‹ Dictionnaire philosophique (volume 2)Chapitre 3 sur 49 · DI£U · texte numérisé non relu

DI£U

a-t-on jamais vu une pierre .sentante et pensante? Si je suis étendu, solide, divisible, je le dois à la matière. Mais j'ai sensations et pensées; à qui le dois-je? ce n'est pas à de l'eau, à de la fange; il est vraisemblable que c'est à quelque chose de plus puissant que moi. C'est à la combinaison seule des élémens, me dites-vous. Prouvez-le-moi donc; faites-moi donc voir nettement qu'une cause intelligente ne peut m'avoir donné l'intelligence. Yoilà où vous êtes réduit.

L'auteur combat avec succès le dieu des scolastiques, un dieu composé de qualités discordantes, un dieu auquel on donne, comme à ceux d'Homère, les passions des hommes; un dieu capricieux, inconstant, vindicatif, inconséquent, absurde : mais il ne peut combattre le Dieu des sages. Les sages, en contemplant la nature, admettent un pouvoir intelligent et suprême. Il est peut-être impossible à la raison humaine destituée du secours divin de faire un pas plus avant.

L'auteur demande où réside cet être ? et de ce que personne sans être infini ne peut dire où il réside, il conclut qu'il n'existe pas. Cela n'est pas philosophique; car, de ce que nous ne pouvons dire où est la cause d'un effet, nous ne devons pas conclure qu'il n'y a point de cause. Si vous n'aviez jamais vu de canonnier et que vous vissiez l'effet d une batterie de canon, vous ne devriez pas dire, elle agit toute seule par sa propre vertu .

Ne tient-il donc qu'à dire , il n'y a point de Dieu , pour qu'on vous en croie sur votre parole ?

Enfin, sa grande objection est dans les malheurs

et dans les crimes du genre humain, objection aussi ancienne que philosophique; objection commune mais fatale et terrible, à laquelle on ne trouve de réponse que dans l'espérance d'une vie meilleure. Et quelle est encore cette espérance? nous n'en pouvons avoir aucune certitude par la raison. Mais j'ose dire que, quand il nous est prouvé qu'un vaste édifice construit avec le plus grand art est bâti par un architecte| quel qu'il soit, nous devons croire à cet architecte quand même l'édifice serait teint de notre sang , souillé de nos crimes, et qu'il nous écraserait par sa chute. Je n'examine pas encore si l'architecte est bon, si je dois être satisfait de son édifice, si je dois en sortir plutôt que d'y demeurer; si ceux qui sont logés comme moi dans cette maison pour quelques jours en sont contens : j'examine seulement s'il est vrai qu'il y ait un architecte , ou si cette maison , remplie de tant de beaux appartenions et de vilains galetas, s'est bâtie toute seule.

section v.

De la nécessité de croire un être suprême.

Le grand objet, le grand intérêt, ce me semble, n'est pas d'argumenter en métaphysique, mais de peser s'il faut, pour le bien commun de nous autres animaux misérables et pensans, admettre un Dieu rémunérateur et vengeur, qui nous serve à la fois de frein et de consolation, ou rejeter cette idée en nous abandonnant à nos calamités sans espérances et à nos crimes sans remords.

Hobbes dit que si, dans une république où l'on ne

reconnaîtrait point de Dieu, quelque citoyen en proposait un, il le ferait pendre.

Il entendait apparemment par cette étrange exagération, un citoyen qui voudrait dominer au nom de Dieu; un charlatan qui voudrait se faire un tyran. Nous entendons des citoyens qui , sentant la faiblesse humaine, sa perversité et sa misère, chercher un appui qui les soutienne dans les langueurs et dans les horreurs de cette vie.

Depuis Job jusqu'à nous, un très -grand nombre d'hommes a maudit son existence; nous avons donc un besoin perpétuel de consolation et d'espoir. Votre philosophie nous en prive. La fable de Pandore valait mieux, elle nous laissait l'espérance, et vous nous la ravissez ! La philosophie, selon vous, ne fournit aucune preuve d'un bonheur à venir. Non; mais vous n'avez aucune démonstration du contraire. Il se peut qu'il y ait en nous une monade indestructible qui sente et qui pense, sans que nous sachions le moins du monde comment cette monade est faite. La raison ne s'oppose point absolument à cette idée, quoique la raison seule ne la prouve pas. -Cette opinion n'at-elle pas un prodigieux avantage sur la vôtre ? la mienne est utile au genre humain, la vôtre est funeste; elle peut, quoi que vous en disiez, encourager les Néron, les Alexandre VI et les Cartouche ; la mienne peut les réprimer.

