‹ Dictionnaire Philosophique (volume 4)Chapitre 353 sur 551 · LANGUES · texte numérisé non relu

LANGUES

S ECTIO H PEEMltaE.

On dit que les Indiens commencent presque tous leurs livres par ces mots, frèni soit l'inventeur de ïcciiluir. On pourrait aussi commencer ses discours par bénir 1 inventeur d'un langage.

Nous avons reconnu , au mut Alphabet, qu'il ny eut jamais de langue primit ve dont toutes les antres soient dérivées.

(fc) M. de Xa Iloque nomme l'auteur JUtLurin de (Voyes le Mcreitr <lc . ]tcmbre i ;38f page »yâj ci -sut». )

DltnOHKAlRF,

Nous voyons que le mot Al ou £1 , qui signifiait Dieu cher quelques orieaUux , n'a nul rapport M mot Gott qui veut dire Dieu en Allemagne. House, huis, ne peut guère venir du grec iomos qui signifie maison.

Nos mire*, et, les langues dites mères, ont beaucoup de ressemblance. Les unes et les autres ont des enfans qui se uiarieot dans le pays voisin, et qui en altèrent le langage et les moeurs. Ces «acres ont d'autres mères dont les généalogistes ne peuvent débrouiller l'origine. La terre est couverte de familles qui disputent de noblesse, sans savoir d'où elles

Des mots les plus communs et les plus naturels en toute langue.

L'expérience nous apprend que les enfans ne sont qu'imitateurs; que, si on ne leur disait rien, ils ne parieraient pas, qu'ils se contenteraient de crier.

Dans presque tous les pays connus on leur dit d'abord baba, papa, marna, maman, ou des mots approcha ns, aisés à prononcer, et ils les répètent. Cependant vers le mont Krapac où je vis , comme Ton sait, nos enfans disent toujours mon dada *t non pas mon papa. Dans quelques provinces ils disent mon bibi.

On a mis un petit vocabulaire cbiuoîs à la fin du premier tome des Mémoires sur la Chine. Je trouve dans ce dictionnaire abrégé que fou , prononcé d'une façon dont nous n'avons pas l'usage , siçniGe père ; les enfans, qui ne peuvent prononcer la lettre f, d» sent ou. 11 7 a loin d'eu à papa.

Que ceux qui vjuient savoir le mot qui repond à notre papa en japonais , en lartarc , dans le jargon du KamschatLa et de la baie d'Hudson, daignent voyager dans ces pays pour nous instruire.

On court risque de tomber dans d'étranges méprises quaud , sur les bords de la Seine ou de la Saône, on donne des leçons sur la langue des pays où l'on n'a point clé. Alors il faut avouer son ignorance; il faut dire : J'ai lu cela danr Vachter; dans Ménage, dans Bochart, dans Rirkcr, dans Pezro qui n'en savaient pas plus que moi ; je doute beaucoup ; je crois, nuis je suis très-disposé 'à ne plus croire, elc, etc.

Un récollct nommé Sagart Théodat, qui a prêché pendant trente ans les Iroquois, les Algonquins et les Hurons, nous a donné uo petit dictiennaire buron, imprimé à Paris, chez Denis Morcau, en i63a. Cet ouvrage ne uous sera pas désormais fort utile depuis que la France est soulagée du furdeau du Canada. Il dit qu'en huron père est ay*tan, et en cauadien notoui. 11 y a encore loin de notoui et d'ayslan à pater et à papa. Gardez- vous des systèmes, vous dis- je, mes chers Wcldics.

D'un système sur les langues.

L'auteur de la Mécanique du langage (i) explique ainsi son système.

m Le terminaison latine «rire est appropriée à désigner un désir vif et ardent de taire quelque chose ; micturire, tsurire; par où il semble qu'elle ait été fondamentalement formée sur le mot urere et sur le signe radical ur, qui en tant de langues signifie la feu. Ainsi la terminaison urire était bien choisie pour désigner un désir brûlant. »

Cependant nous ne voyous pas que cette terminaison en ire soit appropriée à un désir vif et ardenf dans ire, ex ire, abire, aller, sortir, s'en aller; dans vincire, lier, scaturire , sourdir, jaillir; condire , assaisonner; parturire, accoucher; (jrunnire, gronder, grouiner, ancien mot qui exprimait très-bien le cri du porc.

