ET D'HÉRODOTE
î pleurer; après quoi il avoua qu'il n'avait jamais eu le fils.
Un certain abbé Bazin avait relevé avec sa discréion ordinaire un autre conte de Diodore. C'était à jropos du roi d'Egypte Sésostris, qui probablement l'a pas plus existé que File Bancaie. Le père de Seiostris, qu'on ne nomme point, imagina, le jour que ;on fils naquit, de lui faire conquérir toute la terre lès qu'il serait majeur. C'est un beau projet. Pour cet îiFet, il fit élever auprès de lui tous les garçons qui 'taient nés le même jour en Egypte ; et, pour en faire les conquéraus, on ne leur donnait à déjeûner qu'après leur avoir fait courir cent quatre-vingts stades, [ui font environ Huit de nos grandes lieues.
Quand Sésostris fut majeur, il partit avec ses coueurs pour aller conquérir le monde. Ils étaient encore au nombre de dix-sept cents ; et probablement la noitié était morte, selon le train ordinaire de la naure, et surtout de la nature de l'Egypte, qui de tout emps fut désolée par une peste destructive, au moins ine fois en dix ans.
11 fallait donc qu'il fût né trois mille quatre cents ;arçons en Egypte le même jour que Sésostris. Et, :omme la nature produit presque autant de filles que le garçons, il naquit ce jour -là environ six mille personnes au moins ; mais on accouche tous les jours , >t six mille naissances par jour produisent au bout le Tannée deux millions cent quatre-vingt-dix mille m fans. Si vous les multipliez; par trente-quatre, seon la règle de Kerseboum, vous aurez en Egypte )lus de soixante et quatorze millions d'hahitahs, dans
un pays qui n'est pas si grand que l'Espagne ou que la France.
Tout cela parut énorme à l'abbé Bazin , qui avait un peu vu le monde , et qui savait comme il va.
Mais un Larcher, qui n'était jamais sorti du collège Mazarin, prit violemment le parti de Sésostris et de ses coureurs. Il prétendit qu'Hérodote, en parlant aux Grecs, ne comptait point par stades de la Grèce, et que les héros de Sésostris ne couraient quo quatre grandes lieues pour avoir à déjeûner. Il accabla ce pauvre abbé Bazin d'injures telles que jamais savant en us ou en es n'en avait pas encore dites. Il ne s'en tint pas même aux dix-sept cents petits garçons; il alla jusqu'à prouver par les prophètes, que les femmes, les filles, les nièces des rois de Babylone , toutes les femmes des satrapes et des mages allaient par dévotion coucher dans les allées du temple de Babylone pour de l'argent, avec tous les chameliers et tous les muletiers de l'Asie. Il traita de mauvais chrétien, de damné et d'ennemi de l'état, quiconque osait défendre l'honneur des dames de Babylone.
Il prit aussi le parti des boucs qui avaient communément les faveurs des jeunes Égyptiennes, Sa grande raison, disait-il, c'est qu'il était allié par les femmes à un parent de l'évêque de Meaux, Bossuet , auteur d'un discours éloquent sur l'Histoire non-uni* veriselle; mais ce n'est pas une raison péremptoire.
Gardez-vous des contes bleus en tout genre.
Diodore de Sicile fut le plus grand compilateur de ces contes. Ce Sicilien n'avait pas un esprit de la
etd'hérodote. " Gl
trempe de son compatriote Archimède, qui chercha et trouva tant de vérités mathématiques.
Diodore examine sérieusement l'histoire des Amazones et de leur reine Mirine; Thistoire des Gorgones qui combattirent contre les Amazones; celle des Titans , celle de tous les dieux. Il approfondit l'histoire de Priape et d'Hermaphrodite. On ne peut donner plus de détails sur Hercule : ce héros parcourt tout l'hémisphère, tantôt à pied et tout seul comme un pèlerin, tantôt comme un général à la tête d'une grande arme'e. Tous ses travaux y sont fidèlement discutés ; mais ce n'est rien en comparaison de l'histoire des dieux de Crète.
Diodore justifie Jupiter du reproche que d'autres graves historiens lui ont fait d'avoir détrôné et mutilé son père. On voit comment ce Jupiter alla combattre des géans, les uns dans son île, les autres en Phrygie, et ensuite en Macédoine et en Italie.
Aucun des enfans qu'il eut de sa sœur Junon et de ses favorites n'est omis.
On voit ensuite comment il devint dieu , et dieu suprême.
C'est ainsi que toutes les histoires anciennes ont été écrites. Ce qu'il y a de plus fort, c'est qu'elles étaient sacrées; et, en effet, si elles n'avaient pas été sacrées, elles n'auraient jamais été lues.
