'exprimer la satisfaction que j'éprouvai, de manière à la faire partager à ceux qui liront ces pages. Désirant voir les anciens les plus renommés pour l'esprit et la science, je voulus leur consacrer un jour. Je demandai que Ton fit apparaître Homère et Aristote à la tète de leurs commentateurs; mais ceux-ci étaient tellement nombreux qu'il y en eut plusieurs centainesqui furent obligés d'attendre dans les antichambres et dans les cours du palais. Au premier coup d'œil je reconnus ces deux grands hommes et les distinguai non-seulement de la foule, mais aussi l'un de l'autre. Homère était le plus grand et avait meilleure mine qu'Aristote. Il se tenait très-droit pour son âge, et ses yeux étaient les plus vifs, les plus perçants que j'eusse jamais vus. Aristote se courbait beaucoup et il se servait d'une canne. Son visage était maigre, ses cheveux rares et lisses, sa voix creuse. Je m'aperçus bientôt qu'ils étaient l'un et l'autre parfaitement étrangers au reste de la compagnie et n'en avaient pas entendu parler auparavant. — Un spectre , que je ne nommerai point, me dit à l'oreille que ces commentateurs se tenaient toujours le plus loin qu'ils pouvaient de leurs auteurs dans le monde souterrain, parce qu'ils étaient honteux d'avoir si indignement représenté à la postérité les pensées de ces grands écrivains. — Je priai le gouverneur d'évoquer Descartes et Gassendi , et j'engageai ceux-ci à expliquer leurs systèmes à Aristote. Ce grand philosophe reconnut ses erreurs dans la physique, lesquelles provenaient de ce qu'il avait raisonné d'après des conjectures, comme tous
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lés hoinmes doivent le faire; ^l II noiis fît remarquer qiife Gassendi et les tourbillons de Descarlés avaient été à leur tour rejelés. I! prédit le même sort à ^att^actîon, que les savants dé nos jours soutiennent avec tant d'ardeiib. Il disait que tout système nouveau sur lès choses naturelles n*éfait qu'une mode nouvelle et devait varier à chaque siècle, et que Ceux qui prétendaient les appuyer sur des démonstrations mathématiques auraient dé même une vogue momentanée et tomberaient ensuite dans Toubli. — Je passai cinq jouré â converser avec d'autres savants honimes de rariliijuité. Jfe vis la plupart des empereurs romains. Lé gouverneur eut la complaisance d'évocfuer les cuisiniers d'Héliogabale pour apprêter nôtre dîner ; mais ils ne purent nous ifibntre'r toute leur habileté , faute dé matériaux. Uh ilote d'Agésilas nous^ fit un plat de brouet nbir lacédémonien, et nous ne pûmes avaler \û seconde cuillerée de ce mets.... — Mes débouvertes sur l'histoire moderne furent moHifianteà. Je recohnus que des historiens ont traîisforifté des guerriet-s imbéciles et lâches en grands capitaines, des insensés et de petite génies en grands politiques, desflalteurà et des courtisans en gens de bien, des athées ëri hôîirtmes pleî'nâ de religion , d*infâmes débauchés eii gens fchastes , et des délateurs de profession en hotnmes vrais et sincères. — Un général d'artrtée m'avoua qu'il avait une fois remporté une victoire par sa poltronnerie fet son imprudence ; et un amiral me dît qu'il avait battu malgré lui une flotte ennemie , 1 orsqu'il avait envie de laisser battre là sienne. — Comnie chacun des personnages qu'on évoquait paraissait tel qu'il avait été dans le blonde , je vis aVéc douleur combien le genre humain avait dégénéré... »
Orthon le Farfadet^. — Le voyageur qui parcourt aujourd'hui la France ne peut guère se faire une idée de la physionomie variée qu'elle présentait au moyen âge. La centralisation du pouvoir a relié tant bien que mal îes éléments hétérogènes dont elle se compoisait; \ine teinte uniforme part de Paris, et tend â absorber de plus en plus les individualités tranchées des provinces. C'est Ta peut-être pour l'économiste un résultat heureux, un louable progrès; mais, à coup siYr^ l'artiste déplore ce nivellement monotone; et il revient avec amour vers cette trance du temps passé, si pleine de passions ardentes et colorées , de croyances naïves , où chaque
• Cette lég. nde et les trois historiettes qui Ta suivent «ont empruntées aux Liégendea et traditions populairf.>s de Ifi France, qui ont été publiées récemment par M. le comte Ame^lv'c de Bcanfort.
