‹ Dictionnaire Philosophique (volume 4)Chapitre 303 sur 551 · GRAND, GRANDEUR · texte numérisé non relu

GRAND, GRANDEUR

De ce qu'on entend par ces mots.

Grand est un des mots le plus fréquemment employés dans le sens moral , et avec le moins do cir-

DICTIOMNAÎRE

tonspection. Grand homme, grand génie, grand capitaine, grand philosophe, grand orateur, grand poé:o ; on eniend par cette expression quiconque dans sr>n art /w<«* de loin /c« borna ordinaire*. Mais comme il est difficile de poser ces fcornes, on donne souvent le nom de grand au médiocre.

On se trompe moins dans les significations de ce terme au physique. On sait ce qui c'est qu'un grand orage, un grand malheur, une grande maladie, de grands biens, une grande misère.

Quelquefois le terme jjro* est mis au physique pour grand, mais jamais au moral. On dit de gros biens, pour grandes richesses; une grosse pluie, pour grande pluie; mais non pas gros capitaine, pour grand capitaine; gros ministre, pour grand ministre. Grand financier signifie on homme très-in'clligont dans les finances de l'eut ; gros financier ne veut dire qu'un fiomrac enrichi dans la finance.

Le grand homme est plus difficile à définir que le grand artiste. Dans un art , dans une profession, celui vjui a passé de loin ses rivaux , ou <|'ii a la réputation de les avoir surpasses, est *opclé grand dans son art, et semble n'avoir eu besoin que d'un seul mérite; mais le grand homme doit réunir des mérites différons. Gonzalvc, surnommé le grand capitaine, qui disait : « La toile d'honneur doit être grossièrement tissuc, » n'a jamais été appelé grand homme. Il est plus aisé de nommer ceux à qui on doit refuser l'épithète de grand homme que do trouver ceux à qui oe doit l'accorder. 11 semble que cette dénominatior suppose quelques grandes vertus. Tout le monda convient que Cromwcll était le général le plus intrépide de son temps, le plus profond politique, le plus .capable de conduire jn parti , un parlement , une armée; nul écrivain cependant ne lui donne le titre de grand homme, parce qu'avec de grandes qualités il n'eut aucune grande vertu.

Il paraît que ce titre n'est le partage que du petit nombre d'hommes dont les vertus, les travaux et les succès ont éclaté. Les succès sont nécessaires, parce ^qu'on suppose qu'un homme toujours malheureux l'a été par sa faulc.

Grand tout court exprime simplement une dignité; c'est en Espagne un nom appellatif, honorifique, distinclif , que le roi donne aux personnes qu'i' veut houorcr. Les grands se couvrent devint le roi , ou avant de lui parler , ou après lui avoir parlé , ou seulement en se mettant en leur rang avec les auircs.

Charles -Quint confirma a seize principaux seigneurs les privilèges de la grandessc. Cet empereur, Toi d'Espagne, accorda les mêmes honneurs à beaucoup d'autres. Ses successeurs en ont toujours augmente le nombre. Les grands d'Espagne ont longtemps prétendu être traités comme les électeurs cl fies princes d'Italie. Ils ont a la cour de rr.ince les . mêmes honneurs que les pa'rs.

Le titre de grand a toujours été donné en France à plusieurs premiers officiers de la couronne, comme grand sénéchal , grand maître , grand chambellan , grand écuyer, grand éebauson , grand pannetior,

r, grand fauconnier.

On leur donna ces titres par prééminence pouf les distinguer do ceux qui servaient sous eus. On ne le donna ni au connétable, ni au chancelier, ni aux maréchaux, quoique le connétable fut le premier des grands officiers, le chancelier le second officier de l'état, et lo maréchal le second officier de l'armée. I<a raison en est qu'ils n'avaient point de vice-gérens, de sous-connétables, de sous-maréchaux, de souschanceliers; mais des officiers d'une autre dénomination qui exécutaient leurs ordres; au lieu qu'il y avait des maîtres d hôtel sous le grand maître , des chambellans sous le grand chambellan, des écuyers sous le grand écuyer, etc.

Grand, qui signifie grand seigneur, a une signification plus étendue et plus incertaine. Nous donnons ce titre au sullau des Turcs, qui prend celui de Padisha auquel grand seigneur ne répond point. On dit un grand , en parlant d'un homme d'une naissance distinguée, revêtu de dignités ; mais il n'y a que les petits qui le disent. Un homme de quelque naissance, ou un peu illustré, no donne ce nom à personne. Comme on appelle communément grand seigneur celui qui a de la naissance , des dignités et des richesses, la pauvreté semble ôter ce titre. On dit un pauvre gentilhomme, et non pas un pauvre grand seigneur.

Grand est autre que puissant; on peut être l'un et l'autre , mais le puissant désigne une place importante : le grand annonce plus d'extérieur et de réalité; le puissant commande, le grand a

On a de la grandeur dans l'esprit, dans les mens , dans les manières , dans la conduite. Cette expression n'est point employée pour les hommes d'un rang médiocre , mais pour ceux qui , par leur état, sont obligés à montrer de l'élévation. Il est bien vrai que l'homme le plus obscur peut avoir plus de grandeur d'Ame qu'un monarque ; mais l'usage ne permet pas qu'on dise : a Ce marchand, ce fermier, s'est conduit avec grandeur; » à moins que dans une circonstance singulière, et par opposition, on ne dise, par exemple : « Le fameux négociant qui reçnt Charles-Quint dans sa maison, et qui alluma un fagot de cannelle avec une obligation de cinquante mille ducats qu'il avait de ce prince , montra plus de grandeur d'amc que l'empereur. »

On donnait autrefois le titre de grandeur aux hommes constitués en dignité. Les curés, en écrivant aux évéques , les appellent encore votre grandeur. Ces titres que la bassesse prodigne, et que la vanité reçoit, ne sont plus guère en usage.

La hauteur est souvent prise pour la grandeur. Qui étale la grandeur montre la vanité. On s'est épuisé à écrire sur la grandeur, selcn ce mot de Moulai pue : « Nous ue pouvons y atteindre, veugeons-nous par en médire. »

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