Marc-Antonin, Êpictète croyaient que leur monade, de quelque espèce qu'elle fût, se rejoindrait à la monade du grand Être; et ils furent les plus vertueux des hommes.

Dans le doute où nous sommes tous deux, je ne vous dis pas avec Pascal : Prenez le plus sûr. IJ n'y a rien de sûr dans Finccrtitude. il ne s'agit pas ici de parier, mais d'examiner : il faut juger, et notre volonté ne détermine pas notre jugement. Je ne vous propose pas de croire des choses extravagantes pour vous tirer d'embarras ; je ne vous dis pas : Allez à la Mecque baiser la pierre noire pour vous instruire ; tenez une queue de vache à la main ; affublez-vous d'un scapulaire, soyez imbécile et fanatique pour acquérir la faveur de l'Être des êtres. Je vous dis : Continuez à cultiver la vertu, à être bienfesant, à regarder toute superstition avec horreur ou avec pitié ; mais adorez avec moi le dessein qui se manifeste dans toute la nature, et par conséquent l'auteur de ce dessein, la cause primordiale et finale de tout; espérez avec moi que notre monade qui raisonne sur le grand Être éternel pourra être heureuse par ce grand Être même. ïl ny a point là de contradiction. Vous ne m'en démontrez pas l'impossibilité* de même que je ne puis vous démontrer mathématiquement que la chose est ainsi. ISous ne raisonnons guère en métaphysique que sur des probabilités; nous nageonstous dans une mer dont nous n'avons jamais vu le rivage. Malheur à ceux qui se battent en nageant 1 abordera qui pourra ; mais celui qui me crie : Vous nagez en vain, il n'y a point de port , me décourage et m'ôte toutes mes forces,

De quoi s'agit-il dans notre dispute ? de consoler notre malheureuse existence. Qui la console ? vous ou moi?

Vous avouez vous-même, dans quelques endroits

de votre ouvrage, que la croyance d'un Dieu a retenu quelques hommes sur le bord du crime : cet aveu me suffit. Quand cette opinion n'aurait prévenu que dix assassinats , dix calomnies , dix jugemens iniques sur la terre , je tiens que la terre entière doit l'embrasser.

La religion , dites-vous, a produit des milliasses de forfaits ; dites la superstition , qui règne sur notre triste globe; elle est la plus cruelle ennemie de l'adoration pure qu'on doit à l'Être suprême. Détestons ce monstre qui a toujours déchiré le sein de sa mère; ceux qui le combattent sont les bienfaiteurs du genre humain ; c'est un serpent qui entoure la religion de ses replis; il faut lui écraser la tête sans blesser celle qu'il infecte et qu'il dévore.

Vous craignez qu'en adorant Dieu on ne redevient bientôt superstitieux et fanatique. Mais n'est-il pas à craindre qu'en le niant on ne s'abandonne aux passions les plus atroces, et aux crimes les plus affreux? Entre ces deux excès, n'y a-t-il pas un milieu trèsraisonnable? Où est l'asile entre ces deux écueils? le voici : Dieu et des lois sages.

Vous affirmez qu'U n'y a qu'un pas de l'adoration à la superstition, il y a l'infini pour les esprits bien faits : et ils sont aujourd'hui en grand nombre; ils sont à la tête des nations, ils influent sur les mœurs publiques; et, d'année eu année, le fanatisme qui couvrait la terre se voit enlever ses détestables usurpations.

Je répondrai encore un mot à vos paroles de la page 223,

dieux. 3y

Si l'un présume des rapports entre l'homme et cet être incroyable, il faudra hii élever des autels, lui faire des présens , etc.; si Von ne conçoit rien à cet être, il faudra s'en rapporter à des prêties cjui etc., etc> etc.

