DICE
ritablement tout ce qu'il advient de par le monde. Vous plairait-il , messire , me communiquer les nouvelles d'Orthon? — Monseigneur , répondit le chevalier, ainsi ferai-je pour l'amour de vous. » Donc toutes les fois qu'Orîhon avait apporté des nouvelles , Raymond en écrivait au comte de Foix. Un jour celui-ci lui demanda s'il n'avait jamais vu son messager, a Par ma foi , monseigneur, je n'y ai jamais pensé. — Eh bien, à votre place, point n'y aurais manqué ; je l'aurais prié de se montrer à moi. Veuillez vous mettre en peine , et me direz de quelle forme et de quelle façon il est. Vous m'avez dit qu'il parle le gascon comme vous et moi. — C'est vérité, répondit le sire, et puisque vous me le conseillez , je me mettrai en peine de le voir, n Quelques jours après, arrive Orthon qui, selon sa coutume, se met à secouer l'oreiller du sire de Coarasse qui fort dormait: quant à sa femme, elle y était accoutumée et n'en avait plus peur. « Qui est là? dit le chevalier en se réveillant. — C'est moi, Orthon!
— Et d'où viens-tu? — Je viens de Prague en Bohème; l'empereur de Home est mort.
— Et quand est-il mort ? — Avant-hier. — Combien y a-t-il d'ici à Prague? — 11 y a soixante journées. — Et lu es déjà revenu?
— Oui vraiment; je vais plus vile que le vent. — Tu as donc des ailes? — Neoni, point. — Et comment donc peux-tu aller si vite? — Vous n'avez que faire de le savoir.
— Il est vrai, mais je te verrais volontiers pour savoir de quelle forme lu es. — Que vous importe, pourvu que je vous apporte des nouvelles véritables? — C'est que, Orthon, je t'aimerais mieux si je t'avais vu. — Puisque vous avez ce désir , la première chose que vous verrez demain matin en quittant voire lit, ce sera moi. — Il suffit. Or, va , je te donne congé pour cette nuit. » Le lendemain malin , voilà le sire qui se lève. La dame avait une telle frayeur qu'elle lit la malade, disant qu'elle ne se lèverait point ce jour-là. Et comme son seigneur insistait: « Vraiment, dit-elle, je verrais Orthon ; et je ne veux ni le voir ni le rencontrer, s'il plaît à Dieu. — Eh bien, dit le chevalier, je veux le voir, moi. )) Et aus&itôt il sauta résolument hors de son lit et s'assit sur le bord; il croyait se trouver face à face avec Orthon, mais il ne vit rien. Il courut ouvrir les fenêtres pour y voir plus clair, mais il n'aperçut rien qui pût lui faire dire : c Voici Orthon. » Le jour se passe, la nuit vient. A peine est-il couché, voici Orthon qui se met à causer avec lui comme à l'ordinaire. « Va, lui dit le chevalier, tu n'es qu'un trompeur; tu te devais
APPENDICE
hier montrer à moi et lu n'en as rien fait. — Mais si , je me suis montré. — Mais non. — Comment? n'avez-vous rien vu quand vous avez sauté hors de votre lit? » Le sire de Coarasse réfléchit un instant, a Ma foi, dit-il, comme je pensais à toi, j*ai aperçu sur le pavé deux longs fétus qui tournoyaient et jouaient ensemble. — C'était moi , dit l'esprit , j'avais pris celle forme. — Cela ne me suffit point, prends une forme à laquelle je puisse clairement le reconnaître. — Vous ferez tant, reprit Orthon, que vous me perdrez et que je me lasserai de vous , car vous êtes trop exigeant. — Tu ne te lasseras point de moi, car si je te vois une seule fois cela me suffira. — Eh bien , vous me verrez demain. Prenez bien garde à la première chose que vous apercevrez en sortant de votre chambre, ce sera moi. — C'est bien, dit le sire , va-t'en donc , car je veux dormir. » Le lendemain à l heure de tierce, le sire de Coarasse se lève et s'apprêle comme il convient à son rang. II sort de sa chambre et vient dans une galerie qui avait vue sur le milieu de la cour du château. Il jette les yeux autour de lui , et la première chose qui fra[)pe ses regards, c'est une énorme truie, la plus grande qu'on eût jamais vue ; elle était si maigre qu'elle ne montrait que les os et la peau ; son museau était aigu et affamé. Le sire de Coarasse ne vit point volontiers cet affreux animal, il appela ses gens, c Or, tôt, leur dil-il, faites sortir les chiens, je veux que cette truie soit pillée. » Les valets obéiront et lâchèrent les chiens sur la Iruie. Elle poussa un grand cri , jeta un long regard sur le sire de Coarasse, et s'évanouit comme une fumée, sans qu'on pût savoir ce qu'elle était devenue. Comme le sire rentrait tout pensif dans sa chambre, il vint à se souvenir d'Orthon. a Las! dil-il, je crois que j'ai vu mon messager; combien je me repens d'avoir lancé mes chiens sur lui ! Ce sera un grand hasard si je le revois , car il m'a dit que dès que je l'irriterais il ne reviendrait plus. » Ce fut la vérité : Orthon ne revint plus , et le sire de Coarasse mourut Tannée suivante. — On dit que le gentil messager est passé au service du comte de Foix , car on ne fait rien ici ou ailleurs qu'il n'en soit très -bien informé, même quand on s'en défie le plus. Et c'est la ferme croyance de presque tous les habitants du Béarn. t —Ainsi parla l'écuyer, et Froissart ne manqua pas de bien mettre en mémoire un conte aussi merveilleux.
