‹ Dictionnaire philosophique (volume 2)Chapitre 33 sur 49 · ENTER · texte numérisé non relu

ENTER

ohâtimens de la vie future. Ou serait en droit de dire au rédacteur du Pentateuque : Vous êtes un homme inconséquent et sans probité, comme sans raison, très-indigne du nom de législateur que vous vous arrogez. Quoi! vous connaissez un dogme aussi réprimant, aussi nécessaire au peuple que celui de l'enfer, et vous ne l'annoncez pas expressément! et, tandis qu'il est admis chez toutes les nations qui vous environnent, vous vous contentez de laisser deviner ce dogme par quelques commentateurs qui viendront quatre mille ans après vous, et qui donneront la torture à quelques-unes de vos paroles pour y trouver ce que vous n'avez pas dit ? Ou vous êtes un ignorant, qui ne savez pas que cette créance était universelle en Egypte, en Chaldée, en Perse; ou vous êtes un homme très-mal avisé, si, étant instruit de ce dogme, vous n'en avez pas fait la base de votre religion.

Les auteurs des lois juives pourraient tout au plus répondre : Nous avouons que nous sommes excessivement ignorans; que nous avons appris à écrire fort tard; que notre peuple était une horde sauvage et barbare, qui de notre aveu erra près d'un demi-siècle dans des déserts impraticables, qu'elle usurpa enfin un petit pays par les rapines les plus odieuses, et par les cruautés les plus détestables dont jamais l'histoire ait fait mention. Nous n'avions aucun commerce avec les nations policées; comment voulez-vous que nous pussions (nous les plus terrestres des hommes) in- ?eàt Ir un système tout spirituel?

Nous ne nous servions du mot qui répond à dîne , que pour signifier la vie; nous ne connûmes notre

Dieu et ses ministres, ses anges, que comme des êtres corporels; la distinction de l'âme et du corps, Tiare d'une vie après la mort, ne peuvent être que le fruit d'une longue méditation et d'une philosophie trèsfine. Demande?* aux Hottcntots et aux Nègres, qui habitent un pays cent fois plus étendu que le nôtre, s'ils connaissent la vie à venir? Nous avons cru faire assez de persuader à notre peuple que Dieu punissait les malfaiteurs jusqu'à la quatrième génération, soit par la lèpre, soit par des morts subites, soit par la perle du peu de bien qu'on pouvait posséder.

On répliquerait à cette apologie : Vous avez inventé un système dont le ridicule saute aux yeux ; car le malfaiteur qui se portait bien , et dont la famille prospérait, devait nécessairement se moquer de vous.

L'apologiste de la loi judaïque répondrait alors : Vous vous trompez ; car, pour un criminel qui raisonnait juste, il y en avait cent qui ne raisonnaient point du tout. Celui qui, ayant commis un crime, ne se sentait puni ni dans son corps, ni dans celui de son fils, craignait pour son petit-fils. De plus, s'il n'avait pas aujourd'hui quelque ulcère puant, auquel nous étions très-sujets, il en éprouvait dans le cours de quelques années : il y a toujours des malheurs dans une famille, et nous fèsions aisément accroire que ces malheurs étaient envoyés par une main divine, vengeresse des fautes secrètes.

Il serait aisé de répliquer à cette réponse, et de dire : Votre excuse ne vaut rien, car il arrive tous les jours que de très-honnêtes gens perdent la santé et

leurs biens; et s'il ny a point de famille à laquelle il ne soit arrivé des malheurs, si ces malheurs sont des châtimens de Dieu , toutes vos familles étaient donc des familles de fripons.

Le prêtre juif pourrait réplique! encore; il dirait qu'il y a des malheurs attachés à la nature humaine, et d'autres q^ui sont envoyés expressément de Dieu. Mais on ferait voir ta ce raisonneur combien il est ridicule de penser que la fièvre et la grêle sont tantôt une punition divine, tantôt un effet naturel.

Enfin, les pharisiens et les esséniens, chez les Juifs, admirent la créance d'un enfer à leur mode : ce dogme avait déjà, passé des Grecs aux Romains et fut adopté par les chrétiens.

