EPOPEE
Poëme épique.
Puisque rpos signifiait dUcours chez, les Grecs, un poème épique était donc un discours; et il était en vers parce que ce n'était pas encore la coutume de raconter en prose. Cela paraît bizarre, et n'en est pas moins vrai. Un Phérccide passe pour le premier Grec qui se soit servi tout uniment de la prose pour faire une histoire moitié vraie (<i), moitié fausse, comme elles l'ont été presque toutes dans l'antiquité.
Orphée, Linus, Tamiris, Musée, prédécesseurs d Homère, n'écrivirent qu'en vers. Hésiode, qui était certainement contemporain d'Homère, ne donne
>} Moitié
dict. rail
qu'en vers sa Théogonie et son poëme des Travaux et des Jours. L'harmonie de la langue grecque invitait tellement les hommes à la poésie, une maxime resserrée dans un vers se gravait si aisément dans la mémoire, que les lois, les oracles, la morale, U théologie, tout était en vers.
D'Hésiode.
Il fit usage des fables qui depuis long -temps étaient reçues dans la Grèce. On voit clairement à la manière succiuctc dont il parle de Promé'.bée et d'Epi met liée, qu'il suppose ces notions déjà liercs à tous les Grecs. Il n'en parle q jo pour trer qu'il faut travailler, cl qu'un lâche repos dans lequel d'autres mythologistes ont fait consister la fé licite de l'homme, est un attentat contre les ordres de l'Être suprême.
Tâchons de présenter ici au lecteur uuc imitation de sa fable de Pandore, en changeant cependant quelque chose aux premiers vers, et en nous conformant aux idées reçues depuis Hésiode; car mythologie ne fut jamais uniforme.
Proroétliée autrefois pénétra dm» le* deux. Il prit le feu sacré, qui n'appartient qu'aux Il en fit part à l'homme ; et ht race mortelle , De l'esprit qui meut tout obtint quelque étincelle. Perfide ! s'écria Jupiter irrite*, Ils «etont tous puni» de U témérité.
D* toutes In beauté* qu'en Vénus 00 ■ Il orna nullement ses membres délicats ; , Les amours , 1rs désirs forment ses premier» pas.
Le» trois Criées el Flore arrangent sa citlun: ,
El mieux qu'elles encore elle euteiul li pâture.
Minerve lui donna l'art ilr persu ùer ;
La superbe Junon celui dî eormn.mdcr.
Du dang'reiix. Mercure elle apprit i\ séduire ,
A trahir se» amans. a c.ibalcr, a imite;
Et par *on écoiietc il se vit surpassé.
Ce clief-il n-uvie fatal aux mollet* fut laisse; Pe Di; u sur le s humains tel fut larrél suprême : Voilà voue wpf iice, et j'oriJouiie <j»\jii ' .unir (b).
11 envoie à Pandore un écrin précieux ; Sa forme et son éclat éblouissent les y.'ux, Onels bien» doit renfermer tei:c bo;te si belle'
De la bon
te des
dû»ux c'e»t un cacc **drl? ;
Cesl l,i i pi est renfermé le sort du RfJr^ ùun.hiu. .Nous scions tous des dieux.... Elle ! ounejti < Tous les fléaux ensemble mondent la •■•lu»'. Hélas! avant ce temps, dans une vie oIwtkt . Les mort» Is moins instruit» liaient moins nu lirureui ; Ije vice el la douleur n'osaient approelier d'eux : La pauTiTlé. le» soins, la peur. !a maladie. I»r précipita eut point le l imc de leur vie. Tous le» ••ours étaient purs, et tons les jour» sereins, i
Si Hésiode avait toujours éctt f insi : qu i' supérieur a Homère !
Ensuite Hésiode décrit les quatre âges fameux, dont il est le premier qui ait parlé (du inoins parmi les ancicus auteurs qui uous restent). Le premier Age est celui qui précéda Pandore, temps auquel les hommes vivaient avec les dieux. L'âge de fer est celui du siège do Thèhcs et de Troie. « Je suis, dit-
(b) On • placé ici ces ver» d' U créât on de Tamlorc.
qui sont dan» le soit
il, dans le cinquième, et je Tondrais n'être pas né. » Çue d'hommes accablés par l'envie, par le fanatisme «* par la tyrannie, en ont dit autant depuis îlonode !
