‹ Dictionnaire Philosophique (volume 4)Chapitre 225 sur 551 · VI · texte numérisé non relu

VI

Homère n'a jamais fait répandre de pleurs. Le vrai poète est , à ce qu'il me semble , celui qui remue l'âme et qui l'atteudrit; les autres sont de beaux parleurs. Je suis loin de proposer cette opiuion pour règle. «Je donne mon avis, dit Moulaigne, non commebon, mais comme mien. »

De Lucain.

vous cherches dans Lucain l'unité de lieu et d'action , vous ne la trouverez pas ; mais où la trouveriez-vous? Si vous espérez sentir quelque émotion, quelque intérêt, vous u'en éprouverez pas dans les longs dé ails d'une guerre dont le fond est rendu tressée , et dont les expressions sont ampoulées; mais si vous voulez des idées fortes, des discours d'un courage philosophique et sublime, vous ne les verrez que dans Lucain parmi les anciens. Il n'y a rien de plus grand que le discours dcLabienusàCaton , aux portes du temple de Jupitcr-Ammou , si ce n'est la réponse de Catou même.

Htrremui cunctx ntperit; temptoque tacente Nil /âci'miu non tponte Dei.

Stérilet nùra leyit artnat

Vt eaneret peucù; mertitne hoc pulvere verum.' Ettne Dei tedet nisi terra, et pondu, et oïr. Et cariant, et virtut? Superot quid qucrrimtu ultra? Jupiter ett quodeumque vide*, quoeumque moverit.

(Phanal. , cint. IX , v. 5;3-5j4 ; 576-580.)

Mettez ensemble tout ce que les anciens portes ont dit des dieux, ce sont des discours d'enfans en comparaison de ce morceau de Lucain. Mais, dans un vaste tableau où l'ou voit cent personnages, il ne suffit pas qu'il y en ait un ou deux supérieurement

Du Tasse.

Boilcau a dénigré le cliuquant du Tasse ; mais qu'il y ail une centaine de paillettes d'or faux dans une étoffe d'or, on doit le pardonner. Il y a beaucoup de pierres brutes clans le grand bâtiment de marbre élevé par Homère. Boilcau 'c savait, le sentait, et il n'en parle pas. 11 faut être juste.

On renvoie le lecteur à ce qu'on a dit du Tasse, dans l'Essai sur la poésie épique ('). Ma<s il faut dira ici qu'on sait par cœur ses vers en Italie. Si à Venise, dans une barque, quelqu'un récite uno slancc de la Jérusalem délivrée, la barque voisine lui répond par la stance suivante.

C) Volume da It

Si Boileau e«H entendu ces concerts, il n'aurait eu rien à répliquer.

On connaît assez le Tasse; je ne répéterai ici ui les éloges, ni les critiques. Je parlerai un peu plus au long de l'Ariostc.

De ÏArioste.

L'Odyssée d'Homère semble avoir été le premier modèle du M or gante, de VOrtando amoroso, et de VOrlando furioso; et, ce qui n'arrive pas toujours, le dernier de ces poèmes a été uns contredit le meilleur.

1 Les compagnons dUlyssc changés en pourceanx ; IVj vents enfermés dans une peau de chèvre ; des musiciennes qui ont des queues de poisson , et qui mangent ceux qui approchent d'elles ; Ulysse qui suit tout nu le chariot d'une belle princesse, qui venait de faire la grande lessive; Ulysse déguisé en gueux qui demande l'aumône, et qui ensuite tue tous les amans de sa vieille femme, aidé seulement de son fils et de deux valets, sont des imaginations qui ont donné naissance à tous les romans en vers qu'on a faits depuis dans ce goût.

Mais le roman de l'Ariostc est si plein et si varié , s: fécond en beautés de tous genres, qu'il m'est arrivé plus d'une fois, après l'avoir lu tout entier, de n'avoir d'autre désir que d'en recommencer la lecture. Quel est donc le charme de la poésie naturelle! Jr n'ai jamais pu lire un seul chant de ce poème dans nos traductions en prose.

Ce «|ui m'a surtout charmé dans ce prodigieux ouvrage, c'est que l'auteur, toujours au-dessus de la matière, la traite en badinant. Il dit les choses le* plus sublimes sans effort ; et il les finit souvent par un trait de plaisanterie qui n'est ni déplacé ni recherché. Ccst à la fois l'Iliade, l'Odyssée et don Quichotte ; car son principal chevalier errant devient fou comme le héros espagnol , et est infiniment plus plaisant. Il y a bien plus, on s'intéresse à Roland, et personne ne s'intéresse a dou Quichotte, qui n'est représenté dans Cervantes que comme un insensé à qui on fait continuellement des malices.