Plusieurs pères de l'église ne cruront point les peines éternelles; il leur paraissait absurde de brûler pendant toute l'éternité un pauvre homme pour avoir volé une chèvre. Virgile a beau dire, dans son sixièm chant de l'Enéide ( vers 617 et 6 1 8 ) ?

..... Sedet œternùmque sedebit Infetiœ Tlieseus.

II prétend en vain que Thésée est assis pour jamais sur une chaise, et que cette posture est son supplice. D'autres croyaient que Thésée est un héros qui n'est point assis en enfer, et qu'il est dans les Champs- Elysées.

Il n:y a pas long-temps qu'un théologien calviniste nommé Petit-Pierre, prêcha et écrivit que les damnés auraient un jour leur grâce. Les autres minisires lui dirent qu'ils n'en voulaient point. La dis-

Dlrt. Ph. [{.- 2 )

pule s'échauffa; on prétend que le rai, leur souverain^ leur manda que, puisqu'ils voulaïcut être damnés sans retour, il le trouvait très-bon, et qu'il y donnait les mains. Les damnés de l'église de Neuehâtel déposèrent le pauvre Petit-Pierre, qui avait pris l'enfer pour le purgatoire. On a écrit que l'un d'eux lui dit : avion ami, je ne crois pas plus à l'enfer éternel que vous; mais sachez qu'il est bon que votre servante, votre tailleur, et surtout votre procureur, y croient.

J'ajouterai , pour l'illustration de ce passage , une petite exhortation aux philosophes qui nient tout à plat l'enfer dans leurs écrits. Je leur dirai : Messieurs, nous ne passons pas notre vie avec Cicéron, Attieus, Caton, Marc-Âurèle , Épictète, le chancelier de l'Hospital, la Mothe-le-Vayer , Des-Ivetaux, René Descartes, Newton, Locke, ni avec le respectable Bayle, qui était si au-dessus de la fortune; ni avec le trop vertueux incrédule Spinosa, qui, n'ayant rien , rendit aux enfans du grand pensionnaire de Wiît une pension de trois cents florins que lui fesait le grajid de Witt, dont les Hollandais mangèrent le cœur, quoiqu'il n'y eût rien à gagner en le mangeant. Tous ceux à qui nous avons à faire ne sont pas des Des-Barreaux , qui payait à des plaideurs la valeur de leur procès qu'il avait oublié de rapporter. Toutes les femmes ne sont pas des Ninon l'Enclos, qui gardait les dépôts si religieusement, tandis que les plus graves personnages les violaient. En un mot, Messieurs, tout le monde n'est pas philosophe.

Nous avons affaire à force fripons qui ont peu réfléchi, à une fo-ile de petites gens, brutaux, ivro-

ENFER. 2gï

gnes, voleurs. Prêchez-leur, si vous voulez, qu'il n'y a point d'enfer, et que Famé est mortelle. Pour moi, je leur crierai dans les oreilles qu'ils seront damnes s'ils me volent : j'imiterai ce csré de campagne qui, ayant été outrageusement volé par ses ouailles, -leur dit à son prône : Je ne sais à quoi pensait Jésus-Christ de mourir pour des canailles comme vous.

C'est un excellent livre pour les sots que {? Pédagogue chrétien, compose par je révérend père d Outreman, de la compagnie de Jc'sus, et augmenté par révérend Coulon, curé de Ville-Juif -lès-Pari*. Nous avons , dieu merci , cinquante et une éditions de ce livre , dans lequel il n'y a pas une page où Ton trouve une ombre de sens commun.

Frère Outrcman affirme (page l5y} édition :n-4°-) qu'un ministre d'état de la reine Elisabeth, nommé le baron de Honsden, qui n'a jamais existé , prédit au secrétaire d'état<]écil et à six autres conseillers d'état qu'ils seraient damnés et lui aussi; ce qui arriva et qui arrive à tout hérétique. Il est probable que Cécil et les autres conseillers n'en crurent point le baron de Honsden • mais, si ce prétendu baron s'était adressé à six bourgeois, ils auraient pu le croire.