Il n'est pas mal d'observer que, quoiqu'elles fussent sacrées, elles étaient toutes différentes; et de province en province, d'île en île, chacune avait une histoire des dieux , des demi-dieux et de héros, contradictoire avec celle de ses voisins. Mais anssi, ce
Dict. Ph. 4- 6
qu'il faut bien observer , c'est que les peuples ne se battirent jamais pour cette mythologie.
L'histoire honnête de Thucydide, et qui a quelques lueurs de vérité, commence à Xerxès : mais, avant cette époque, que de temps perdu !
Ce n'est ni d'un directeur de finances, ni d'un directeur d'hôpitaux , ni d'un directeur des bâtimens du rai, etc. , etc. , que je prétends parler, mais d'un directeur de conscience; car celui-là dirige tous les autres, il est le précepteur du genre humain. Il sait et enseigne ce qu'on doit faire et ce qu'on doit omettr? dans tous les cas possibles.
Il est clair qu'il serait utile que dans toutes les cours il y eût un homme consciencieux que le monarque consultât en secret dans plus d'une occasion, et qu'il lui dît hardiment : Non licet. Louis-le-Juste n'aurait pas commencé son triste et malheureux règne par assassiner son premier ministre et par empoisonner sa mère. Que de guerres aussi funestes qu'injustes de bons directeurs nous auraient épargnées! que de cruautés ils auraient prévenues !
Mais souvent on croit consulter un agneau , et on consulte un renard. Tartufe était le directeur d'Orgon. Je voudrais bien savoir quel fut le directeur de conscience qui conseilla la Saint Barthélemi.
Il n'est pas plus parlé de directeurs que de confes* seurs dans l'Évangile: Chez les peuples que notre courtoisie ordinaire nomme païens, nous ne voyons pas que Scipion , Fabricius , Caton, Titus ; Trajan,
les Antonins, eussent des directeurs. II est bon d'avoir un ami scrupuleux qui vous rappelle à vos devoirs; mais votre conscience doit être le chef de votre conseil.
Un huguenot fut bien étonné quand une dame catholique lui apprit qu'elle avait un confesseur pour l'absoudre de ses péchés , et un directeur pour l'empêcher d'en commettre. Comment votre vaisseau, lui dit-il, madame, a-t-il pu faire eau si souvent ayant deux si bons pilotes?
Les doctes observent qu'il n'appartient pas à tout le monde d'avoir un directeur. Il en est de cette charge dans une maison comme de celle d'écuyer ; cela n'appartient qu'aux grandes daines. L'abbé Gobelin, homme processif et avide, ne dirigeait que madame de Maintenon. Les directeurs à la ville servent souvent quatre ou cinq dévotes à la fois; ils les brouillent tantôt avec leurs maris, tantôt avec leurs amans , et remplissent quelquefois les places vacantes.
Pourquoi les femmes ont-elies des directeurs, et les hommes n'en ont-ils point? c'est par la raison que madame de La Vallière se fit carmélite quand elle fut quittée par Louis XIV, et que M. de Turenne, étant trahi, par madame de Coetquen ne se fit pas moine.
Saint Jérôme et Rufin , son antagoniste , étaient grands directeurs de femmes et de. filles; ils ne trouvèrent pas un sénateur romain , pas un tribun militaire à gouverner. Il faut à ces gens-là du deçoto femi" neo sexu. Les hommes ont pour eux trop de barbe au menton, et souvent trop de force dans l'esprit. Boi-
leau a fait dans la satire des femmes (vers 566 et sui-
vans), le portrait d'un directeur.
Nul n'est si bien soigné qu'un directeur de femmes.
Quelque léger dégoût vient-il le travailler,
Une froide vapeur le fait-elle bâiller.
Un escadron coiffé d'abord court à son aide :
L'une chauffe un bouillon, l'autre apprête un remède;'
Chez lui sirops exquis, ratafias vantés,
Confitures surtout volent de tous côtés , etc.
Ces vers sont bons pour Brossette. Il y avait, ce me semble, quelque chose de mieux à nous dire.
On a toujours disputé, et sur tous les sujets. Mundum tradidit disputationi eorum. Il y a eu de violentes querelles pour savoir si le tout est plus grand que sa partie; si un corps peut être en plusieurs endroits à la fois; si la matière est toujours impénétrable; si la blancheur de la neige peut subsister sans neige; si la douceur du sucre peut se faire sentir sans sucre; si on peut penser sans tête.
Je ne fais aucun doute que, dès qu'un janséniste aura fait un livre pour démontrer que deux et un sont trois, il ne se trouve un moliniste qui démontre que deux et un font cinq.
