JUSTICE
Ce n'est pas d'aujou-d'hui que l'on dit que la justice est bien souvent très-injuste : Summum jus, \umma Injuria, est un des plus anciens proverbes. 11 y a plusieurs raauièrcs affreuses d'être injuste; par exemple, celle de rouer l'innocent Calas sur les indice* équivoques, et de se reudre coupable du sattg innocent pour avoir trop cru 'le vainc? présomptions.
Une autre manière d'être injuste est de condamner au dernier supplice un bomme qui mériterait tout au plus trois mois de prison : cette espèce d'injustice cet celle des tyrans, et surtout des fanatiques, qui deviennent toujours tyrans dès qu'ils ont la puissance de malfairc.
■Nous ne pouvons mieux démontrer cette vérité que par la lettre quun célèbre avocat au conseil écrivit, en 1766, 4 M. le naruuis de Beccaria, l'on
«te plus eélebres professeurs de jurisprudence ipti
•oient en Europe ( i )
Lettre à M. le marquis de fteccaria, professeur en droit public à Milan, au sujet de M. dh Morangiés. — iyjz.
M ont 18 bu T
Vous enseignez les \cis qzds l'Italie, dont toutes les lois nous Tiennent, excepté celles qui nous sout transmises par nos coutumes bizarres et contradictoires, reste de l'antique barbarie dont la rouille subsiste encore dans un des royaumes les plus flori&sans de la terre.
Votre livre sur les délits et le* peines ouvrit les yeux à plusieurs jurisconsultes de l'Europe, nourris dans des usages absurdes et inhumains; et on commença par-tout à rougir de port<r encore ses anciens babils de sauvages.
On demanda votre sentiment sur le supplice affreux auquel avaient été condamnés deux jeunes gentilshommes sortant de l'enfance, dont l'un, échappé aux tortures, est devenu l'un des meilleurs officiers d'un très-grand roi, et l'autre qui donnait les plus chères espérances, mourut en sage d'une mort affreuse, sans ostentation et sans faiblesse, au milieu de cinq bourreaux. Ces en/ans étaient accusés d'une indécence en action et en paroles, faute que trois mois de prison auraient assez punie, et que l'âge aurait infailliblement corrigée.
Vous répondîtes que leurs juges étaient des assassins, et l'Europe pensa comme vous.
Jsvous consultai sur les jugomens de Cannibales contre Calas, contre Sirvcn, contre MontbaiJli, et vous prévîmes les arrêts émanés depuis du chef de notre justice, de nos maîtres des requêtes, et des tribunaux qui ont justifié l'innocence condamnée, et qui ont rétabli l'honneur de notre nation.
Je voua consulta aujourd'hui sur une affaire d'une nature bien différente. Elle est à la fois civile et criminelle. Ces* un homme di» qualité, mvécHal de camp dans nos années, qui soutient serl son honneur et sa. fortune contre une famille entière de citoyens pauvres et obscurs, et contre une foule de gens de la lie du peuple dont les *'ia se font entendre par toute 'a France.
La famille pauvre accuse l'officier général de lui voler cent mille écus par la fraude et par la violence.
L'officier général accuse ces indigens de lui voler cent mille écus par une manoeuvre également criminelle. Ces pauvres se plaignent, non- seulement d'être eu risque de perdre un bien immense qu'ils n'ont jamais paru posséder; mais d'avoir été tyranbattus, par des officiers du justice
(0 M. de Vohaire, dan. le, ^djCiora pareédenlea, «rait placé W, aoo, le litre de Lelfc-e ie 3f. C,«n à V.fleWa, un petit «umge qu'il av.it fci, imprimer «Rarement tou* celui de Re/afan .» 1, mort A, chm>»lim j, fidrm f>tn. . été
«■primo», oauacetie winion. parmi le* narragr* de Politique al L«$i»latioo ( «ayes l« tons II de la Foltoqwe ), «t oo toi a oaûV •Mué ki une autre lettre de M. de Voltaire à M. fieccari, , au* * ptoe^de X d. Mo„u*ie.. Le rem de éaiu w
qui les ont forcés de s'avouer coupables, et de consentir à leur ruine et à leur châtiment. Le maréchal de camp proteste que ces imputations de fraudes c| de violence sont des calomnies atroces. Ces avocats des deux parties se contredisent sur tous les faits, sur toutes les inductions, et m^aie sur tous les raison* mens; leurs mémoires sont des tissus de dciueulis; chacun traite son adversaire d'iccotisrqucnl et d'absurde : c'est la méthode de toutes les disputes.