Le grand mal de s'assembler aux temps des moissons pour remercier Dieu du pain qu'il nous a donné ! qui vous dit de faire des présens à Dieu ? l'idée en est ridicule : mais où est le mal de charger un citoyen, qu'on appellera vieillard ou prêtre, de rendre des actions de grâces à la Divinité au nom des autres citoyens, pourvu que ce prêtre ne soit pas un Grégoire VII qui marche sur la tête des rois, ou un Alexandre VI souillant par un inceste le sein de sa fille qu'il a engendrée par un stupre, et assassinant, empoisonnant, à l'aide de son bâtard, presque tous les princes ses voisins ; pourvu que dans une paroisse ce prêtre ne soit pas un fripon volant dans la poche des pénitens qu'il confesse, et employant cet argent à séduire les petites filles qu'il catéchise ; pourvu que ce prêtre ne soit pas un Le Tellier, qui met tout un royaume en combustion par des fourberies dignes du pilori ; un Warburton , qui viole les lois de la société en manifestant les papiers secrets d'un membre du parlement pour le perdre , et qui calomnie quiconque n'est pas de son avis ? Ces derniers cas sont rares. L état du sacerdoce est un frein qui force à la bienséance.

Un sot prêtre excite le mépris; un mauvais; prêtre inspire l'horreur; un bon prêtre, doux, pieux, sans superstition, charitable, tolérant, est un homme qu'on doit chérir et respecter. Vous craignez l'abus, et moi

Dict. Ph. 4- 4

aussi. Unissons-nous pour le prévenir; mais ne condamnons pas l'usage quand il est uti'e à la société, quand il n'est pas perverti par le fanatisme ou par la méchanceté frauduleuse.

J'ai une chose très-importante à vous dire. Je suis persuadé que vous êtes dans une grande erreur; mais je suis également convaincu que vous vous trompez en honnête homme. Vous voulez qu'on soit vertueux , même sans Dieu, quoique vous ayez dit malheureusement que, dès que le vice rend l'homme heureux , il doit aimer le vice ; proposition affreuse que vos amis auraient dû vous faire effacer. Partout ailleurs vous inspirez la probité. Cette dispute philosophique ne sera qu'entre vous et quelques philosophes répandus dans l'Europe ; le reste de la terre n'en entendra point parler. Le peuple ne vous lit pas. Si quelque théologien voulait vous persécuter, il serait un méchant, il serait un imprudent qui ne servirait qu'à vous affermir et à faire de nouveaux athées.

Vous avez tort; mais les Grecs n'ont point persécuté Êpicure, les Romains n'ont point persécuté Lucrèce. Vous avez tort ; mais il fautrespecter votre génie et votre vertu, en vous réfutant de toutes ses forces.

Le plus bel hommage, à mon gré, qu'on puisse rendre à Dieu, c'est de prendre sa défense sans colère; comme le plus indigne portrait qu'on puisse faire de lui, est de le peindre vindicatif et furieux. Il est la vérité même : la vérité est sans passions. C'est être disciple de Dieu que de l'annoncer d'un cœur doux et d'un esprit inaltérable.

Je pense avec vous que le fanatisme est un monstre

DIEUX. 3i)

mille fois plus dangereux que l'athéisme philosophique. Spinosa ira pas commis une seule mauvaise action. Chàtel et Ravaillac, tous deux dévots, assassinèrent Henri IV.

L'athée de cabinet est presque toujours un philosophe tranquille ; le fanatique est toujours turbulent : mais l'athée de cour, le prince athée pourrait être le fléau du genre humain. Borgia et ses semblables ont fait presque autant de mal que les fanatiques de Munster et des Cévennes : je dis les fanatiques des deux partis. Le malheur des athées de cabinet est de fairj des athées de cour. C'est Chiron qui élève Achille; il le nourrit de moelle de lion. Un jour Achille traîner? le corps d'Hector autour des murailles de Troie , et immolera douze captifs innocens à sa vengeance.

Dieu nous gardé d'un abominable prêtre qui hache un roi en morceaux avec son couperet sacré , ou de celui qui, le casque en tête et la cuirasse sur le dos, a Page de soixante et dix ans, ose signer de ses trois doigts ensanglantés la ridicule excommunication d'un roi de France , ou de .... ou de .... ou de ... .

Mais que Dieu nous préserve aussi d'un despote colère et barbare, qui, ne croyant point un Dieu, serait son Dieu à lui-même; qui se rendrait indigne de sa place sacrée, en foulant aux pieds les devoirs que cette place impose ; qui sacrifierait sans remords ses amis, ses parens, ses serviteurs, son peuple, à ses passions. Ces deux tigres, l'un tondu , l'autre couronné, sont également à craindre. Par quel frein pourrons-nous les retenir ? etc. , etc.