l«e Saut de TCrmîte — A quelques lieues de Louvois , près d'un poétique hameau nommé Ville-en-Selve, il existait encore, il y a plusieurs
années , une sombre excavation, qui avait été autrefois une carrière, et qui portait le nom singulier de Saut de Vermite. Les habitants des en^ virons racontent des choses étranges et merveilleuses au sujet de ce précipice. Il est vra que sa position a dû singulièrement prêter aux récils fantasliqnes des conteurs do légendes. Le Saut de Vermite est situé au milieu d'une forêt séculaire, loin de toute habitation; d'épaisses broussailles en défendent l'entrée , et des cavités profondes semées tout alentour rendent son accès dangereux à ceux que les bruits populaires n'en éloignent pas. Pendant les troubles de la terreur, une bande de brigands avait choisi cet abîme pour repaire, ce qui n'a pas médiocrement contribué à augmenter sa mauvaise réputation. Aussi, quand les rudes labeurs de la journée sont terminés, le gouffre fatal fournit toujours h la veillée quelquesuns de ces mystérieux récits qui resserrent autour de l'âtre à demi éteint le cercle effrayé des jeunes filles de Ville-en-Selve; tantôt ce sont les terribles aventures d'une jeune princesse enlevée à son père en passant dans la forêt, et dont on n'a jamais pu retrouver les traces; tantôt les crimes épouvantables de monstres à formes humaines, qui ont porté le ravage et la mort jusque dans lo village même. Quelquefois le narrateur rustique mêle des images riantes à ces sombres tableaux; c'est ainsi qu'il se plaît à conter comment une femme d'une majestueuse beauté s'est élevée un jour du fond du Saut de Vermite, et a calmé la tempête qui avait déjà détruit la moitié de Ville-en-Selve. Mais parmi ces récits, l'origine du Saut de Vermite est celui qu'il reproduit avec le plus d'amour. Le voici dans toute sa simplicité. — Vers la fin du neuvième siècle, vivait dans les bois de Germaine un vénérable ermite , qui avait nom Fulgunde. Ce saint homme passait sa vie à prier Dieu et à parcourir les hameaux voisins; à dix lieues à la ronde il était connu et chéri de tous. Aux riches , il recommandait les pauvres; aux malades, il apportait quelques secours; à tous, il donnait des consolations. Le bon ermite ne demandait rien pour lui-même^ et cependant une idée fixe le préoccupait ; il avait un désir, un désir aussi saint qu'il était ardent : il voulait élever une chapelle en l'honneur de la Vierge, c'était le seul vœu de sa vie ; il se mêlait à tous ses rêves, à tous ses travaux, à toutes ses prières. — Un soir que Fulgunde s'était endormi, bercé par celte douce pensée , un jeune homme lui apparut; il était vêtu d'une robe blanche , et avait ce visage éclatant et radieux qui n'appartient qu'aux anges. « Bon
APPeMUlCK.
