‹ Dictionnaire philosophique (volume 2)Chapitre 43 sur 49 · ÉTERNITÉ · texte numérisé non relu

ÉTERNITÉ

J'admirais dans ma jeunesse tous les raisonnemens de Samuel Clarke; j'aimais sa personne quoiqu'il fût un arien déterminé, ainsi que Newton, et j^aime encore sa mémoire, parce qu'il était bon-homme; mais le eachet de ses idées, qu'il avait mis sur ma cervelle encore molle , s'effaça quand cette cervelle se fut un peu fortifiée. Je trouvai, par exemple', qu'il avait aussi mal combattu l'éternité du monde, qu'il avait mal établi la réalité de l'espace infini.

J'ai tant de respect pour la Genèse et pour l'église qui l'adopte , que je la regarde comme la seule preuve de la création du monde depuis cinq mille sept cent dix-huit ans, selon le comput des Latins, et depuis sept mille deux cent soixante et dix-huit ans, selon les Grecs.

Toute l'antiquité cruT au moins la matière éternelle , et les plus grands philosophes attribuèrent aussi l'éternité à l'ordre de l'univers.

Us se sont tous trompés, comme on sait; mais on peut croire sans blasphème, que l'éternel formateur de toutes choses fît d'autres mondes que le nôtre.

Voici ce que dit sur ces mondes et sur cette éternité un auteur inconnu, dans une petite feuille, qui peut aisément se perdre, et qu'il est peut-être bon do conserver.

. ,~\ Foîiis tantum ne carmina manda.

(Vibgil., jEneid,. \ib. VI, v- 74.)

S'il y a dans cet écrit quelques propositions témé-

EUCHARISTIE* 43f

raires; la petite société qui travaille à la rédaction du recueil les désavoue de tout sou cœur (*).

Dans cette question délicate, nous ne parlerons point en théologiens. Soumis de cœur et d'esprit à la religion dans laquelle nous sommes nés, aux lois sous lesquelles nous vivons, nous n'agiterons point la controverse; elle est trop ennemie de toutes les religions qu'elle se vante de soutenir, de toutes les lois qu'elle feint d'expliquer, et surtout de la concorde qu'elle a bannie de la terre dans tous les temps.

Une moitié de l'Europe anathématise l'autre au

sujet de l'eucharistie, et le sang a coulé des rivages

e la mer Baltique aux pieds des Pyrénées, pendant

rès de deux cents ans, pour un mot qui signifie

once charité.

Vingt nations dans cette partie du monde ont en orreur le système de la transsubstantiation calhoque. Elles crient que ce dogme est le dernier effort e la folie humaine. Elles attestent ce fameux passage e Giccron , qui dit (a) que les hommes, ayant épuisé outes les épouvantables démences dont ils sont cajables, ne se sont point encore avisés de manger le )ieu qu'ils adorent. Elles disent que presque *outcs es opinions populaires étant fondées sur des équivo- [ues , sur l'abus des mots , les catholiques romains but fondé leur système de l'eucharistie et de la ranssubstantiation que sur une équivoque; qu'ils ont

(*J Voyez le dialogue intitulé les Adorateurs, etc. (a) Voyez la Divination de Cicéron.

43s EUCHARISTIE.

pris au propre ce qui n'a pu être dit qu'au figuré, et que la terre, depuis seize cents ans, a été ensanglantée pour des logomachies, pour des malentendus.

Leurs prédicateurs dans les chaires, leurs savans dans leurs livres, les peuples dans leurs discours répètent sans cesse que Jésus-Christ ne prit point son corps avec ses deux mains pour le faire manger à ses apôtres ; qu'un corps ne peut cire en cent mille endroits à la fois, dans du pain et dans un calice; que du pain qu'on rend en cxcrémens, et du vin qu'on rend en urine, ne peuvent être le Dieu formateur de l'univers ; que ce dogme peut exposer la religion chrétienne à la dérision des plus simples, au mépris et à l'exécration du reste du genre humain.

C'est là ce que disent les ïillotscn , les Smaldrige, les Turretin, les Claude, les Daillé, les Amyraut, les. Mestrezat, les Dumoulin , les Blondel , et la fouie innombrable des réformateurs du seizième siècle; tandis que le mahométan paisible, maître de l'Afrique, de la plus belle partie de l'Asie , rit avec dédain de nos disputes , et que le reste de la terre les ignore.

Encore une fois, je ne controverse point; je crois d'une foi vive tout ce que la religion catholique apostolique enseigne sur l'eucharistie, sans y comprendre un seul mot.

Voici mon seul objet. Il s'agit de mettre aux crimes te plus grand frein possible. Les stoïciens disaient qu'ils portaient Dieu dans leur cœur; ce sont les expressions de Marc-Aurèle et d'Êpictète, les plus vertueux de tous les hommes, et qui étaient, si on ose lj* dire, des dieux sur la terre. Ils entendaient par ces

mots, je porte Dieu dans moi', la partie de l'âme divine, universelle, qui anime toutes les intelligences.