Il faut avouer surtout que cet ire n'est approprie à aucun d<sir très-vif, dans balbut.re, balbutier; >i«gultire, sanglot ter; paire, périr. Personne n'a envie ni de balbutier , ni de sanglotter , eucore moins de périr. Ce petit système est fort en défaut ; nouvelle «n<on pour se défier des systèmes.

Le même auteur paraît aller trop loin en disant •. •Nous allongeons les lèvres en dehors, et lirons, tour ainsi dire, le bout d'en haut de cette corde pour faire sonner « , voyelle particulière aux Fran» çais, et que n'ont pas les autres nations. »

Il est vrai que le précepteur du Bourgeois gentilhomme lui apprend qu'il fait un peu la moue en prononçant u; raair il n'est pas vrai que les autres nations ne fassent pas un peu la moue aussi.

L'auteur ne parle sans doute ui l'espagnol , ui l'anglais, ni l'allemand, ni le hollandais; il s'en est rapporté à d'anciens auteurs qui ne savaient pas plus ces langues que celles du Sénégal et du Tbibct, que cependant l'auteur cite. Les Espagnols disent <u padre, su madré, avec un son qui n'est pas tout-à-fait le u des Italiens ; ils prononcent miti en approchant un peu plus de la lettre n que de Vou; ils ne prononcent pas fortement onstcd : ce n'est pas le (nrialc sonans u des Romains.

Les Allemands se sont accoutumés à chauger un peu Pu eu i; de là vient qu'ils vous demandent tou jours des ékis au lieu d éçus. Plusieurs Allemands prononcent aujourd'hui flûte comme nous; ils prononçaient autrefois (toute. Les Hollandais ont conservé Pu , témoin la comédie da madame Alikrac , et leur u diener. Les Anglais, qui ont corrompu toutes les voyelles, n'ont point abandonné Pu: ils prononccut toujours u» et non oui, qu'ils n'articulent qu'à peine. Ils disent vertu et (rue, le «rai, nou vrrtou et troue.

Les Grecs ont toujours donné à Vupùhn le son di» notre n , comme l'avouent Calepin et Scapula à I» lettre upsilon; et comme le dit Cicéron, de Vratore.

Le même auteur se trompe encore en assurant que les mots anglais humour et spleen ne peuvent se traduire. Il en a cru quelques Français mal instruits. Les Anglais ont pris leur humour, qui signifie chex eux plaisanterie naturelle, de notre mot humeur employé en ce sens dans les premières comédies de Corneille, et dans tontes les comédies antérieures. Nous dîmes ensuite belle humeur. D'Assouci donna son Ovide en belle humeur, et ensuit.* on ue se servit

ét ce mot que pour exprimer le contraire de ce que les Anglais entendent. Humeur aujourd'hui signifie chez nous chagrin. Les Anglais se sont ainsi empares de presque toutes uos expressions. On en ferait on livre.

A l'égard de </>/««, il se traduit très-exactement; c'est la rate. Nous disions, il n'y a pas long-temps, vapeurs de rate.

Vraloa qu'on rabste Par Jet moyen* <to«w U» vapeur» du rats Qui nom minent tou»?

Qu'on labue FippocnUe, Et qu'on Tienne i non» {*)

Nous avons supprime" raie, et nous nous soiunn-> bornés aux vapeurs.

Le même auteur dit (<t) a que les Français se plaisent surtout à ce qu ils appellent avoir de l'esprit. Cette expression est propre à leur langue, et ue se trouve eu aucune autre. » Il n'y en a point eu anglais de plus commune; .«/!, niltyt sout précisément la même chose. Le corn e de Kochcslcr appelle toujours *w'tty king le roi Charles II, qui, selon lui, disait tant de jolies choses, cl n on fit jamais une bonne. Les Anglais prétendent que ce sont eux qui disent les bons mots, et que ce sont les Français qui rient.

Et que deviendra Yingcjnoso des Italiens, et

Yagudcza des Kapagnols dont nous avons parlé à

l'article Franc?