Quand vons aurez eu, monsieur, la bout/ de Hre leurs mémoires que j'ai l'honneur de vous envoyer, et qui sont assez connus en France, soutirez que je vous soumette mes difficultés; elles sont dictées par l'impartialité. Je ne connais ni aucune des parties , ni aucun des avocats. Mais, ayant vu pendant prés do quatre-vingts ans la calomnie el l'injustice triompher tant de fois, il m'est permis de chercher à pénétrer dans le labyrinthe habité par ces monstres.
Présomptions contre U famille Ferntu
i*. Voila, d'abord quatre billets à ordre pour cent mille écus, faits dans toutes les règles par un officier chargé d'ailleurs de dettes; ils sont au profit d'une femme, nommée Vcrron, qui se dit veuve d'un banquier. Ils sout réclamés par son petit-fils du Jonquay-, son héritier , nouvellement reçu docteur ès lois , quoiqu'il ne sache pas mémo l'orthographe. Cela suffit-il? oui, dans une affaire ordinaire; non, si dans ce cas-ci très-extraordinaire, il est d'une extrême vraisemblance que le docteur ès lois n'a jamais porté, ni pu porter l'argent qu'il prétend avoir livré au nota de son aiculc; si la grand'mèrc, qui .subsistait à peine dans un galetas, du malheureux métier de prêteuse sur gages, n'a jamais pu posséder les cent mille écus; si enfin le petit-fils et sa propre mère ont avoué et signé librement qu'ils ont voulu voler le mirécbal dé camp, cl qu'il n'a jamais reçu que douze cents francs, au lieu de trois cent mille livres, l'affaire alors vous paraît-elle éclairoic ? et le public est-il assez instruit des préliminaires?
a°. Je m'en rapporte à vous, monsieur, est-il probable qu'une pauvre veuve d'un inconnu, qu'on dît avoir été un vil agioteur et non un banquier, ait pu avoir une somme si considérable à prêter au hasard à un officier publiquement endetté? Le maréchal de camp soutient enfin que l'agioteur, mari de cette femme, mourut insolvable; que son inventaire même ne fut pas payé; q«tc ce prétendu banquier fut d'abord garçon, boulanger chez M. le duc de Saint-Agnan, ambassadeur en Espagne; qu'il fil ensuite le métier de courtier à Paris, et qu'il fut obligé par M. Héraut, lieutenant de police, de rendre des billets à ordre ou lettres de change qu'il avait extorquée d'un jeune homme; tant la malédiction semble être sur cette famille pour les billets i or»'rc ! Si lout cela est prouve , vous paraît -il vraisemblable que celle famille ait prêté cent mille écus à uu officier obéré, qu'elle ne connaissait pas?
3». trouvez- vous probable que le petit -fils de Pagietwr, doelnr ès lois* ait cenra cinq: lieues à pied, ail fait vingt-six voyages, ait monté et descendu trois mille marches , le toul pendant cinq heures ,
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uni s'irriter, pour porter en iccret douze mille quatre cent vingt-cinq louis d'or à un homme auquel D donne le lendemain douze cents francs en public? Une telle histoire vous parait -elle inventée par un insensé' très-mal adroit? Ceux qui la croient vous paraissent-ils sages ? que pensez-vous de ceux qui la débitent sans la croire?