Cest dans ce poëmc des Travaux et des Jours qu'on trouve des proverbes qui se sout perpétués, comme, « le potier est jaloux du potier; n et il ajoute : « le musicien du musicien, et le pauvre même du pauvre, n Cest la qu'est l'original de cette fable dit rossignol tombé dans les serres du vantour. Le rossignol chanta en vain pour le fléchir, le vautour le dévore. Hésiode ne conclut pas que rentre, aft'tmr n'a point d'oreille*; mais que les tyrans ne sont point fléchis par les talens
On trouve dans ce poeme cent maximes dignes des Xénopbon et des Gtton.
Les hommes ignorent le prix de la société; ils ne savent pas que la moitié vaut mieux que le tout.
L'iniquité n'est pernicieuse qu'aux petits.
L'équité seule Tait fleurir les cités.
Souvent un homme injuste suffit ponr ruiner sa patrie.
Le méchant qui ourdit la perte d'un homme prépare souvent la sicisno.
Le chemin do crime est court et aisé. Celui de la vertu est long et difficile; mars prés du but il est délicieux.
Dieu a posé le travail pour sentinelle dr la vertu.
Enfin ses préceptes sur l'agriculture ont mérité d'être imités par Virgile. Il y a aussi de tres- beaux morceaux dans sa Théogonie. L'Amour qni débrouille le chaos; Vénus qui, née sur la mer, des parties génitales d'un dieu, nourrie sur la terre, toujours suivie de l'Amour, unit le ciel , la mer et la terre ensemble, sont des emblèmes admirables.
Pourquoi donc Hésiode cut-tl moins de réputation qu'Homère? Il me semble qu'à mérite égal, Homère dut être préféré par les Grecs; il chantait leurs exploits rt leurs victoires sur les Asiatiques, leurs éternels ennemis. Il célébrait toutes* les maisons qui régnaient de son temps dans l'Achaie ci dans le Peloporitsc; il écrivait la guerre la plus mémorable du premier peuple de l'Europe, contre la plus florissante nation rjui fut encore connue dans l'Asie. Son poëm? fut presque le seul monument de cette grande époque. Point de ville, point de famille qui "c se crût honorée de trouver son nom lans ces archives de la valeur. On assure même que, long-temps après lui, quelques différends entre des villes grcrqtw, au sujet des terrains limitrophes, furent décidé* par des vers d Homère. 11 devint, après sa mort, le ju<;c de? villes dans lesquelles on prétend qu'il demandait l'aumône portant sa vie. Et cela prouve encore q-ic les Grecs avaient des poètes long-temps avant devoir des géographes.
Il est étonnant que les Grecs se fesant tant d'honneur des poèmes épiques, qui avaient immortalisé les combats de leurs ancêtres, ne trouvassent personne qui chantai les journées de Marathon , des Thermopilos, de Platée, de Salamine. Les héros de ce temps U valaient bien A;'amcmnon , Achille et les Ajax.
Tir.ee , capitaine, poète et musicien, tel que nous avons vu de nos jours le roi de Prusse , fit la guerre,
et la chanta. Il anima les Spartiates contre les Messéniens par ses vers, et remporta la victoire. Mais ses ouvrages sont perdus. On ne dit point qui! ait paru de poème épique dans le siècle de Périclès; les grands talens se tournèrent vers la tragédie : ainsi Homère resta seul, et sa gloire augmenta de jour en jour. Venons à son niade.
De l'Iliade.
Ce qui me confirme dans l'opinion qu'Homère était de la eolonie grecque établie A Smyrtm , c'est cette foule de métaphores et de peintures da.is le style oriental. La terre qui retentit sous les pieds dans la marche de l'armée , comme les <b'idrcs de Jupiter sur les monts qui couvrent le géant Typbéej un vent plus noir que la unit qui vole avec les tempêtes; Mars et Minerve, suivis de la Terreur, de la Fuite et de l'insatiable Discorde, soeur et compagne de l'homicide dieu des combats, qni s'élève dès qu'elle parai , et qui , en foulant la terre, porte dans le ciel sa tête orgueilleuse ; toute l'Iliade est pleine de ces images; et c'est ce qui fesaitdirc an sculpteur Bouchardon : « Lorsque j'ai lu Homère, j'ai cru avoir vingt pieds de haut.»
Son poeme, qui n'est poiut du tout intéressant pour nous , était donc très-précieux pour les Grecs.
Ses dieux sont ridicules aux yeux de la raison , mais ils ne l'étaient pas a ceux du préjugé ; et c'était pour le préjugé qu'il écrivait.
