EVÊQUE
Samuel Ornik, natif de Baie, était, comme on sait, un jeune homme très -aimable, qui d'ailleurs savait par cœur son nouveau Testament en grec et en allemand. Ses parens le firent voyager à Page de vingt ans. On le chargea de porter des livres au coadjuteur de Paris, du temps de la fronde. Il arrive à la porte de l'archevêché; le suisse lui dit que monseigneur ne voit personne. «Camarade, lui dit Ornik, vous êtes rude à vos compatriotes; les apôtres laissèrent approcher tout le monde, et Jésus -Christ voulait qu'on laissât venir à lui tous les petits enfans. Je n'ai rien à demander à votre maître, au contraire je viens lui apporter. Entrez donc , dit le suisse. »
11 attend une heure dans une première antichambre. Comme il était fort naïf, il attaque de conversation un domestique, qui aimait fort à dire tout ce qu'il savait de son maître. Il faut qu'il soit puissamment riche, dit Ornik, pour avoir cette foule de pages et d'estafiers que je vois courir dans la maison. Je ne sais pas ce qu'il a de revenu , répond l'autre; mais j'entends dire à Joli et à l'abbé Charier, qu'il a déjà deux millions de dettes. Il faudra, dit Ornik, qu'il envoie fouiller dansla gueuled'un poisson pour payer son corban(i).
(i) Mot de la basse latinité, signifiant d'abord boite ou tronc, où l'on déposait de l'argent, ensuite par extension, le trésor , \e trésorier. Voyez le Glossaire de Ducange.
44<* ÊVÊQUE.
Mais quelle est cette dame qui sort d'un cabinet, et qui passe? — C'est madame de Pomereu, l'une de ses maîtresses. — Elle est vraiment fort jolie. Mais je n'ai point lu que les apôtres eussent une telle compagnie dans leur chambre à coucher, les matins. Ah! voilà, je crois monsieur qui va donner audience. — Dites sa grandeur, monseigneur. — Hélas! très-volontiers. Ornik salue sa grandeur > lui présente ses livres , et il est reçu avec un sourire très- gracieux. On lui dit quatre mots , et on monte en carrosse escorté de cinquante cavaliers. En montant, monseigneur laisse tomber une gaine. Ornik est tout étonné que monseigneur porte une si grande écritoire dans sa poche. — Ne voyez-vous pas que c'est son poignard , lui dit le causeur. Tout le monde porte régulièrement son poignard quand on va au parlement. Voilà une plaisante manière d'officier, dit Ornik, et il s'en va fort étonné.
Il parcourt ïa France et s'édifie de ville en ville ; de là il passe en Italie. Quand il est sur les terres du pape, il rencontre un de ces évêques à mille écus de rente, qui allait à pied. Ornik était très-honnête; il lui offre une place dans sa cambiature. Vous allez sans doute, monseigneur, consoler quelque malade? — Monsieur, j'allais chez mon maître. — Votre maître ! c'est Jésus-Christ sans doute ? — Monsieur, c'est le cardinal Azolin , je suis son aumônier. Il me donne des gages bienmédiocres; mais il m'a promis de me placer auprès de Dona Oïimpia, la belle-sœur favorite di nostro signore. — .Quoi! vous êtes aux gages d'un cardinal ! mais ne savez-vous pas qu'il n'y
avait point de cardinaux du temps de Jésus-Christ et de saint Jean? — Est-il possible? s'écria le prélat italien.- — Rien n'est plus vrai; vous l'avez lu dans l'Évangile. — • Je ne l'ai jamais lu, répliqua l'évêque , je ne sais que l'office de Notre-Dame. — II n'y avait, vous dis-je, ni cardinaux ni évêques; et, quand il y eut des évêques, les prêtres furent presque leurs égaux, à ce que Jérôme assure en plusieurs endroits. — Sainte Vierge ! dit l'Italien , je n'en savais rien. Et des papes? — Il n'y en avait pas plus que de cardinaux.— Le bon évêque se signa; il crut être avec l'esprit malin, et sauta en bas de la cambiature.