4". Est -il probable rue le jeune du Jonquay , docteur ès lois, et sa propre tante aient avoué juridiquement et signé chez un premier jugo , nommé chez nous commissaire, que toute cette histoire était fausse; qu'ils n'avaient jamais porté cet or, cl qu'ils étaient des fripons, si en effet ils ne l'avaient pas été, si le trouble et le remords ne leur avaient pas arraché cette confession de leur crime? et quand ils disent ensuite qu'ils n'ont fait cet aveu, chez le premier juge, que parce qu'on leur avait donné précédemment un coup de poing chez un procureur, cette excuse vous paraît-elle raisonnable ou absurde ?
N'est-il pas évident que, si ce doctenr ès lois a été battu en effet dans une autre maison pour cette môme affaire, il doit avoir demandé justice de cette violence à ce premier juge, au lieu de siguer librement avec sa mère, qu'ils sont coupables tous deux d'un crime qu'ils n'ont point commis?
Seraient-ils reccvables à dire : Nous avons signé notre condamnation , parce que nous avons cru que le maréchal de camp avait gagné contre nous tous les officiers de la police et tous les premiers juges?
Le bon sens permet-il d'écouter de telles raisons ? Aurait-on osé les proposer dans uos temps même de karbarie, où nous n'avions encore ni lois, ni mœurs » ni raison cultivée ?
Si j'en crois les Mémoires très-circonstanciés du maréchal de camp, les coupables, ayant été mis en prison, ont d'abord persisté dans l'aveu de leur crime. Ils ont écrit deux lettres à celui qu'ils avaient chargé du dépôt des billets extorques au maréchal de camp. Ils voulaient rendre ces billets; ils étaient effrayés de leur délit qui pouvait les conduire aux galères ou à la potence. Ils se sont raffermis depuis. Ceux avec lesquels ils doivent partager le fruit de leur scélératesse les encouragent; l'appât de cette somme immense les séduit tous. Ils appellent toutes les fraudes obscures de la chicane au secours d'un crime avéré. Ils profitent adroitement des détresses où l'officier obéré s'est trouvé quelquefois réduit, pour le faire croire capable de rétablir ses affaires par un vol de cent mille écus. Ils excitent la compassion de la populace qui ameute bientôt tout P?ris. Ils touchent do pitié les avocats qui se font un devoir d'employer pour eux leur éloquence, et de soutenir le faible contre le puissant, le peuple contre la noblesse. L'affaire la plus claire devient la plus obscure. Un procès simple, que le magistrat de la police aurait terminé en quatre jours, se grossit, pendant plus d'un an, de la fange que tous les canaux de la chicane y apportent. Vous verrez que tout cet exposé est le résumé des Mémoires produiu dans cette cause fameuse.
Présomptions en faveur de la famille Verron.
V<hc< maintenant les défenses de Taieule, da 1;
mère et da petK-fils, docteur ès lois, contra e* fortes présomptions.
i*. Les cent mille écus (ou approchant ) qu'on prétend que la veuve Verron n'a jamais possédés, lui furent donnés autrefois par son mari , en fidéicommis avec de la vaisselle d'argent. Ce fidéicommis lui fut apporté en secret six mois après la mort de son mari, par un nommé Chotard. Elle les plaça, et toujours en secret , chez un notaire nommé Gilet, qui les lui rendit aussi secrètement, en 1760. Donc elle avait en effet les cent mille écus que son adversaire prétend qu'elle n'a jamais possédés.
a". Elle est morte dans uue extrême vieillesse peudant le cours du procès, en protestant, après avoir reçu les sacremens, que ces cent mille écus ont été portés en or à l'officier général , par son petit-fils, en vingt-six voyages à pied , le a3 septembre 1 77 1 .
3°. Il n'est nullement probable qu'un officier, accoutumé à emprunter, et rompu aux affaires, ait fait des billets payables à ordre pour la somme de treis cent mille livres à un inconnu, sans avoir reçu cette 1 somme.
4". Il y a des témoins qui ont vu compter et arranger les sacs remplis de cet or, et qui ont vu le docteur ès lois le porter à pied, sous sa redingote, au maréchal de camp en vingt-six voyages, en cinq heures de temps. Et il n'a fait ces vingt-six voyage* étonnans que pour complaire au maréchal de camp qui lui avait demandé le *ecret.