Si Tidée d'un Dieu auquel nos âmes peuvent se rç*

4o DIEU.

joindre, a fait des Titus, des Trajan, des Antonin, des Marc-Aurèle, et ces grands empereurs chinois dont la mémoire est si précieuse dans le second des plus anciens et des plus vastes empires dù^monde ; ces exemples suffisent pour ma cause 5 et ma cause est celle de tous les hommes.

Je ne crois pas que dans toute l'Europe il y ait un seul homme d?état, un seul homme un peu versé dans les affaires du monde , qui n'ait le plus profond mépris pour toutes les légendes dont nous avons été inondés plus que nous ne le sommes aujourd'hui de brochures. Si l'a religion n'enfante plus de guerres civiles, c'est à la philosophie seule qu'on en est redevable; les disputes théologiques commencent à être regardées du même .œil que les querelles de Gilles et de Pierrot à la foire. Une usurpation également odieuse et ridicule, fondée d'un côté sur la fraude et de l'autre sur la bêtise, est'minée chaque instant par la raison qui établit son règne. La bulle In cœnâ Dcmini, le chef-d'œuvre de l'insolence et de la folie , n'ose plus paraître dans Rome même. Si un régiment de moines fait la moindre évolution contre les lois de l'état, il est cassé sur-le-champ. Mais quoi! parce qu'on a chassé les jésuites, faut-il chasser Dieu? au contraire, il faut l'en aimer davantage.

Sous l'empire d'Arcadius, Logomacos, théologal de Constantinople, alla en Scythie , et s'arrêta au pied du Caucase, dans les fertiles plaines de Zéphirim, sur les frontières de la Colchide. Le bon vieil-

DIEUX. 4l

lard Dondindac était dans sa grande salle basse , entre sa grande bergerie et sa vaste grange: il était à genoux avee sa femme, ses cinq fils et ses cinq filles, ses parens et ses valets, et tous chantaient les louanges de Dieu après un léger repas. Que fais-tu là, ido* làtre? lui dit Logomacos. Je ne suis point idolâtre, dit Dondindac. Il faut bien que tu sois idolâtre, dit Logomacos , puisque tu n'es pas Grec ? Çà, dis-moi , que chantais-tu dans ton barbare jargon de Scythie? Toutes les langues sont égales aux oreilles de Dieu , répondit le Scythe ; nous chantions ses louanges. Voilà qui est bien extraordinaire, reprit le théologal ; une famille scythe qui prie Dieu sans avoir été instruite par nous ! il engagea bientôt une conversation avec le Scythe Dondindac , car le théologal savait ira peu de scythe et l'autre un peu de grec. On a retrouvé celle conversation dans un manuscrit conservé dans la bibliothèque de Constantinople.

LOGOMACOS.

Voyons si tu sais ton catéchisme. Pourquoi priestu Dieu?

DONDINDAC.

C'est qu'il est juste d'adorer l'Être suprême de qui nous tenons tout.

LOGOMACOS.

Pas mal pour un barbare !• Et que lui demandes-tu?

DONDINDAC.

Je le remercie des biens dont je jouis, et même des maux dans lesquels il m'éprouve ; mais je me garde bien de lui rien demander; il sait mieux que

nous ce qu'il nous faut, et je craindrais d'ailleurs da demander du beau temps quand mou * oisin demanderait de la pluie.

LOGOMACOS.

Ah ! je me doutais bien qu'il allait dire quelque sottise. Reprenons les choses de plus haut. Barbare, qui t'a dit qu'il y a un Dieu ?

DONDINDAC.

La nature entière.

LOGOMACOS.

Cela ne suffit pas. Quelle idée as-tu de Dieu ?

DONDINDAC.

L'idée de mon créateur, de mon maître, qui me récompensera si je fais bien, et qui me punira si je fais mal.

logomac os- Bagatelles, pauvretés que cela! Venons à l'essentiel. Dieu est-il infini secundàm quid, ou selon l'essence?

DONDINDAC,

Je ne vous entends pas.

LOGOMACOS.

Bête brute ! Dieu est-il en un lieu , ou hors de tout lieu, ou en tout lieu?

DONDINDAC.

Je n'en sais rien tout comme ïl vous plaira.

LOGOMACOS.

Ignorant! Peut-il faire que ce qui a été n'ait point été, et qu'un bâton n'ait point deux bouts ? voit-il le futur comme futur ou comme présent? comment faitil pour tirer l'être du néant et pour anéantir l'être ?

DONDINDAC.

Je n'ai jamais examiné ces choses.

LOGOMACOS.