C'est le propre de l'esprit humain d'exagérer. Les premiers écrivains agrandirent la taille des premiers hommes , leur donnèrent une vie dix fois plus longue que la nôtre, supposèrent que les corneilles vivaient trois cents ans , les cerfs neuf cents et les nymphes trois mille années. Si Xerxès passe en Grèce, il traîne quatre millions d'hommes à sa suite. Si une nation gagne une bataille, elle a presque toujours perdu peu de guerriers, et tué une quantité prodigieuse d'ennemis. C'est peut-être en ce sens qu'il est dit dans les Psaumes : Omnis homo mendax.(Fs. 1 15, v. 1 1.)
Quiconque fait un récit a besoin d'être le plus scrupuleux de tous les hommes, s'il n'exagère pas un peu pour se faire écouter. C'est là ce qui a tant décré-» dite les voyageurs; on se défie toujours d'eux. Si l'un] a vu un chou grand comme une maison , l'autre à vit la marmite faite pour ce chou. Ce n'est qu'une longue
unanimité de témoignages valides qui met à la fin le sceau de la probabilité aux récits extraordinaires.
La poésie est surtout le champ de l'exagération. Tous les poètes ont voulu attirer l'attention des nom* mes par des images frappantes. Si un Dieu marche dans l'Iliade, il est au bout du monde à la troisième enjambée. Ce n'était pas la peine de parler des montagnes pour les laisser à leur place, il fallait les faire sauter comme des chèvres, ou les fondre comme de la cire.
L'ode dans tous les temps a été consacrée à l'exagération. Aussi plus d'une nation devient philosophe, plus les odes à enthousiasme, et qui n'apprennent rien aux hommes, perdent de leur prix.
De tous les genres de poésie, celui qui charme le plus les esprits instruits et cultivés, c'est là tragédie. Quand la nation n'a pas encore le goût formé, quand elle est dans ce passage de la barbarie à la culture de l'esprit, alors presque tout dans la tragédie est gigantesque et hors de la nature.
Rotrou qui, avec du génie, travailla précisément dans le temps de ce passage, et qui donna dans l'année i656 son Hercule mourant, commence par faire parler ainsi son héros (acte I, scène II) :
Père de la clarté , grand astre , âme du monde , Quels termes n'a franchis ma course vagabonde ? Sur quels bords a-t-on vu ses payons e'talés Où ces bras triomphans ne se soient signalés ? J'ai porté la terreur plus loin que ta carrière, Plus loin qu'où tes rayons ont porté ta lumière *, J'ai forcé des pays que le jour ne voit pas? Et j'ai vu la nature au delà de mes pas.
Neptune et ses Tritons ont vu d'un œil timide, Promener mes vaisseaux sur leur campagne humide. L'air tremble comme l'onde au seul bruit de mon nom, * Et n'ose plus servir la Laine dé Junon. Mais qu'en vain j'ai purgé le séjour où nous sommes! Je donne aux immortels la peur que j'ôte aux hommes.
On voit par ces vers combien l'exagéré, l'ampoulé, le forcé , étaient encore à la mode ; et c'est ce qui doit faire pardonner à Pierre Corneille.
Il n'y avait que trois ans que Mairet avait commencé à se rapprocher de Ja vraisemblance et du naturel dans sa Sophonisbe. 11 fut le premier en France qui non-seulement fit une pièce régulière, dans laquelle les trois unités sont exactement observées, mais qui connut le langage des passions, et qui mit de la vérité dans le dialogue. Il n'y a rien d'exagéré , rien d ampoulé, dans cette pièce. L'auteur tomba dans un vice tout contraire : c'est la naïveté et la familiarité qui ne sont convenables qu'à la comédie. Cette naïveté plut alors beaucoup.
t La première entrevue de Sophonisbe et de Massinisse charma toute la cour. La coquetterie de cette reine captive, qui veut plaire à son vainqueur, eut un prodigieux succès. On trouva même très-bon que de deux suivantes qui accompagnaient Sophonisbe dans cette scène, l'une dît à l'autre, en voyant Massinisse attendri (acte III, scène IV) :
Ma compagne , il se prend.
