‹ Dictionnaire Philosophique (volume 4)Chapitre 230 sur 551 · ESCLAVES · texte numérisé non relu

ESCLAVES

section raEAiikaç.

Pourquoi appelons- nous esclaves ceux que les Romains appelaient a ri et les Grecs -/« m. i. l.Vtymofo -ie est ici fort eu d faut , et Jus Boehart .13 oourroat faire venir ce mot de I hébreu.

Le plus ancien monument que nous ayons de ce nom d iniio est le lustamenl d'un Ermangaut, archevêque de Nai bonne, qui lègue à l'évéquo l'réUelon son esclave Anaph , .iu.ii-l.uu l.i*'ou.iHni, Cet Auaph était bien heureux d'appartenir a deux evéques de suite.

11 n'est pas hors de vraisemblance que les Slavons étant venus du fond du nord, avec tant de peuples indigensel cuiquérans, piller ce que l empire romain avait ravi aux nations, et surtout la Dalmalic et ITlly rie, les Italiens aient appelé cltiavitu le malheur de tomber entre leurs mains, et t liuivi ceux qui < en captivité dans leurs nouveaux repaires.

nVayrsAse. du

moniens, les Romains

Tout ce qu'on peut recueillir du fatras de l'histoire du moyen âge, c'est que, du temps des Komaias, notre univers connu se divisait en hommes libres et en enclaves. Quand les Slavons, Alains, Huus, Hernies, Lombards, Ostrogotks, Visigoths, Vaudalcs, Bourguignon, Francs, Normano», vinrent partager les dépouilles du monde, il n'y a pas d'apparence que la multitude des esclaves diminuât; d'anciens maîtres se v ùwnt réduits à la servitude , le très- petit nombre enchaîna lu grand, comme on le voit J nies où l'on emploie les nègres, et comme il se tique en plus d un genre.

Nous n'avons rien dans les anciens cernant les esclaves des Assyrien» et des Egyptiens.

Le livre où il est le plus parlé d'escJavcscst I Iliade. D'abord la belle Briscis est esclave ebe* Achille. Toutes IcsTroycnnes, et surtout les princesses, craignent d'être esclaves des Grecs et d aller filer poui leurs femmes.

L'esclavage est aussi ancien que la guerre, et la guerre aussi ancienne que la nature humaine.

On était si accoutumé à celte dégradation de l'espèce, qu'Epictetc, qui assurément valait mieux que son maître, n'est jamais étonné d'être esclave.

Aacon législateur de Fantiquifé n'a tenté d'abroger la servitude; au contraire, les peuples les plus cnde la liberté, les Athéniens, les Lacédéi Carthaginois lurent ceux qui portèrent les lois les plus dures contre les teri*. Le droit de vie et de mort sur eux était un des principes de la société. 11 faut avouer que , de toutes les guerres, celle de Spartacus est la plus juste , et peutêtre la seule juste.

Qui croirait que les Juifs, fermes, a ee qu'il semblait,, pour seivùr tontes les nations toor à tour, eussent pourtant quelques esclaves aussi, il est prononcé dans leurs lois («) qu'ils pourront acheter leurs frères pour six ans, et les. étrangers pour toujours. 11 était dit que les enfans d fianu dcwéotft *ure h» serti des enfaus de Jacob; mats depuis , ^oosuno autre économie, les Arabes, qui se disaient eit&tis d EaaA, -réduisirent les enfans do Jacob a l'cselaraeo.

Les évangiles uc mettent pas dans la boùeho île Jésus-Christ une seule parole qui appelle le genre humain a sa hln^ié primitive r pour huuellu il sewble né. Il n'a rien dit dans le nouveau Testament de «l «ftaul opprobre et de peine auquel la moitié du genre humain était condamnée; pas un mot daur les écrits des apôtres cl des pères de l'église, pour changer des bêles de somme an citoyens, comme ou commença à le faire parmi nous vers le truiaiciue siècle. S'il est parlé de l'esclavage, c'est de l'esclavage du péché.

