‹ Dictionnaire Philosophique (volume 4)Chapitre 239 sur 551 · EXAGERATION · texte numérisé non relu

EXAGERATION

C'est le propre de l'esprit humain d'exagérer. Les premiers écrivains agrandirent la taille des premiers hommes, leur donnèrent une vie dix fois plus longue que la notre , supposèrent que les corneilles vivaient trois cents ans, les cerfs neuf cents et les nymphes trois mille années. Si Xerxès passe cn Grcco, il traîne quatre millions d'hommes à sa suite. Si une nation gagne une bataille, elle a presque toujours perdu peu de guerriers, et tué une quantité prodigieuse d'ennemis. C'est peut-être en ce sens qu'il est dit dans les Psaumes : Omnh liomo mcndai. (Ps. 1 15, v. II.)

Quiconque fait un récit a besoin d'être le plus scrupuleux de tous les hommes, s'il n'exagère pas un peu pour se faire écouler. C'est là ce qui a tant déercdité les voyageurs; on « défie toujours d'eux. Si l'un a vu uti chou grand comme une maison, l'autre a vu la marmite faite pour ce chou. Ce n'est qu'une longue

»ICT. MIL,

unanimité de témoignages valides qui met à la fin l sceau de la probabilité aux récits extraordinaires.

La poésie est surtout le champ de l'exagération. Tous les poètes ont voulu attirer l'attention des hommes par des images frappantes. Si un Dieu marche dans l'Iliade, il est au bout du mondc.à la troisième enjambée. Ce n'était pas la peine de parler des montagnes pour les laisser à leur place, il fallait les faire sauter comme des chèvrej, ou les fondre comme de la cire.

L'ode dans tous les temps a été emuacrée à l'exagération. Aussi plus d une nation devicut philosophe, plus les odes à enthousiasme, et qui n'apprennent rien aux hommes, perdent de leur prix.

De tous les genres do poésie , celui qui charme lo plus les esprits instruits et cultivés, c'est la tragédie. Quand la nation n'a pas encore le goût formé, quand elle est dans ce passage de la barbarie à la culture de l'esprit, alors presque tout dans la tragédie est gigantesque et hors de la nature.

Hotrou qui, avec du génie, travailla précisément dans le temps de ce passage, et qui donna dans l'année iGjO son Hercule mourant, commence par faire parler ainsi sou héros (acte I, scène il) :

Père de U clarté, grand Mite, ime du monde,

QsstU termes n'a fraodiii ma courte vagabonde?

Sur quels bords o t on vu se» rayon» ►laie*

Où ce» bru» uùmiplians ne se soient signalés?

J'ai porte lu terreur phis loin que ta carrière,

Plus loin qu'où tos mvons ont porté ta hmùere ;

J'ai torcé vira j>ay» que I*: jour ne voit pas,

Et j'ai vu U nature au deb de mes pas.

Neptune et se» t iiltii» oui vu d un œil timide.

Promener un vaUsraux Hir Irur campagne humide.

L'air trcmlile comme l'onde au vvl \nuil i'.e mon nom,

Et u oie pin» servir l i liuiiic de Junon.

Mai* qu eu v«iu j'ai purge" le séjour où noua sommes !

Je doune aux immortels U peur que jute aux homme».

On voit par ces vers combien l'exagéré, l'ampoulé, le forcé , étaient encore « la mode ; et c'est ce qui doit faire pardouncr a l'icnc Corneille.

Il n'y avait que trois ans que Maiiot avait commencé a se rapprocher de la vraisemblance et du naturel dans sa Soplionishe. U fut le premier eu France qui non-seulotuent fit une pièce régulière, dans laquelle les trois unités sont exactement observées, mais qui connut le langage des passions, et qui mit de la vérité daus lo dialogue. Ii n'y a rien d'exagéré, lien d'ampoule, dans cette pièce. L'auteur tomba dans un vice tout contraire : r'ssl la naiveté et la familiarité qui ne sont convenables qu'à la comédie. Celle naïveté plut alors beaucoup.

La première entrevue de Sophonisbc et de Massinissc charma toute la cour. La coquetterie de cette reine captive, qui veut plaire à son vainqueur, eut un prodigieux succès. On trouva môme tris-bon que de deux suivantes qui accompagnaient Sophonisbo dans cette scène, l'une dît à l'autre, en voyant Massinisse attendri (acte III, scène IV) :

Ma compagne, il se prend.

Ce trait comique était dans la nature, et les discours ampoulés uy sont pas; aussi cette pièce rest» plus de quarante années au théâtre.

DICTK

L'exagération espagnole reprit bî:etdt sa place dans l'imitation du Cid que donna Pierre Corneille d'après Guillain de Castro et tfaptista Diamante, deux auteurs cjut avaient traité ce sujet avec succès à Madrid. Corneille ne craignit point de traduire ces vers de Diamante :

Su saiMjre MniMr <\ut et» kumo S* MtUimitnlo fcplicirM , Pot lu becu que lu vierle De vers* alli derramada Por ouo, que por tu rty.

i jaiig »ur la poussière éciivail

(Le Cid, acte H.

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