Nous avons cru instruire le lecteur et lui plaire en mettant sous ses yeux cette pièce de vers sur les disputes. Elle est fort connue de tous les gens de goût jde Paris; mais elle ne l'est point des savans qui disputent encore sur la prédestination gratuite , et sur la grâce concomitante , et sur la question si la mer a produit les montagnes.
Lisez les vers suivans sur les disputes, voilà comme on eu fesait dans le bon temps.
Discours en vers sur les disputes.
Vingt têtes , vingt avis ; nouvel an , nouveau goût Autre ville, autres mœurs; tout change, on détruit tout. Examine pour toi ce que ton voisin pense ; Le plus beau droit de l'homme est cette indépendance. Mais ne dispute point; les desseins éternels, Cachés au sein de Dieu , sont trop loin des mortels ; Le peu que nous savons d'une façon certaine , Frivole comme nous, ne vaut pas tant de peine. Le monde est plein d'erreurs, mais de là je conclus Que prêcher la raison n'est qu'une erreur de plus.
En parcourant au loin la planète où nous sommes, Que verrons-nous? Les torts et les travers des hommes.1* Ici c'est un synode , et là c'est un divan ; Nous verrons le mufti , le derviche , l'iman , Le bonze , le lama , le talapoin , le pope ; Les antiques rabbins, et les abbés d'Europe, Nos moines , nos prélats , nos docteurs agrégés ] Êtes-vous disputeurs , mes amis ? Voyagez.
Qu'un jeune anibitieux ait ravagé la terre ; Qu'un regard de Vénus ait allumé la guerre; Qu'à Paris, au palais, l'honnête citoyen Plaide pendant vingt ans pour un mur mitoyen ; 'Qu'au fond d'un diocèse un vieux prêtre gémisse, Quand un abbé de cour enlève un bénéfice j Et que dans le parterre un poète envieux 'Ait en battant des mains un feu noir dans les yeux ; Tel est le cœur humain : mais l'ardeur insensée D'asservir ses voisins à sa propre pensée , Comment la concevoir ? Pourquoi , par quel moyen Veux-tu que ton esprit soit la règle du mien ?
Je hais surtout, je hais tout censeur incommode,
Tous ces demi-savans gouvernes par la mode, Ces gens qui , pleins de-feu , peut-être pleins d'esprit < Soutiendront contre vous ce que vous aurez dit ; Un peu musiciens , philosophes , poètes , Et grands hommes d'état formés par les gazettes ; Sachant tout, lisant tout, prompts à parler de toutf Et qui contrediraient Voltaire sur le goût, Montesquieu sur les lois , de Broglie sur la guerre , Ou la jeune d'Egmont sur le talent de plaire.
Voyez-les s'emporter sur les moindres sujets , Sans cesse répliquant sans répondre jamais : « Je ne céderais pas au prix d'une couronne..., « Je sens.... le sentiment ne consulte personne.*.. « Et le roi serait là.... je verrais là le feu.... Messieurs , la ve'rité mise une fois en jeu , « Doit-il nous importer de plaire ou de déplaire?.... »
C'est bien dit ; mais pourquoi cette raideur austère ? Hélas I c'est pour juger de quelques nouveaux airs , Ou des deux Poinsinets lequel fait mieux des vers.
Auriez-vous par hasard connu feu monsieur d'Aube (a) , Qu'une ardeur de dispute éveillait avant l'aube? Contiez-vous un combat de votre régiment, Il savait mieux que vous , où, , contre qui , comiûent. Vous seul en auriez eu toute la renommée, N'importe, il vous citait des lettres de l'armée; Et Richelieu présent il aurait raconté Ou Gênes défendue, ou Mahon emporté.
D'ailleurs homme de sens , d'esprit et de mérite ; Mais son meilleur ami redoutait sa visite. L'un , bientôt rebuté d'une vaine clameur, Gardait en l'écoutant un silence d'humeur*
(a) Oui, je l'ai connu; il était précisément tel que le dépeint M. de Rulhière , auteur de cette épître. Ce fut sa rage de disputer contre tout venant sur les plus petites choses , qui lui fît Ole* l'intendance dont il était revêtu.
DISPUTE. 6j
J'en ai vu dans le feu dune dispute aigrie. Prêts à l'injurier, le quitter de furie ; Et rejetant la porte à son double battant , Ouvrir a leur colère un champ libre en sortant. Ses neveux qu'à sa suite attachait l'espérance , Avaient vu dérouter toute leur complaisance. Un voisin asthmatique, en l'embrassant un soir. Lui dit : Mon médecin me défend de vous voir. Et parmi cent vertus cette unique faiblesse Dans un triste abandon réduisit sa vieillesse. Au sortir d'un sermon là fièvre le saisit , Las d'avoir écouté sans avoir contredit; Et tout près d'expirer, gardant son caractère , Il fesait disputer le prêtre et le notaire.
