FRANC ARBITRE
Depuis que les hommes raisonnent, les philosophes ont embrouillé cette matière; mais les théologiens Vont rendue inintelligible par les absurdea subtilités sur la grAcc. Locke est peut-être le premier homme qui ait eu un fil dans ce labyrinthe; car il est le premier qui, sans avoir l'arrogance de croire partir d'un principe général , ait examiné la nature humaine par analyse. On dispute depuis trois mille ans si la volonté est libre ou non ; Locke ( /) fait voir d'abord que la question est ibsarde, et que la liberté ne peut pas plus appartenir à la volonté que la couleur et le mouvement.
Que veut dire ce mot être libre? Il veut dire pouvoir, ou bien il n'a point de scus. Or que la volonté puisse, cela est aussi ridicule au fond que si on disait qu'elle est jaune ou bleue, ronde ou carrée. La volonté est le vouloir, et la liberta est le pouvoir. Voyons pied à pied la chaîne de ce qui se passe en nous, sans nous offusquer l'esprit d'aucun terme de l'école ni d'aucun principe antécédent.
On vous propose de monter à cheval, il faut absolument que vous fassiez un choix ; car, il est bien clair que vous irez, ou que vous n'irez pas. H n'y a point de milieu. Il est donc de nécessité absolue qpc vous vouliez le oui ou le non. Jusque-là il est démontre que la volonté n'est pas libre. Vous voulez monter
(«) Voyr» l'Emi tar l'entendement humain, chapitre dt U Puissance,
1 choral ; pourquoi ? C'est , dira un ignorant , parce „ npe idé« plu* forte déterminera en
! je le veux. Celle répouse est un idiotisme, rien ne se fait ni ne se peut faire sans raison, sans cause; votre vouloir en a donc une. Quelle est-elle? ridée agréable de monter à cheval qni se présente dans votre cerveau, l'idée dominante, l'idée déterminante. Mais, direz-vous, ne puis-je résister à une idée qui me domine ? Non , car quelle serait la cause de votre résistance? aucune. Vous ne pouvez obéir par votre volonté qu'à une idée qui vous dominera davantage.
Or, vous recevez toutes vos idées, vous recevez doue votre vouloir ; vous voulez donc nécessairement. Le mol de Ubu té n'appartient doue en aucune manière à la volonté.
Vous me demandez comment le penser et le vouloir se forment en vous. Je vous réponds que je n'en sais rien. Je ne sais pas plus comment on fait des idées, que je ne sais comment le inonde a été f«it. 11 ne nous est donné que de chercher a tâtons ce qui se passe dans notre incompréhensible machine.
La volonté n'est donc point une faculté qu'on puisse appeler libre. Une volonté libre est un mot absolument vide de sens, et celle que les scolasliqucs ont appelée volonté d indifférence, c'est-à-dire , de vouloir sans cause, est une chimère qui ne mérite pas dVtrc combattue.
Où sera donc la liberté? dans la puissance d&fairc ce qu'on veut. Je veux sortir de mon cabinet, la porte est ouverte, je suis libre d'en sortir.
Mais, dites-vous, si la porte est fennec, et que je veuille rester chez moi, j'y demeure librement. Expliquons-nous. Vous exercez alors le pouvoir que vous avez de demeurer; vous avez cette puissance, mais vous n'avez pas celle de sortir.
La liberté sur laquelle on a écrit laut de volumes n'est donc , réduite à ses justes termes, que la puissance d agir.
Dans quel sens faut-il donc prononcer ce mot l'homme r»t libre ? daus le même sens qu'on prononce les mots de santé, de force', de boubeur. L homme n'est pas toujours tort, toujours sain, toujours heureux.
Uuc grande passion, un prand obstacle lui ôtent sa liber. <■ , sa puissance d'agir.
Le mot de libc.rti, de /i aitc-arbitrc , est donc un mol abstrait, un mot général, comme beauté, bonté, justice. Ces termes ne disent pas que tous les hommes soient toujours beaux, bons, cl justes; ainsi ne sontils pas toujours libres.
Allons plus loin; cette liberté n'étant que la puissance d'agir, quelle est cette puissance? Elle est l'effet de la constitution et de lïlal acturl de nos organes. Lcibnitz veut résoudre un problème de géométrie, il tombe en apoplexie, il ua certainement pas la liberté de résoudre son problème. LTn jeune homme vigoureux, amoureux éperduincnl, qui tient sa maîtresse facile entre ses bras, csl-il libre de dompter sa passion? non sans doute. Il a la puissance de jouir, et n'a pas la puissance de s'abstenir. J.ockc a donc eu très-grande raison d'appeler la liberté imiuitncc. Quand est-ce que ce jeune homme pourra s'abstenir malgré la violence de sa passion? quand
iict. rau.
contraire lei
ressorts de son Ame et de sou corps?
Mais quoi, les autres auimaux auront donc la même liberté, la même puissance? Pourquoi non? Ils ont des sens, de la mémoire, du sentiment , des perceptions, comme nous. Ils agissent avec spoutanéilé comme nous. Il faut bien qu'ils aient aussi, comme nous, la puissance d a«ir en venu de leurs perceptions , en vertu du jeu de leurs organes.
On crie : S'il est ainsi, tout n'est que machine , tout est dans l'univers assujetti » des lois éternelles. Hé bien, voudriez-vous que tout se fil au gré d'un million de caprices aveugles ? Ou tout est la suite de la nécessité de la nature des choses, ou tout csl reflet de Tordre éternel d'un mai ire absolu ; dans l'an et dans l'autre cas nous ne sommes que des roues de la machine du monde.
C'est uu vain jeu d'esprit, c'est un lieu commun do dire que sans la liberté prétendue de la volonté, les peines et les récompenses sont inutiles, foisonnez, et vous conclurez tout le contraire.
Si, quand on exécute un brigand, son complice qui le voit expirer a la liberté de ne se point effrayer du supplice: si sa volonté se détermine d'elle-même, il ira du pied de l'écbafaud assassiner sur le grand chemin; si ses organes frappés d'horreur lui font éprouver une terreur insurmontable, il ne volera plus. Le supplice de son compagnon ne lui devient atile, et n'assure la société qu'autant que sa volould n'est pas libre.
La liberté n'est donc et ne peut être autre chose que la puissance de faire ce qu'on veut. Voilà ce quo la philosophie nous apprend. Mais si on considère la la liberté dans le sens théologique , c'est une matière si sublime que des regards profanes n'osent pas s'élever jusqu'à cllc(*).