Aujourd'hui qu'aucun bourgeois de Londres ne croit à l'enfer, comment faut- il s'y prendre? qi?c* frein aurons-nous? celui de l'honneur, celui des lois, celui même de la Divinité, qui veut sans doute que Ton soit juste, soit qu'il y ait un enfer, soit qu'il 11 jf en ait point.

Notre confrère qui a fait l'article Enferma pas parlé de la descente de Jésus-Christ aux enfers; c'est un article de foi très-important; il est expressément spécifié dans le Symbole dont nous avons déjà parlé. Qn demande d'où cet article de foi est tiré ; car il ne se trouve dans aucun de nos quatre évangiles; et le Symbole intitulé des apôtres, n'est, comme nous l'avons observé, que du temps des savans prêtres Jérôme, Augustin et Rufin.

On estime que cette descente de notre Seigneur aux enfers est prise originairement de l'Evangile de Nicodème, l'un des plus anciens.

Dans cet évangile, le prince du Tartare et Sathan, après une longue conversation avec Adam, Enoch, Élie le Thesbite et David , « entendent une voix comme le tonnerre et une voix comme une tempête. David dit au prince du Tartare : Maintenant, trèsvilain et très-sale prince de l'enfer, ouvre tes portes et que le roi de gloire entre, etc.; disant ces mots au prince, le Seigneur de majesté survint en forme d'homme, et il éclaira les ténèbres éternelles, et il rompit les liens indissolubles; et, par une vertu invincible 5 il visita ceux qui étaient assis dans les profondes ténèbres des crimes , et dans l'ombre de la mort des péchés. »

Jésus-Christ parut avec saint Michel; il vainquit la mort; il prit Adam par la main; le bon larron le suivait portant sa croix. Tout cela se passa en enfer en présence de Carinus et de Lenthius, qui ressusci-

terent exprès pour en rendre témoignage aux pontifes Anne et Caiphe , et au docteur Gamaliel , alors maître de saint Paul.

Cet évangile de Nicodème n'a depuis long-temps aucune autorité. Mais on trouve une confirmation de cette descente aux enfers dans la première épître de saint Pierre, à la fin du chapitre III. « Parce que le Christ est mort une fois pour nos péchés, le juste pour les injustes, afin de nous offrir à Dieu, mort à la vérité en chair, mais ressuscité en esprit, par lequel il alla prêcher aux esprits qui étaient en prison. »

Plusieurs pères ont eu des sentimens différens sur ce passage; mais tous convinrent qu'au fond Jésus était descendu aux enfers après sa mort. On fit sur cela une vaine difficulté. Il avait dit sur la croix au bon larron, Vous serez aujourd'hui avec moi en paradis. Il lui manqua donc de parole en allant en enfer. Cette objection est aisément répondue en disant qu'il le mena d'abord en enfer et ensuite en paradis.

Eusèbe de Césarée dit (a) que « Jésus quitta son corps sans attendre que ia rtiun 1^ vint pic-nuie; qu'au contraire , il prît la Mort toute tremblante ? qui embrassait ses pieds et qui voulait s'enfuir ; qu'il l'arrêta, qu'il brisa les portes des cachots où étaient renfermées les âmes des saints; qu'il les en tira, les ressuscita, se ressuscita lui-même, et les mena en triomphe dans celte Jérusalem céleste, laquelle descendait du ciel toutes les nuits, et fut vue par saint Justin. »

[a\ ËvaDgite, chap. II.

2£/i ENTERREMENT.

On disputa beaucoup pour savoir si tous ces ressuscites moururent de nouveau avant de monter au ciel. Saint Thomas assure dans sa Somme (b) qu ils remoururent. C'est le sentiment du fin et judicieux Calmet. « Nous soutenons, dit-il dans sa dissertation sur cette grande question, que les saints qui ressuscitèrent après la mort du Sauveur moururent de nouveau pour ressusciter un jour.