Ce trait comique était dans 16 nature, et les discours ampoulés n'y sont pas; aussi cette pièce resta plus de quarante années au théâtre.
L'exagération espagnole reprit bientôt sa place dans l'imitation du Cid que donna Pierre Corneille d'après Guillain de Castro et Baptista Diamante, deux Auteurs qui avaient traité ce sujet avec succès à Madrid,. Corneille ne craignit point de traduire ces vers de Diamante :
Su sangre senrim que ey, humo Su sentimiento esplicava, Pot la boca que la vierte De verse alli derramada Por otro , que por su rey:
Son sang sur la poussière écrivait mon devoir.
(Le Cid, acte II, scène IX,)
Ce sang qui tout sorti fume encore de courroux De se voir répandu pour d'autres que pour vous:
(Id^id^id.)
Le comte de Gormas ne prodigue pas des exagérations moins fortes quand il dit :
Grenade et l' Aragon tremblent quand ce fer brille. Mon nom sert de rempart à toute la Castille.
( là. , acte I , scène VII. ) .
Le prince , pour essai de générosité.
Gagnerait des combats marchant à mon côte (*).
Non-seulement ces rodomontades étaient intolérables, mais elles étaient exprimées dans un style qui fesait un énorme contraste avec les sentimens si natu* rels et si vrais de Chimène et de Rodrigue,
(*) Variante ;
Le prince à mes côtés ferait dans les combats L'essai de son courage à l'ombre de mon bras.
Toutes ces images boursoufllées ne commencèrent à déplaire aux esprits bien faits que lorsqu'cnfm la politesse de la cour de Louis XIV apprit aux Français que la modestie- doit être la compagne de la valeur; qu'il faut laisser aux autres le soin de nous louer ; que ni les guerriers , ni les ministres , ni les rois ne parlent avec emphase, et que le style boursoufflé est le contraire du sublime.
* On. n'aime point aujourd'hui qu'Auguste parle de l.s empire absolu qu'il a sur tout le monde, et de son pouvoir souverain sur la terre et sur l'onde : on n'entend plus qu'en souriant Emilie dire à Cinna :
Pour être plus qu'un roi, tu te crois quelque chose. (Cinna 3 acte III , scène IV.)
Jamais il n'y eut en effet d'exagération plus outrée, Il n'y avait pas long -temps que des chevaliers romains des plus anciennes familles, un Septime, un Achillas, avaient été aux gages de Ptolomée, roi d'ï> gypte. Le sénat de Rome pouvait se croire au-dessus des rois ; mais chaque bourgeois de Rome ne pouvait avoir cette prétention ridicule. On haïssait le nom de roi à Rome, comme celui de maître, dominus , mais on ne le méprisait pas. On le méprisait si peu que César l'ambitionna, et ne fut tué que pour l'avoir recherché. Octave lui-même, dans cette tragédie, dit à Cinna :
Bien plus, ce même jour, je te donne Emilie, Le digne objet des vœux de toute l'Italie, Et qu'ont mise si haut mon amour et mes soins, Qu'en te couronnant roi, je t'aurais donné moins. [là, acte V, scène I.) Dlct. Ph. 4- 38
Le discours d'Emilie est donc non- seulement exagéré, mais entièrement faux.