Quel lourdaud! allons, il faut s'abaisser, se proportionner. Dis-moi , mon ami , crois-tu que la matière puisse être éternelle ?

DONDINDAC.

Que m'importe qu'elle existe de toute éternité, ou non! je n'existe pas, moi, de toute éternité. Dieu est toujours mon maître ; il m'a donné la notion de la justice, je dois la suivre; je ne veux point être philosophe , je veux être homme.

LOGOMACOS.

On a bien de la peine avec ces têtes dures. Allons pied à pied : qu'est-ce que Dieu?

DONDINDAC.

Mon souverain , mon juge , mon père.

LOGOMACOS.

Ce n'est pas là ce que je demande. Quelle est sa

nature ?

DONDINDAC.

D'être puissant et bon.

LOGOMACOS.

Mais est-il corporel ou spirituel?

DONDINDAC.

Comment voulez-vous que je le sache ?

LOGOMACOS.

Quoi [ tu ne sais pas ce que c'est qu'un esprit ?

DONDINDAC

Pas le moindre mot : à quoi cela me servirait-il ?

en serais-je plus juste ? serais-je meilleur mari , meilleur père, meilleur maître , meilleur citoyen?

LOGO MACOS.

Il faut absolument Rapprendre ce que c'est qu'un

esprit; c'est, c'est, c'est Je te dirai cela une

autre fois.

DONDINDAC.

J'ai bien peur que vous ne me disiez moins ce quïl est que ce qu'il n'est pas. Permettez-moi de vous faire à mon tour une question. J'ai vu autrefois un de vos temples; pourquoi peignez-vous Dieu avec une grande barbe? . s

LOGOMACOS.

C'est une question très -difficile et qui demande des instructions préliminaires.

DONDINDAC.

Avant de recevoir vos instructions, il faut que je vous conte ce qui m'est arrivé un jour. Je venais de faire bâtir un cabinet au bout de mon jardin ; j'entendis une taupe qui raisonnait avec un hanneton : Voilà une belle fabrique, disait la taupe; il faut que ce soit une taupe bien puissante qui ait fait cet ouvrage. Vous vous moquez, dit le hanneton, c'est un hanneton tout plein de génie qui est l'architecte de ce bâtiment. Depuis ce temps-là j'ai résolu de ne jamais disputer.

DIOÇLÈTIEN.

Après plusieurs règnes faibles ou tyranniques f l'empire romain eut un bon empereur dans Probus, et les légions le massacrèrent. Elles élurent Carus,

qui fut tue d'un coup de tonnerre vers le Tigre, lorsqu'il fesait la guerre aux Perses. Son fils Numérien fut proclamé par les soldats. Les historiens nous disent sérieusement qu'à force de pleurer la mort de son père , il en perdit presque la vue , et qu'il fut obligé , en fesant la guerre , de demeurer toujours entre quatre rideaux. Son beau-père, nommé Aper, le tua dans son lit pour se mettre sur le trône : mais un druide aval' prédit dans les Gaules à Dioclétien, l'un des généraux de l'armée , qu'il serait immédiatement empereur après avoir tué un sanglier; or, ail sanglier se nomme en latin aper, Dioclétien assembla l'armée , tua de sa main Aper en présence des soldats , et accomplit ainsi la prédiction du druide. Les historiens qui rapportent cet oracle méritaient de se nourrir un fruit de l'arbre que les druides révéraient. Il est certain que Dioclétien tua le beau-père de son empereur; ce fut là son premier droit au trône : le second, c'est que Numérien avait un frère nommé Garin, qui était aussi empereur, et qui, s'étant opposé à l'élévation de Dioclétien, fut tué par un des tribuns de son armée. Yoilà les droits de Dioclétien à l'empire. Depuis long-temps il n'y en avait guère d'autres. Il était originaire de Dalmatie , de la petite ville de Dioclée, dont il avait pris le nom. S'il est vrai que son perc ait été laboureur, et que lui-même, dans sa jeunesse , ait été esclave d'un sénateur nommé Anulinus, c'est là son plus bel éloge : il ne pouvait devoir son élévation qu'à lui-même : il est bien clair qu'il s'était concilié l'estime de son armée , puisqu'on oublia sa naissance pour lui donner le diadème. Lactance, au-

teur chrétien, mais un peu partial, prétend que Diôclétien était le plus grand poltron de l'empire. Il n'y a guère d'apparence que les soldats romains aient choisi un poltron pour les gouverner, et que ce poltron eût passé par tous les dégrés de la milice. Le zèle de Lactance contre un empereur païen est trèslouable j mais il n'est pas adroit.