Dieu avait permis auparavant que les profanes gentils imitassent par anticipation ces vérités sacrées. La fable avait imaginé que les dieux ressuscitèrent Pélops; qu'Orphée tira Eurydice des enfers, du moins pour un moment ; qu'Hercule en délivra Àlcesle • qu'Esculape ressuscita Hippolyte, etc., etc. Distinguons toujours la fable de la vérité, et soumettons notre esprit dans tout ce qui l'étonné, comme dans ce qui lui paraît conforme à ses faibles lumières.

En lisant par un assez grand hasard les canons d'un concile de Prague , tenu en 563 , je remarque , i x .•.. -„:aw~ „^<>„ jâ£û**<i d'ontorrer personne dans les églises. Des gens savans m'assurent que plusieurs autres conciles ont fait la même défense. De là je conclus que, dès ces premiers siècles, quelques bourgeois avaient eu la vanité de changer les temples en charniers pour y pourir d'une manière distinguée : je puis me tromper; mais je ne connais aucun peuple de l'antiquité qui ait choisi les lieux sacrés,

(h) IU , jart. qiiest. LUI.

EN TE Te REM "NT. 2f)5

oj Ton adorait la Divinité, pour en faire des cloaques de morts.

Si on aimait tendrement chez les Egyptiens son père, sa mère et ses vieux pareils, qu'on souffre avec bonté parmi nous, et pour lesquels on a rarement une passion violente , il était fort agréable d'en faire des momies, et fort noble d'avoir une suite d'aïeux en chair et en os dans son cabinet. Il est dit même qu'on mettait souvent en gage chez l'usurier le corps de son père et de son grand-père. Il nyf a point à présent de pays au monde où Ton trouvât un écu sur un pareil effet ; mais comment se pouvait-il faire qu'on mît en gage la momie paternelle , et qu'on allât la faire enterrer au delà du lac Mceris, en la transportant dans la barque à Caron, après que quarante juges, qui se trouvaient à point nommé sur le rivage, avaient décidé que la momie avait vécu en personne honnête, et qu'elle était digne de passer dans la barque , moyennant un sou qu'elle avait soin de porter dans M bouche? un mort ne peut guère à la fois faire une promenade sur l'eau , et rester dans le cabinet de son héritier ou trh&z un ïùf^arUk^ Ov u^«' *~ *• -t** * -■•- contradictions de l'antiquité que le respect empêche d'examiner scrupuleusement.

Quoi qu'il en soit, il est certain qu'aucun temple du monde ne fut souillé de cadavres; on n'enterrait pas même dans les villes. Très-peu de familles eurent dans Rome le privilège de faire élever des mausolées malcré la loi des Douze-Tables qui en fesait une défcnsa expresse.

Aujourd'hui quelques papes ont leurs mausolées

dans Saint-Pierre , mais ils n'empuantissent pas l'église, parce qu'ils sont très-bien embaumés , enfermés dans de belles caisses de plomb, et recouverts de gros tombeaux de marbre , à travers lesquels un mort ne peut guère transpirer.

Vous ne voyez ni à Rome, ni dans le reste de l'Ita- . lie, aucun de ces abominables cimetières entourer les églises; l'infection ne s'y trouve pas à côté de la magnificence , et les vivans n'y marchent point sur des morts.

Cette horreur n'est soufferte que dans des pays où l'asservissement aux plus indignes usages laisse subsister un reste de barbarie qui fait honte à l'humanité.

Vous entrez dans la gothique cathédrale de Paris; vous y marchez sur de vilaines pierres mal jointes , qui ne sont point au niveau ; on les a levées mille fois pour jeter sous elles des caisses de cadavres.

Passez par le charnier qu'on appelle Saint-Innocent ; c'est un vaste enclos consacré à la peste ; les pauvres qui meurent très-souvent de maladies conta* ow>noo. 3r ermt &**fctoae»iLd PAio m^le ; les chiens y viennent quelquefois ronger les ossemens; une vapeur épaisse, cadavéreuse, infectée, s'en exhale; elle est pestilentielle dans les chaleurs de Tété après les pluies. Et presqu'à côté de cette voirie est l'Opéra , ~ le Palais-Royal, le Louvre des rois.