Le jeune Ptolomée exagère bien davantage, lorsqu'en parlant d'une bataille qu'il n'a point vue , et qui s'est donnée à soixante lieues d'Alexandrie, il décrit a des fleuves teints de sang rendus plus rapides par le débordement des parricides; des montagnes de morts privés d'honneurs suprêmes , que la nature force à se venger eux-mêmes, et dont les troncs pouris exhalent de quoi faire la guerre- au reste des vivans ; et la déroute orgueilleuse de Pompée qui croit que l'Egypte, en dépit de la guerre ayant sauvé le ciel, pourra sauver la terre, et pourra .prêter l'épaule au monde chancelant. n
Ce n'est point ainsi que Racine fait parler Mithridate d'une bataille dont il sort.
Je suis vaincu : Pompée a saisi l'avantage D'une nuit qui laissait peu de place au courage, Mes soldats presque nus dans l'ombre intimide's , Les rangs de toutes parts mal pris et mal gardés , Le désordre partout redoublant les alarmes , Nous-mêmes contre nous tournant uos propres armes , Les cris que les rochers renvoyaient plus affreux. Enfin toute l'horreur d'un combat téne'breux. Que pouvait la valeur dans ce trouble funeste ? Les uns sont morts, la fuite a sauvé tout le reste ; j Et je ne dois la vie , en ce commun effroi ,
Qu'au bruit de mon trépas que je laisse après moi.
(Mithridate , acte II, scène III.)
C'est là parler en homme. Le roi Ptolomée n'a parlé qu'en poète ampoulé et ridicule.
L'exagération s'est réfugiée dans les oraisons fu-
nèbres , on s'attend toujours à l'y trouver : on ne regarde jamais ces pièces d'éloquence que comme des déclamations; c'est donc un grand mérite dans Bossuet, d'avoir su attendrir et émouvoir dans un genre qui semble fait pour ennuyer.
Dieu fit du repentir la vertu des mortels.
C'est peut-être la plus belle institution de l'antiquité, que cette cérémonie solennelle, qui réprimait les crimes, en avertissant qu'ils doivent être punis; et qui calmait le désespoir des coupables , en leur fesant racheter leurs transgressions par des espèces de pénitences. 11 faut nécessairement que les remords aient prévenu les expiations ; car les maladies sont plus anciennes que la médecine, et tous les besoins ont existé avant les secoure.
Il fut donc, avant tous les cultes, une religion naturelle qui troubla le cœur de l'homme, quand il eut, dans son ignorance, ou dans son emportement, cornmis une action inhumaine. Un ami dans une querelle a tué son ami, un frère a tué son frère, un amant jaloux et frénétique a même donné la mort à celle sans laquelle il ne pouvait vivre. Un chef d'une nation a condamné un homme vertueux, un citoyen utile. Voilà des hommes désespérés , s'ils sont sensibles. Leur conscience les poursuit; rien n'est plus vrai; et c'est le comble du malheur. Il ne reste plus que deux partis, ou la réparation, ou raffermissement dans le crime. Toutes les âmes sensibles cherchent le premier parti, les monstres prennent le second.
Dès qu'il y eut des religions établies 9 il y eut des expiations; les cérémonies en furent lidicules : car quel rapport entre l'eau du Gange et un meurtre? comment un homme réparait-il un homicide en se baignant? Nous avons déjà remarqué cet excès de démence et d'absurdité , d'avoir imaginé que ce qui lave le corps lave Pâme , et enlève les taches des mauvaises actions.
L'eau du Nil eut ensuite la même vertu que l'eau du Gange : on ajoutait à ces purifications d'autres cérémonies : j'avoue qu'elles furent encore plus impertinentes. Les Égyptiens prenaient deux boucs, et titiraient au sort lequel des deux on jetterait en bas, chargé des péchés des coupables. On donnait à ce bouc le nom d'Hazazel, l'expiateur. Quel rapport, je vous prie , entre un bouc et le crime d'un homme ?
Il est vrai que depuis Dieu permit que c6tte cérémonie fût sanctifiée chez les Juifs nos pères, qui prirent tant de rites égyptiatique^ mais sans doute, c'était le repentir et non le bouc qui purifiait les âmes juives.