Dioclétien contint en maître pendant vingt années ces fîères légions qui défesaient leurs empereurs avec autant de facilité qu'elles les fesaient: c'est encore une preuve, malgré Lactance, qu'il fut aussi grand prince que brave soldat. L'empire reprit bientôt sous lui sa première splendeur. Les Gaulois, les Africains, les Egyptiens, les Anglais, soulevés en divers temps, furent tous remis sous l'obéissance de l'empire; les Perses même furent vaincus. Tant de succès au dehors, une administration encore plus heureuse au dedans; des lois aussi humaines que sages qu'on voit encore dans le Code Justinien; Rome, Milan , Autun , Nicomédie, Carthage embellies par sa munificence; tout lui concilia le respect et l'amour de l'orient et de l'occident, au point que deux cent quarante ans après sa mort on comptait encore et on datait de la première année de son règne , comme on comptait auparavant depuis la fondation de Rome. C'est ce qu'on appelle Yère de Dioclétien; on l'a appelée aussi Y ère des martyrs ; mais c'est se tromper évidemment de dix -huit années; car il est certain qu'il ne persécuta aucun chrétien pendant dix -huit ans. Il en était si éloigné, que la première chose qu'il fît étant empereur ce fut de donner une compagnie de gardes

prétoriennes à un chrétien nommé Sébastien , qui est au catalogue des saints.

Il ne craignit pas de se donner un collègue à l'empire dans la personne d'un solda't de fortune comme lui ; c'était Maximien Hercule, son ami. La conformité de leurs fortunes avait fait leur amitié. Maximien Hercule était aussi né de parens obscurs et pauvres, et s:était élevé comme Dioclétien de grade en grade par son courage. On n"a pas manqué de reprocher à ce Maximien d'avoir pris le surnom d'Hercule, et à Dioclétien d avoir accepté celui de Jovien. On ne daigne pas s'apercevoir que nous avons tous les jours des gens d'église qui s'appellent Hercule , et des bourgeois qui s'appellent César et Auguste.

Dioclétien créa encore deux césars; le premier fut un autre Maximien , surnommé Galérius , qui avait commencé par être gardeur de troupeaux. Il semblait que Dioclétien, le plus fier et le plus fastueux des hommes , lui qui le premier introduisit de se faire baiser les pieds, mît sa grandeur à placer sur le trône des césars des hommes nés dans la condition la plus abjecte. Un esclave et deux paysans étaient à la tête de l'empire, et jamais il ne fut plus florissant.

Le second césar qu'il créa était d'une naissance distinguée, c'était Constance Chlore, petit-neveu par sa mère de l'empereur Claude IL L'empire fut gouverné par ces quatre princes. Cette association pouvait produire par année quatre guerres civiles; mais Dioclétien sut tellement être le maître de ses associés qu'il les obligea toujours à le respecter, et même à vivre unis entre eux. Ces princes, avec le nom de

césar, n'étalent au fond que ses premiers sujets : on voit qu'il les traitait en maître absolu ; car, lorsque le césar Galérius, ayant été vaincu par les Perses, vint en Mésopotamie lui rendre compte de sa défaite , il le laissa marcher l'espace d'un mille auprès de son char, et ne le reçut en grâce que quand il eut réparé sa faute et son malheur.

Galère les répara en effet l'année d'après, en 297, d'une manière Lien signalée. Il battit le roi de Perse en personne. Ces rois de Perse ne s'étaient pas corrigés depuis la bataille 'd'Arbelles , de mener dans leurs armées leurs femmes, leurs filles et leurs eunuques. Galère prit comme Alexandre la femme et toute la famille du roi de Perse, et les traita avec le mêms respect. La paix fut aussi glorieuse que la victoire : les vaincus cédèrent cinq provinces aux Romains, des sables de Palmyrène jusqu'à l'Arménie.

Dioclétien et Galère allèrent à Piome étaler un triomphe inouï jusqu'alors ; c'était la première fois qu'on montrait au peuple romain la femme d'un roi de Perse et ses enfans enchaînés. Tout l'empire était dans l'abondance et dans la joie. Dioclétien en parcourait toutes les provinces; il allait de Rome en Egypte, en Syrie, dans l'Asie-Mineure : sa demeure ordinaire n'était pqfint à Rome; c'était à Nicomédie, près du Pont-Euxin, soit pour veiller de plus près sur les Perses et sur les Barbares, soit qu il s'affec tionnât à un séjour .qu'il avait embelli.