11 est difficile de bien coui prendre corn mont, dans saint Juan ( ), les Juifs peuvent dire a Jésus : « Nous n'avons jamais servi sous personuc; •> eux qui étaient alors sujets des houoins; eu* qui avaient été vendus au marché apres la prise de Jérusalem ; eux dont di\ tribus, emmenées esclaves par SaUnanazar, avaient disparu de la face de la terre , et dont <

(«) Rxodc, ehsp. XXI. Mv nique, ch«p. XXV, et«. Genèse, •p. XXVU, XUUL — (fc)Cl»p. VUL

tribus furent dans les fers des Babyloniens soixante

et dix aus; eux sept fois réduits en servitude dans leur terre promise de leur propre aveu ; eux qui, dans tous leurs écrits, parlaient de leur servitude en Egypte, dans celle Egypte qu'il* abhorraient, et où ils coururent en foule pour gaguur quelque argent , des qu'Alexandre daigna leur permettre de s'y établir. Le révérend père dom Cal met dit qu'il faut et* tendre ici une cniiu.lt- itrtriir.iquc, ce qui u'est pas moins difficile à comprendre.

L Italie, les Gaules, l'Espagne , une partie de l' Allemagne, étaient habitées par des étrangers devenu* maîtres cl par des natifs devenus sei fs. Quand lévéqae de Se ville Opas et le comte J. lien appelèrent les Maures rnaboinéiaus contre lej roi» chrétien* visigotb» qui régnaient de la les °yènée*, les mahométans , selon leur coutume, proposèrent aux peuples de se faire circoncire , ou do se battre , ou de paver eu tribu! de l'argout et des filles. Le roi Roderic fut vaincu, il n'y eut d'esilavi-s que ceux qui furent pris à la guerre.

Les colons gardèrent leurs biens et leur religion en pavant. C'est ainsi quo les Turcs en usèrent dopuis en Grèce. Mais ils imposèrent aux Crée* un tribut de leurs enfans, les mâles pour être circoncis, et pour servir d'icoglaus et de janissaires, les filles pour être élevées dans les sérails. Ce tribut fut depuis racheté à prix d'argent. Les Turcs n out plus guère d'esclaves, pour le service intérieur des maison», que ceu\ qu ils achètent des Circassicns , des Mingrélicu* et des petits Tartires.

Entre les Africains musulmans cl les Européan» chrétiens, la coutume de piller, de faire e clave tout ce qu'on rencontre sur mer a toujours sulisiaé. Ce sont des oiseaux de proie qui fondent les uns sur les autres; Algériens, Maroquins, Tunisiens, vivent de piraterie. Les religieux de Malle , successeurs des religieux de Bhodes, jurent de piller et d enchaîne» tout ce qu'ils trouveront de musulmans. Les galère* du pape vont prendre des Algériens, ou son: prises sur les côtes septentrionale s d'Afrique. Ceux qui s* disent blancs vont acheter des nègres à bon marche pour les revendre cher en Amérique. Les Peusilvaniens seuls ont renoncé depuis pou, solennellement, à ce trafic qui leur a paru malhonnête

SKCTION II.

J'ai lu depuis peu au mont Krapac , où l'on sait que je demeure, un livre fi* s Paris., plein d'esprit, de paradoxes, de vues et de courage. Ici a qnelqqe* égards que ceux de Montesquieu , et écrit contra Montesquieu ('). Dans ce livre on préfère hautement l'esclavage à la domesticité, et surtout a J état libre de manœuvre. Ou y plaint >e sort de ces malheureux hommes libres qui peuvvul. gagner leur vie où ils veulent, par le Travail pour lequel l'homme est né, et qui est le gardien de l'innocence comme le consolateur de la vie. Personne, dit l'auteur, n'es* chargé de les nourrir, de les secourir, au lieu que ki esclaves étaient nourris et soignés par leurs maître*

H Théorie de. loi, civile», pu M. I.infiuei.

afe»u qnc leurs chevaux. Cela csl vrai ; maïs l'espèce humaine aime mieux se pourvoir que dépendre ; et les chevaux nos dans les forêts les préfèrent aux écuries.

Il remarque avec raison que les ouvriers perdent beaucoup de journées, dans lesquelles il leur est défendu de gagner leur vie; mais ce n'est point parce qu'ils sont libres , c'est pkicc que nous avons quelques lois ridicules et beaucoup trop de Tètes.