5". Le docteur ès lois ajoute : Notre grand'mère et uous, nous vivions à la vérité dans un galetas, et nous prêtions sur gages quelque petit argent, mais c'était par une sage économie; c'était pour m'arheter une charge de conseiller au parlement, lorsque 1* magistrature était vénale. Il est vrai que mes trois
j sœurs gagnent leur vie au métier de couturière et de
I brodeuse ; mais c'est que ma grand'mère gardait tout pour moi. H est vrai que je n'ai fréquenté que des entremetteuses, des cocher» et des laquais; j'avoue
1 que je parle et que j'écris comme eux: mais je n'en aurais pas été moins digne d'être magistrat, en me
! formant avec le temps.
6*. Tous les honnêtes gens ont été touchés de
I notre malheur. M. Aubourg, l'un des plus dignes financiers de Paris, a pris notre parti généreusement
! et sa voix nous a donné la voix publiouc.
Ces défenses paraissent plausibles en partie. Voici comme leur adversaire les réfute.
Raisons du maréchal de campy contre les raisons de la famille Verron.
i». Le conte du fidéicommis est aux yeux de tout homme sensé aussi faux et aussi burlesque que le conte des vingt-six voyages â pied. Si le pauvre agioteur, mari de cette vi;:lle, avait voulu donner en mourant tant d'or à sa femme, il le pouvait de la main à la main, sans employer un tiers.
S'il avait eu cette préteudue vaisselle d'argent , la moitié en appartenait à sa femme, commune en biens. Elle ne serait pas restée tranquille, pendant six mois dans un bouge à deux cents francs par an, sans redemander sa vaisselle, et saus faire ses dili-
PH1L05QPHIQIX
pences. Chotlrd, l'ami prétendu de son mari et d'elle, M l'avait pas laissée six mois entiers dans une si grande indigence, et dans ose si grande inquiétude,
D y a eu en effet un Chotard, mais c'était u homme perdu de dettes et de débauches; un ban» queroutaer frauduleux qui emporta quarante mille •eus au Termes générales, dans lesquelles il avait un emploi (*), et qui probablement n'aurait pas donné cent mille écus i la veuve Verrou, grand'mcrc du docteur es lois.
La veuve Verron prétend qu'elle fit valoir son argent,et toujours secrètement, chez un notaire nommé Gilet, et on n'en trouve nul vestige dans l'étude de ce
Elle articule que ce notaire lui rendit son encore secrètement, en f ;So ; et il était mort.
Si tous ces faits sont vrais, il faut avouer que la cause de du Jonquay et de la Vcrroa , fondée sur une foule de mensonges ridicules , tombe évidemment avec eux.
a*. Le testament de la Vcrroa, mit une demi-heure avant son dernier moment, ayant son Dieu et la mort sur les lèvres , est une pièce bien respectable , on oserait presque dire sacrée. Mais si elle est au nombre de ces choses sacrées qu'on tait servir tous les jours au crime; si ce testament a été visiblement dicté par les intéressés au procès; si cette prêteuse sur gages , en recommandant son àme à Dieu, a manifestement menti à Dieu , de quel poids est alors cette pièc* 7 n'est-elle pas la plus forte preuve de l'imposture et de la scélératesse?
On a toujours mit dire à cette femme , pendant le procès soutenu en son propre nom, qu'elle ne possédait que les cent mille écus qu'on voulait lui ravir, qu'elle n'a jamais eu que cette somme. Et la voilà, qui dans son testament articule cinq cent mille livres! Voilà deux cent mille francs de plut auxquels un ne s'attendait pas, et la veuve Verron convaincue de son crime par sa propre bouche. Ainsi, dans cette étrange cause, l'imposture atroce et ridicule de la famille éclate de tous côtés pendant la vie de cette femme, cl jusque dans les bras de la mort.