ermite, lui dit-il, le Fils de Dieu a entendu vos prières; ce que vous désirez s'accomplira comme vous le voulez. Prenez celle image de sa sainte Mère ; par elle, vous opérerez des prodiges. Souvenez- vous seulement des paroles du Fils de Dieu : Veillez et priez. » Fulgunde éveillé par cette vision , trouva seulement auprès de son chevet un« petite image de la Vierge. Il la prit, la plaça dans le lieu le plus apparent de son oratoire, puis il se jeta à genoux. Avec quelle effusion il remercia la Vierge sainte 1 comme il était heureux et reconnaissant! Tout ù coup une idée soudaine traversa son esprit : a Je punirai Satan, pensa-l-il; c'est lui qui édifiera la chapelle de la Vierge. » Aussitôt Fulgunde prit l'image mystérieuse, et ordonna à Satan de paraître. — Au même instant la terre s'ouvrit, et le diable parut. Quoiqu'il n'eût pas l'air tout à fait humble et soumis, il ressemblait plutôt à un serviteur indiscipliné qu'à un ange déchu ; pourtant, à le considérer attentivement, on pouvait apercevoir en lui quelque chose d'étrange et en même temps de terrible. « Or çà, maître Satan, lui dit l'ermite, l$i bonne Vierge m'a permis de lui édifier une chapelle , j'ai pensé à toi pour la lui bâtir. » On peut imaginer quelle horrible grimace fit le monstre à cet ordre. Lui , Satan, bâtir une chapelle à la Mère de son juge, sortir de son repos pour voir abaisser son orgueil à une œuvre d'esclave; c'était trop. Il essaya de fuir, l'image de la Vierge le retint comme une chaîne brûlante. — Depuis long-temps, l'ermite avait choisi le lieu où il désirait que sa chapelle fût élevée; c'était une riante colline, couronnée au sommet d'un bouquet d'arbres touffus, et qui dominait les villages voisins. — Arrivé là avec Satan, Fulgunde lui ordonna de creuser les fondements. Quand ce travail fut terminé, l'ermite se rendit dans un vallon, dont le sol pierreuj^ lui paraissait propre à fournir les matériaux dont il avait besoin. Il ayait pris avec lui l'image sainte ; il n'eut qu'à la tourner vers la terre, et aussitôt le vallon s'entr'ouvrit, et les pierres en sortirent avec un grand fracas. On raconte que le démon ne mit que trois jours à les transporter sur la colline et à les tailler. Il est vrai que l'ermite ne lui laissait pas un instant de relâche; chaque fois que Satan voulait se reposer, Fulgunde tournait vers lui l'image miraculeuse, et le démon se remettait aussitôt au travail en faisant d'horribles contorsions. C'était merveille de voir avec quelle habileté il maniait la pierre, et lui donnait une forme élégante et pleine de vie; sous ses griffes elle se découpait en ro-
saces brodées PQmtQe upp ^ae d^nlellp , <^Ie s'élangait en ctochetOD^ périens , en lon:^|ies colonnetles semblables à des tuyaux d'orgues, elle se sculptait en bas-reliefs, en figgriae« de toute espèce. Jamais ouvrief n avait mis la main à un chef-d'qguvre ^ussi accompli. A chaque nouvelle pierre qui enrichissiiit ^9 chère chapelle, Fulgupde souriait de boniieur et de joie ; il en aurait presque moins bat Satan, si cela eût été possible. — Cepenc|*inl I9 nuit du quatrième jour approchait, et l'ermite n'avait pas pris un instant de repos. Malgré lui, le sommeil fermait ses paupières; il avait beau redour)ler d'efforts, il ne pouvait plus surveiller le diable avec autant d'attcqt'on ; disons-le à la honte de la faiblesse humaine, Fulgunde s'endormit. — A cette vue, un sourire épouvantable contracta le visage de Satan. Le sommeil du mailre lui rendait sa liberté; il ne pouvait en profiter que pour la vengeance. Ce n'était plus cet esclave soumis qui obéissait au moindre signe, celait l'ange du mal déchaîné , joignant à son indomptable orgueil la rage d'avoir été asservi. Il se trouvait alors sur le faîte du clocher, dont il achevait d'effiler l'aiguille percée à jour ; il glissa doucement le long de la pcnle extérieure, comme un enfant qui se laisse aller sur le penchant d'une verte colline; en passant, il jetait un regard moqueur et une insulte à chaque statuette do saml qu'il avait sculptée; on dit même qu'il porta l'audace jusqu'à promener sa queue sur le visage de ces saintes images. Arrivé au bas du clocher, il poussa un rire épouvantable, et renversa d'un coup de pied la merveilleuse chapelle. Le fracas de la chute éveilla le pauvre ermite. Pour juger de sa désolation, figuiezvous la douleur d'un homme qui voit échouer au port le vaisseau qu'il avait chargé de <>es biens. Fulgunde étuit consterné. Au mèmie instant le /[ness^ger de la Vierge parut; il avait r^air triste et affligé, a Pauvre ermite, lui dit-il, vous avejs é,lé vaincu p^^ S^tan; vou$ êtes son esclave. Vous i^'avez pas su veiller et prier jusqu'à la fin. » j-a figure horrible du diable ren^pluça presque ausrfitôt celle de l'ange auprès de Fulgunde. « Marche, marche, fui disait-il; tu as creusé un précipice, tu y tomberas. » Et qe disant, il le poussa dans un vallon qui avait servi de carrière, et l'y précipita. » Le pauvre ermite ne mourut pas de sa chute : le bon ange le soutint sur ses ailes; il intercéda même si ardemment pour lui auprès de la Vierge, qu'au bout de deux ans d'expiation Fulgunde fut rendu à son cher ermitage. La miséricorde de la Vierge ne se borna pas au pardon; elle
APPUNDIGE.
