‹ Dictionnaire Philosophique (volume 4)Chapitre 323 sur 551 · IMAGINATION · texte numérisé non relu

IMAGINATION

SECTION PBÉMIERE.

C'est le pouvoir que chaque être sensible scut en so» de se représenter daus sou cerveau les choses sensibles. Cette faculté est dépetidautc de la mémoire. On voit des hommes, des animaux, des jardins : ces

UCT. ruiL.

pereeprtoits entre par ces sens; la -témoin les retient ; l'imagina' ion les compose. VoHà pourquoi les anciens Grecs appelèrent les Mwses filles dt mémoire.

11 est très-essentiel de remarquer qoe ces facultés de recevoir des idées, de les retenir, de les composer, sont an rang des choses dont nous ne pouvons rendre aucune raison. Ces ressorts invisibles de notre être sont de la main de la nature, et non de la nôtre.

Peut-être ce don de Dieu, l'imagination, est-il le seul instrument avec lequel nous composons des idées, et même les plus métaphysiques.

Vous prononcez le mot de triangle ; mais tous ne prononcez qu'an son, si vous ne vous représentez pas l'image d'un triangle quelconque. Vous n'avez certainement eu l'idée d'un triangle que parce qne vous en avez vu, ai vous ave/, des jeux, ou tenché, si vo"i êtes aveugle. Vous ne pouvez penser au triangle, eu général, si votre imagination ne se figure, au motus confusément, quelque triangle particulier. Vous calculez, mais il faut que vous vous représentiez des unités redoublées, sans quoi il n'y a que votre main qui opère.

Vous prononcez les termes abstraits, grandeur, mérité, fttitice, /•»/, infini; mais ce mot giwttteur estil autre chose qu'un mouvement de votre langue qui frappe l'air, si vous n'avez pas l'image de quelque grandeur ? Que veulent aire ces mots, vérité", mensonge, si vous n'avez pas aperça par vos sens que telle chose qv'm tous avait dit être existait en effet, et que telle autre n'? (ijurit pas ? Ht de cette expérience te com poser- vous p*i ridée générale de vérité

C'est «n lecteur à peser te'-ie idée, à l'étendre, à

la rectifier.

Le célèbre \ddisoa, dans s»s onze Essais sur J'i-

vous entendez par ces mets, pouvez-vous vousMtni pfcher de vous figurer quelque image sensible, quivous (ait souvenir qu'où vous a dit quelquefois ce qui était et fort souvent ce qui n'était poirt :

Avez-vous la notion de juste et i injuste autrement que par des actions qui vous ort paru telles? Vous avez commencé dans »ctre énonce par apprendre a lire sous un maître : vous aviez eirvie de bieu époler, el vous avez mal épelé: votre maître vous* battu; cela vous a paru très-injuste. Vous avez vu le salaire refusé â un ouvrier, et centeutTs choses pareilles. L'Idée abstraite du juste »t de l'injuste est -elle autre chose que ces faits confusément mêlés dans votre

Le fini est- il dans votre esprit autre chose que l'image de quelque mesure bornée? L'infini est -il autre chose que l'image de cette même mesure que vous prolongez sans trouver fin ? Toutes ces opérations ne sont-elles pas dans vous à peu près de la même manière que vous lisez un livre? Vous y lisez les choses, et vous ne vous occupez pas des caractères de l'alphabet , sans lesquels pourtant vous n'auriez aucune notion de ces choses : faites-y un moment d'attention , et alors vous apercevrez ces caractères sur lesquels glissait votre vue. Ainsi tous vos raisonnemens, tontes vos connaissances sont fondées sur des images tracées dans votre cerveau. Vous ne vous en apercevez pas; mais arrêtez- vous an moment pour y songer, et alors vous voyez que ces images sont la base de toutes vos notions.

magination , dont il a enrichi le* feuilles du Spectateur, dit d'abord que a le «en* de la vue est celai qui

fournit seul les idées à l'imagination. » Cependant il faut avouer quo les autres sens y contribuent aussi. Ua avcuglc-né entend dans son imagination J'harmoaie qui ne frappe plus son oreille; il est à table en songe ; les objets qui ont résisté ou nèdé a ses mains font encore le même effet dans sa téta. Il est vrai qua

c'est une espèce de toucher qui s'étend jusqu'au» étoile», fou immense étendue enrichit plus l'imagination oae tous les autres sens ensemble.