Ce fut au milieu de ces prospérités que Galère commença la persécution contre les chrétiens. Pourquoi les avait-on laissés en repos jusque-là? et pour*

quoi furent-ils maltraités alors? Eusèbe dit qu'un centurion de la légion Trajane, nommé Marcel, qui servait dans la Mauritanie, assistant avec sa troupe à une fête qu'on donnait pour la victoire de Galère , jeta par terre sa ceinture militaire, ses armes et sa baguette de sarment qui était la marque de son office., disant tout haut qu'il était chrétien, et qu'il ne voulait plus servir des païens. Cette désertion fut punie de mort par le conseil de guerre. C'est là le premier exemple avéré de cette persécution si fameuse. Il est vrai qu'il y avait un grand nombre de chrétiens dans les armées de l'empire; et l'intérêt de l'état demandait qu'une telle désertion publique ne fût point autorisée. Le zèle de Marcel était très-pieux , mais il n'était pas raisonnable. Si dans la fête qu'on donnait en Mauritanie on mangeait des viandes offertes aux dieux de l'empire, la loi n'ordonnait point à Marcel d'en manger; le christianisme ne lui ordonnait point de donner l'exemple de la sédition ; et il n'y a point de pays au monde où l'on ne punît une action si téméraire.

Cependant depuis l'aventure de Marcel il ne paraît pas qu'on ait recherché les chrétiens jusqu'à l'an 2o3. Ils avaient à Nicomédie une superbe église cathédrale vis-à-vis 4e palajf, et même beaucoup plus élevée. Les historiens ne nous disent point les raisons pour lesquelles Galère demanda instamment à Dioclétien qu'on abattît cette église; mais ils nous apprennent que Dioclétien fut très- long- temps à se déterminer : il résista près d'une année. Il est bien étrange qu'après cela ce soit lui qu'on appelle perse'

Dict. Pli. 4» 5

cuteur. Enfin, en 3o3, l'église fut abattue; et on afficha un édit par lequel les chrétiens seraient privés de tout honneur et de toute dignité. Puisqu'on les en privait, il est évident qu'ils en avaient. Un chrétien arracha et mit en pièces publiquement l'édit impérial : ce n'était pas là un acte de religion; c'était un emportement de révolte. Il est donc très-vraisemblable qu;un zèle indiscret , qui n'éfcait pas selon la science , attira cette persécution funeste. Quelque temps après le palais de Galère brûla ; il en accusa les chrétiens ; et ceux-ci accusèrent Galère d'avoir mis le feu lui-même à son palais pour avoir un prétexte de les calomnier. L'accusation de Galère paraît fort injuste; celle qu'on intente contre lui ne l'est pas moins; car, l'édit étant déjà porté , de quel nouveau prétexte avait-il besoin? S'il avait fallu en effet une nouvelle raison pour engager Dioclétien à persécuter, ce serait seulement une nouvelle preuve de la peine qu'eut Dioclétien à abandonner les chrétiens qu'il avait toujours protégés ; cela ferait voir évidemment qu'il avait fallu de nouveaux ressorts pour le déterminer à la violence.

Il paraît certain qu'il y eut beaucoup de chrétiens tourmentés dans l'empire. Mais il est difficile de concilier avec les lois romaines tous ces tourmens recherchés , toutes ces mutilations , ces langues arrachées , ces membres coupés et grillés, et tous ces attentats à la pudeur , faits publiquement contre l'honnêteté publique. Aucune loi romaine n'ordonna jamais de tels supplices. Il se peut que l'aversion des peuples contre les chrétiens les ait portés à des excès horribles ; mais on ne trouve nulle part que ces excès

DIOCLÉTIEN. 5l

aient été ordonnés par les empereurs ni par le sénat.

11 est bien vraisemblable que la juste douleur des chrétiens se répandit en plaintes exagérées. Les Actes sincères nous racontent que, l'empereur étant dans Antioche, le préteur condamna un petit enfant chrétien , nommé Romain, à être brûlé; que des Juifs présens à ce supplice se mirent méchamment à rire, en disant : « Nous avons eu autrefois trois petits enfans, Sidrac, Midrac et Abdenago, qui ne brûlèrent point dans la fournaise ardente, mais ceux-ci y brûlent. » Dans 1 instant , pour confondre les Juifs , une grande pluie éteignit le bûcher, et le petit garçon en sortit sain et sauf , en demandant : « Où est donc le feu ? »; Les Actes sincères ajoutent que l'empereur le fît délivrer, mais que le juge ordonna qu'on lui coupât la langue. Il n'est guère possible de croire qu'un juge ait fait couper la lange à un petit garçon à qui l'empereur avait pardonné.