Que la bonté divine , arbitre de son sort , Lui donne le repos que nous rendit sa mort , Si du moins il s'est tu devant ce grand arbitre !
Un jeune bachelier, bientôt docteur en titre , Doit, suivant une affiche , en tel jour, en tel lieu , Répondre à tout venant sur l'essence de Dieu. Venez-y, venez von comme sur un théâtre. Une dispute en règle, un choc opiniâtre ; L'enthymème serré, les dilemmes pressans, Poignards à double lame , et frappant en deux sens ; Et le grand syllogisme en forme régulière y Et le sophisme vain de sa fausse lumière ; Des moines échauffés, vrai fléau des docteurs, De pauvres Hibernois complàisans disputeurs , Qui , fuyant leur pays pour les saintes promesses , Viennent vivre h Paris d'argumens et de messes | Et l'honnête public qui , même écoutant bien , A la saine raison de n'y comprendre rien. Voilà donc les leçons qu'on prend dans vos écolesji
Mais tous les argumens sont-ils faux ou frivoles ? Socrate disputait jusque dans les festins, Et tout nu quelquefois argumentait aux baina.
Était-ce dans un sage une folle manie ?
La contrariété fait sortir le génie
La veine d'un caillou recel le un feu qui dort ;
Image de ces gens , froids au premier abord ,
Et qui dans la dispute, à chaque repartie,
Sont pleins dune chaleur qu'on n'avait point sentie v
C'est un bien, j'y consens. Quant au mal, le voici. Plus on a disputé , moins on s'est éclairci. On ne redresse point l'esprit faux ni l'œil louche. Ce mot j'ai tort, ce mot nous déchire la bouche. Nos cris et nos efforts ne frappent que le vent , Chacun dans son avis demeure comme avant. C'est mêler seulement aux opinions vaines Le tumulte insensé des passions humaines. Le vrai peut, quelquefois ne Ire point de saison ; Et c'est un très-grand tort que d'avoir trop raison;
Autrefois la Justice et la Vérité nues Chez les premiers humains furent long-temps connues ; Elles régnaient en sœurs : mais on sait que depuis L'une a fui dans le ciel et l'autre dans un puits. La vaine opinion règne sur tous les âges ; Son temple est dans les airs porté sitr les nuages ; Une foule de dieux , de démons , de lutins , Sont au pied de son trône ; et, tenant dans leurs mains Mille riens enfantés par un pouvoir magique , Nous les montrent de loin sous des verres d'optique. Autour d'eux, nos vertus, nos bien9, nos maux divers, En boules de savon sont épars dans les airs ; Et le souffle des vents y promène sans cesse De climats en climats le temple et la déesse. Elle fuit et revient. Elle place un mortel Hier sur un bûcher , demain sur un auteL Le jeune Antinous eut autrefois des prêtres. Nous rions maintenant des mœurs de nos ancêtres J Et qui rit de nos mœurs pe fait que prévenir Ce qu'en doivent penser les siècles à venir.
distute. 69
Une beauté frappante et dont l'éclat étonne,
Les Français la peindront sous les traits de Brionne?
Sans croire qu'auttefois un petit front serré,
Un front à cheveux d'or fut toujours adoré.
Ainsi, l'opinion changeante et vagabonde
Soumet la beauté même , autre reine du monde ;
Ainsi , dans l'univers ses magiques effets
Des grands événemens sont les ressorts secrets.
Comment donc espérer qu'un jour aux pieds d'un sage
]NTous la voyions tomber du haut de son nuage ,
Et que la vérité , se montrant aussitôt ,
Vienne au bord de son puits voir ce qu'on fait en haut "
Il est pour les savans et pour les sages même Une autre illusion : cet esprit de système Qui bâtit en rêvant des mondes enchantés v Et fonde mille erreurs sur quelques vérités. C'est par lui qu'égarés aprçs de vaines ombres L'inventeur du calcul chercha Dieu dans les nombres y L'auteur du mécanisme attacha follement La liberté de l'homme aux lois du mouvement. L'un d'un soleil éteint veut composer la terre ; La terre , dit un autre , est un globe de verre (t). De là ces différends soutenus à grands cris v Et sur un tas poudreux d'inutiles écrits La dispute s'assied dans l'asile du sage.
La contrariété tient souvent au langage ; On peut s'entendre moins , formant un même son y Que si l'un parlait basque, et l'autre bas-breton. C'est là , qui le croirait ? un fléau redoutable ; Et la pâle famine, et la peste effroyable >
N'égalent point les maux et les troubles divers Que les malentendus sèment dens l'univers.