3». Il est probable, il est prouvé que le maréchal de camp ne devait pas jonfier des billets à ordre pour cent mille ''eus a ce docteur inconnu, pour les négocier, sans exiger de lui une reconnaissance. Maïs il a commis cette inadvertance rui est la faute d'un cœur noble; il a été séduit pir la jeunesse, par la candeur et par la générosité apparente d'un homme de vingt-sept ans, prêt à être élevé à la magistrature, qui lui prêtait douze cents francs pour une affaire urgente, et qui lui promettait de lui faire tenir cent mille écus dans peu de jours, par une compagnie opulente. Cest la le fond et le meud du procès. Il faut absolument examiner s'il est probable qu'un homme qu'on suppose avoir reçu près de cent mille écus en or, vienne le lendemain matin demander en bftte douze cents francs pour «-te affaire pressante,
(•) Doit fumier*
l'MIMl'Ilt.
a celuM* même qui lui a donné", la veille, mille quatre cent vingt-cinq louis d'or.
H n'j a là aucune vraisemblance.
Il est encore plus improbable, comme on l'a déjà dit, qu'un homme de distinction, un officier général, père de famille, pour récompenser celui qui vient de lui rendre le service inouï de lui prêter cent mille écus sans le connaître, ait par reconnaissance imaginé de le faire pendre; lui qui, suppose nanti de cette somme immense, n'avait qu'à attendre paisiblement les échéances éloignées du paiement ; lui qui pour gagner du temps n'avait pqs besoiu de commettre le plus lâche des crimes; lui qui n'en a jamais commis. Certes, il est plus naturel de pct'ser que 1* petit- (ils d'un agioteur fripon, et d'une misérable prêteuse sur gages, a profité de la confiance aveugle d'un homme do guerre pour lui extorquer cent mille écus, et qu'il a promis de partager cette somme aver les hommes vils qui pourraient l'aider dans cette manoeuvre.
4». Il y a des témoins qui déposent eu faveur d« du Jonquay et de la Verron. Qui sont ces témoins? que déposent-ils?
Cest d'abord mie nommée Tourtera, une courtière qui soutenait la Verron dans son petit commerce de prêteuse sur gages , et qui a été mise cinq fois à l'hôpital pour ses infamies scandaleuses, ce qui est trèsaisé à vérifier.
Cest un cocher nommé Gilbert, qui , tantôt ferme dans le crime, et tantôt ébranlé, a déclaré chet un» dame Petit, en présence de six personnes, qu'il avait été suborné par du Jonquay. II a demandé plusieurs fois à d'autres personnes s'il était encore à temps de se rétracter, cl réitéré ces propos devant tcmoins(') .
De plus, il se peut encore que ce Gilbert se soit trompé et n'ait point menti. Il se pe u qu'il ait vu quelque argent chez des préteurs sur gages, et qu'on lui ait fait accroire qu'il y avait trois cent mille livres. Rien n'est plus dangereux en bien des gens qu'une tête chaude qui croit avoir vu ce qu'elle n i pu voir.
Cest un nommé Aubriot, filleul de cette entremet tensc Tourtera et conduit par elle. Il dépose avoir vu dans une rue de Paris, le a3* septembre 17-1 , le docteur du Jonquay en manteau , portant des sacs.
Ce n'est pas là assurément une preuve bien forte que ce docteur ait fait ce jour-là même vingt-six voyages à pied, et ait couru cinq lieues pour donner secrètement douze mille quatre cent viugt-cinq "ouis en attendant le reste. U paraît clair qu'il alla ce jourlà chez le maréchal de camp, qui lui parla; et il parait probable qu'il le trompa ; mais il n'est pas clair qu 'Aubriot l'y ait vu aller treize fois en un matiu, et retourner treize fois. Il est encore moins clair que cet Aubriot ait pu voir ce jour-la tant de choses daus la rue, affligé de la vérole ( il faut appeler les choses par leur nom ) , frotté de mercure ce jour même , les jambes cbancolrulcs, la tête enflée, la langue hors de la bouche; ce n'est pas là le moment de courir.
