‹ Dictionnaire Philosophique (volume 4)Chapitre 201 sur 551 · ECLIPSE · texte numérisé non relu

ECLIPSE

Chaque phénomène extraordinaire passa longtemps , chez la plupart des peuples connus , pour être le présage de quelque événement heureux ou malheureux. Ainsi , tes historien; romains n'ont pas manqué d'observer qu'une éclipse de soleil accompagna la naissance de Itomulits, qu'une antre annonça son décès, et qu'âne troisième avait présidé 1 la fondation de la Tille de Rome.

Nous parlerons , à l'article Vtstoa de CoasxamrN , de l'apparition de la crois qui précéda le tsioaapbe du christianisme; et, sous le mot Prophétie, do l'étoile nouvelle qui avait éclairé U aaissance de Jésus: bornons-nous ici à ce que l'on a dit des ténèbre* dont toute la terre fut couverte avant qu'il rendit l'esprit.

Les écrivains de l'église, grecs et latins, ont cité comme authentiques deux lettres attribuée* à Denis PAréopagitc, dans lesquelles il rapporte qu'étant à Héliopolis d'f.gypte avec Apollophaiic son anii, ils Tirent tout d'un coup, vers la sixième heure, la lune qui vint se placer au-dessous du soleil , et y causer une grande . clipse; ensuite, sur la neuvième heure, u* l'aperçurent d:- nouveau quittant la place qnfelle y occupait, pour aller se remettre à l'endroit opposé d* diamètre. Ils prirent alors les règle* de Philippe Arideaus, et, ayant examiné le cours de* astres, ile trouvèrent que le soleil naturellement n'avait pu être écl'psé en ce temps-là. De plus, Ua observèrent que la lune, contre son mouvement naturel, au lieu de venir de l'occident se ranger sous le soleil, était Tenno du côté de l'orient, ot s'en était enfiu retournée en arrière du même côté. Cest ce qui Gt dire à Apollopbanu : « Ce sont là , mon cher Denis, dus ebangemens des choses divines; a quoi Denis répliqua : Om l'auteur de la nature souffre, ou la machina de l'univers sera bientôt détruite, n

Denis ajoute qu'ayant exactemeut remarqué et la temps et l aimée de ce prodige, ot ayant combiné tout cola avec co qae Paul lui on apprit daas J» suite* il se rendit à la vérité ainsi que son ami. Voilà ce qui a fait croire que les ténèbres arrivées à la mort da Jésus-Christ avaient été causées par an© éclipse surnaturelle , cl ce qui a donné tant é'e cours à o*>aentt> meut, quo Maldonal dit que c'est celui do presque tous les catholiques. Comment în Htel résistera l'autorité d'un témoin oculaire, éclairé et désintéressé puisque alors ou suppose quo Denis était encore païen ?

Comme ces prétendues lettres de Denis ne furent

forgées que vers le cinquième ou sixième siècle, Eu> sébe de Césaréc sYlait contenté d'alléguer le témoignage de Pblégon, affranchi de l'empereur Adrien. Cet auteur était aussi païen, et avait écrit Hustoirt

des olympiades en seize livres, depuis leur origine jusqu'à l'an 1 4o de Père vulgaire. On lui fait dire qu'en la quatrième année do la deux ceut-deuxiemc olympiade, il y eut la plus grande éclipse de soleil qu'un eût jamaii vue; le jour fut changé en nuit à la sixième heure; on voyait les étoilts; et un tremblement de terre renversa plusieurs édifices de la ville de Niccc en Bithynic. Eusèbc ajoute qi>«t les mêmes événemens sont rapportés dans les monuiuens anciens des Grecs comme étant arrivés la dix-huitième année de Tibère. On croit qti'Euscbu veut parler de Thallus, historien grec, déjà cité par Justin, Tcrtullicu cl Jules Africain ; mais l'ouvrage de 'Phallus ni celui de Phlégon n'étant point parvenu* jusqu'à nous, l'on ne peut juger de 1 exactitude des deux citations que par le raisonnement.