province était un centré autour dilqtiel Venaient quelquefois se grouper les plus grands intérêts. Il importe de se reporter â ces idées pour le récit qui va suivre. — Orthez , qui n'est plus qu'une petite ville sanâ importance, était au moyen âge le siège d'une cour brillante, la résidence des comtes de Foix. Le quatorzième siècle a vii l'apogée de sa gloire : Gaston ITI en était alorâ le suzerain. Surnommé Phœbus , soit à cause de sa beauté , soit à cause du soleil qu'il plaça dans son écusdon , Gaston ne resta pas au-dessous de cet emblème glorieux. L'illustration des arrhes , celle des richesses et l'hsibileté politique ai nécessaire pour se maintenir au faite d'une haute position, tout concourut à le placera la tête de ces grands vassaux de la couronne, féodales grandeurs qui devaient s'abaisser sous la main puissante de Richelieu et de Mazarin. Plus d'une fois l'es intérêts de la France entière se concentrèrent autour de lui dans cette petite cour. Pendant que les ambassadeurs des ptiiàsances voisines venaient â'y disputek" son appui, les sâvartts, les troubadours et les jongleurs accouraient y briguer les faveurs et leà encouragements de cette main quasi royale. On aurait eh vain cherché ailleurs , même â la cour du roi de France, un modèle plus accompli de cette chevalerie qili brillait d'Utt lustre ai éclatant alors qu'il allait s'éclipser. — Les chiants du gai'Savoir, les nobles déduits de la chasse trouvaient auprès de Gaston un amateur aussi éclairé que magnifique. Là chasse était alors une passion, une affaire sérieuse, qui exigeait des études approfondies. Plus un seigneur était puissant et riche, plus il y déployait de luxe. Gaston y excellailt, et il en a laissé le traité le plite complet du temps. — « Ses équipages pour ce plaisir, dit l'historien de sa vie, surpassaient en magnificence ceux des princes les plus riches * ; ses écuries ne nourrissaietît pas moins de deux cents chievaux , ta plupart destinés à cet usage , et îl avait de douze à seize cents chiens. Ses lévriers étaient les plus légers et les plus beaux
* Et pourtant, sanà compter Te foi de France et les irois étrangers, bien d'autres seigneurs et princes poos* salent alors l'amour de la chasse à un point extrême et rivalîsafent de dépenses entre eux. Le duc de Boui^ofne arait un équipage de chasse dans lequel on comp* tai^ : six pages de chiens courants, six ^e lévriers, douie sous-pages de chiens, six valets de chiens limiers, douie Tftlets (le chiens courants, six valets d'épagneols, six valets de petits chiens, six valets de chiens anglais et de chiens d'Artois. Quelle dut être la surprise du duc, quand il vit, lorsqu'il fut fait pikisonnier à Nicopolis, que Bajazet avait sept mille fauconniers et autant de vènenrsî A la même époque, le cointe de Sanceircsi- <gnala sa pa»ion poior 1& chasse d'une façon laottca;^ lière ; il fonda un ordre de chevalerie soi^s le titre de l'Ordre (fu Lévrier. (I^ote'ètVMstorfrn.)