fil redevenir Satan esclave, et cette fois Termite sot se montrer ^i vigilant qu^avant la pmt la chapelle était ponstruilo et ie diable replongé dans Tenfer.
lie Pat de Soooi. — En remontant les rives pittoresques du Tarn, on arrive à un bassin d*un aspect si sauvage, qu'on le dirait bouleversé par une main surnaturelle et malfaisante. Figurez-vous une espèce -de cirque fermé presqu'entièrement par des rochers inaccessibles; aucune trace de culture, aucune végétation n'adoucissent aux yeux leur âpre nudité; le lierre et le buisson ne croissent pas même dans leurs fissures. Seulement, quelques lichens verdâtres, des arbustes rares et rabougris , rampent au pied de ces masses désolées ; et pourtant il y a quelque chose de riche et d'énergique dans ces pics aigus et dépouillés, dans ces roches tantôt à pans larges et lourds , tantôt découpées en dentelures délicates, comme par la fantaisie d*un artiste. Le soleil fait éclater les chaudes teintes dont elles sont colorées. Ici , des aiguilles d'un ton ardent et rougeàtre s^enlèvent en lumière sur le fond sombre et béant de cavités profondes; là, une immense pierre, coupée comme une muraille , offre les teintes grises d'une ruine; plus loin, et par de larges ouvertures, d'autres rochers, disposés en perspective , passent d'un bleu foncé au bleu le plus transparent. Tous ces jeux de l'ombre et de la lumière à travers ces formes bizarres animent cette nature si âpre, et peuvent fournir à la palette du peintre les plus piquantes oppositions. — L'enceinte que forment ces masses abruptes est parfaitement en harmonie avec leur aspect sauvage; tout y ipdique un effrayant cataclysme ; les rochers y sont entassés dans le plus étrange désordre, et c'est à peine si le voyageur peut se frayer un pasî'age à travers leurs débris. Jadis, deux immenses pyramides se dressaient dans ce lieu à une hauteur prodigieuse : l'une se nomme le roç d* Aiguille, ei son nom indique sa forme ; celui-là seud est re^lé debout. L'autre s'appelle le roc de Lourdes; de celui-ci il ne reste plus que la base , il s'est éAfQulé dans la vallée. C'est ià travers les débris de ce géant lerraî^sé que le Tarn a dû se frayer un passage; arrêté à chaque pas par mille obstacles, Uintôt serré entre deux couches il s'élance avec fracas de leur extrémité , tantôt faible et inaperçu i\ s'esit C[;eusé sans bruit un élroU canaL Ce n'est plus une seule rivière, mais une multitude de sources , dont le murmure trouble seul le silence de la vallée. — Le bassin désolé que nous venons de décrire a reçu des habitants
d^s mq|)tagncs voisines le nom de Pa^ de Souci. )L.'imaginaiiQn naïve et pittoresque du t^pyea âge n'^ pas manqué de s'exercer sur un lieu ^uj prêtait si bien à la légende; aussi, quelle que soit la cause que la science pourrait at^ibuer au cataclysme dont celte vallée a été le théâtre , voici celle que lui a assignée la pieuse crédulité des anciens temps. — A peu de distance du Pas de Sottci, il existe un village dont la situation pittcresque est parfaitement en harmonie avec le site qui lenvironne; seulemenl;, le paysage e$t plus varié que dans le bassin de Souci, et abonde en oppositions charmantes. Ici , la môme naUire sauvage et grandiose ; là , sur les bords de la Junte , une verdure émaillée de Heurs, des eaux limpides et murmurantes; puis , derrière , un rideau de peupliejrs. Audessus de rochers moussus , s'élève le village de Suinle-Énimie et le cloclier pointu de sa petite église. La civilisation n'y a point encore passé ; plaise à Dieu qu'elle en oublie les rustiques habitants 1 — C'est dans ce village que vivait, au huitième siècle, un saint homme, nommé Guillaume. Un jour, on l'avait vu arriver, seul et grave, un bâton blanc à la main, vêiu d'un simple habit de bure. D'où venait-il? On l'ignorait. Avait-il un autre nom? Personne ne put jamais le savojr. Mais, certainement, il avait été habitué à porter d'autres habits que ceux qui le couvraient; dans son air noble et fier, et qu'il cherchait à rendre humble et modeste, on lisait l'habitude du commandeipept. 