11 est vrai que le Ckitmictw fHxschnlf des Grecs, ainsi que saint Jérôme, Anastase, railleur de 17/ 1<kvifl miiatUa , et Freculphe de Luxom parmi les Latins, se réunissent tous à représenter le fragment de Phlégon de la même manière, et s'accordeat à y lire le même nombre qu'Euscbe. Mais en sait que ces cinq témoins, allégués comme uniformes daus leur déposition, ont traduit ou copié le passade, non do Phlégou lui-même, mais d'Eusèbc, qui l'a cité le premier; et Juan PhiloponuS| qui avait lu Phlégon , bien loin d'être d'accord avec Eusèbc, en diffère de deux ans. Ou pourrait aussi nommer Maxime et Madela comme ayant vécu daus le temps que l'ouvrage de Phlégon subsistait encore , et alors voici le résultat. Cinq di» auteurs cités sont des copistes ou des traducteurs d'Eusèbc. Philopouus, là où il déclare qu'il rapporte les propres termes de ph|égon, lit d'une seconde façon, Maxime d'ut e troisième, et Madala d'une quatrième; en sorte qu il c'en fie* de beaucoup qu'ils rapportent le passage do la même manière.

On a d ailleurs une preuve non équivoque de Pinfidélité d'Eusèbc en fait de citations, il assure que les Romains avaient dressé à Simon, que non: anpclour le Magicien, une statue avec cette inscription: Simonï doo .ut nt Lu . à Simon dieu saint. Théodorst , saint Augustin, saint Cyrille de Jérusalem, Gcmert d'Alezaudric, Tcrtullicn et saint Justin sont tous six par £»iteiiio»it d'accord là- dessus avec .Eusèbc. Saint Jnstin, qui dit a\t>ir vu .cette statue, nous apprend qu'elle éuil placée «ut». les deux ponts iu Tibre, c'est-àdire, dans l'île formée par c» fleuve. Cependant cette inscription, qui fut déterrée à Home l'an 1 5j4 , dans l'endroit même indiqué par Justin, porte : Semoni Sanco (Lo t i l 'w , au dieu Scroo Sancus Fidius. Nous lisons daus Ovide que les anciens Sdbinl avaient bâti un temple sur le mont Quirinal a cette divinité , qu'ils nominaicut indiflcTcmmcnl .vcmn , Soiftcuf t SaHCltU ou Fk/i'uv , et l'on trouve dansGrutcr deux inscriptions pareilles dont l'une était sur le mont Qulriual et l au rc se voit encore a Ricti, pays des anciens Saliins.

Entiu les calculs de MM. Ilodgson, Ilalley ,Whiaion, Gale Morris ont démontré que Phlégon et Tballus avaient parlé d nue éclipse naturelle arrivée le &4 novembre, la première année de la deux cent

deuxième olympiade, et non dans la quatrième année, comme le prétend Eusèbe. Sa grandeur pour Nicéc eu Bithynic ne fut, sclou M. W'histon, que d'environ neuf à dix doigt*, c'e l-i'-dire, deux liera et demi du disque du soleil; sen commencement a huit heures un quart , et s* "m à dix heures quinxe minutes. Et cuire le Cure en Egypte cl Jérusalem , suivant M. Gale Morris, le soleil fut totalement obscurci pendant près de deux minutes. A Jéiusalem, le milieu de Péclipsc arriva vers une heure un quart après midi.

On ne* s'en est pas tenu à ces prétendus témoignages de Denis, de Phlégon, et de Thallus; on a allégué dans ces derniers temps l'histoire de la Chine, louchant une grande éclipse de soleil que Pou prétend être arrivée contre l'ordre de la nature 1 au 3a de Jésus-Christ. Le premier ouvrage où il eu est fait mention est une Histoire de la Chine, publiée à Paris en 167a par le jésuite Greslou. On trouve dans l'extrait qu'en donna le Journal des Savons , du a lévrier de la même année, ces paroles singulières :

m Les annales de la Chine remarquent qu'au mois d'avril de Pau 39 do Jésus-Christ, il y eut une grande éclipse de soleil qui n'était pas selon l'ordre de la nature. Si cela était, ajoutc-l-on, celle éclipse pourrait bien être cille qui se fit au temps de la passion de Jésus-Chiist, lequel mourut au mois d'avril selon quelques auteurs. C 'cM pourquoi les missionnaires de la Chine prient les astronomes de l'Europe d'examiner s'il n'y eut point d'éclipsé eu ce mois cl en cette anne'c, et si naturellement il pouvait y en avoir; parce que celte circonstance étant bieu vérifiée , on en pourrait tirer de grauds avantages dour la conversion des Chinois. »