Le niùnic auteur remarque très-judicieusement (fl\

que, lor qu'un peuple est sauvage, il est simple, et ses

expressions le sont aussi. « Le peuple hébreu était à

demi-sauvage, le livre de ses lois traite sans détour

des choses naturelles, que nos langues ont soin de

violer. Ccst une marque que chez eux ces façons de

parler n'avaient rien de licencieux; car on n'aurait

pas écrit un livre de lois d'une manière contraire aux

mœurs, etc. »

Nous avons donné un exemple frappant de cette

simplicité qui serait aujourd'hui plus que cynique,

quand nous avons cité le» aventures d'Oolla et

d'Ooliba, et celles d'Osée : et, quoiqu'il soit permis

de changer d opinion, nous espérons que nous serons

toujours de celle de l'auteur de la Mécanique du

langage, quand même plusieurs docte* n'en seraient

pat.

Mais nous ne pouvons psn'er comme l'auteur de cette Mécanique quand il dit (c) :

« En occident l'idée malhonnête est attachée à l'union des sexes; en orient elle est attachée à l'usage du vin; ailleurs elle pourrait l'être à 1 u»»gc du fer ou du feu. Cher, les musulmans, aqui le vin est défendu par la loi, le mot cherab qui signifie en général sirop, sorbet, liqueur, mais plus particulièrement le vin, et les autres mots relatifs à celui-là, sont regardés par (es gens fort religieux comme des termes obscènes , ou du moins trop libres pour être dans la bouche d'une perso une de bonnes moeurs. Le préjuge sur

(•) Molière, Aœouc meuceio, «eu 111, («>T«oel.

vm

l'obscénité du discours a pris tant d'empire qu'il ne cesse pas, même dans le cas où l'action à laquelle on a attaché l'idée est honnête et légitime, permise et prescrite; de sorte qu'il est toujours malhonnête de dire ce qu'il est très-souvent honnête de faire.

« A dire vrai, la décence s'est ici contentée d'un fort petit sacrifice. Il doit toujours paraître singulier que l'obscénité soit dans les mots, et ne soit pas dans les idées, etc. »

L'auteur parait mal instruit des mœurs de Constanliuoplc. Qu'il interroge M. de Tott , il lui dira que le mot de vin n'est point du tout obscène chez les Turcs. Il est même impossible qu'il le soit, puisque les Grecs sont autorisés ebet eux à vendre du vin. Jamais dans aucuuc langue l'obscénité n'a clé attachée qu'à certains plaisirs qu'où ne s'est presque jamais permis devant témoins, parce qu'on ne les goûte que par des argaucs qu'il faut cacher. On ne cache point sa bouche. Ccst un péché chez les musulmans de jouer aux dés, de ne point coucher avec sa femme le vendredi, de boire du vin, de manger pendant le ramadan avant le coucher lu soleil ; mais ce n'est point une chose obscène.

11 faut de plus remarquer que toutes les langues ont des termes divers, qui donnent des idées toutes différentes de la même chose. Mariage, sp^maiuty exprime un engagement légal. Consommer le mariage, nuitrimonio tui, ne présente que l'idée d'un devoir accompli. Mcmbruin tuile in vaginum inlromitlcrc n'est qu'une expression d'analomic. Amplecti amorosc juvcitem urorcm est une idée voloptueuse. D'autres mots sont des images qui alarment la pudeur.

Ajoutons que si, dans les premiers temps d'une nation simple, dure cl grossière, on se sert des seuls termes qu'on connaisse pour exprimer l'acte de la génération, comme luutcur l'a très-bien observé chez les demi-sauvages juifi», d'autres peuples emploient les mots obscènes quand ils sont devenus plus raffinés et plus polis. Osée ne se sert que du terme qui répoud au (otlïrc des Latins; mais Auguste hasarde effrontément les mots (ulucre, mentuta, dans sou infâme épigramutc contre Fulvic. Horace prodigue le fitfuo, le mciituh, le cunnus. On inventa même les expressions honteuses de crissaret{cllarej irrunuirc , ceverc, cunni tiuguit. On les trouve trop souvent dans Catulle et dans Martial. Elles représentent des turpitudes à peine connues parmi nous; aussi n'avons-nous point de termes pour les rendre.

Le mot de g^baoutar r inventé à Venise au seizième siècle, exprimait une infamie inconnue aux autres

Il n'y a point de langue qui puisse traduire c c l'un u es épigrammes de Martial, si chères aux empereurs Adrien et Lucius Vcrus.

Génie des langues.