Il y a dam sortes d'imaginations : l'une qui consiste à retenir une simple, impression des objet*; l'autre qni arrange ces images reçues, et les combine en mille manières. La première a été appelée imagination ptusitv, la seconde active. La passive ne va pas beaucoup au-delà de la mémoire; 'elle est commune aux hommes et aux animaux. De là vient que le chasseur et son chien poursuivent également des bêles dans leurs rives, qu'ils entendent également le bruit des cors, que l'un crie , et l'autre jappe en dormant. Les hommes et les bêtes fiant alors plus que se ressouvenir, car les songes ne soat jamait des images fidèles. Cette espèce d'imagination compose les objets, mais ce n'est point en elle l'entendement qui agit, c'est la mémoire qui sa méprend.

Celle imagination passive n'a cariai Renient besoin du aneoers de notre volonté, ni dans ée sommeil, ai dans la veille; elle se peint malgré nous ce qne nos yeux ont vu, elle entend ce que nous avons entendu, et touche ce que nous avons touché; elle y ajoute, elle en diminue. C'est un sens intérieur qui agit né-

d'entendre dire, en n'est pas te tneutre de son

nation.

Cestici qu'on doit s'étonner et se son peu de pouvoir. D'où vieat qu'on faiM en songe des discours suivis et éloquens, des vers meilleurs qu'on n'en ferait sur le même sujet étant éveillé?

tiques ? Voila certainement des idées très-eombinér» qui «c dépendent 'de nous en aucune manière. Or, s'il est incontestable que des idées suivies se forment dans nous, malgré nous, pendant notre sommeil, qui

nous assurera qu'elles ne sont pas produites de même dans la veille ? Est-il un homme qui provoyo l'idée qu'il aura dans une minute? Ne paraît-il pas qu elles nous sont données comme les mouvemeas de nos fibres? Et si le père Malcbranche s'en était tenu à dire que toutes les idées sont données de Dieu, auraiton pu le combattre?

Cette faculté passive, indépendante de la ré - Qexiou, est Ja source de nos passions et de nos erreurs; loin de dépendre de U volonté, elle la détermine, elle nous pousse vers les objets qu'elle .peint, ou nous en détourne, selon la manière dont olle les représente. L'image d'un danger inspire la crainte; celle d'un. bien donne des di$irt violera; elle seule i de gloire, de parti, de kna-

Usa»; c'est elle qui répandit lent do maladie f de l'esprit, en fesant imaginer à des cervelles faibles, fericmcaL frappées, que les corps étaient changés en d'antres corps ; c'est elle qui persuada à tant d hommes qu'Us étaient ou obsédés, ou en*cccelés, et qu'ils allaient effectivement au sabat, parce qu'on keui disait qu'Ut y allaient. Cette espèce d'imagination senrile, partage ordinaire du peuple ignorant, a été l'instrument dont l'imagination de certains hommes s'est servie pour dominer. Cest oneom cotte imagination passive des cerveaux aisés à ébranler, qni fait quelquefois passer dans les enfans les marques évidentes de l'impression qu'une mère a recoe : les exemples en sont innombrables; cl C2!ui qui écrit cet article, en a vu de si frappans qu'il démentirait ses yeux s'il en- doutait. Cet effet de rimaginaUon n'est guère explicable; niais aucune autre opération de la salure ne l'est davantage; ou ne conçoit pas mieux comment nous avons des perceptions, comment nous les retenons, cornaient nous les arrangeons : il j a l'infini entre nous et les ressorts de notre être.

L'imagination active est celle qui joint la réflexion, la combinaison à la mémoire. Elle rapproche plusieurs objets distans; elle sépare ceux qui se mêlent, les compose et les change] elle semble créer quand elle ne fait qu'arranger; ear il n'est pas donné à l'homme de se faire des idées, il ne peut que les modifier.

Cette imagination active est donc au fond une faculté aussi indépendante de nous que l'imagination passive ; cl une preuve qu'elle ne dépend pas de nous, c'est que, si vous proposez à cent personnes également ignorantes, d'imaginer telle machine nouvelle, il y en aura quatre-vingt-dix-neuf qui n'imagineront rien malgré leurs efforts. Si le centième imagine quelque chose, n'ost-il pas évident que c'est un don particulier qu'il a reçu ? Cest ce don que l'on appelle fenk , c'ost là qu'on a reconnu quelque chose d'inspiré et de divin.