11 choisit sa demeure dans l'excavation profonde d'un rocher, et sa vie fut bientôt admirée comme le modèle d'une grande perfectiop.Le village de Sainte-Énîmie ne tarda pas à ressentir d'heureux effets du voisinage du saint homme ; il se connaissait merveilleusement en simple?, et sa haute sages^e le faisait consulter dans les affaires les plus difSciles. Il fut bientôt vénéré comme l'ange du village, et chaque jour quelque nouveau bienfait, quelque prodige inouï, que l'on racontait p la veillée, venaient augmenter si^ réputatio;). — Le village de Sainte-Énimie était alor^ Je centre qu'avaient choisi les populatipps voisin.espour les ventes et les marchés. jCes réunions ressemblaient assez à nos foires. Ces jours-là, le seul endroit guéable de la Junte qui conduisait à Sainte-Énimie se trouvait encombré, et ^lors des rixes sanglantes, des blasphè,mes et des jurements éclataient à chaque instant. Un de ces jours que le bon Guillaume passait tout auprès de ce lieu aimé de Satan , il fut grandement surpris d'entendre comment le nom de Dieu était peu respecté. Deux paysans,
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montés chacun sur une mule, s'interpellaient violemment, et des menaces ils allaient bientôt en venir aux coups. Le saint homme fut obligé d'intervenir, et comme ii ne put apaiser leur colère, il se mit à genoux, priant Dieu de les éclairer, a Mort Dieu ! dit Tun des paysans, messire ermite, mieux vaudrait prier le ciel de nous bâtir ici un pont. — Mon fils, dit le saint, Dieu est tout-puissant; mais il ne faut pas le tenter. » Puis à force d'instances, il apaisa la querelle. Mais depuis lors, il passait les jours de marché à pleurer et à jeûner, s'offrant en expiation pour tous les péchés qui se commettaient à ce fatal passage de la Junte. — Dieu tenait son serviteur en trop grande estime pour ne pas prendre en considération ses prières et ses vœux ardents. Un soir, Guillaume était en prières; un ange lui apparut. Il portait une blanche tunique; son front était ceint de la céleste auréole, son visage respirait la douceur et la bonté. « Dieu a ouï la prière, dit-il au saint; il en a été touché. Mais, Guillaume, qu'est-ce que la foi qui n'agit point! A l'œuvre donc; Dieu t'aidera. » Il n'en fallut pas davantage pour enflammer le zèle du saint. Il se rend aussitôt à l'église, et après une homélie sublime dune éloquente simplicité, il entraîne les habitants de Sainte- Énimie sur les bords de la Junte pour y construire un pont. Le secours de Dieu fut visible. En peu de jours, le pont s'éleva comme par enchantement. Les habitants bénissaient Guillaume, qui s'humiliait en renvoyant toutes les louanges à Dieu. — Mais ce succès merveilleux ne faisait pas le compte de mons Satan, qui se voyait ainsi enlever drsormais toutes les âmes qui se damnaient au passage de la Junte. Il eut l'audace de s'adresser à Dieu pour se plaindre de celui qu'il regardait comme son ennemi, Guillaume ; il lui renouvela le même discours qu'il lui avait tenu autrefois au sujet du saint homme Job '. « Ce n'est pas gratuitement que Guillaume craint votre droite, lui dit-il; n'avez-vous pas béni l'œuvre de ses mains? » Le Seigneur lui répondit : a Va, détruis le pont de Guillaume ; je t'en abandonne jusqu'à la dernière pierre. » Satan ne perdit pas temps, il se rendit sur les bords de la Junte, et d'un souffle il renversa le pont. La ruine en fut si complète qu'il était impossible que les matériaux qui avaient servi à l'édifier fussent employés une seconde fois. Guillaume ne fut pas découragé un instant; il adressa une fervente prière au ciel, et les ouvriers se mirent à l'œuvre.
' On retrouve consl ammcnt le souvenir de l'Écriture rnêlé aux traditions populaires.