Jason ayant tué Absyrthe, son beau-frère, vient, dit-on, avec Médée, plus coupable que lui, se faire absoudre par Circé, reine et prêtresse d'iEa, laquelle passa depuis pour une grande magicienne. Circé les absout avec un cochon de lait et des gâteaux au sel. Cela peut faire un assez bon plat; mais cela ne peut guère ni payer le sang d'Absyrthe , ni rendre Jason et Médée plus honnêtes gens, à moins qu'ils ne témoignent un repentir sincère en mangeant leur cochon de lait.
EXPIATION. 44b
L'expiation d'Orestc , qui avait vengé son père par le meurtre de sa mère , fut d'aller voler une statue chez les Tartares de Crimée. La statue devait être bien mal faite ; et il n'y avait rien à' gagner sur un pareil effet. On fît mieux depuis, on inventa les mystères : les coupables pouvaient y recevoir leur absolution en subissant des épreuves pénibles, et en jurant qu'ils mèneraient une nouvelle vie. C'est de ce serment que les récipiendaires furent appelés chez toutes les nations d'un nom qui répond à initiés, qui incant vitam noçam, qui commencent une nouvelle carrière , qui entrent dans le chemin de la vertu.
Nous avons vu, à l'article Baptême, que les catéchumènes chrétiens n'étaient appelés initiés que lors* qu'ils étaient baptisés.
Il est indubitable qu'on n'était lavé de ses fautes, dans ces mystères, que par le serment d'être vertueux : cela est si vrai, que l'hiérophante, dans tous les mystères de la Grèce, en congédiant l'assemblée, prononçait ces deux mots égyptiens : Koth, omphcth, veillez, soyez purs; ce qui est à la fois une preuve que les mystères viennent originairement d'Egypte , et qu'ils n'étaient inventés que pour rendre les hommes meilleurs. «
Les sages, dans tous les temps, firent donc ce qu'ils purent pour inspirer la vertu, et pour ne point réduire la faiblesse humaine au désespoir; mais aussi il y a des crimes si horribles, qu'aucun mystère n'en accorda l'expiation. Néron, tout empereur qu'il était, ne put se faire initier aux mystères de Cérès. Constantin, au rapport de Zozymc, ne put obtenir le par-
45o EXPIATION.
don de ses crimes : il était souillé du sang de sa femme, de son fils et de tous ses proches. C'était l'intérêt du genre humain , que de si grands forfaits demeurassent sans expiation , afin que l'absolution n'invitât pas à les commettre , et que l'horreur universelle pût arrêter quelquefois les scélérats.
Les catholiques romains ont des expiations qu'on appelle pénitences. Nous avons vu à l'article Austé* rites, quel fut l'abus d'une institution si salutaire.
Par les lois des barbares qui détruisirent l'empire romain, on expiait les crimes avec de l'argent; cela s'appelait composer, comportât cum decem, viginti, triginta solidis. Il en coûtait deux cents sous pour tuer un prêtre, et quatre cents pour tuer un évêque; de sorte qu'un évêque valait précisément deux prêtres.
Après avoir ainsi composé avec les hommes , on composa ensuite avec Dieu, lorsque la confession fut généralement établie. Enfin le pape Jean XXII , qui fesait argent de tout, rédigea le tarif des péchés.
L'absolution d'un inceste, quatre tournois pour un laïque; ab incestu pro laïco in foro conscientice turonenses quatuor. Pour l'homme et la femme qui ont commis l'inceste, dix-huit tournois, quatre ducats et neuf carlins. Cela n'est pas juste; si un seul ne paie que quatre tournois , les deux ne devaient que huit tournois.
La sodomie et la bestialité sont mises au même taux ; avec la cause inhibitoire au titre XLIIÏ , cela monte à quatre-vingt-dix tournois , douze ducats et
EXPIATION. 45l
sîx carlins : cum inhibitione turonenses 90, ducatos 12, carlinos 6 , etc.