Pourquoi prier les mathématiciens de l'Europe de faire ce calcul, comme si les jésuites Adam S liai et Verbiest , qui avaient réformé le calendrier de la Chine et calculé les éclipses, les équiuoxes et les solstices n'avaient pas été en état de le faire eux-mêmes ? D'ailleurs, l éclipsc dont parle Grcslon étant an ivéc contre le cours de la nature, comment la calculer? Bien plus, de l'aveu du jésuite Couplet , les Chinois ont insère dans leurs fastes un grand nombre de fausses éclipses ; et le Chinois Yam-Qucmsiain , dans sa Béponsc x l'apologie pour la religion chrétienne , publiée par les jésuites à la Chine , dit positivement que cette prétendue éclipse n'est marquée dans aucune histoire chinoise.

Que penser après cela du jésuite Tacliard , qui, daus 1 épilru dédieatoire de son o-amicr Voyage de Siam, dit que la sagesse suprême fit connaître autrefois aux rois et aux peuples d'orient Jésus-Christ naissant et mourant , par une nouvelle étc.lc et par une éclipse extraordinaire? Ignorait-il ce mot de saint Jérôme, sur un sujet à peu près semblable (<i ). Cette opinion qui est asset propre a flatter les oreVIes du peuple, n'en est pas plus véritable pour cela?

Mais ce qui aurait du épargner toutes ces disrusc •ions, c'est que Tcrtullieu, dont nous avons déjà

(a) Sur suint Muldiitu . diap. 37.

parlé, dit qnc (h) le jour manqua tout d'un coup pendant que le soleil «tait au milieu de sa carrière; que les païens crurent que c elait uue éclipse, ne sachant pas que cela avait été prédit par Amos en ces termes ( ) : Le soleil se couchera à midi , et la lumière se cachera sur la terre au milieu du jour. Ceux , ajoute Tcrtullicn, qui ont recherché la cause de cet événement, et qui ne l'ont pu découvrir, Tout nié; mais le fait est certain, cl vous le trouverez marqué dans vos archives.

Origène ( ')> ,u contraire, dit qu'il n'est pas éton nant que les autours étrangers n'aient rien dit des ténèbres dont parleut les évangélistes, puisqu'elles ne parurent qu'aux environs de Jérusalem ; 1?. Judée, selon lui, étant désignée sous le nom de toute la terre en plus d'uu endroit de l'Ecriture. Il avoue d'ailleurs que le passage de l'évangile de I ne (c) où l'on lisait de son temps que toute la terre fut couverte de ténèbres «cause de l'éclipsé du soleil, avait été ainsi falsifié par quelque chrétien ignorant, qui avait cru donner par là du jour au texte de l'évangélistc, ou par quelque ennemi mal intentionné, qui avait voulu faire naître un prétexte de calomnier l'église, comme si les évangélistes avaient ni arqué une éclipse dans un temps où il élait notoire qu'elle ne pouvait arriver. Il est vrai, ajoute-t-il, que Phlégou dit qu'il y en eut une sous Tibère; mais comme il ne dit pas qu'elle soit arrivée dans la pleine lune, il n'y a rien en cela de merveilleux.

Ces ténèbres , continue Origène , étaient de la nature de celles qui couvrirent l'Egypte au temps de Moisc, lesquelles ne se firent point sentir dans le canton où demeuraient les Israélites. Celles d'Egypte durèrent trois jours, et celles de Jérusalem ne durèrent que trois heures; les premières étaient la figure des secondes ; et de même que Moïse, pour les attirer sur l'Egypte, éleva les mains au ciel, et invoqua le Seigneur, ainsi Jésus -Christ, pour couvrir de ténèbres Jérusalem , étendit ses mains sur la croix contre un peuple ingrat qui avait ciié : Crucifiez-le, cruci Te/.- !e.

Ceslbicn ici le cas de s'écrier aussi comme Plutarque : Les ténèbres de la superstition sont plus dangereuses que celles des éclipses.

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