Ce don de la nature est une imagination d'invention dans les arts, dans l'ordonnance d'un tableau, dans celle d'un poème. Elle no peut oxister sans la mémoire; mais elle s'en sort comme d'un instrument avec lequel elle fait tous ses ouvrages.

Apre» avoir vu qu'on soulevait aivcc un bâton une grosse pierre que la main ne pouvait remuer, l'imagination active inventa les leviers, et ensuite les forces mouvantes composées, qw ne sont que des leviers déguisés; il faut se peindre d'abord dans l'esprit les machines et leurs effets pour les exécuter.

Ce n'csl pas ces sortes d'imagination* que le vulgaire appelle, ainsi quo k mémoire, l'ennemi du jugement. Au contraire, elle ne peut agir qu'avec un jugement profond: *?llc combine sans cesse ses tableaux, elle corrige ses erreurs, elle élève tons ses édifices avec ordre. Il y a une imagination étonnante dans la mathématique pratique; et Archimèdc avait au moins autant d'imagination qu'Homère. Cest par elle qu'un poète cric ses personnages, leur donne des caractères, des passions, invente sa fable, en présente l'exposition, en redouble le noeud , en prépare le denoomeut; travail qni demande encore le

jugesneut le plus profond , <it en mène temps le p/ut

fin.

11 faut un très-grand art. dans toutes ces imaginations d'invention, et même dans les romans. Ceux qai eu manquent sout méprisés des esprits bien faits, lin

jugement toujours sain règne dans les fables d'Esope; elles feront toujours les délices des nations. 11 y a plus d'imagination dans las contes des fées; mais ces imaginations fantastiques, dépourvues d'ordre et de bon sens, ne peuvent être estimées; on les lit par faiblesse, et on les condamne par raison.

La seconde partie de l'imagination active est ceUe de détail ; et c'est celle qu'on appelle communément imagination dans le monde. C'est elle qui fait le charme de la conversation j car clic présente sans cesse à l'esprit ce que les hommes aiment le mieux, des objets nouveaux. Elle pciut vivement ce que les esprits froids dessinent à peine; elle emploie les circonstance» les plus frappantes; elle allègue des exemples: et quand ce talent se montre avee 1» sobriété qui convient à tous les talens, il se concilie l'empire de la société. L'homme est tellement machine, qne le vin donne quelquefois cette imagination que l'ivresse anéantit; il y a là de quoi s'humilier, mais de quoi admirer. Comment se pcm-il faire qu'un peu d'une certaine liqueur, qui empêchera de faire un calcul , donnera de» idées brillantes?

Cest surtout dans la poésie .rue cette imagination de détail et d'expression doit régner. Elle est ailleurs agréable, maïs là elle est nécessaire. Presque tout est image dans Homère, dans Virgile , dans Horace , sans même qu'on s'en aperçoive. La tragédie demande moins d'images, moins d'expressiorr pittoresques, de grandes métaphores, d'allégories, que le poème épique ou l'ode : mais la plupart de ces beautés, bien ménagées, font dans la tragédie un effc> «bmirahle. Un homme , qui , sans être poêle , ose donner une tra* g(die,faildtreiiHippolyte:

Depuis qne je von» vois j'abandonne la chasse.

( P» ado* , PlièJre et Hippoljrte , acte I , scène IL )

Mais IlippoJyte, que le vrai poète fait parler, dit :

Mon arc, mes juvelou, mon char, tout m'i

(Ractas, Phèdre, acte U, scène 41, )

Ces imagination» ne doivent pas être forcées, ampoulées, gigantesques. Ptolomée parfont dans un conseil d'une bataille qu'il n'a pas vue , et qui s'est donnée loin de cher, lui , ne doit point peindre

Ces montagnes de moru prive, d l.cn Que la nature force 1 se venger rux-n Et dont l« trôna poeri* ex.'ialetrt dan» les vent» Ile enoi faire la enerra an rata des vi» «ne.

(GotMns.Lt, Mort île Pompcn, acte I , ici» I. )

Une princesse ne doit noint dire a en empereur :

La Tapeur de mon snna, ira 3"CJ»;r la foudre Que duu lient dej i prtte à le réduire m poudre.

(H<!raclius , sete \ , tàoe IIÎ. )

On sent assez que !a vrt-ie douleur ne s'a point à une métaphore si recherchée.

L'imagination active qui l'ail les poètes leur donne l'enthousiasme, c'est-à-dire, selon le mot grec , cette

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