Il est bien difficile de croire que Léon X ait eu l'imprudence de faire imprimer cette taxe en 1 5 1 4 ? comme on l'assure ; mais il faut considérer que nulle étincelle ne paraissait alors de l'embrasement qto'excitèrent depuis les réformateurs, que la cour de Rome s'endormait sur la crédulité des peuples, et négligeait de couvrir ses exactions du moindre voile. La vente publique des indulgences, qui suivit bientôt après , fait voir que cette cour ne prenait aucune précaution pour cacher des turpitudes auxquelles tant de nations étaient accoutumées. Dès que les plaintes* contre les abus de l'église romaine éclatèrent, elle fit ce qu'elle put pour supprimer le livre ; elle ne put y parvenir.
Si j'ose dire mon avis sur cette taxe, je crois que les éditions ne sont pas fidèles; les prix ne sont du tout point proportionnés ; ces prix ne s'accordent pas avec ceux qui sont allégués par d'Aubigné , grandpère de madame de Maintenon , dans la confession deSanci : il évalue un pucelage à six gros, et l'in-f ceste avec sa mère et sa sœur à cinq gros ; ce compte est ridicule. Je pense qu'il y avait en effet une taxer établie dans la chambré de la Daterie, pour ceux qui venaient se faire absoudre à Rome, ou marchander des dispenses; mais que les ennemis de Rome y ajoutèrent beaucoup pour la rendre plus odieuse. Consultez Bayle aux articles Bank , Pinet , Drelincourt.
Ce qui est très-certain, c'est que jamais ces taxes ne furent autorisées par aucun concile; que c'était
un abus énorme, inventé par l'avarice, et respecté par ceux qui avaient intérêt à ne le pas abolir. Les vendeurs et les acheteurs y trouvaient également leur compte : ainsi presque personne ne réclama jusqu'aux troubles de la réformation. Il faut avouer qu'une connaissance bien exacte de toutes ces taxes, servirait beaucoup à l'histoire de l'esprit humain.
Nous essaierons ici de tirer de ce mot extrême une notion qui pourra être utile.
On dispute tous les jours si à la guerre la fortune ou la conduite fait les succès ;
Si dans les maladies la nature agit plus que la mé» decine pour guérir ou pour tuer;
Si dans la jurisprudence il n'est pas très-avantageux de s'accommoder quand on a raison , et de plaider quand on a tort ;
Si les belles-lettres contribuent à la gloire d'une nation ou à sa décadence ;
S'il faut ou s'il ne faut pas rendre le peuple superstitieux ;
S'il y a quelque chose de vrai en métaphysique, en histoire, en morale;
Si le goût est arbitraire , et s'il est en effet un bon et un mauvais goût , etc. , etc.
Pour décider tout d'un coup toutes ces questions, prenez un exemple do ce qu'il y a de plus extrême dans chacune; comparez les deux extrémités opposées, et vous trouverez d'abord le vrai.
.Vous voulez savoir si la conduite peut décider in-
failliblement du succès à la guerre; voyez le cas le plus extrême, les situations les plus opposées où la conduite seule triomphera infailliblement. L'armée ennemie est obligée de passer dans urie gorge profonde de montagnes; votre général le sait; il fait une marche forcée, il s'empare des hauteurs , il tient les ennemis enfermés dans un défilé; il faut qu'ils périssent ou qu'ils se rendent. Dans ce cas extrême, la fortune ne peut avoir nulle part à la victoire. Il est donc démontré que l'habileté peut décider du succès d'une campagne; de cela il est prouvé que la guerre est un art.
Ensuite imaginez une position avantageuse , mais moins décisive; le succès n'est pas si certain, mais il est toujours très -probable. Vous arrivez ainsi de proche eu proche jusqu'à une parfaite égalité entre les deux armées. Qui décidera alors? la fortune; c'est-à-dire , un événement imprévu : un officier général tué lorsqu il va exécuter un ordre important , un corps qui s'ébranle sur un faux bruit, une terreur panique , et mille autres cas auxquels la prudence ne peut remédier; mais il reste toujours certain qu'il y a un art, une tactique.