On appelle génie d une langue son aptitude à dire de la manière la plus courte et la plus harmonieuse ce que les autres langages expriment moins heureusement.

DM T. fJIC

Le latin, par exemple , est plus propre au style lapidaire que les langues modernes, à cause de leurs verbes auxiliaires qui allongent une inscription et qui IVnervent.

Le grec , par son mélange mélodieux de voyelles et de consonnes, est ,»tus favorable à la musique que l'allemand et le hollandais.

L'italien, par des icycllea beaucoup plus répétées , sert peut-être Picore mieux la musique efféminée.

Le latin et le grccéiant les seules langues qui aient une vraie quantité, sont plu; faites pour la poésie quo toutes les autres lan«u?« du irondc.

l-o fiançais, par la marche ra'urcllc dt toutes ses cons: ruerions, et aussi par sa prosodie, est plus propre qu'aucune autre à la conversation. Les étrangers, par cette raison mémo, entendent plus aisément les livres français que ceux des autres peuples. Ils aiir.ent dans les livres philosophiques français une clarté de style qu'ils trouvent ailleurs assez rarement.

Cesi ce qui a donné enfin la préférence an français sur la langue italienne même, qui, par ses ouvrages immortels du seizième siècle, était en possession de dominer dans l'Enrope.

L'auicur du Mécanisme du langage pense dépouiller le français de cet ordre même , et de celte clarté qui fait son principal avuntage. Il va jusqu'à citer des auteurs peu accrédités, et même Pluche, pour faire croire que les inversions du latin sont naturelles, et que c'est la construction naturelle du français qui est forcée. Il rapporte cet exemple tiré de la manière d'étudier les langues. Je n'ai jamais ro ce livre, mais voici l'exemple (d) :

Getiathum proctritafu inusîtmtm viram David aiolttem* impacto in tjux frtmttm lapid$ prettravit , et M^pkyUm cùm imrmu pu*r «tut ci dttnicto glmLo confteiL

Le jeune David renversa a'un coup de fronde au milieu du front Goliath , homme d'une taille prodigieuse, et tua cet étranger avec son propre sabre qu il lui arracha : car David était un enfant désarmé.

Premièrement, j'avouerai que je ne connais guère déplus plat latin, ni déplus plot français, ni d'exemple plus mal choisi. Pourquoi écrire dans la langue de Cicéron un morceau d'histoire judaïque, et na pas prendre quelque phrase de Cicéron même pour exemple? Pourquoi me faire de cr géant Goliath un Goluthum? Co Goliath** était, dit-.l, d'une grandeur inmilec , procerimis inusitatte. Ou no dit iiutsilc en aucun pays que des choses d'ussec qui dépendent des hommes; une pliraso inusitée, cérémonie inusitée, un ornement inusité; mais pour une taille inusitée, comme siGolh'hus f 'était mis ce jour-là une taille plus haute qu'i .'oi Ji.i.ire, cela me paraît fort inusité:.

Cicéron dit à Quintus son frère, ab uitlc et inuùtat'e -criyt-v epi M.e; ses kllrcs sont absurdes et d'un style inusité. N'est-ce pas là le cas de Pluche?

lu cjus (routent ; Tite-Livc et Tacite auraient-ils mis ce froid ejus? n'auraient-ils pas dit simplement in fi iinU iit ?

(4 Terni .page 76.

Que veut dire impacto lapide ? cela n'exprime pas an coup de fronde.

Et allophylum cùm puer inermis esset ? voilà une plaisante antithèse ; il renversa l'étranger quoiqu'il fût désarmé ; étranger et désarmé ne font- ils pas une belle opposition? et de plus, dans cettd phrase, lequel des deux était désarmé? il y a quelque apparence que c'était Goliath, puisque le ptlit David le tua si aisément, i iicr ne désigne pis assez durement David. Le géaut pouvait être aussi jeune que lui.

Je n'examine point comment on reevece avec un petit caillou lancé au front de bas en haut, un guerrier dont le front est armé d'un casque; je me borne au latin de Pluche.

Le français ne vaut guère mieux que le latin. Voici comme un jeune écolier vient de le refaire.

« David , à peine dans son adolescence , sans autres armes qu'une simple fronde, renverse le géant Goliath d'un coup de pierre au milieu du front; il lui arrache son épée, il lui coupe la tête do sen propre glaive. »

Ensuite , pour nous convaincre de l'obscurité de ta langue française, et du renversement qu'elle fait des idées, on nous cite lcsparallogismcsdc Pluchc(r).