Il dit 1res -juste, icnt que ce n'est pas la charité chrétienne qui a orisé les chaînes Uc la servitude , puisque cette charité les a resserrées pendant plus de douze siècles (r); et il pouvait enccie ajouter que, chez les chrétiens, les moines mêmes, toit charitables qu'ils sont , possèdent encore des esclaves réduits à un état affreux, sous le noir de mortaillabks , de nuùnmoTUtblcs , de serfs de ijl'rbt.

Il affirme, ce qui est très-vr*i , que les princes chrétiens n'affranchirent les serfs «pic par avarice. Ccst en effet pour avoir l'irgcnt amassé par ces malheureux qu'ils leur signèrent des patentes de manumission. Ils ne leur donnèrent pas la liberté , ils la vendirent. L'empereur Henri V commença; il affranchit les serfs de Spire et de Worms au douzième siècle. Les rois de France l'imitèrent. Cela prouve de quel prix est la liberté , puisque ces hommes grossiers l'achetèrent très-chèrement.

Enfin, c'est aux hommes sur l'état desquels on dispute à décider quel est l'état qu'ils préfèrent. Interroger, le plus vil manoeuvre couvert de haillons , nourri de pain noir, dormant sur la paille dans une butte entr'ouverte; demandez- lui s'il voudrait être esclave, mieux nourri, mieux vêtu, mieux couché: non-seulement il répoudra en reculant d'horreur, mais il en est à qui vous n'oseriez en ftiru la proposition.

Demandez ensuite à un esclave s'il désirerait d'être affranchi, et vous verrez ce qu'il vous répondra. Par cela seul la question est décidée (i).

Considérez encore que le manœuvre peut devenir fermier, et de fermier propriétaire. Il peut même en France parvenir à être conseiller du roi, s'il a gagné du bien. 11 peut être en Angleterre franc -tenancier, nommer un député au parlement; en Suède, devenir lui-même un membre I2& J^ats de la nation. Ces perspectives valent bien :tllc de mourir abandonné dans le coin d'une ctablc de son maître.

section 11t.

PuPPK5D0iiF dit (7) que l'csclavngc a été établi « par un libre consentement des parties , et par un eontrat de faire afin qu'on nous donne. »

Je ne croirai Puffcndorf que qyrad il m'aura montré le premier contrat.

Grotius demande si un homme fiit captif • ' •

(«) Voyes la «action IIL

{1) Il eu irès-pouiMe qu'un homme préfère l'esclavage 1 la ■mère; mais celle alternative n'est pas une condition neeewairo 4e la vie humaine. D'ailleurs, on est wuvent à U foi. esclave et Misérable.

(a) I.iv. Vl.cl ap. IIL

«AIRE

guerre a le droit de s'enfuir ( et remarquez qu'il n« parle pas d'un prisonnier sur sa parole d'honneur). Il décide qu'il n'a pas ce droit. Que ne dit-il qu'avant été blessé il n'a pas le droit de se faire panser? la nature décide contre Grotius.

Voici ce qu'avance l'auteur de l'Esprit des Lois(r), après avoir peint l'esclavage dos nègres avec le pinceau de Molière.

« M. Perri dit que les Moscovites se vendent aisément; j'en sais bien la raison : c'est que leur liberté ne vaut rien, m

Le capitaine Jean Perri, Anglais, qui écrivait en 1714 l'état présent do la Russie, ne dit pas un mot de ce que l'Esprit des Lois lui fait dire. I' u'y a dans Perri que quelques lignes touchaut l'esclavage des Russes; les voici : « Le czar. ... a ordonne que dans tous ses états personne à l'avenir ne se dirait son golup ou esclave, mais seulement raab, qui signifia sujet. 11 est vrai que ce peuple ne tire de la aucun avantage réel; car il est encore aujourd'hui effectivement esclave (/). »

L'auteur de l'Esprit des Lois ajoute que, suivant le récit de Guillaume Dampierrc , u tout le nioudr cherche à se vendre dans le royaume d'Achctn. » Ce serait là un étrange commerce. Je n'ai rien vu dans le Voyage de Dampicrre qui approche d'une pareille idée. Ccst dommage qu'un homme qui avait tout d'esprit ait hasardé tant de choses, et cité faux tant de fois {•)•

SBCTIOS IV.

Serfs de corps, serfs de glèbe, mainmorte, etc.