Le fond du poème qui rassemble tant de choses, est précisément celui de notre roman de Cas&andrc, qui eut tant de vogue autrefois parmi nous, et qui a perdu cette vogue absolument , parce qu'ayant la longueur de VOrlando furioso. il n'a aucune de ses beautés; et, quand il les aurait en prose française, cinq ou six stances de l'Ariostc les éclipseraient toutes. Ce fond du poème est, que la plupart des héros, et les princesses qui n'ont pas péri pendant la guerre, se retrouvent dans Parir après mille aventures, comme les personnages du roman de Cassandre se retrouvent dans la maison de Polémon.

11 y a dans VOrlando furioso un mérite inconnu à toute l'antiquité; c'est celui de ses exordes. Chaque chaut est comme un palais enchanté, dont le vestibule est toujours dans un goût différent, tan'ô majestueux, tantôt simple, même grotesque. C'est de la morale, ou de la galanterie, et toujours du naturel et de la vérité.

Voyex feulement cet exorde du quarante-qua-

i chant de ce poème , qui en i tix, et qui cependant n'est pas trop long; de ce poème qui est tout en stances rimées, et qui cependant n'a rien de gêné" ; de ce poème qui demoutre la nécessité de ia rime dans toutes les langues modernes; de ce poème charmant, qui démontre surtout ta stérilité •t la grossièreté des poèmes épiques barbares, dans lesquels les auteurs se sont affranchis du joug de la rime , parce qu'ils n'avaient pas la force de lo porter, comme disait Pope, et comme la écrit Louis Racine, qui a eu raison alors.

Spttto in poveri alberghi, c in picciol tetti,

Mille ealamitadi e nei diiagi,

3/eglio •' enqiun gon d'amici'ii'a i p'Iii,

Che fra riccheizt invidiote ed agi

Dette pitnt d' in idie e di toipttli

Ccrti regali, e tplendidi pulagi,

Ovt la eawitadt è in tullo ««tinta ;

Ni fi vedt amieizia , si non jtnta.

Qttindi «wien che tra principi a liqnori. Pal li c convention sono si frali.

Fan lega ogai re, papi t imperatori, Domau sai-an ntmici eapitali ; Perehi, quai F apparente tsteriori, San hanno i cor, non han gli animi lalï,

iwn rruronrfo al torto . put ch* al dritln. Attention solamtnle al lor prop*tfo.

On a imite ainsi plutôt que traduit cet exorde.

I.'aniitié tous le chaume liabila quelquefois ; On ne la trouve point dan* le* cour* orageuse* Son» le* larohris don1* des prélats et de* rots, >* faux aermens, di * <

De* gourdes factions, îles effrénés désirs ; Séjour où tout **4 faux, rt même \nf lai»ir»

Le* pape* , lçs césars apaiiaot leur querelle, Juieot *ur rfcvangilc une paix frai: rnelle; Vous le* voyci demain l'un de l'autre ennemi* ; C'était pour *e tromper qu'ils s 'étaient K*unis : Sul serment n'est g»rilé, nul aimid n'est sirtrere : Quand la bouche a parlé, le rorur dit le contraire. Du ciel qu'ils attestaient ils b» avaient le courroux , L'intérêt est le dieu qui le* gouverne tou*.

11 n'y a personne d'assez barbat qu'AsIolphc alla dans le paradis (ebant XXXIV) reprendre le bon sens de Itoland, nue la passion de ce héros pour Angélique lui avait Tait perdre, et qu'il le lui rendit très-proprement renfermé dans i

Le prologue du trente -cinquicm allusion à cette aventure :

Chi talirà per me, Madona, in eido A riportame in mio perdnto ingegno?

C t poi eh' utei da' ht tottri oecki il telo, CUe'l cor mi fine, ognor perdendo vegno ; Xè di tailla jatlura mi qaerelo, Puichc non crrsca, ma ttia a questo tcqtio. Ch'io dubito, te piîi li va teemando, Di venir lui, quai ho deteritto Orlando.

