CRITIQUE
L'article critique fait par M. de Mannontel dans l'Encyclopédie est si bon, qu'il ne serait pas pardonnable d'en donner ici un nouveau , si on n'y traitait pas une matière toute différente sous le même tilre. Nous entendons ici celte critique née de l'envie, aussi ancienne que le genre humain. Il y a environ trois mille ans qu'Hésiode a dit : Le potier porte envie au potier , le forgeron au forgeron , le musicien an musicien.
Je ne prétends point parler ici de cette critique de scoliaste, qui restitue mal un mot d'un ancien auteur qu'auparavant on entendait très- bien. Je ne touche point à ces vrais critiques qui ont débrouillé ce qu'on peut de l'histoire et de la philosophie ancienne. J'ai ta vue les critiques qui tiennent à la satire.
Un amateur des lettres lisait un jour le Tasse avec moi ; il tomba sur cette slance :
Chiama 3I. abitator dtW ombre tttrri»
11 rauco mon délia tartarta tromba • Tremait U tpetiote atrt caverne, £ Voir citeo a quel ruraor rimbomba :
Ni 11 ttridendo mai dalle tupeme Regioni del cielo il folaor piomba ; Si $i tcotta tfiammai tréma la terra , Quando i vayori in ten gravtda terra.
( lémaaltm deUrrfe.chap. IV, *. 3.)
n lut ensuite au hasard plusieurs stances de cette force et de cette harmonie. Ah! c'est donc là, s'éenat-il, ce que votre fioileau appelle du cliuquant? c'est insi qu'il veut rabaisser un grand homme qui
îfon , non , il dc m'wl p.* possible De passer de mon tronlile en un cl it paisible}
Mon rœiir ne v |>ciii plu§ olntcr ; Renaud m'offense Irop, il n'est que lit>|> aimable] C'est pour moi desormuis un cl.utx indispensable
f>e le hair ou de laiu^r.
( Armidc , acte III , scène a. )
Nous lûmes loutc la pièce d'Annidc, dans laquelle le génie du Tasse reçoit encore de nouveaux charmes par les mains de Qitinault : Hé bien,dis-je à mon ami, c'est pourtant ce Quinault que ttoileau s'efforça toujours de faire regarder comme l'écrivain le plus méprisable; il persuada même à Louis XIV que cet écrivain gracieux, touchant, pathétique, élégant, n'avait d'autre mérite que celui qu'il empruntait du musicien Lulli. Je conçois cela très-ai^émcnt, ma répondit mon ami; Boilcau n'était pas jaloux du musicien ; il l'était du poète. Quel fond devons-nous faire sur le jugement d'un homme qui, pour rimer à un vers qui finissait en aut , dénigrait tantôt Boursaut, tantôt Hénault, tantôt Quinauit, selon qu'il était bien ou mal avec ces messieurs-là ?
Mais, pour ne pas laisser refroidir votre zèle contre l'injustice, mettez seulement la tétc à la fenêtre, regardez cette belle façade du Louvre; par laquelle Perrault s'est immortalisé : cet habile homme était frère d'un académicien tris-savant, avec qui Boilcau avait eu quelque dispute; en voilà assez pour être traité d'architecte ignorart. Mon ami, après avoir un peu rêvé , reprit en soupirant : La nature humaine est ainsi faite.
Le duc de Sulli , dans ses Mémoires , trouve le cardinal d'Ossat et le secrétaire d'état Villeroi de mauvais ministres ; Louvois fe sait ce qu'il pouva't pour ne pas estimer le grand Colbert; mais ils n'imprimaient rien l'un contre l autre : leduc de Marlborough ne fit rien imprimer contre le comte Pétcrborough : c'est une sottise qui n'est d'ordinaire attachée qu'î la littérature, à la chicane cl à la théolog c. C'est dommage que les économies politiques et royales soient tachées quelquefois de ce début.
La Motte Houdnrt était un homme de mérite eu plus d'un genre; il a frit de très-belles stances.
Quelquefois m feu qui ta charme ne jeune l«auu>, ! elle même «die «'.ans
330 DICTIONNAIRE vivait cent ans avant lui, pour mieux élever un grandhomme qui vivait seize cents ans auparavant, et qui eût lui-même rendu justice au Tasse ?
Consolez-vous, lui dis-jc, prenons les opéras de Quiuault. Nous trouvâmes à l'ouverture du livre de quoi nous mettre en colcro contre la critique; l'admirable poeme d'Armide se présenta , nous trouvâmes ces mots :
IIDOIIC
I » haine <st a fraise et barbare L'amour contvuint les cœur» dont il a'i
A soufliir du maux rigoureux.
