‹ Dictionnaire philosophique (volume 2)Chapitre 34 sur 49 · ENVIE · texte numérisé non relu

ENVIE

On connaît assez tout ce que l'antiquité a dit de cette passion honteuse , et ce que les modernes ont répété. Hésiode est le premier auteur classique qui en ait parlé.

« Le potier porte envie au potier, l'artisan à l'artisan, le pauvre même au pauvre, le musicien au musicien (ou si l'on veut donner un autre sens au mot Aoidos) , le poëte au poëte. ».

Long-temps avant Hésiode Job avait dit : « L'envk tue les petits. »

ENVIE. 3o3

Je crois que Mandeville , auteur de la fable des Abeilles, est le premier qui ait voulu prouver que l'envie est une fort bonne chose , une passion trèsutile. Sa première raison est que l'envie est aussi naturelle à l'homme que la faim et la soif; qu'on la découvre dans tous les enfans, ainsi que dans les chevaux et dans les chiens. Voulez-vous que vos enfans se haïssent, caressez l'un plus que l'autre; le secret est infaillible.

Il prétend que la première chose que font deirx jeunes femmes qui se rencontrent est de se chercher des ridicules, et la seconde de se dire des flatteries.

Il croit que sans l'envie les arts seraient médiocrement cultivés, et que Raphaël n'aurait pas été un grand peintre , s'il n'avait pas été jaloux de Michel- Ange.

Mandeville a peut-être pris l'émulation pour l'envie; peut-être aussi l'émulation n'est-elle qu'une envie qui se tient dans les bornes de la décence.

Michel-Ange pouvait dire à Raphaël : Votre envie ne vous a porté qu'à travailler encore mieux que moi; vous ne m'avez point décrié, vous n'avezpoint cabale contre moi auprès du pape, vous n'avez point tâché de me faire excommunier pour avoir mis des borgnes et des boiteux en paradis, et de succulens cardinaux avec de belles femmes nues comme la main en enfer, dans mon tableau du jugement dernier. Allez, votre envie est très-louable; vous êtes un brave envieux, soyons bons amis.

Mais si l'envieux est un misérable sans talens, jaloux du mérite comme les gueux le sont des riches;

3o6 ENVIE.

si, pressé par 1 indigence comme par la turpitude de son caractère, il vous fait des Nouvelles du Parnasse, des Lettres de madame la comtesse , des Années littéraires , cet animal étale une envie qui n'est bonne à rien^ et dont Mandeville ne pourra jamais faire l'apologie.

On demande pourquoi les anciens croyaient que l'œil de l'envieux ensorcelait les gens qui le regardaient. Ce sont plutôt les envieux qui sont ensorcelés.

Descartes dit : « Que l'envie pousse la bile jaune qui vient de la partie inférieure du foie, et la bile noire qui vient de la rate, laquelle se répand du cœur par les artères, etc. » Mais comme nulle espèce de bile ne se forme dans la rate, Deseartes, en parlant ainsi, semblait ne pas trop mériter qu'on portât envie à sa physique.

Un certain Voët ou Voëtius, polisson en théologie , qui accusa Descartes d'athéisme , était trèsmalade de la bile noire ; mais il savait encore moins que Descartes comment sa détestable bile se répandait dans son sang.

Madame Pernelle a raison :

Les envieux mourront, mais non jamais l'envie.' ( Tartufe , acte V, scène III. )

Mais c'est un bon proverbe, qu'il vaut mieux faire envie que pitié. Faisons donc envie autant que nous pourrons.

ÉP! GRAMME. 3o?

ËPIGRAMME.

Ce mot veut dire proprement inscription; ainsi une épigramme devait être courte. Celles de l'Anthologie grecque sont pour la plupart fines et gracieuses; elles n'ont rien des images grossières que Catulle et Martiaji ont prodiguées, et que Marot et d'autres ont imitées. En voici quelques-unes traduites avec une brièveté dont on a souvent reproché à la langue française d'être privée. L'auteur est inconnu.

