‹ Dictionnaire Philosophique (volume 4)Chapitre 227 sur 551 · EPREUVE · texte numérisé non relu

EPREUVE

Toutes les absurdités qui avilissent la nature humaine nous sont donc venues d'Asie avec toutes les sciences et les arts! Cest en Asie, c'est en Egypte qu'on osa faire dépendre la vie et la mort d'uu accusé , ou d'un coup de dez, ou de quelque chose d'équivalent; ou de l'eau froide, ou dt l'eau chaude, ou d'un fer rouge, ou d'un morceau de pain d'orge. Une superstition à peu près semblable existe encore, à ce qu'on prétend, dans les Indes, sur les côtes de Malabar et au Japon.

Elle passa d'Egypte en Grèce. Il y eut à Trczènc un temple fort célèbre, dans lequel tout homme qui se parjurait mourait sur-lc champ d'apoplexie. Hippolytc, dans la tragédie de PhèJrc, parle ainsi ;i sa maîtresse Aricic (act. V, scène i.) :

Aux portes de Treiine, et parmi ce» tomlieaui , De « princci de ma rare antique* scpullurr», Est un temple «acre, formidable aux parjures. C'est la uue les mortel» n'osent pirer en vain ; Le perfide y r.çoit un cl aliment sondant; Et , craignant d'y trouver la mort inévitable , Le mensonge L*a point de frein plu» ridoulable.

Le savant commentateur du grand Racine fait cette remarque sur les épreuves de Trczènc.

« M. de La Motte a dit qu'llippolytc devait proposer « son p. rc de venir entendre sa justification dans ce cmplc où l'on n'osait jurer eu vain. Il est vrai que Thésée n'aurait pu douter alors de l'innocence de ce jeune prince; mais il cul eu une preuve trop convaincante contre la vertu de Phèdre, et c'est ce qu'llippolytc nu voulait pas (aire. M. de La Motte au» rail du se défier un peu de son goût, en soupçonnant celui dchaciuc, qui semble avoir prévu sou objection. Eu effet, Thésée est si prévenu contre Hippolyte,

qu'il ne veut pas même l'admettre à se justifier par serment. »

Je dois dire que la critique de La Motte est de feu M. le marquis de Lassai. Il la fit a table chez M. de Lu Paye, où j'étais avec feu M. de la Motte, qui promit qu'il en ferait usage; et, en effet, dans ses discours» sur la tragédie (<»), il fait honneur de cette critique à M le marquis de Lassai. Cette réflexion m< très-judicieuse, ainsi qu'à M. de La Paye, et à les convives qui étaient, excepté moi, les meilleurs connaisseurs de Paris. Mais nous couvînmes tou> que c'était Aricic qui devait demander à Thésée l'épreuve du temple de Trczènc, d'autant pins que Thé sec, immédiatement après, parle assez long-temps à cette princesse, laquelle oublie la seule chose qui pouvait éclairer le père et justifier le fds. Cet oubli est inexcusable. Ni M. de Lassai, ni M. de La Motte ne devaient se défier de leur goût en cette occasion. Cest en vain que le commentateur objecte que Thésée a déclaré à son fils qu'il n'en croira point ses surutcus.

Tbrjour* le* scilérnts ont recours an parjure.

(Pbedre, acte IV, scène IL)

Il y a une prodigieuse différence entre un serment fait dans une chambre, et un serment fait dans un temple où les parjures sont punis d'une mort subite. Si Aricic avait dit un mot, Thésée n'avait aucune excuse de ne pas conduire Hippolyte dans ce temple; mais alors il n'y avait plus de catastrophe.

Hippolyte ne devait donc point parler de la vertu du temple de Trczènc à sou Aricic ; il n'avait pas besoin do lui faire serment de l'aimer; elle en était assez persuadée. C'est une légère faute qui a échappé au tragique le plus sage, le plus élégant et le plus passionné que nous ayons eu.

Après cette petite digression , je reviens à la barbare folie des épreuves. Elle ne fut point reçue daus la république romaine. On uc peut regarder, comme une des épreuves dotit nous parlons, l'usage de faire dépendre les grandes entreprises de la manière dont les poulets sacrés mangeaient des vesed. Il ne s'agit ici que des épreuves faites sur les hommes. On ne proposa jamais aux Matilius, aux Camillcs, aux Setpions, de se justifier en mettant la main dans l'eau bouillante sans s'éebauder.