« Dans la marche que l'on fait prendre à la phrase française, on rcn\er>c entièrement l'ordre des choses qu'on y rapporte, et pour avoir égard au génie , ou plutôt a la pauvreté de nos langues vulgaires, on met en pièces lo tableau de la nature. Dans le français le

jeune homme renvtne «vant qu'on sache qu'il y ait quelqu'un a rawericr ; le grand Goliath est déjà par terre, qu'il ne encore été fait aucune mention ni de la fronde , ni de la pierre qui a fait le coup; et ee n'est, qu'après que l'étranger a la tête coupée que 4e jeune homme trouve une épée au lieu de fronde ponr l'achever. Ceci nous conduit à une vérité fort remarquable, que c'est se tromper de croire, comme un fait, qu'il y ait inversion ou remuer eoiait dans la phrase des anciens, tandis que o est réellement dans notre langue moderue qu'est le désordre. »

Je vois ici tout le contraire ; et de plus, je vois dans chaque partie de la phrase française un sens achevé qui me fait attendre un nouveau sens, une nouvelle action. Si je dis, comme dans le latin, Goliath , homme d'une pmctritè inusitée , l'adolciccnt David , je ue vois là qu'un géant, qu'un entant ; point de commencement d'action; peut-être que l'enfant prie le géant de lui abattre des noix ; et peu m'importe. Mais David à peine dont ion adolescence, sa» > autre* arme* «d'une simple (ronde; voilà déjà un sens complet, voilà un enfant avec une fronde ; qu'en vat-il faire ? il renverse ; qui ? un géant ; comment ?en l'atteignant au front. Il lui arrache so» grand sabre ; pourquoi ? pour couper la tête du géant. Y a-t-il uat gradation plus marquée ?

Mais ce n était pas de tels exemples que l'auteur du Mécanisme du langage devait proposer. Que ne rapportait-il de beaux vers de Racine? que n'en comparait-il la syntaxe naturelle avec les in verrions admises dans toutes nos anciennes poésies ?

C«)ToaaeI,

DiqiIizgq by

Juiqulcii la Fortune et la Victoire tnétnes Cachaient me» cheveux ht* ne» »ou« trente iliademet. li n'eut plu». . . .

( Mithrldate , acte III , aceoe V. )

Transposez les termes «clou le génie latin à la manière Je Ropsard; « sous diadèmes trente cachaient mes cheveux blancs fortune et victoire mimes. Plus n'est ce temps heureux. »

Ccst ainsi que nous écrivions autrefois; il n'aurait tenu qu'a nous de continuer : mais nous avons senti que colle construction ne convenait pas au génie de noire langue, qu'il faut toujours consulter. Ce génie, qui est celui du dialogue, triomphe daus la tragédio et daus la comédie, qui cest qu'un dialogue coutinael; il plail dans tout cl qui demande de la naïveté, de l'agrément dans l'art de narrer, d'expliquer, etc. Il «accommode peut-être assez peu de 1 ode qui demande, dit-on, une espèce d'ivresse cl de désordre , et qui autrefois exigeait Je U musique.

Quoi qu'il en soit, connaisses bien le génie de votre langue; e(, si vous avez du génie, mclez-vous peu des langues étrangères, et surtout des orientales, à moins quovous n'ayez vécu trente ans dans Alep.

SECTION u.

Sans h 'angue , en un mot, l'auteur le pins divin Est toujours, quoi qu'il fasse, un rofebant écrivain. ( Boileac , Art poétique , chant I , v. 1 6 1- l©"a. )

Trois choses sont absolument nécessaires, régularité, clarté, élégance. Avec les deux premières on parvient à ne pas écrire mal; avec la troisième on écrit bien.

Ces trois mérites, qui furent absolument ignorés dans l'université de Paris depuis sa fondation, ont été presque toujours réunis dans les écrits de Rolliu, ancien professeur. Avant lui on ne savait ni écrire ni penser en français; il a rendu un serv ice éternel à la

Ce qui peut paraître étonnant , c'est que les Français n'ont point d'auteur pias châtié en prose que Racine et Boileau le sont eu ver* ; car il est ridicule de regarder comme des foutes quelques nobles hardiesses de poésie, qui sont de vraiec beautés, et qui enrichissent la langue au lieu de la défigurer.