Si voire sort fit m voire puissance,
Faites choix de l'iriditt"rence;
La prive du vice qu'elle aime, Pour fuir la bonté qu'elle hait.
Sa se vente c'est que faste.
Et l'honneur de passer pour ebaste Le résout a l'être en effet.
En vain ce sévère ttoîque , Sous mille début* abattu, Se vante d'une âme bctoîqn Toute vou:e à la vertu ; Ce n'est point U verta qu'il
Voudrait usurper lit nutets ; Et par sa sagesse frivole 11 ne veut que parer l'idole Qu'il offre au culte des mortels.
( L 'Amour-propre , ode à l'évéque de Somoni , st. 5 et f), |
Les cli.imps de Pharsule et d'Arbelte Ont vu triompher deux vainqueurs, L'un et l'antre digne modèle Que se proposent las grands coeurs:
Mais le succès • lait leur gloire, Et si le sceau de la victoire N'eut consacré ces demi-dieux, Alexandre , aux veux du vulgaire , K'auiail etc qu'un téméraire, Et César qu'un séditieux.
( La Sagesse du roi supérieure a tous les évéoemen», atr, 4 .|
Cet auteur, dis-je, était un sage qui prêta plu» d'une fois le charme des vers à la philosophie. S'il avait toujours écrit de pareilles stances, il serait la premier des poètes lyriques ; cependant c'est alosn qu'il donnait ces beaux morceaux, que l'un de ses contemporains (*) l'appelait
Il dit de La Motte en un autre endroit :
De ses discours l'enoujeuse beauté.
Il dit dans un autre :
Je n'y vois qu'un dcTaut,
C'est que l'auteur lnJevait faire en prose. Ces odcs-Li sentenlTtaen le Quinauit.
II le poursuit partout; il lui reproche partout la sécheresse et le défiut d'harmonie.
Seriez- vous curieux de voir les odes que fit quelques années après co même censeur rui jugeait La Motte en maitre, et qui le décriait en ennemi?
Cette influence souveraine K'esl pour lui qu'nne illustre chaîne Qui l'attache au bonheur d autrui; Tous les brillans qui l'c
Sou l en lui, mais non pas a lui.
U n'est rien que le temps n'alisorbe, ne dévore»
El -t* fait» qu'on ignore Sont Lieu peu difleren» des faits non •venus.
La bonté qui brille en elle De scs[cliarmrs les plus doux , Est une image de celle Qu'elle voit briller en vous.
Et par vous seule enrichie, Sa politesse affranchie
PHILO
Est la lueur réfléchie De va* lubUmes clarté*.
Ib ont tu par la bonne fci De Iran peuple* trouble» d'< (Tito La crainte heurriurmem ck\uc .
Et deracinee a jamais La Laine ai souvint reçue En iiirvivance de la p.iii.
Dévoile a ma vue t-niprrasce O* ilétté* d'adoption , Synonyme* de la pentee, Symbole de l'abat met ion.
P'est ce pa» une fortune , Quand d'une charge commune Deux moi lit1» portent le faix, Que la moindre le réclame , Et que do lonheur de l'Jme, La corp* seul faiac les frai*?
Il ne fallait pas, sans doute, donner de si détes tables ouvrages pour modèle à celui qu'on critiquait avec tant d'amertume : il eût mieux valu laisser jouir en paix son adversaire de son mérite , et conserver celui qu'on avait. Mais que voulez-vous? le genus îrritabile vatum est malade de la même bile qui le tourmentait autrefois. Le public pardonne ces pauvretés aux gens à talent, parce que le public ne songe qu'à s'amuser.
H voit dans one allégorie , intitulée Pluton , des juges condamnés à être écorchés et à s'asseoir aux enfers sur un siège couvert de leut peau , au lieu de fleurs de lis; le lecteur ne s'embarrasse pas si ces juges le méritent ou non ; si le complaignant qui les cite devant Pluton a tort ou raison. Il lit ces vers uniquement pour son plaisir : s'ils lui en donnent, il n'en vent pas davantage, s'ils lui déplaisent, il laisse H l'allégorie ; et ne ferait pas un seul pas pour faire confirmer ou casser la sentence.
Les inimitables tragédies de Racine ont toutes été «critiquées, et très-mal ; c'est qu'elles l'étaient par des rivaux. Les artistes sont les jugc3 compétens de l'art , Q est vrai; mais ces juges compétens sont presque tous corrompus.