APPENDÏCK.
de Id ciirélienlé, cl ?e<% cliiens pour lo cerf, le daim, le rangier, pour les grands ours des Pyrénées, pour le loup et le sanglier, les plus foris et les plus courageux Tous les oiseaux de fauconnerie éfaienl au^si élevés avec grand soin chez le comte de Foix. Riert n'était noble à voir comme la compagnie du chAlelain d'Orlhez partant pour une chasse à la volerie : les chevaliers, sur de beaux palefrois, escortant galamment les dames montées sur d'élégantes haquenées, et portant sur le poing chacune un bel oiseau qu'elles caressaient de temps en temps avec leur blanche main. Et puis les écuyers et pages aux cotïleurs de FoIx et de Béarn, velus de vert m été et de fourrure de gris en hiver; et les gens de service, si nombreux et si bien mis, qui apportaient tous les engins et filets les plus ingénieux qu'il soit possible d'imaginer. Gaston aimait à un tel point tous ces divertissements de chassé, qu'il en avait fait une étude particulière , et qu'il se plaisait à en enseigner les préceptes aux hommes qu'il y desli-
laient bien cent florins de revenu par an, et le clerc disait qu'il y avait droit. Or, comme il était bien appuyé dans le clergé, il montra et prouva son droit, et le pape Urbain V, séant en consistoire général, condamna le chevalier à payer. Lorsque le clerc eut levé les bulles du pape , il chevauche à grandes journées vers le Béarn pour venir prendre possession de son dîmage. Mais la décision du pape avait grandement irrité le sire de Coarasse ; il s'avança vers le clerc , et lui dit : « Or çà, maître Pierre où maître Martin, suivant son nom , pensez-vous que par vos lettres je doive perdre mon héritage? Ne soyez pas assez hardi pour toucher à ce qui m'appartient; car, si vous le faites, c'est votre vie que vous y laisserez. Allez ailleurs obiehil* bénéfice, car vous n'aurez rîeh de mon héritage; et une fois pour tdûiès, je vous lé défends. » Le chevalier était cruel, le clerc eut peur et n'osa poursuivre. Il se décida donc à retourner à Avignon. Mais avant de pariir il voulut protester contre celte vio-
nait. » — Mftis ces nobles plaisirs ne lui * lence. Il vint trouver le sire dé Coarasse, et
faisaient point oublier de régler avec une admirable sagesse l'administration de ses étals. C'est peut-être le seul exemple d'un hîîut et puissant seigneur de celte époque qui n'ait point tout sacrifié à la passion de la guerre. Aussi sa réputation était immense, et les populations de Béarn le bénissaient. Un tH personnage devait être entouré de cette étiréole de rtierveilleux qui ne manque jamais fttix héros du moyen âge. Il était trop aimé dtes Iroubadours et des jongleurs pout* qu'oh lïc célébrât pas sa gloire avec l'exagération mythique de quelque merveilleuse légende. F!t)issart, le crédule et naïf chroniqueur, iTous en a conservé le plus précieux document. — C'est en 1388 qu'il visita là cour brillante d'Orthez. Curieux et questionneur , i! se pâsstnnna pour les récits des vaillants chevaliers qu'il y rencontra. Là , un éctiyer l\ii apprit que le sire comie savait tout ce qni se passait avant persoime , et que celte ^ienoe lui devait v.enir par aucune voie de fiéctomtmcîe : puis, comme le ehroniqneur \\i\ ééYmnÛB avec instahce des détails, l'écuver fe tita à paft en un angîet de la chapelle dn fyhéM ê^Orthez, et cofnmença ainsi : A II peut y tîTOir environ vingt ans quil régnait en ce pays wn baron it^tu s'appelait de son nom feymond. Il était seigneur de Coafaèse : c'est ttne vilfè à sept lieues d'Orlhez. A celte époque dont je votîs parle, le sire de Coarasse furàH irfi procès â Avignon devant le pape , txJ^ire un clerc de Catalogne , au sujet des êiteies de règlise ée Coahjsse. Ces dîmes va-