On porte à une lieue de la ville les immondices des privés, et on entasse depuis douze cents ans dan'i la même ville les corps pouris dont ces immondices étaient produites !

L'airêt que le parlement de Paris a rendu en 1 774? ledit du roi de 1775 contre ces abus, aussi dangereux qu'infâmes, n'ont pu être exécutés; tant l'habitude et la sottise ont de force contre la raison et contre les lois! En vain l'exemple de tant de villes de l'Europe fait rougir Paris; il ne se corrige point. Paris sera encore long-temps un mélange bizarre de la magnificence la plus recherchée , et de la barbarie la plus dégoûtante (1).

Versailles vient de donner un exemple qu'on devrait suivre partout; un petit cimetière d'une paroisse très-nombreuse infectait l'église et les maisons voisines. Un simple particulier a réclamé contre cette coutume abominable; il a excité sas concitoyens; il a bravé les cris de la barbarie ; on a présenté requête au conseil. Enfin le bien public l'a emporté sur l'usage antique et pernicieux ; le cimetière a été transféré à un mille de distance.

Ce mot grec signifie émotion d'entrailles, agitation intciieure; les Grecs inventèrent- ils ce mot pour exprimer les secousses qu'on éprouve dans les nerfs, la dilatation et le resserrement des intestins, les violentes contractions du cœur, le cours précipité de ces esprits de feu qui montent des entrailles au cerveau quand on est vivement affecté?

(1) Depuis la mort de M. de Voltaire, le cimetière des Innocens a été fermé, mais il en subsiste d'autres au milieu de Paris; Favarice des prêtres s'y joue '''gaiement et des lois de l'état, et de lu vie des cikv. eus.

Ou bien donna t-on d'abord le nom âlentkousiasme.y de trouble des entrailles, aux contorsions de cette Pythie qui , sur le trépied de Delphes , recevait t'esprit d'Apollon par un endroit qui ne semble fait que pour recevoir des corps.

Qu'entendons- nous par enthousiasme? que de nuances dans nos affections! approbation, sensibilité, émotion, trouble, saisissement, passion, emportement, démence, fureur, rage. Voilà tous les états par lesquels peut passer cette pauvre âme humaine.

Un géomètre assiste à une tragédie touchante ; il remarque seulement qu'elle est bien conduite. Un jeune homme à côté de lui est ému et ne remarque rien; une femme pleure, un autre jeune homme est si transporté que, pour son malheur, ilva faire aussi une tragédie. Il a pris la maladie de l'enthousiasme.

Le centurion ou le tribun militaire, qui ne regardait la guerre que comme un métier dans lequel il y avait une fortune à faire, allait au combat tranquillement, comme un couvreur monte sur un toit. César pleurait en voyant la statue d'Alexandre.

Ovide ne parlait d'amour qu'avec esprit. Sapho exprimait l'enthousiasme de cette passion; et, s'il est vrai qu'elle lui coûta la vie, c'est que l'enthousiasme chez elle devint démence.

L'esprit de parti dispose merveilleusement à l'enthousiasme; il n'est point de faction qui n'ait ses énergumènes. Un homme passionné qui parle avec action, a dans ses yeux, dans sa voix, dans ses gestes, un poison subtil qui est lancé comme un trait dans les gens de sa faclion. C'est par cette

raison que la reine Elisabeth défendit qu'on prêchât de six mois en Angleterre sans une permission signée de sa main, pour conserver la paix dans son royaume.

Saint Ignace, ayant la tête un peu échauffée, lit la vie des pères du désert, apiès avoir lu des romans. Le voila saisi d'un double enthousiasme; il devient chevalier de la vierge Marie , il fait la veille des armes , il veut se Lattre pour sa dame ; il a des visions ; la vierge lui apparaît et lui recommande son fils; elle lui dit que sa société ne doit porter d'autre nom que celui de Jésus.