Sur les sacrifices à Hercule.

Un peu de miel, un peu de lait

Rendent Mercure favorable ; Hercule est bien plus cher, Il est bien moins traitable, Sans deux agneaux par jour il n'est point satisfait» On dit qu'à mes moutons ce dieu sera propice.

Qu'il soit be'ni ! mais entre nous

C'est un peu trop en sacrifice :

Qu'importe qui les mange , ou d'Hercule ou des loups !

Sur hais ? qui remit son miroir dans le temple de Vénus.

Je le donne à Vénus, puisqu'elle est toujours belle,

11 redouble trop mes ennuis.

Je ne saurais me voir dans ce miroir fidèle Ni telle que j'e'tais, ni telle que je suis.

Sur une statue de Vénus.

Oui , je me montrai toute nue Au dieu Mars, au bel Adonis, A Vulcain même, et j'en rougis y Mais Praxit-le, où m'a-t-il vue?

3oS ÉPI GRAMME.

Sur une statue de Niobé.

Le fatal courroux des dieux Changea cette femme en pierre ; Le sculpteur a fait bien mieux , 11 a fait tout le contraire.

Sur des fleurs à une fdle grecque, qui passait pour être fière.

Je sais Lien que ces fleurs nouvelles Sont loin d'égaler vos appas ; jXe vous enorgueillissez pas , Le temps vous fanera comme elles.

Sur Léandre, qui nageait vers la tour d'Héro pendant une tempête.

( Ëpigraïnme imitée depuis par Martial. \

Léandre conduit par l'amour En nageant disait aux orages :

Laissez-moi gagner les rivages , Ne me noyez qu'à mon retour.

A travers la faiblesse de la traduction, il est aise d'entrevoir la délicatesse et les grâces piquantes de ces épigrammes. Qu'elles sont différentes des grossières images ? trop souvent peintes dans Catulle et dans Martial !

Ai nunc pro cervo mentula supposita est.

( Martial , III ,91.) Tecjue puta cunnos, uxor , habere duos.

(U?XM40 Marot en a fait quelques- unes , où 1 on retrouve toute l'aménité de la Grèce.

P'us ne suis ce que j'ai été Et ne le saurai jamais ètçe j

EPIGRAMME. OOQ

Mon beau printemps et mon été Ont fait le saut par la fenêtre.

Amour, tu as été mon maître , Je t'ai servi sur tous les dieux.

Oh ! si je pouvais deux fois naître , Comme je te servirais mieux !

(Ëpigr.CXCVI.)

Sans le printemps et l'été qui font Je saut par la /enclrc , cette épigramme serait digne de Caliimaque.

Je n'oserais en dire autant de ce rondeau ? que tant de gens de lettres ont si souvent repété.

Au bon vieux temps un train d'amour régnoit Qui sans grand art et dons se demenoit, Si qu'un bouquet donné d'amour profonde C'étoit donner toute la terre ronde ; Car seulement au cœur on se prenoit ; Et si par cas à jouir on verioit , Savez-vous bien comme on s'enlretenoit ? .Vingt ans , trente ans ; cela duroit un mond< Au bon vieux temps.

Or est perdu ce qu'amour ordonnoit (a),1 Rien que pleurs feints , rien que changes on n'oit. Qui voudra donc qu'à aimer je me fonde , Il faut premier que l'amour on refonde , Et qu'on la mène ainsi qu'on la menoit Au bon vieux temps.

Je dirai d'abord que peut-être ces rondeaux , dont le mérite est de répéter à la fin de deux couplets les mots qui commencent ce petit poème, sont une in-

(a) Il est évident qu'alors on prononçait tous les oi rudement, prenoit, demenoit, ordonnoit, et non pas ordonnait, démenait, prenait, puis rue ces terminaisons rimaient avec oit. Il est évident encore qu'on se permettait les bdillemens , les hiatus.

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