Peindrai-je des dévots les discordes funestes j Les saints emportemens de ces âmes célestes,
('0 C'est une des rêveries de M. de Buffon.
Le fanatisme au meurtre excitant les humains ,
Des poisons, des poignards, des flambeaux dans les mains 5
Nos villages déserts, nos villes embrasées,
Sous nos foyers de'truits nos mères écrasées ;
Dans nos temples sanglans abandonnés du ciel,
Les ministres rivaux égorgés sur l'autel;
Tous les crimes unis , meurtre , inceste , pillage,
Les fureurs du plaisir se mêlant au carnage ;
Sur des corps expirans, d'infâmes ravisseurs,
Dans leurs embrassemens reconnaissant leurs sœurs J
L'étranger dévorant le sein de ma patrie ,
Et sous la piété déguisant sa furie ;
Les pères conduisant leurs enfans aux bourreaux r
Et les vaincus toujours traînés aux échafauds ?..
Dieu puissant ! permettez que ces temps déplorables ,
XJn jour par nos neveux soient mis au rang des fables.
Mais je vois s'avancer un fâcheux disputeur ; Son air d'humilité couvre mal sa hauteur ; Et son austérité, pleine de l'évangile, Paraît offrir à Dieu le venin qu'il distille, i
« Monsieur, tout ceci cache un dangereux foison ; « Personne , selon vous , n'a ni tort ni raison $ « Et sur la vérité n'a\ant point de mesure , a II faut suivre pour loi l'instinct de la nature .'»
— Monsieur, je n'ai pas dit un mot de tout cela....;
— <c Oh ! quoique vous ay ez déguisé ce sens-là ,
« En vous interprétant la chose devient claire.... »
— Mais en termes précis j'ai dit tout le contraire. Cherchons la vérité , mais d'un commun accord *, Qui discute a raison, et qui dispute a tort. Voilà ce que j'ai dit; et d'ailleurs qu'à la guerre, A la ville, à la cour, souvent il faut se taire....
— « Mon cher monsieur, ceci cache toujours deux sens} « Je distingue.... » — Monsieur, distinguez , j'y consens. J'ai dit mon sentiment, je vous laisse les vôtres,
En demandant pour moi ce que j'accorde aux autres..-
DISTANCE. Jl
— « Moû fils, nous vous avons défendu de penser; (c Et, pour vous convertir, je cours vous dénoncer. »
Heureux! ô Irop heureux qui loin des fanatiques, Des censeurs importuns, et des jaloux critiques, En paix sur l'Hélicon pourrait cueillir des fleurs! Tels on voit dans les champs de sages laboureurs, D'une ruche irrite'e évitant les blessures, En. dérober le miel à l'abri des piqûres^
Un homme qui connaît combien on compte de pas d'un bout de sa maison à l'autre , s'imagine que la nature lui a enseigné tout d'un coup cette distance , et qu'il n'a eu besoin que d'un coup d'œil comme lorsqu'il a vu des couleurs. Il se trompe ; on ne peut connaître les diûerens éloignemens des objets que patexpérience, par comparaison, par babitude. C'est c€ qui fait qu'un matelot , en voyant sur mer un vaisseau voguer loin du sien, vous dira sans hésiter à quelle distance on est à peu près de ce vaisseau, et le passager n'en pourra former qu'un doute très-confus.
La distance n'est qu'une ligne de l'objet à nous. Cette ligne se termine à un point ; nous ne sentons donc que ce point; et, soit que l'objet existe à mille lieues , ou qu'il soit à un pied , ce point est toujours le même dans nos yeux.
Nous n'avons donc aucun moyen immédiat pour apercevoir tout d'un coup la distance, comme nous
(*) Voyez le chap. V de la 2e partie des Éle'm\ens de la philosophie de Newton , tome XXXII, où ce même article est rapporte presque textuellement. (R.J
en avons pour sentir par l'attouchement si un corps est dur ou mou; par le goût, s'il est doux ou amer; par l'ouïe, si de deux sons l'un est grave et l'autre aigu. Car, qu'on y prenne bien garde, les parties d'un corps qui cèdent à mon doigt sont la plus prochaine cause de ma sensation de mollesse; et les vibrations de l'air excitées par le corps sonore sont la plus prochaine cause de ma sensation du son. Or7 si je ne puis avoir ainsi immédiatement une idée de distance, il faut donc que je connaisse cette distance par le moyen d'une autre idée intermédiaire; mais il faut au moins que j'aperçoive cette idée intermédiaire; car une idée que je n'aurais point ne servira certainement pas à m'en faire avoir une autre.