Nous rions , nous levons les épaules en voyant des tieux qui se disent des injures, qui se battent entre eux, qui se battent contre des hommes, qui sont blessés, et dont le sang coule; mais c'était là l'aacicniic théologie de la Grèce et de presque tous les peuples asiatiques. Chaque nation , chaque petite pouplade avait sa divinité particulière qui la conduisait aux combats.
Les habilans des nuées, et des étoiles qn'on supposait daus les nuées, s'étai jiiI li.it une gnerre cruelle. La guerre des anges contre Ie5 anges était le fondement de la religion des bracmanis, de temps immémorial. La guerre des Titans, enfausdu ciel et de la terre, contre les dieux maîtres de l'Olympe, était le premier mystère de la religion grecque. Typhon, chet les Égyptiens, avait roiiihiftu contre O&hirct, que nous nommons Osiris, et l'avait lailV en pièces.
Vadamc Daeier, dans sa préface de l lliadc, remarque tn-s-sensément, après Euslalhe, évi'quc de Thcssalonique, et Huet, évéque d'Avrauehes, que chaque nation voisine des Hébreux avait son dieu des armées. En effet, Jephté ne dit-il pas aux Am momies (. ) : « Vous possédez justement ce que votre dieu Chamos vous a douné, soutirer, donc que nous ayons ee que notre Dieu nous donne, n
Ne voit on pas le Dieu de Juda vainqueur dans les montagnes (7) , mais repoussé dans les vallées? * (>uani aux hommes qui luttent contre les immortels, c'est encore une idée reçue; Jacob lutte une nuit entière contre nn ange de Dieu. Si Jupiter envoie un songe trompeur au chef des Grecs , le Seigneur
le) Jiujcs,chap. XI, t. a{. — (d) H, cfaap. 1, v. tj).
tut esprit trompeur au roi Achab. Ces emblèmes étaient fréquens, et n'étonnaient personne. Homère a donc peiot sou siècle; 0 do pouvait pas
On doit répéter ici que ce fut une étrange entreprise dans La Motte de dégrader Homère, et de le traduire; mais il fut cucorc plus étrange de 1 abréger pour le corriger. Au lieu d'écbnufler son géuie en tâchant de copier les sublimes peintures d'Houierc, il voulut lui donner de l'esprit : c'est la manie de la plupart des Français ; uuc espèce de pointe qu'ils appellent un Irait , une petite antithèse, un léçcr coni de mots leur suffit. Cest un défaut dans lequel et Boilcau ne sont presque jamais loinbùV i d auteurs, combien d hommes de génie mËnie, se sout laissés sedaire par ces puérilités qui dessèchent et qui énervent tout genre d'éloquence !
En voici , autant que j'en puis juger, un exemple bieu frappant.
Phénix , au livre neuvième , pour apaiser la colère d'Achille, lai parle à peu près ainsi :
Les Prières, mon Gis, devant von* éploree* , Du sotneiain de» di< ux sont les filles "crées; Humbles, le front baissé. Us yeux baigne» d» pl«W, xVetu voix triste et plaintive exhale leurs douleurs. On le» voit, d'une marche incrriaiiie cl tremblant* , Suivre de loin l'Injure impie et menaçante , L lu jure su front superbe , au rcgurd sans pitié. Qui parcourt a grands jw» l'univers eflrayé. Elles demandent gréée. ... et, lorsqu'on les refuse. C'est nu tione de* dieux que leur voix vous accuse; On les entend Cria en lui tendant les bras : Punisse* le cruel qui ne pardonne pas : Livrer, ce coeur Èuoucbe aux affront» de l'Injure; Rendrx-lui tous k» maux qu'il sime qu'on endure; Qui* le barbare apprenne à gémir comme nous. Jupiter les exauce ; et son ju»te courroux
Voilà une tradition fatolc , mais assez exacte ; et, malgré la gêne de la lime et la sécheresse de la langue, on aperçoit quelques traits de cette grande et louchante image, si fortement peinte dans l'original.
Que fait le correcteur d'Homcrt ? il mutile en deux vers d'antîibcscs toute cette peinture.
On irrite les dieux ; mata , par dei sacrifiées , De ces dieux irrité» on f='.; des dieu* propices.
(La Morrc Hoodast, Ibede, citant VI.)
Ce n'est plus qu'une semence triviale et froide. Il y a sans doute des louii'tours dans le discours de Phénix ; mais ce n'était p is h pcititurc des Prières qu'il fallait retrancher.