Ce qui suit est plus singulier. On prétend qu'un >ieux médecin chrétien, nommé Ariston, qui avait un bistouri tout prêt, coupa la langue de l'enfant pour faire sa cour au préteur. Le petit Romain fut aussitôt renvoyé en prison. Le geôlier lui demanda de ses nouvelles. L'enfant raconta fort au long comment un * ieux médecin lui avait coupé la langue. Il faut noter que le petit avant cette opération était extrêmement bègue, mais qu'alors il parlait avec une volubilité merveilleuse. Le geôlier ne manqua pas d'aller raconter ce miracle à l'empereur. On fit venir le vieux médecin; il jura que l'opération avait été faite dans les règles de lart, et montra la langue de l'enfant qu'il

52 DItfCLÉTIEN.

avait conservée proprement dans une boîte comme une relique. « Qu'on fasse venir, dit-il , le premier venu; je m'en vais lui couper la langue en présence de votre majesté, et vous verrez s'il pourra parler. » La proposition fut acceptée. On prit un pauvre homme , à qui le médecin coupa juste autant de langue qu'il en avait coupé au petit enfant; l'homme mourut sur-le-champ.

Je veux croire que les Actes qui rapportent ce fait sont aussi sincères qu'ils en portent le titre : mais ils sont encore plus simples que sincères; et il est bien étrange que Fleuri, dans son Histoire ecclésiastique, rapporte un si prodigieux nombre de faits semblables, bien plus propres au scandale qu'à l'édification.

[Vous remarquerez encore que , dans cette année 3o3 où l'on prétend que Dioclétien était présent à toute cette belle aventure dans Antioche , il était à Rome, et qu'il passa toute l'année en Italie. On dit que ce fut à Rome, en sa présence, que saint Genest , comédien , se convertit sur le théâtre , en jouant une comédie contre les chrétiens. Cette comédie montre bien que le goût de Plaute et de Térence ne subsistait plus. Ce qu'on appelle aujourd'hui la comédie ou la farce italienne, semble avoir pris naissance dans ce temps -là. Saint Genest représentait un malade : le médecin lui demandait ce qu'il avait : <c Je me sens pesant, dit Genest. Veux-tu que nous te rabotions pour te rendre plus léger, lui dit le médecin? Non, répondit Genest, je veux mourir chrétien, pour ressusciter avec une belle taille. » Alors des acteurs habillés en prêtres et en exorcistes

DIOCLÉTIEN. 5à

viennent pour le baptiser ; dans le moment Genest devint en effet chrétien; et, au lieu d'achever son rôle , il se mit à prêcher l'empereur et le peuple. Ce sont encore les Actes sincères qui rapportent ce miracle.

Il est certain qu'il y eut beaucoup de vrais martyrs : mais aussi il n'est pas vrai que les provinces fussent inondées de sang, comme on se l'imagine. Il est fait mention d'environ deux cents martyrs, vers ces derniers temps de Dioclétien, dans toute l'étendue de l'empire romain, et il est avéré , par les lettres de Constantin même, que Dioclétien eut bien moins de part à la persécution que Galère.

Dioclétien tomba malade cette année; et, se sentant affaibli , il fut le premier qui donna au monde l'exemple de l'abdication de Pempirâ. Il n'est pas aisé de savoir si cette abdication fut forcée ou non. Ce qui est certain, c'est qu'ayant recouvré la santé, il vécut encore neuf ans, aussi honoré que paisible, dans sa retraite de Salone, au pays de sa naissance. Il disait qu'il n'avait commencé à vivre que du jour de sa retraite; et, lorsqu'on le pressa de remonter sur le trône , il répondit que le trône ne valait pas la tranquillité de sa vie, et qu'il prenait plus de plaisir à cultiver son jardin qu'il n'en avait eu à gouverner la terre. Que conclurez -vous de tous ces faits, si^ non, qu'avec de très- grands défauts, il régna en grand empereur, et qu'il acheva sa vie en philosophe ?

Page 1