On dit qu'une telle maison est à un mille d'une telle rivière; mais, si je ne sais pas ouest cette rivière, je ne sais certainement pas' où est cette maison. Un corps cède aisément à l'impression de ma main ; je conclus immédiatement sa mollesse. Un autre résiste je sens immédiatement sa dureté. Il faudrait donc que je sentisse les angles formés dans mon œil, pour en conclure immédiatement les distances des objets. Mais la plupart des hommes ne savent pas même si ces angles existent : donc il est évident que ces angles ne peuvent être la cause immédiate de ce que vous connaissez les distances.
Celui qui, pour la première fois de sa vie, entendrait le bruit du canon , ou le son d'un concert , ne pourrait juger si on tire ce canon ou si on exécute ce concert a une lieue ou à trente pas. Il n'y a que l'expérience qui puisse l'accoutumer à juger de la distance
DISTANCE. y 3
qui est entre lui et l'endroit d'où part ce bruit. Les vibrations, les ondulations de l'air, portent un son à ses oreilles, ou plutôt à son sensorium; mais ce bruit n' avertit pas plus son sensorium de l'endroit où le bruit commence , qu'il ne lui apprend la forme du canon ou des instrumens de musique. C'est la même chose précisément par rapport aux rayons de lumière qui partent d'un objet; ils ne nous apprennent point du tout où est cet objet.
Ils ne nous font pas connaître davantage les grandeurs, ni même les figures. Je vois de loin une petite tour ronde. J'avance , j'aperçois et je touche un grand bâtiment quadrangulaire. Certainement ce que je vois et ce que je touche n'est pas ce que je voyais. Ce petit objet rond qui était dans mes yeux n'est point ce grand bâtiment carré. Autre chose est donc, par rapport à nous, l'objet mesurable et tangible, autre chose est l'objet visible. J'entends de ma chambre le bruit d'un carrosse : j'ouvre la fenêtre et je le vois; je descends et j'entre dedans. Or ce carrosse que j'ai entendu, ce carrosse que j'ai vu, ce carrosse que j'ai touché, sont trois objets absolument divers de trois de mes sens , qui n'ont aucun rapport immédiat les uns avec les autres.
11 y a bien plus : il est démontré qu'il se forme dans mon œil un angle une fois plus grand, à trèspeu de chose près, quand je vois un homme à quatre pieds de moi, que quand je vois le même homme à huit pieds de moi. Cependant je vois toujours cet homme de la même grandeur. Comment mon sentiment contredit-il ainsi le mécanisme de mes organes?
Dict.Ph. 4. 7
j4 DISTANCE.
L'objet est réellement une fois pius petit dans mes yeux , et je le vois une fois plus grand. C'est en vain qu'on veut expliquer ce mystère par le chemin que suivent les rayons, ou par la forme que prend le cristallin de nos yeux. Quelque supposition que l'on fasse, l'angle sous lequel je vois un homme à quatre pieds de moi est toujours à peu près double de l'angle sous lequel je le vois à huit pieds. La géométrie ne résoudra jamais ce problème : la physique y est également impuissante; car vous avez beau supposer que l'œil prend une nouvelle conformation, que le cristallin s'avance , que l'angle s'agrandit ; tout cela s'opérera également pour l'objet qui est à huit pas et pour l'objet qui est à quatre. La proportion sera toujours la même; si vous voyiez l'objet à huit pas sous un angle de moitié plus grand qu'il ne doit être, vous verriez aussi l'objet à quatre pas sous un angle de moitié plus grand ou environ. Donc, ni la géométrie ni la physique ne peuvent expliquer cette difficulté.
Ces lignes et ces angles géométriques ne sont pas plus réellement la cause de ce que nous voyons les objets à leur place , que de ce que nous les voyons de telles grandeurs "et à telle distance. L'âme ne considère pas si telle partie va se peindre au bas de l'œil ; elle ne rapporte rien à des lignes qu'elle ne voit point. L'œil se baisse seulement pour voir ce qui est près de la terre et se relève pour voir ce qui est au-dessus de la terre. Tout cela ne pouvait être éclairci et mis hors de toute contestation, que par quelque aveugle -né à qui on aurait donné le sens de la vue. Car si cet
DISTANCE* j5
aveugle , au moment qu'il eût ouvert les yeux , eût jugé des distances, des grandeurs et des situations, il eût été vrai que les angles optiques, formés tout d'un coup dans sa rétine, eussent été les causes immédiates de ses sentimens. Aussi le docteur Berkeley assurait, d'après M. Locke (et allant même en cela plus loin que Locke), que ni situation, ni grandeur, ni distance, ni figure, ne serait aucunemeet discernée par cet aveugle, dont les yeux recevraient tout d'un coup la lumière.