(*) C'oei ce que le eomie de Morangié» articule. S'il en im , il serait trop coupable. S'il dit viai , la cause cal jugée.
m DicnoiWAmE
Son ami du Jonquay lui aurait-il dit : « Venez risquer votre vie pour me voir faire cinq Ucucs de chemin
chargé d'or; je vais donner toute la fortune de i famille en secret à un homme noyé de dettes; je veux avoir en secret, pour témoin, un homme de votre caractère ? » Cela n'est pas vraisemblable. Le chirurgien qui administrait le mercure à ce monsieur, atteste qu'il n'était guère en état de sortir; et le Gis de ce chirurgien, dans son interrogatoire, s'en rapporte à l'académie de chirurgie.
Mais enfin , qu'un nomme vigoureux ait eu la force, dans cet état houleux et horrible, de prendre l'air, et de faire quelques pas dans une rue, qu'en résulte-t-il? A-HI vu <ju Jouquay faire viugt-six voyages du haut de son galetas à l'hôtel du maréchal de camp ? A-t-il vu douze mille quatre cent vingtcinq louis d'or entre ses mains? Quelqu'un a-l-il été témoin de ce prodige digne des Mille et une nuits? Non , sans doute , non , personne ; à quoi se réduisent donc tous ces témoignages qu'on allègue?
5*. Que la fille de la Verron, dans son galetas, ait empruuté quelquefois de petites sommes sur gages, que la Verron en ait prêté pour faire son petit-fils conseiller au parlcmcut, cela ne fait rien au fond de l'affaire; il paraît toujours que ce magistrat n'a pas couru cinq lieues à pied pour porter cent mille écus; et que le maréchal de camp ne lésa jamais reçus.
6». Un nommé Aubourg se présente non-seulement comme témoin, mais comme protecteur, comme bienfaiteur de I'iunocence opprimée. Les avocats de la famil.c Verron font de cet homme nu citoyen d'une vertu aussi intrépide que rare. II a été sensible au* malheurs du doe'eur du Jonquay, de sa mère, et de sa grand'mère qu'il ne connaissait pas. U leur a offert son crédit ci sa bourse, sans autre intéret que le plaisir héroïque de secourir la vertu qu'on persécute.
A l'examen, il se trouve que ce héros do la bienfesanec est un malheureux qui a d'abord été laquais, puis tapissier, puis courtier, puis banqueroutier, et qui prête aujourd'hui sur gages, comme la Verron et la Totirtcra. Il vole au secours des personnes de sa profession. Cette Tourtera lui a donné d'abord vingtcinq louis pour disposer sa probité à prêter son ministère a la famille désolée. Le généreux Aubourg a eu la grandeur d'Ame de faire un contrat ave:: la vieille aïeule presque mourante, par lequel clic lui donne cent quinze mille livres sur les cent mille feut que doit le maréchal de camp , à condition qu'Aubourg fera les frais du procès. Il prend même la précaution de faire ratifier ce marché dans le testament qu'on dicte i la vkyllc agioteuse, ou qu'on suppose prononcé par cette vieille. Gel homme »éncrable espèr* donc partager uu jour, aveu quelques témoins, le» dépouilles du maréchal de camp. C'est le grand cœur d'Aubonrg qui a ourdi cette trame; c'est lui qui a conduit le procès dont il a fait son patrimoine. 11 a cru qoe des billets à ordre seraient infailliblement payés; c'est un rccc'leui qui partage le butin des voleurs, et qni en prend pour lui la meilleure part.
t les réj onses du maréchal de camp. Je
aMfr dimmu» riea ; )<* ny ajoute rikttifc «V ftfs qot raconter.
Je-
de ce procès,, «t des doux côtés.
Je vourdeniaude à présent votre opiniow sur et qu'il font prononcer eu cas qw las chose* restent dans le mémo, état, en cas quta ne puisse arracher irrévocablement la vérité oVautuo côté, et la manf-J fester sans nuage.
Les raisons de I officier général paraissent jusqu'ici convaincantes. L'équité naturelle est pour lui. Cette équité naturelle que Dieu a eaise-deat le oorur do touv les hommes est la base de toutes les lois. Faudra**** detru ire ce fondement de tonte justice pour condamner un homme à payer cent miUe éonsqa'iioe parait pasdevoir?