Un excellent critique serait un artiste qui aurait beaucoup de science et de goût, sans préjugés et sans envie. Cela est difficile a trouver.
On est accoutumé, chez toutes les nations, aux mauvaises critiques de tous les ouvrages qui rnt du succès. Le Cid trouva son Scudéri; et Corneille fut long-temps après vexé par l'abbé d'Aubignac, prédicateur du roi , soi- disant législateur du théâtre, et auteur de la plus ridicule tragédie, toute conforme aux règles qu'il avait données. Il n'y a sorte d'injure qu'il ne dise à i'autcurde Cinna ctdes Horaccs. L'abbé d'Aubignac, prédicateur lu roi, aurait bien dû prêcher contre d'Aubignac.
On a vu chez les nations modernes qui cultivent les lettres des gens qui se sont établis critiques de profession, comme on a créé des langueyeurs de porcs pour examiner si ces animaux qu'on amène au marché ne sont pas malades. Les langueycurs de la littérature ne trouvent aucun auteur bien sain , ils rendent compte deux on trois fois par mois de toutes les maladies régnantes, des mauvais vers faits dans k capitale et dans les provinces,des romans insipides
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dont l'Europe est inondée, des systèmes de physique nouveaux , des secrets pour faire mourir les punaises. Ils gagnent quelque argent n ce métier, surfont quand ils disent du mal des bons ouvrages et du bien des mauvais. On peut les comparer aux crapauds qui passent pour sucer le venin de la terre, et pour le communiquer à ceux qui lea touchent. Il y eut un nommé Dennisqui fit ce métier pendant soixante ans a Londres, et qui ne laissa pat d'y gagner sa vie. L'auteur qui a cru être un nouvel Arétin , et s'enrichir en Italie par sa (rus ta litteraria , n'y a pas mit fortune.
L'cx-jésuite Guyot De s font ai ries , qui embrassa cette profession an sortir do Bicétre, y amassa quelque argent. C'est lui qui, lorsque le lieutenant de police le menaçait de le renvoyer à Bicétre , et lai demandait pourquoi il s'occupait d'tm travail si odieux, répondit : // (nul que jt vive. Il attaquait les hommes les plus estimables à ton cl à travers, sans avoir seulement lu, ni pu lire les ouvrages de mathématiques et de physique dont il rendait compte.
11 prit un jour PAIcifron de Berkeley, évéque de Cloync, pour un livre contre la religion. Voici comme il s'exprime :
n J'en ai trop dit pour vous faire mépriser un livre qui dégrade également l'esprit et le probité de l'auteur; c'est nn tissu de sophismes libertins forgés à plaisir pour détruire les principes de la religion, de la politique et de la morale. ».
Dans un antre endroit, il prend le mot anglaismA e , qui signifie gâteau en anglais, pour le géant Caeus , Il dit à propos de la tragédie de la Mort de G'sar, que Brutus était un (anatique barbare, un quaker. Il ignorait que les quakers sont les plus pacifiques des hommes, et ne versent jamais de sang. Ccst avec ce fonds de science qu'il cherchait à rendre ridicules les deux écrivains les plus estimables de leur temps, Fontcncllc et La Motte.
Il fut remplacé dans cette charge de Zoïlc subalterne par un autre ex-jésuite nommé Fréron, dont le nom seul est devenu un opprobre. On nous fit lire, il n'y a pas long-temps, une de ces feuilles dont il infecte la Lasse littérature. « Le temps de Mahomet II , dit-il , est ic temps de l'entrée des Arabes en Europe. » Quelle foule de bévues en peu de paroles!
Quiconque a reçu une éducation tolérablc sait que les Arabes assiégèrent Constantiiiople sous le calife Moavia, dès notre septième siècle; ils conquirent l'Espagne dans l'année de notre *re 713 , et bientôt après, une partie de la France, environ sept cents ans avant Mahomet II.
Ce Mahomet II, fils d'Amurat II, n'était point Arabe , mais Turc.
Il s'en fallait beaucoup qu'il fût le premier prince turc qui eût passé en Europe; Orcan , plus de cent ans avant lui, avait subjugué la Thracc , la Bulgarie et une partie de la Grèce.
On voit que ce folliculaire parlait à tort et à travers des choses les plus aisées A savoir, et dont il ne savait rien. Cependant il insultait l'académie , les plus honnêtes gens, les meilleurs ouvrages, avec une insolence égale à son absurdité ; mais son excuse était celle de Guyol DcsfoMaincs : // faut que je vive.