La religion catholique va plus loin; elle dit aux hommes : Vous aurez physiquement dans vous ce que les stoïciens avaient métapiiysiquement. Ne vous informez pas de ce que je vous donne à manger et à boire, ou à manger simplement. Croyez seulement que c'est Dieu que je vous donne ; il est dans votre estomac. Votre cœur le souillera-t-il par des injustices, par des turpitudes ? Voilà donc des hommes qui reçoivent Dieu dans eux, au milieu d'une cérémonie auguste, à la lueur de cent cierges, après une musique qui a enchanté leurs sens , au pied d'un autel brillant d'or. L'imagination est subjuguée, l'âme est saisie et attendrie. On respire à peine, on est détaché de tout lien terrestre, on est uni avec Dieu, il est dans notre chair et dans notre sang. Qui osera, qui pourra commettre après cela une seule faute, en recevoir seulement la pensée ? Il était impossible sans doute d'imaginer un mystère qui retînt plus fortement les hommes dans la vertu.

Cependant Louis XI, en recevant Dieu dans lui, empoisonne son frère ; l'archevêque de Florence en fesant Dieu , et les Pazzi en recevant Dieu . assassinent les Médicis dans la cathédrale. Le pape Ai andre VI, au sortir du lit de sa fille bâtarde, donne Dieu à son bâtard César Borgia; et tous deux font périr par la corde, par le poison, par le fer, quiconque possède deux arpens de terre à leur bienséance.

Jules II fait et mange Dieu ; mais, la cuirasse sur le dos et le casque en tête, il se souille de sang et de

Dict. Ph. 4. 37

carnage. Léon X tient Dieu dans son estomac, ses maîtresses dans ses bras , et l'argent extorqué par les indulgences, dans ses coffres et dans ceux de sa sœur.

Troll , archevêque d'Upsal , fait égorger sous ses yeux les sénateurs de Suède , une bulle du pape à la main. Vangalen, évêque de Mnuster , fait la guerre à tous ses voisins, et devient fameux par ses rapines.

L'abbé N est plein de Dieu, ne parle que de

Dieu, donne à Dieu toutes les femmes, ou imbéciles, ou folles qu'il peut diriger, et vole l'argent de ses pénitens.

Que conclure de ces contradictions? que tous ces gens-là n'ont pas cru véritablement en Dieu; qu'ils ont encore moins cru qu'ils eussent mangé le corps de Dieu et bu son sang; qu'ils n'ont jamais imaginé Dieu dans leur estomac ; que , s'ils l'avaient cru fermement, ils n'auraient jamais commis aucun de ces crimes réfléchis; qu'en un mot, le remède le plus fort contre les atrocités des hommes a été le plus inefficace. Plus l'idée en était sublime, plus elle a été rejetée en secret par la malice humaine.

Non-seulement tous nos grands criminels qui ont gouverné, et ceux qui ont voulu extorquer une petite part au gouvernement en sous-ordre, n'ont pas cru qu'ils recevaient Dieu dans leurs entrailles, mais ils n'ont pas cru réellement en Dieu; du moins ils en ont entièrement effacé Fidée de leur tête. Leur mépris pour le sacrement qu'ils fesaient et qu'ils conféraient a été porté jusqu'au mépris de Dieu même. Quelle

EUPHÊMJE. 435

est donc la ressource qui nous reste contre la déprédation, l'insolence, la violence, la calomnie, la persécution? De bien persuader l'existence de Dieu au puissant qui opprime le faible. 11 ne rira pas du moires de cette opinion ; et, s'il n'a pas cru que Dieu fût dans son estomac , il pourra croire que Dieu est dans toute la nature. Un mystère incompréhensible l'a rebuté. Pourra-t-il dire que l'existence d'un Dieu rémunérateur et vengeur est un mystère incompréhensible ? Enfin , s'il n'est pas soumis à la voix d'un évêquo catholique qui lui a dit : Voilà Dieu qu'un homme, consacré par moi, a mis dans ta bouche, résistera f-ii à la voix de tous les astres et de tous les êtres animés qui lui crient : C'est Dieu qui nous a formés ?

EURHËMIE.

On trouve ces mots au grand Dictionnaire encyclopédique à propos du mot Euphémie : « Les personnes peu instruites croient que les Latins n'avaient pas la délicatesse d'éviter les paroles obscènes. C'est une erreur. »

C'est une vérité assez honteuse pour ces respectables Romains. Il est bien vrai que, ni dans le sénat , ni sur les théâtres, on ne prononçait les termes consacrés à la débauche; mais l'auteur de cet article avait oublié Tépigramme infâme d'Auguste contre Fulvie, et les lettres d'Antoine, et les turpitudes affreuses d'Horace, de Catulle, de Martial. Ce qu'il y a de plus étrange , c'est que ces grossièretés dont nous n'avons jamais approché, se trouvent mêlées dans Horace à des leçons de morale. C'est dans la même page l'école

436 ÉyANGILE.

de Platon avec les figures de ï'Aretin. Cette euphémie j cet adoucissement était bien cynique.