U a fait des billets peur cent taille écus dans la vaine ospéranee qu'on lui donnerait l'argent; j) a
traité avec un jeune inconnu comme s'il avait traité*' avec le banquier du roi oa 4»; llmpératrice-reifte. Ses billets auront-ils plus de force que ses raisons ? On ne doit certainement que ce noen a reçu. Les btHeta,. les polices, les reconnaissance»., supposent toujours qu'on a touché de l'argent. Mais, s'il y a des preuve»; qu'on n'a rien touché, on ne doit rien rendre. S'il y ai écrit contre écrit, le dernier annuité l'autre. Or, ici le dernier écrit est celui de du Jonqoay et de sa mère; et il porte que leur adverse partie n'a jamais reç u d'eux cent mille écua, et qu'ils sont des fripons.
Quoi! parce qu'ils auront désavoué leur aveu, parce qu'il» auront reçu un coup de poing, on leur adjugerait le bien d 'autrui!
Je suppose ( ce qui n'est pas vraisemblable ) que les juges, liés par les formes,, coudamnent le maréchal de camp à payer oe qu'il ne doit point, ac ruinent lis pas sa réputation ainsi que sa fortune? Tous ceux qui se sont élevés coutre lui dans cette étrange aventure,, ne diront-Us pas qu'il a calomuicusemont accusé ses adversaires d'un crime dont lui-même est coupable ? Il perdra son honneur à leurs yeux en perdant son bien. Il ne sera justifié que dans l'esprit de ceux qui examinent profondément. Ces; toujours lo très-petit nombre. Où sont les hommes qui aient le loisir, l'attention, la capacité, la bon no toi, de considérer toutes les faccsd'uue affaire qui ne les regarde pas? Ils en jugent comme notre ancien parlement condamnait les livros, sans les lire.
Vous le savez, on juge de tout sur des préjugés, sur parole, et au hasard. Personne ne fait réflexion que la cause d'un citoyen doit intéresser tous les citoyens, et que nous pouvons subir avec désespoir le sort sous lequel nous le voyons accablé avec des yeux indifférons. Nous écrivons tous les jours sur des jugemens portés par le sénat de Rome et par l'aréopage* d'Athènes : à peine songeons-nou? à ce qai s» passe dans nos tribunaux !
Vous, monsieur, qui embrasser l'Luropc dans vos reoherebeset dans vos décisions, du ipiez me prêter vos lumières. D se peut, à toute force, que des formalités de chicane que je ne connais pas, fassent perdre le procès au maréchal de camp; mais il me
semble qu'il le gannera au tribunal du public éclairé, ce grand juge sans -appel qui prononce sur le fond
JL.
KALENDB5.
La fête de la circoncision, que l'église célèbre It premier janvier, a pris la place d'une autre appelée fête des kalcndcs, des ânes, des fous, des iunocens, selon la différence de* lieux et des jours où clic se fesait. Le plus souvent c'était aux fêtes de Noël, à la Circoncision ou à r£pipbauie.
Dans la cathédrale de Rouen, îl y avait le jour de Noël une procession ou des ecclésiastiques choisis représentaient les prophètes de l'ancien Testament qui ont prédit la naissance du Messie; ci> ce qui peut avoir donné le nom à la *ètc, c'en oue Balaam y paraissait monté sur une ânesse ; mai? jomme le poëme de Lactance, et le livre des Promisses, sous le nom de saint Prospcr, disent que Jésus dans la crèche a été reconnu par le bœuf et par l'ànc, selon ce passage dlsaie (<i) : « Le bœuf a reconnu son maître, et l'Ane la crèche de son Seigneur » (circonstance que l'évangile, ni les anciens pères n'ont cependant point remarquée); il est plus vaisemblable que ce fut de cette opinion que la fête de l'âne prit son nom.