Or: dit communément qu'il n'y a pins d'esclaves en France, que c'est le royaume des Francs ; qu esclave et franc sont contradictoires ; qu'on y est si franc , que plusieurs financiers y sont mort* en dernier lieu avec plus trente millions de francs, acquis aux dépens des descendans des anciens Francs, s'il y en a. Heureuse la nation française d'être si franche! Cependant, comment accorder tant de liberté avec tant d'espèces de servitudes, comme, par exemple, celle de la mainmorte?

Plus d'une belle dame à Paris, brillante dans une loge do l'Opéra, ignore qu'elle descend d'une famille de Bourgogne , ou du Bourbonnais, ou de la Franche- Comté , ou de la Marche , ou de l'A uvergne , et que* sa famille est encore esclave mortaillahh , mainmortable.

De ces esclaves, les uns sont obligés de travailler trois jours do la semaine pour leur seigneur ; les autres deux. S'ils meurent sans enfans, leur bien appartient a co seigneur; s'ils laissent des enfans, le seigneur preud seulement les plus beaux bestiaux, les meilleurs meubles à sou choix, dans plus d'une coutume Dans d'autres coutumes, si le fils de l'esclave

(e) Liv. XV, ehep. VL

/} Par. sa8, édition d'AmMerdim , 1717.

',') l'ojetl l'urticl l^M» lu çrji4.l» ctmii^eii en» (.«• dej-ii».

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mainmortablc n'est pas dans la maison de l'esclave paternel depuis un an et un jour à la mort du perc, il perd tout sou bieu, et il demeure encore cm- lave; c'est-à-dire que, s'il gagne quelque bien par son industrie, ce pécule à sa mort appartiendra au seigneur.

Voici bien mieux : Un bon Parisien va voir ses parons en Bourgogne on en Franche Comté, il demeure uu an et un jour dans une maison mainmorublc , et s'en reioume à Paris ; tous ses biens, en quelque endroit qu'ils soient jitués, appartiendront au seigneur foucicr, en cas que cet bomuic meure sans laisser de lignée.

On demaude a ce propos comment la comté de Bourgogne eul le sobriquet de (mnehe avec une telle servitude ? Ccst sans doute comme les Grecs donnèrent aux furies le nom d'Euménides, bmf aritr .

Mais le pins curisu* , le plus consolant d • toute celte jurisprudence, c'est que les moines sont seigneurs de la moitié 4cs terres mainmortahlcs.

Si par hasard un prince du sang, ou un ministre d'élat , ou un chancelier, ou quelqu'un de leurs secrétaires jetait les yeux sur cet article, il serait bon que, dans l'occasion , il se ressouvînt que le roi de France déclare à la nation, dans son ordonnance du 18 mai 1 73 1 , « que les moines cl b»t bénéficier; possèdent plus de la moitié des biens de la Franche-Comté. »

Le marquis d'Argcnson , dans le Droit publie ecclésiastique, auquel il eut la meilleure part, dit qu'en Artois, de dix-huit charrues, les moines en ont treize.

On appelle les moines eux-mêmes gens de mninmorte, et ils ont des esclaves. Renvoyons cette possession monacale au chapitre des contradictions.

Quand nous avons fait quelques remontrances modestes sur cette étrange tyrannie des gens qui ont juré à Dieu d'être pauvres et humbles, ou nous a répondu : Il y a six cents ans qu'ils jouissent de ce droit; comment les en dépouiller? Nous avons répliqué humblement : Il y a trente ou quarante mille ans, plus ou moins, que les fouines sont eh possession de manger nos poulets; mais on nous accorde la permission de les détruire quand nous les rencontrons.

A". B. C'est un p»'ché mortel dans un chartreux de manger une demi-ou»» de mouton , mais il peut en sûreté de conscient»? manger la substance de toute une famille. J'ai vu les chartreux de mon voisinage hériter cent mille écus d'un de leurs esclaves mainmortahlcs, lequel avait fait fortune à Francfort par son commerce. Il est vrai que la famille dépouillée • eu la permission de vsuir demander l'aumône a la porte du couvent/car il faut tout dire.

Disons donc que les moines ont enecre cinquante ou soixante mille esclaves mainmortahlcs dans !• royaume des Francs. On n'a pas pensé jusqu'à présent à réformer cette jurisprudence chrétienne qu'on vient d'établir dans les états du roi de Sardaigne ; mais ou y pensera. Attendons seulement quelques •iècles, quand les dettes de l'état seront payées.

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