On trouva enfin, en 1729, l'aveugle-né dont dépendait la décision indubitable de cette question. Le célèbre Cheselden, un de ces fameux chirurgiens qui joignent l'adresse de la main aux plus grandes lumières de l'esprit, ayant imaginé qu'on pouvait donner la vue à cet aveugle-né, en lui abaissant ce qu'on appelle des cataractes, qu'il soupçonnait formées dans ses yeux presqu'au moment de sa naissance, il proposa l'opération. L'aveugle eut de la peine à y consentir. Il ne concevait pas trop que le sens de la vue pût beaucoup augmenter ses plaisirs. Sans l'envie qu'on lui inspira d'apprendre à lire et à écrire, il n'eût point désiré de voir. Il vérifiait par cette indifférence « qu'il est impossible d'être malheureux par la privation des biens dont on n'a pas d'idée; » vérité bien importante. Quoi qu'il en soit, l'opération fut faite et réussit. Ce jeune homme d'environ quatorze ans vit la lumière pour la première fois. Son expérience confirma tout ce que Locke et Berkeley avaient si bien prévu. Il ne distingua de ïong-temps ni grandeur, ni situation, ni même figure. Un objet d'un pouce, mis
devant son oeil, et qui lui cachait une maison, lui paraissait aussi grand que la maison. Tout ce qu'il voyait lui semblait d'abord être sur ses yeux, et les toucher comme [es objets du tact touchent la peau. Il ne pouvait distinguer d'abord ce quïï avait jugé rond à l'aide de ses mains, d'avec ce qu'il avait jugé angulaire ; ni discerner avec ses yeux si ce que ses mains avaient senti être en haut ou en bas, é'tait en effet en haut ou en bas. Il était si loin de connaître les grandeurs, qu'après avoir enfin conçu par la vue que sa maison était plus grande que sa chambre , il ne concevait pas comment la vue pouvait donner cette idée. Ce ne fut qu'au bout de deux mois d'expérience qu'il pût apercevoir que les tableaux représentaient des corps saillants. Et, lorsquaprès ce long tâtonnement d'un sens nouveau en lui il eut senti fue des corps, et non des surfaces seules, étaient peints dans les tableaux, il y porta la main, et fut étonné de ne point trouver avec ses mains ces corps solides, dont il commençait à apercevoir les représentations. Il demandait quel était le trompeur du sens du toucher ou du sens de la vue.
Ce fut donc une décision irrévocable, que la manière dont nous voyons les choses n'est point du tout la suite immédiate des angles formés dans nos yeux. Car ces angles mathématiques étaient dans les yeux de cet homme comme dans les nôtres , et ne lui servaient de rien sans le secours de l'expérience et des autres sens.
L'aventure de Paveugle-né fut connue en France vers l'an i ^35. L'auteur des Ëlémens de Newton, qui
DISTANCE. y J
avait beaucoup vu Cheselden , fit mention de cette découverte importante : mais à peine y prit-on garde. Et même , lorsqu'on fît ensuite à Paris la même opération de la cataracte sur un jeune homme qu'on prétendait privé de la vue dès son berceau, on, négligea de suivre le développement journalier du sens de la vue en lui et la marche de la nature. Le fruit de cette opération fut perdu pour les philosophes.
Gomment nous représentons -nous les grandeurs et les distances ? De la même façon dont nous imaginons les passions des hommes , par les couleurs quelles peignent sur leurs visages, et par ^altération qu'elles portent dans leurs traits. Il n'y a personne qui ne lise tout d'un coup sur le front d'un autre la douleur ou la colère. C'est la langue que la nature parle à tous les yeux; mais l'expérience seule apprend ce laugage. Aussi l'expérience seule nous apprend que , quand un objet est trop loin , nous le voyons confusément et faiblement. De là nous formons des idées, qui ensuite accompagnent toujours la sensation de la vue. Ainsi tout homme qui à dix pas aura vu son cheval haut de cinq pieds, s'il voit quelques minutes après ce cheval gros comme un mouton , son âme, par un jugement involontaire, conclut a Tinstant que ce cheval est très-loin.
Il est bien vrai que, quand je vois mon cheval de la grosseur d'un mouton, il se forme alors dans mon œil une peinture plus petite, un angle plus aigu; mais c'est là ce qui accompagne, non ce qui cause mon sentiment. De même il se fait un autre ébranlement dans mon cerveau quand je vois un homme rougir de
j8 DISTANCE.
honte, que quand je le vois rougir de colère; mais ces différentes impressions ne m'apprendraient rien de ce qui se passe dans Pâme de cet homme , sans l'expérience dont la voix seule se fait entendre.