lui parla ainsi : « Sire , c'est votre force et non le droit qui m'enlève les biens de mon église, vous méfaites grandement en couscience : je ne suis pas aussi puissant que vous ici, mais sachez que je vous enverrai tel champion que vous redouterez plus que moi. » Raymond ne tint aucun comj)te de ses menaces. « Va, lui dit-il, fais ce que tu pourras, je ne te crains pas plus mort que vif. ïes paroles ne me feront rien abandonner de mon héritage. » Le clerc partit donc : retourna-t-il en Catalogne ou en Avignon? point ne le sais-je; toujours esl-il qu'il n'oublia pas ses menaces. Trois mois après, alors que le chevalier y pensait le moins, des messagers invisibles vinrent le trouver. \U commencèrent à heurter et à bouleverser tout ce qu'il y avait dans le château, de telle façon qu'on eût dit qu'ils allaient l'abattre; la porte de la chambre de monseigneur en était tout ébranlée, et la damé qui se couchait se mourait de frayeur. Quant au chevalier, il entendait bien tout ce tapage, mais il ne disait mot, car il ne voulait pas montrer un cœur susceptible de faiblesse; d'ailleurs il était assez brave pour attendre l'issue de toutes sortes d'aventures. — Ce tapage diira toule la nuit. Au matin, fes serviteurs du château se réunirent et vinrent trouver le barott qui était encore couché, a Monseigneur, lui dirent-ils, h'avezvous rîen ouï cette nuit comme nous ?» Le sire de Coârassé fit l'étonné. « El qù'avezvousouï? » leur répondit-il. Alors les serviteurs fui râcoritèrettt c'otnrtléhl on avait bôùlévéfsù
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le château et ca^sé toute la vaisselle de la cuisiae. Le chevalier se mit à rire , en disant qu'ils ravalent songé, et que ce n'avait été que vent. « Mon Dieu! dit la dame à demi voix, je Tai bien entendu. » La nuit suivante, le même vacarme se renouvela, mais cctie fois plus violent encore , les portes et les fenêtres tremblaient sous les coups, les chaises dansaient dans la chambre. Le chevalier n'y put tenir, il se leva sur son séant. « Or çà , s'écria-t-il , qu'est-ce qui heurte ainsi à ma chambre à cette heure? — C'est moi, lui futil répondu, c'est moi. — Qui t'envoie? reprit le seigneur. — Le clerc de Catalogne, à qui tu fais grand tort, car tu lui ravis les droits de son bénéfice. Aussi ne te laisserai-je en paix que quand tu lui auras rendu justice et qu'il sera content. — Eh ! comment te nommet-on, toi, si bon messager? — On me nomme Orthon. — Eh bien , Orthon , le service d'un clerc ne te vaut rien , il te donnera trop de peine. Abandonne-le, je te prie, pour me servir, je t'en saurai gré. » Cette proposition tenta Orthon, le courage du chevalier lui plut : « Le veux-tu? lui dit-il. — Oui, et pourvu que tu ne fasses mal à personne céans , je m'attacherai à toi , et nous serons bien d'accord. — Sois tranquille, je n'ai d'autre puissance que celle de l'empêcher de dormir, toi et les autres. ^ Eh bien donc laisse ce méchant clerc et viens me servir. » Lors Orthon s'éprit tellement du seigneur de Coarasse qu'il le visitait souvent pendant la nuit, et quand il le trouvait endormi, il soulevait son oreiller et heurtait de grands coups aux portes et aux fenêtres. Le chevalier avait beau dire : « Orthon, laisse-moi dormir, je t'en prie. — Je n'en ferai rien, reprenait l'autre, avant de l'avoir conté des nouvelles. » Cependant la femme du sire de Coarasse avait une telle frayeur, que les cheveux lui dressaient sur la tête , et qu'elle s'enfonçait bien avant sous sa couverture. Une fois réveillé, le châtelam demandait au messager quelles nouvelles il avait à lui dire et de quel pays il venait. — Celui-ci répondait : « Je viens d'Angleterre, ou d'Allenriagne, on de Hongrie; j'en suis parti hier, et telles et telles choses y sont advenues. » Ainsi, le sire de Coarasse savait à merveille tout ce qui se passait de par le monde. — Cela dura environ cinq ans ; mais comme le connte de Foix s'émerveillait de ce que le sire de Coarasse était toujours si bien informé, le chevalier, après beaucoup d'instances, lui parla de son gentil messager, a Sire de Coarasse , dit le comte, je voudrais bien en avoir un semblable ; il ne vous coûte rien , et vous savez vé-