Per navet- l in eqno mio m e uiv.so, Che non h toqua c'. e per l'aria io poqqi A'el cor' i<> delta luua, o in paradito, Chc'l mio non crodo che tant' alto ulloqqi. Ne' hei vottri occhi, e net tertiio tuso, Nel («il tfavorio e alabatlrini poggi Sa ne vi trrando ; ed io ron quetia lahhia Lo corru ■ u vi par

Ceux qui n'entendent pas l'italien peuvent se faira quelque idée de ces strophes par la version française.

Oh m quelqu'un voulait monter pour nos Au paradi»! »'il y pouvait rr-pieudie Mon sens commun ! s'il daignait me le i Belle Aglaé, je l'ai perdu pour toi; TU m'as rendu plu* fou que Roland même ; C'est ton ouvrage : on est fou quand on aime.

1] ne faut paa faire un si long vo) âge. Tes yeux l'ont pris, il eu est éclaire; U est errant sur ton charmant visage .

Sur ton beau sein , ce rronc des amours ; Il m'abandonne Un seul regard peir.-Ctre , Un seul baiser peut le rendre i son maître ; us u* lois il i

Ce molle et facetum de l'Ariostc , celte urbanité , cet alticismc , celle bonne plaisanterie répandue dans tous ses chants, n'ont été ni rendue*, ui même senties par Mirabaud, son traducteur , nui ne s'est pas douté que l'Ariostc raillait de toutes ses imaginalions. Voyez seulement le prologue du vingt -quatrième chaut.

Chi mette il pie tuV amorota pania Cet chi r itrarlo , e non v'invetchi Vale; Che non r. in somma amer te non insanie, A giudicio de' tavii uniVersnle.

E tehen, tome Orlando , otjnmn non tmania , S no furor moitra a qualrhe altro iegnaU ; E anale i di pania $egno più epretso Che per altri voler ptrder te tltuot

Varj t/i effètli ton ; ma la p.it:i> ' £ tuit' una pet 6 che li /à uteire.

Gli c conte una gran ulva ' ot'C la via Conv ene a forza , a chi vi va , fallire ; Ch* tù , chi giù , chi qui , chi là trahie Per conclndere in temma , io vi l'o dire ; A chi in amor s'inveechia , olfro ogni ptna Si convtngon i ceppi, e la catena.

Ben mi ti polria dir . Frate, tu mi L'altrui mostruniio. e non vedi il tno fallo. lo vi ritpondo che comprend» attai.

Or che di mente ho luçido intervallo, Ed ho gran (e tpeto farlo ornai) Di ripotarmi, e d'usrir fuor di hallo.

Ma toito far, corne vori ci, nul petto ; ' Chefl maie i pénétrât* inRno atl'osro.

Voici comme Mirabaud traduit sérieusement cette plaisanterie.

« Que celui qui a mis le pied sur les gluaux de l'amour tâche de l'en tirer promptement , et de n'y pas laisser engluer ses ailes ; c«r, au jugement unanime des plus sages , l'amour est une vraie folij. Quoique tous ceux qui s'y abandonnsnt comme Roland ne deviennent pas furieux , il n'y en a cependant pas un seul qui ne fasse "?ir combien sa raison est égarée.

« Les effets de celte manie sont diOTérens, mais une même cause les produit ; c'est comme une épaisse forêt où l'on prend à droite, l'autre prend à gauche ; sans compter enfin toutes les autres peines que l'amour fail souffrir, il nous oie encore la liberté el nous charge de fers.

« Quelqu'un me dira peut-être : Eh, mon ami, prenez pour vous-même les avis que vous donnez aux autres. Ccst bien aussi mon dessein n présent que la raison m'éclaire; je songe à m affranchir d un joug qui me pèse, tt j'espère que j'y parviendrai. U

est pourtant vrai que le ma! étant fort enracine, il me faudra pour en guérir beaucoup plus de temps que je ne voudrais. »

Je crois reconnaître davantage l'esprit de l'Ariosle dans cette imitation foiie par un auteur inconnu.

Qui dans 1» glu du tendre amour a'emprtrc

0« «en tirer n'est pas longtemps le m ai Ira;

On «'y déni* ne, on j perd mu Iran sens,

Témoin Ro'and et d'anlres personnages:

Tous gens de bien, mai» fort extravagant;

Us «ont tous foui, ainsi l'ont dit le» «ge». Cette folie a diflvrent eélcta,

Ainti qu'on voit d; iu de vaste* forêt.,

A droite, i ganclu- ; errer à l'aventure ,

Dea pèle, ins au gr* <k h t,r monture (

Leur grand plaisir est de se fourvf )«•;

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