En effet, le jésuite Théophile Rayoaud témoigne q ue , le jour de Saint-Etienne , on chantait une prose de l'âne, qu'on nommait aussi la prose des fous, et que, le jour de Saint-Jean, on eu chantait encore une autre qu'on appelait la prose du bœuf. On conserve dans la bibliothèque du chapitre de Sens un manuscrit en vélin, avec des miniatures où sont représentées les cérémonies de la Rte des fous. Le texte en contient la description; celte prose de l'Ane s'y trouve, on la chantait à deux chœurs, qui imitaient par intervalles et comme par refrain le braire de cet animal. Voici le précis de la dcscripliou do cette féte.
On élisait dans les églises cathédrales un évéque ou un archevêque des lous, et son élection était confirmée par toutes sortes de bouffonneries qui servaient de sacre. Cet évéque officiait pontificalemcnt, et donnait la bénédiction iu peuple, devant lequel il portait la mitre, la crosse, et même la croix archiépiscopale. Dans les églises qri relevaient immédiatement du saint-siége, ou élisait un pape des fous, qui officiait avec tous les ornement de la papauté. Tout le clergé assistait à la messe , les uns en habit de femme, les autres vélus en bouffons, ou masqués d'une façon grotesque et ridicule. Non conten* de chanter dans le chœur des chansons licencieuses, ils mangeaient et jouaient aux dés sur l'autel, à côté du célébrant. Quand la messe était dite, ils couraient, sautaient cl dansaient dans l'église, chantant cl proférant des paroles obscènes et lésant mille postures indécentes, jusqu'à se mettre presque nus : ensuite ils se fesaient traîner par les rues dans des tombereaux pleins d'ordures pour en jeter à la populace qui s'assemblait autour d'eux. Les plus libertin*
<<0Chap.l, v. 3.
d'entre les séculiers se mêlaient parmi le clergé pour jouer aussi quelque personnage de fou en habit ccclé»
Cette fetc se célébrait également dans les monastères de moines et de religieuses , comme le témoigne Naudé (b) dans sa plainte a Gassendi , en 1645, où il raconte qu'à Antibes, daus le couvent des franciscains, les religieux prêtres, ni le gardien «'allaient point an cbœnr le jour des lnuocens. Les frères lais y occupaient leurs places ce jour-là, et fesaient une manière dV>ffice , revêtus d'urneiaens sacerdotaux , déchirés et tournés à l'envers. Ils tenaient des livres à rebours, fesant semblant Je lire avec des lunettes qui avaient de l'écorce d'orange pjur verres, et marmottaient des mots confus, ou poussaient des cris avec des contorsions extravagautes.
Dans le second registre de l'église d'Autun du secrétaire Rotarii , qui finit en i^iO, il est dit, sans spécifier le jour, qu'à la féte des fous on conduisait un àne auquel on mettait une chappe sur le dos, et l'on chantait : Hé, sire âne, hé, hél
Ducangc rapporte une sentence de l'officialifé de Viviers contre un certain Guillaume, qui, ayant été élu évéque fou en i486, avait refusé de faire les solennités ol les (rais accoutumés en pareille occasion»
Enfin les registres de Saint-Etienne de Dijon , en i5at, font foi, sans dire le jour, que les vicaires couraient par les rues avec fifres, tambours et antres instrumens , et portaient des lanternes devant le préchantre des fous , à qui l'honneur de la fête appartenait principalement. Mais le parlement de cette vîUe, par un arrêt du 19 janvier t55a , défendit la célébration de cette féte, déjà condamnée par quelques conciles , et surtout par une lettre circulaire du 1 a mars 1 444 envoyée à tout le clergé du royaume par l'uuiversité de Paris. Cette lettre , qui se trouve à la suite des ouvrages de r*icrrc de Blois, porte que cette fête paraissait aux yeux du clergé si bien pensée et si chrétienne, que l'on regardait comme excommuniés ceux qui voulaient la supprimer, et le docteur de sorbounc Jean Deslions , dans son discours contre le paganisme du rot-boit , nous apprend qu'uu docteur en théologie soutint publiquc-ncnt à Auxcrrc, sur la fin du quinzième siècle, « que la fête des fous n'était pas moins approuvée de Dieu que la fête de la conception immaculée de la Vierge , outre qu'elle était d'une tout autre ancienneté dans l'église. »