Loin que cet angle soit la cause immédiate de ce que je juge qu'un grand cheval est très-loin, quand je vois ce cheval fort petit, il arrive au contraire , à tous les momens, que je vois ce même cheval également grand, à dix pas, à vingt, à trente, à quarante pas , quoique l'angle à dix pas soit double , triple , quadruple. Je regarde de fort loin, par un petit trou, un homme posté sur un toît *, le lointain et le peu de rayons m'empêchent d'abord de distinguer si c'est un homme : l'objet me paraît très-petit, je crois voir une statue de deux pieds tout au plus; l'objet se remue, je juge que c'est un homme, et dès ce même instant cet homme me paraît de la grandeur ordinaire. D'où viennent ces deux jugemens si différens? Quand j'ai cru voir une statue, je l'ai imaginée de deux pieds, parce que je la voyais sous un tel angle; nulle expérience ne pliait mon âme à démentir les traits imprimés dans ma rétine : mais, dès que j'ai jugé que c'était un homme, la liaison mise par l'expérience dans mon cerveau, entre l'idée d'un homme et l'idée de la hauteur de cinq à six pieds, me force, sans que j'y pense, à imaginer par un jugement soudain que je vois un homme de telle hauteur , et avoir une telle hauteur en effet.
Il faut absolument conclure de tout ceci que les distances, les grandeurs, les situations, ne sont pas, à proprement parler, des choses visibles, c'est-à-dire,
ne sont pas les objets propres et immédiats de la vue. L'objet propre et immédiat de la vue n'est autre chose que la lumière colorée ; tout le reste , nous ne le sentons qu'à la longue et par expérience. Nous apprenons à voir précisément comme nous apprenons à parler et à lire. La différence est que l'art de voir est plus facile , et que la nature est également à tous notre maître. Les jugemens soudains, presque uniformes, que toutes nos âmes, à un certain âge, portent des distances, des grandeurs, des situations, nous font peu* ser qu'il n'y a qu'à ouvrir les yeux pour voir de la manière dont nous voyons. On se trompe ; il y faut le secours des autres sens. Si les hommes n'avaient que le sens de la vue, ils n'auraient aucun moyen pour connaître l'étendue en longueur, largeur et profondeur (*) : et un pur esprit ne la connaîtrait pas peutêtre , à moins que Dieu ne la lui révélât. Il est trèsdiliicile de séparer dans notre entendement l'extension d'un objet d'avec les couleurs de cet objet. Nous ne voyons jamais rien que d'étendu, et de là nous sommes tous portés à croire que nous voyons en effet l'étendue. Nous ne pouvons guère distinguer dans notre âme ce jaune que nous voyons dans un louis dor, d'avec ce louis d'or dont nous voyons le jaune. C'est comme, lorsque nous entendons prononcer ce mot louis d'or, nous ne pouvons nous empêcher d'attacher malgré nous l'idée de cette monnaie au son que nous entendons prononcer.
(*) Voyez, dans les Éh'mens de la philosophie de Newton , une note des éditeurs de Kehl sur cette question, tome XXXII, note 2 , chap. V de la deuxième partie.
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Si tous les hommes parlaient la même langue, nous serions toujours prêts à croire qu'il y aurait une connexion nécessaire entre les mots et les idées. Or tous les hommes ont ici le même langage en fait d'imagination. La nature leur dit à tous : Quand vous aurez vu des couleurs pendant un certain temps , votre imagination vous représentera à tous, de la même façon , les corps auxquels ces couleurs semblent attachées. Ce jugement prompt et involontaire que vous formerez vous sera utile dans le cours de votre vie; car, s'il fallait attendre pour estimer les distances , les grandeurs , les situations de tout ce qui vous environne, que vous eussiez examiné des angles et des rayons visuels, vous seriez mort avant que de savoir si les choses dont vous avez besoin sont à dix pas de vous , ou à cent millions de lieues , et si elles sont de la grosseur d'un ciron ou d'une montagne. Il vaudrait beaucoup mieux pour vous être avcuglç-né.
Nous avons donc peut-être grand tort quand nous disons que nos sens nous trompent. Chacun de nos sens fait la fonction à laquelle la nature Ta destiné. Ils s'aident mutuellement pour envoyer à notre âme? par les mains de l'expérience, la mesure des connaissances que notre être comporte. Nous demandons à nos sens ce qu'ils ne sont point faits pour nous donner. Nous voudrions que nos yeux nous fissent connaître la solidité, la grandeur, la distance, etc.; mais il faut que le toucher s'accorde en cela avec la vue, et que l'expérience les seconde. Si le père Maiebranche avait envisagé la nature par ce côté, il eut
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attribué peut-être moins d'erreur à nos sens, qui sont les seules sources de toutes nos idées.
Il ne faut pas , sans doute , étendre à tous les cas cette espèce de métaphysique que nous venons de voir. Nous ne devons l'appeler au secours que quand les mathématiques nous sont insuffisantes.