C'est une grande question de savoir quels sont les premiers évangiles. C'est une vérité constante , quoi qu'en dise Abadie, qu'aucun des premiers pères de l'église inclusivement jusqu'à Irénée, ne cite aucun passage des quatre évangiles que nous connaissons. Au contraire, les alloges, les théodosiens, rejetèrent constamment l'évangile de saint Jean, et ils en parlaient toujours avec mépris, comme l'avance saint Épiphane dans sa trente-quatrième homélie. Nos ennemis remarquent encore que non-seulement les plus anciens pères ne citent jamais rien de nos évangiles, mais qu'ils rapportent plusieurs passages qui ne se trouvent que dans les évangiles apocryphes rejetés du canon.

Saint Clément, par exemple, rapporte que notre Seigneur, ayant été interrogé sur le temps où son royaume aviendrait, répondit : « Ce sera quand deux ne feront plus qu'un , quand le dehors ressemblera au dedans, et quand il n'y aura ni mâle ni femelle. » Or, il faut avouer que ce passage ne se trouve dans aucun de nos évangiles. Il y a cent exemples qui prouvent Gette vérité ; on peut les recueillir dans l'Examen critique de M Fréret, secrétaire perpétuel de l'académie des belles- lettres de Paris.

Le savant Fabricius s'est donné la peine de rassembler les anciens évangiles que le temps a conservés; celui de Jacques paraît le premier. Il est certain

qu'il a encore beaucoup d'autorité dans quelques églises d'orient. Il est appelé premier évangile. Il nous reste la passion et la résurrection, qu'on prétend écrites par Nicodème. Cet évangile de Nicodème est cité par saint Justin et par Tertullien; c'est là qu'on trouve les noms des accusateurs de notre Sauveur, Annas, Caïphas, Soumas, Dathan, Gamaliel, Judas, Lévi , Ncphtali ; l'attention de rapporter ces noms donne une apparence de candeur à l'ouvrage. Nos adversaires ont conclu que, puisqu'on supposa tant de faux évangiles, reconnus d'abord pour vrais, on peut aussi avoir supposé ceux qui font aujourd'hui l'objet de notre croyance. Ils insistent beaucoup sur la foi des premiers hérétiques qui moururent pour ces évangiles apocryphes. Il y eut donc, disent- ils, des faussaires, des séducteurs et des gens séduits, qui moururent pour l'erreur; ce n'est donc pas une preuve de la vérité de notre religion, que des martyrs soient morts pour elle. x

Ils ajoutent de plus , qu'on ne demanda jamais aux martyrs : Croyez-vous à l'évangile de Jean, ou à l'évangile de Jacques ? Les païens ne pouvaient fonder des interrogatoires sur des livres qu'ils no connaissaient pas : les magistrats punirent quelques chrétiens très- injustement, comme perturbateurs du repos public ; mais ils ne les interrogèrent jamais sur nos quatre évangiles. Ces livres ne furent un peu connus des Romains que sous Dioclétien; et ils eurent à peine quelque publicité dans les dernières années de Dioclétien. C'était un crime abominable, irrémissible à un chrétien de faire voir un évangile à un gentil,

Cela est si vrai, que vous ne rencontrez le mot d'eçangile dans aucun auteur profane.

Les sociniens rigides ne regardent donc nos quatre divins évangiles, que comme des ouvrages clandestins, fabriqués environ un siècle après Jésus- Christ, et cachés soigneusement aux gentils pendant un autre siècle; ouvrages, disent-ils. grossièrement écrits par des hommes grossiers , qui ne s'adressèrent longtemps qu'à la populace de leur parti. Nous ne voulons pas répéter ici leurs blasphèmes. Cette secte, quoique assez répandue, est aujourd'hui aussi cachée que l'étaient les premiers évangiles. Il est d'autant plus difficile de les convertir, qu'ils ne croient que leur raison. Les autres chrétiens ne combattent contre eux que par la voix sainte de l'Ecriture : ainsi il est impossible que les uns et les autres, étant toujours ennemis, puissent jamais se rencontrer.

Pour nous, restons toujours inviolabïement attachés à nos quatre évangiles avec l'église infaillible ; réprouvons les cinquante évangiles qu'elle a réprouvés; n'examinons point pourquoi notre Seigneur Jésus-Christ permit qu'on fît cinquante évangiles faux, cinquante histoires fausses de sa vie, et soumettons-r nous à nos pasteurs, qui sont les seuls sur la terre, éclairés du Saint-Esprit.

Qu'Abadie soit tombé dans une erreur grossière , en regardant comme authentiques les lettres , si ridir culement supposées', de Pilate à Tibère, et la prétendue proposition de Tibère au sénat, de mettre Jésus-Christ au rang des dieux. Si Abadic est un mauvais critique et un très- mauvais raisonneur, l'église

êvêque. 43g

est-elle moins éclairée? devons-nous moins la croire? devons-nous lui être moins soumis?

Page 1