Ignace communique son enthousiasme à un autre Espagnol nommé Xavier. Celui-ci court aux Indes, dont il n'entend point la langue; de là au Japon, sans qu'il puisse parler japonais; n'importe, son enthousiasme passe dans l'imagination de quelques jeunes jésuites qui apprennent enfin la langue du Japon, Ceux-ci, après la mort de Xavier, ne doutent pas qu'il n'ait fait plus de miracles que les apôtres, et qu'il n'ait ressuscité sept ou huit morts pour le moins. Enfin, l'enthousiasme devient si épidémique, qu'ils forment au Japon ce qu'ils appellent une chrétienté. Cette chrétienté finit par une guerre civile et par cent mille hommes égorgés; l'enthousiasme alors est parvenu à son dernier degré, qui est le fanatisme; et ce fanatisme est devenu rage.

Le jeune faquir qui voit le bout de son nez en fe- «ant ses prières, s'échauffe par degrés, jusqu'à croira que, s'il se charge de chaînes pesant cinquante livres, l'Être suprême lui aura beaucoup d'obligation. Il

s'endort l'imagination toute pleine de Brama j et il ne manque pas de le voir en songe. Quelquefois même dans cet état où l'on n'est ni endormi ni éveillé , des étincelles sortent de ses jeux ; il voit Brama resplendissant de lumières, il a des extases, et cette maladie devient souvent incurable.

La chose la plus rare est de joindre la raison avec l'enthousiasme; la raison consiste à voir toujours les choses comme elles sont. Celui qui dans l'ivresse voit les objets doubles est alors privé de la raison.

L'enthousiasme est précisément comme le vin ; il peut exciter tant de tumulte dans les vaisseaux sanguins, et de si violentes vibrations dans les nerfs, que la raison en est tout-à-fait détruite. Il peut ne causer que de légères secousses, qui ne fassent que donner au cerveau un peu plus d'activité ; c'est ce qui arrive dans les grands mouvemens d'éloquence, et surtout dans la poésie sublime. L'enthousiasme raisonnable est le partage des grands poètes.

Cet enthousiasme raisonnable est la perfection de leur art; c'est ce qui fît croire autrefois qu'ils étaient inspirés des dieux, et c'est ce qu'on n'a jamais dit des autres artistes.

Comment le raisonnement peut-il gouverner l'enthousiasme? c'est quun poëte dessine d'abord l'ordonnance de son tableau; la raison alors tient le crayon. Mais veut-il animer ses personnages et leur donner le caractère des passions? alors l'imagination s"éehauffe, l'enthousiasme agit; c'est un coursier qui s emporte dans sa carrière. Mais la carrière est régulièrement tracée.

L'enthousiasme est admis dans tous les genres de poésie où il entre du sentiment : quelquefois même il se fuit place jusque dans Féglogue, témoin ces vers de la dixième èglogue de Virgile (vers 58 et suiv.)

Jam mihi per rupes videor lucosque sonantes Ire; libet partho torejuere cydonia cornu Spicula : tancjuam hœcé sint nostri medicina furorUy Aut Dcus ille malis liominum mitescere discat!

Le style des épîtres, des satires, réprouve l'enthousiasme; aussi n'en trouve-t-on point dans les ouvrages de Boileau et de Pope.

Nos odes, dit-on, sont de véritables chants d'enthousiasme; mais, comme elles ne se chantent point parmi nous, elles sont souvent moins des odes que des stances, ornées de réflexions ingénieuses. Jetez les yeux sur la plupart des stances de la belle Ode à la Fortune, de Jean-Baptiste Rousseau.

.Vous chez qui la guerrière audace Tient lieu de toutes les vertus , Concevez Socrate à la place Du fier meurtrier de Clitus :

.Vous verrez un roi respectable, Humain , généreux , équitable , .Un roi digne de vos autels ; Mais , à la place de Socrate , Le fameux vainqueur de l'Euphrate Sera le dçrnier des mortels.

Ce couplet est une courte dissertation sur le mérite personnel d'Alexandre et de Socrate; c'est un sentiment particulier, un paradoxe. Il n'est point vrai qu'Alexandre sera le dernier des mortels. Le héros qui vengea la Grèce, qui subjugua l'Asie, qui pleura

l*ict. yh. 4« 26

302 ENTHOUSï A,S M E.

Darius, qui punit ses meurtriers, qui respecta la famille du vaincu, qui donna un trône au vertueux Abdolonime, qui rétablit Porus, qui bâtit tant de villes en si peu de temps, ne sera jamais le dernier des moriels.