Hoiucre a de grands définis, Horace l'avoue ; tous les hommes de godt en conviennent; il n'y a qu'un comrucni »leur qui puisse l'tre assex aveugle pour ne les pas voir. Pope l'ii même, tnduelcur du poète grec-jdi que « c est une vas'e campagne , mais brute, où l'on rencontre des beautés naliirelles de toute cspece, qui nu se présentent pa* aussi régulièrement que d ns un j.n Jin régulier; que c'est une abondante pépin < re qui contient les semences de tous les fruits, un grand arbre qui pousse des branches superflues qu'il f.iu! couper. "
Madame Dacier prend le parti de la vaste cam-
la pépinière et de l'arbre , et veut qu'on ne
coupe rien. C'était sans doute une femme au-dessus de son sexe, et qui a rendu de grands services aux lettres, ainsi que son mari; mais, quand elle se 6t homme, clic se fil commentateur; elle outra tant ce rôle, qu'elle donna envie de trouver Homère mauvais. Elle s'opiniâtra au point d'avoir tort avec M. de ta Motte même. Elle écrivit contre lui eo re'gcnt de eollége; et La Motte répondit comme aurait fait une femme polie et de beaucoup d'esprit. H traduisit trèsmal l'Iliade, mais il l'attaqua fort bieu.
Nous ne parlerons pas ici de l'Odyssée , nous eo dirons quelque chose quand nous serons à Aristote.
Ve Virgile.
Il me semble que le second livre de l'Enéide, le quatrième et le sixième, sont -Mitant au-dessus de tous les poètes grecs, et de tous les H tins sans exception, que les statues de Girardon sont supérieures a toutes celles qu'on fit en France avant lui.
On a souvent dit que Virgile a emprunté beaucoup de traits d'Homère, et que mfroe il lni est inférieur dans ses imitations; mais il ne l'a point imité dansées trois chants dont je parle. Cest là qulî est lui-même, c'est la qu'il est touchant et qu'il parle au cœur. Peovêtre n'était -il point fait pour le détail terrible, mai* fatigant des combats. Horace avait dît de lui, avant tju'il eut entrepris rEnéide :
.... Molle ot«p»e /uertum
Virgilio onnuerunt qaudentes rure eameena.
( Bout., tkb. I, tel. X, v. 44 45.) FaeetKM ne signifie pas ici /<rcrfi>nr, mais agréable. Je ne sais si on ne trouve pas un peu de cette mollesse heureuse et attendrissante dans la passion fatale de bidon. Je crois du moins y retrouver l'auteur de ces vers admirables qu'on rencontre dans ses églogues.
Ut »ieli, ut parti, «U me melui ukitulil error .'
(Vu..o-,e8lof/ VIII, v.4i.)
Certainement le chant de la descente aux enfers ne serait pas déparé par ces vers de la quatrième égloguc (vers i5-i?).
Me Dtùm vitam arci'ptet, iiviiqut vid&it Per miilo* héron» , et ipse neVr.tlnr ifli* ; PactflKMOue rejet peerri» Mrtalùta orôem,
Jo crois revoir beaucoup de ces traits simples, élégaus, atlendrissaus, dans les trois beaux chants de
l'Enéide.
Tout le quatrième chant est rempli de vers toucha ns, qui font verser des larme: a ceux qui ont de l'oreille et du sentiment.
Dutimulart eliom tyeratli, perfide, leiilùnt Puise ntfat, (acifm<jue mtd d»ct<itre lerrd.' Sec U itoiter umor, «er te data drxlera quondan», Aec monture lenel crudeli fttnttt l'ido.
(v 3oô 3o8.)
Consrendif furîbundu rojot, e;.remque rcclndil Dmrdamum, nom ko$ oursitiini mu vus in ums.
Il faudrait transcrire presque tout ce chant, si on voulait en faire remarquer les beautés.
Et, dans le sombre tableau deseufcr», que do
la foi*!
touchante et noble à
NtfjHuri, ne tenta antinù atmticite MU.
(VI, v. 83a.)
Tuque prier, tu, parte, gtruu 9111 «tuc/i Ofympo; Prvjtc* tcb manu, «aitamt mou.
(VI, t. 834-835.)
Enfin , on sait combien de larmes fit verser a I cmpercur Auguste, à Livic, i tout le palais, ce seul demi-vers
TuMaretthutriâ. .....