Il en faut dire autant de la médecine, de cet art d'opérer de la tête et de la main, pour rendre à la vie un homme qui va la perdre.
Le premier qui saigna et purgea à propos un homme tombé en apoplexie; le premier qui imagina de plonger un bistouri dans la vessie pour en tirer un caillou, et de refermer la plaie; le premier qui sut prévenir la gangrène dans une partie du corps ,
étaient sans doute des hommes presque divins, et ne ressemblaient pas aux médecins de Molière.
Descendez de cet exemple palpable4 à des expériences motifs frappantes et plus équivoques; vous voyez des fièvres , des, maux de toute espèce qui se guérissent, sans qu'il soit bien prouvé si c'est la nature ou le médecin qui les a guéries; vous voyez des maladies dont l'issue ne peut se deviner, vingt médecins s7y trompent; celui qui a le plus d'esprit, le coup d'oeil plus juste , devine le caractère de la maladie. Il y a donc un art; et l'homme supérieur en connaît les finesses. Ainsi La Peyronie devina qu'un homme de la cour devait avoir avalé un os pointu qui lui avait causé un ulcère, et le mettait en danger de mort; ainsi Boërhaave devina la cause de ïa maladie aussi inconnue que cruelle d'un comte de Vassenaër. Il y a donc réellement un art de la médecine; mais dans tout art il y a des Virgiles et des Maevius.
Dans la jurisprudence, prenez une cause nette, dans laquelle la loi parle clairement; une lettre de change bien faite, bien acceptée, il faudra par tout pays que l'accepteur soit condamné à la payer. Il y a donc une jurisprudence utile, quoique dans mille cas les jugements soient arbitraires , pour le malheur du genre humain, parce que les lois sont mal faites.
Voulez-vous savoir si les belles-lettres font du bien à une nation ; comparez les deux extrêmes : Cicéron et un ignorant grossier. Voyez si c'est Pline ou Attila qui fit la décadence de Rome.
On demande si l'on doit encourager la superstition dans le peuple; voyez sur tout ce qu'il y a de
plus extrême dans cette funeste matière, la Saint- Barthélemi, les massacres d'Irlande, les croisades; la question est bientôt résolue.
Y a-t-il du vrai en métaphysique? Saisissez d'abord les points les plus étonnans et les plus vrais ; quelque chose existe, donc quelque chose existe &è toute éternité. Un être éternel existe par lui-même; cet être ne peut être ni méchant ni inconséquent. Il faut se rendre à ces vérités; presque tout le reste est abandonné à la dispute, et l'esprit le plus juste démêle la vérité lorsque les autres cherchent dans les ténèbres.
Y a-t-il un bon et un mauvais goût? Comparez les extrêmes; voyez ces vers de Corneille dans Cinna* (Acte IV, scène III. )
Octave y ose accuser le destin d'injustice, Quandtu vois que les tiens s'arment pour ton supplice , Et que , par ton exemple à ta perte guidés , #
Ils violent des droits que tu n'as pas gardés ! Comparez-les à ceux-ci dans Othon :
Dis-moi donc , lorsqu 'Othon s'est offert à Camille , A-t-il été contraint ? a-t-elle e'té facile ? Son hommage auprès d'elle a-t-il eu plein effet? Comment l'a-t-elle pris, et comment Ta t-il fait?
( Acte II , scène ï. ) Par cette comparaison des deux extrêmes , il es€ bientôt décidé qu'il existe un bon et un mauvais goût. Il en est en toutes choses comme des couleurs; les mauvais yeux distinguent le blanc et le noir; les yeux meilleurs, plus exercés, discernent les nuances qui se rapprochent.
Usque adeo quod tancjit idem est; tamen ultima distante .