Tel qu'on nous vante dans l'histoire ?

Doit peut-être toute sa gloire

À la bonté 'de son rival :

L'inexpérience indocile

Du compagnon de Paul-Émile

Fit tout le succès d'A imitai.

Yoilà encore une réflexion philosophique sans aucun enthousiasme. Et, de plus, il est très-faux que les fautes de Varron aient fait tout le succès d'Annibal; la ruine de Sagonte, la prise de Turin, la défaite de Seipion, père de l'Africain, les avantages remportés sur Sempronius, la victoire de Trébie, la victoire de ïrazimène, et tant de savantes marches, n'ont rien de commun avec la bataille de Cannes, où Varron lut vaincu, dit-on, par sa faute. Des faits si défigurés doivent -ils être plus approuvés dans une ode que dans une histoire ?

De toutes les odes modernes, celle où il règne le plus grand enthousiasme qui ne s'affaiblit jamais, et qui ne tombe ni dans le faux ni dans l'ampoulé, est le Timothée, ou la fête d'Alexandre par Dryden : elle est encore regardée en Angleterre comme un chef- j d'œuvro inimitable , dont Pope n'a pu approcher quand il a voulu s'exercer dans le même genre. Cette ode fut chantée ; et, si on avait eu un musicien digne du poète, ce serait le. chef-d'œuvre de la poésie lyrique.

ENTHOUSIASME. 3o3

Ce qui est toujours fort à craindre dans l'enthousiasme , c'est de se livrer à l'ampoulé, au gigantesque, au galimatias. En voici un grand exemple , dans l'ode sur la naissance d'un prince du sang royal.

Où suis-je ? quel nouveau miracle Tient encor mes sens enchantés?

Quel vaste , quel pompeux spectacle Frappe mes yeux épouvantés !

Un nouveau monde vient d'éclore ; L univers se reforme encore Dans les abîmes du chaos ; Et , pour réparer ses ruines , Je vois des demeures divines Descendre un peuple de héros.

( J. B. Rouss.j Ode sur la naissance du duc de Bretagne.)

Nous prendrons cette occasion pour dire qu'il y a peu d'enthousiasme dans l'ode sur la prise de Namur.

Le hasard m'a fait tomber entre les mains une critique très-injuste du poëme des Saisons de M. de Saint- Lambert , et de la traduction des Géorgiques de Virgile par M. Delille. L'auteur, acharné à décrier tout ce qui est louable dans les auteurs vivans, et à louer ce qui condamnable dans les morts, veut faire admirer cette strophe :

Je vois monter des cohortes

La flamme et le fer en main ,

Et sur les monceaux de piques,

De corps morts , de rocs , de briques ,

S'ouvrir un large chemin.

(Boileau, Ode sur la prise de Namur.)

Il ne s'aperçoit pas que les termes de piques et de briques font un effet très-désagrèable ; que ce n'est

3o4 ENVIE.

point un grand effort de monter sur des briques ; que l'image de briques est très -faible après celle des viorts ; qu'on ne monte point sur des monceaux de piques , et que jamais on a entassé de piques pour aller à l'assaut; qu'on ne s'ouvre point un large chemin sur des rocs; qu'il fallait dire : « Je vois nos cohortes s'ouvrir un large chemin à travers les débris des rochers, au milieu des arnios brisées, et sur des morts entassés; » alors il y aurais eu de la gradation, de la vérité, et une image terrible.

Le critique n'a été guidé que par son mauvais goût, et par la rage de l'envie qui dévore tant de petits auteurs subalternes. Il faut pour s'ériger en critique êtreunQuintilien,unRollin; il ne faut pas avoir Tinsolence de dire cela tst bon , ceci est mauvais , sans en apporter des preuves convaincantes. Ce ne serait plus ressembler à Rollin dans son Traité des études; ce serait ressembler à Fréron, et être par conséquent très-méprisable.

Page 1