Ces inepties barbares ne furent point admises sous les empereurs. .Mais nosTarlares qui vinrent détruire l'empire (car la plupart de ces déprédateurs étaient originaires de Tarlarie), remplircut noire Europe de cette jurisprudence qu'ils tenaient des Perses. EJle ne fui point connue dans l'empire d'orient jusqu'à Justinien, malgré la détestable superstition qui régnait alors. Mais depuis ce temps les épreuves dont nous parlons y fuient reçues. Celle manière de juger les hommes est si ancienne qu'on la trouve établie chez les Juifs dans tous les temps.

Coré, Dallian et Abiron disputent le poutificat au grand- prêtre Vaion daus le désert; Moïse leur ordonne d'apporter dcu\ cent cinquante encensoirs, et leur dit : Que Dieu choisira entre leurs encensoirs

(a) La Motte, tome IV, p>fi 3o8.

•l celui d'Aarop. A peine les révoltes eurent paru pour soutenir cette épreuve qu'ils-f tirent engloutis dans la terre, et que le feu du ciel frappa deux cent cinquante de leurs principaux adhérons (ft); après quoi le Seigneur fit eucore mourir quatorze mille sept cents hommes du parti. La querelle n'en continua pas moins eutre les chefs d'Israël et d'Aaron pour le sacerdoce. On se servit alors de l'épreuve des verges, chacun présenta sa verge ; et celle d'Aarou fut la seule qui fleurit.

Quand le peuple de Dieu eut (kit tomber les murs de Jéricho au sou des vompeuer , il fut vaincu par les babitansdu village de Hai. Cette défaite ne parut pas naturelle à Josué; il consulta le Seigneur, qui lui répondit qu'Israël avait p?ché; que quelqu'un s'était approprié une part de ce qui était dévoué à l'anatheme dans Jéricho. En effet, tout avait dû être brûle avec les hommes, les femmes les enfcns ot les bêles; et quiconque avait sauvé ou emporté quelque chose devait Otre exterminé (<). Josué, pour découvrir le coupable, soumit toutes les tribus à l'épreuve du sort. Il tomba d'abord sur la tribu de Juda, ensuite sur la famille de Zaré, puis sur la maison où demeurait Zobdi, et enfin sur le petit-fils de Zabdi, nommé Acan.

L'Ecriture n'explique pas comment ces tribus errantes avaient alors des maisons. Elle ne dit pas non plus de quel sort on se servait; mais il est certain, par le texte , qu'Acau étant convaincu de s'être approprié nue petite lame d'or, un manteau d'écarlate, et deux cents siclcs d'argent , fut brûlé avec ses fils, ses brebis, ses bœufs, ses ânes et sa tante même, dans la vallée d'Acbor.

La terre promise fut partagée au sort (*) ; on tirâ t au sort les deux boucs d'expiation pour savoir lequel des deux serait offert en sacrifice, tandis qu'on enver rait l'autre au désert (c).

Quand il fallut élire Saûl pour roi (/), on consulta le sort qui dési ua d'abord la tribu de Benjamin, la famille de Métri dans celte tribu, et cusuite Satil, fils de Cis,dans la famille de Mélri.

Le sort tomba sur Jonalhas pour le punir d'avoi/ mangé un peu de miel au bout d'une verge (9).

Les matelots de Joppé jetèrent le sort pour apprendre de Dieu quelle était la cause de la tempête (h). Le sort leur apprit que c était Jonas, et ils le jetèrent dans la mer.

Toutes ces épreuves par le sort, qni n'étaient que des superstitions profanes chez les autres nations, étaient la voix de Dieu même rbez h peuple chéri , et tellement la voix de Dieu, que les apôtres tirèrent au sort la place de l'upAtre Judas ( ). Ses deux concurrens étaient saint Mathias et Barsabas. La Providence se déclara pour saint Mathias.

Le pape Honnrius, troisième du nom, défendit par une dccrétalc que l'on se servit dorénavant de cette

voie pour élire les évêques. Elle était assez commune*, c'est ce que les païens appelaient sortilcgium , sortilège. Caton dit dans la Pharsale :

Soriiltyii tytant iahii

(Liv.lX,v.58i.)

Il y avait d'autres épreuves an nom du Seigneur chez les Juifs, comme les eaux de jalousie (/,). Une femme soupçonnée d'adultère devait boire de cette eau mêlée avec de la cendre, et consacrée par le grand-pretrc. Si elle était coupable, elle enflait surle-champ, et mourait. C'est sur cette loi que tout l'occident chrétien établit les épreuves dans les accu- •salions juridiques , ne sachant pas que ce qui était ordonné par Dieu même dans l'ancien Testament , n'était qu'une superstition absurde dans le nouveau.

Le duel fut une de ces épreuves, et elle a duré jusqu'au seizième siècle. Celui qui tuait son adversaire avait toujours raison.

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