Corneille pécha trop souvent contre la langue , quoiqu'il écrivit dans le temps mérue qu'elle se perfectionnait. Son malheur était d 'ivoir élis élevé en province, et dy composer méine ses meilleures pièces. On trouve trop souvent chez lui djs impropriétés, des solccismcs, des barbarismes «l de I obscurité, mais aussi dans ses beaux morceaux il est souvent aussi pur que sublime.

Celui qui commenta Corneille avec Uni d impartialité, celui qui dans son Commentaire, parla avec tant de chaleur des beaux morceaux de ses tragédies, et qui n'entreprit le commentaire que pour mieux parvenir à l'établissement de la petite fille de ce grand homme, a remarqué qu'il n'y a pas une seule faute de langage dans la grande scène de Cinna et d'£milie, on Cinna rend compte de son entrevue avec

les conjurés; et à peine en trouve -t-U use ou deux dans cette aulne scène immortelle on Auguste délibère s'il se démettra de l'empire.

Par une fatalité singulière, les scènes les plus froides de ses autres pièces sont celles où l'on trouve le plus de vices de langage. Presque toutes ces scènes n'étant point animées par des sentimens vTais et iutéressans, et n'étaiH remplies que de raisonnement alambiqués, pèchent autant par l'expression quu par le fond mémo. Rien ny est clair, ricu ne se montre au grand jour : tant est vrai oc que dit Boileau :

Ce que l'on conçoit bine «'énonce ctaireraent.

i .' rt }ioôltque , chant I , v. i Si. )

L'impropriété des termes est le définit le plus commun dans les mauvais owrages.

Harmonie des langu-ts.

J'Ai connu plusd'un Anglais et plus d'un Allemand qui ne trouvaient d uaruiouic que dans leurs langues. La langue russe, qui est la slavonne, meléo de plusieurs mots grecs et de quelques-uns Urlarns, parait mélodieuse aux oreilles russes.

Cependant un Allemand , un Anglais qui aura de l'oreille et du goût, sera plus content dVuiunoi que de heaven et de himmcl: d'autfaayos que de man; de Thtos quo de (*>d ou (,"U; d'«rts(o> que de <;<>mJ. Les dactyles et les spondées flatteront plus son oreille que les syllabes uniformes et peu serties du tous les autres langages.

Toutefois, j'ai conuu de grands scoliastes qui se plaignaient violemment d'Horace. Comment, disentils, ces gens -la qui passent pour les modèles de la mélodie, non-seulement font heurter continuellement des voyelles les unes contre les autres, ce qui nous est expressément défendu; non - seulement ils vous allongent ou vous raccourcissent un mot à la fd^on grecque selon leur besoiu, mais ils vous coupent hardiment un mot en deux; ils metteur une moitié a la tiu d'un vers, et l'autre moitié au commencement du vers suivant.

Rtdditum Ciri luli'o PUriniltn Vutidtlt* fi'hi llUJ1li.ro bfatorum trinnf l'i'rluj, etc.

;Hn!ucr., lili. Il.oJ. II.)

Cest comme si nous écrivions dans une ode en français :

Dcfionvnous de a fortune, et n'en croyona qtn- li vertu.

Horace ne se no niait pas .'- cri petites liberté-; . il met à la fin de son vers ia première leKre du mot «pi commence le vers qui suie.

Jove non probante ;»-

( l.ir>. 1 . od, rr.) Ce Pieu du 'HI i>: ii-

Que dirons-nous de ces »crs harmonieux :

Scptimi, OaAn a^iturr oirciuu, et

i inJocliuu jnya j. rre notUa, «:.

;Lib. H,od. IV.)

DICTION N A 1RK

Stptime, qu'arrc moi je m±r\e j Cadix , et (fm verrez le Cautabrc ignorant du loua; , et.

Horace en a cinquante de cette force, et Pindare en est tout rempli.

Tout est noble dans Horace, dit Dacicr dans sa préface. N'aurait-il pas mieu\ fait de dire, Tantôt Horace a de la noblesse, tantôt de la délicatesse cl de l'enjouement, etc.

Le malheur des commentateurs de toute espèce est, ce me semble, de n'avoir jamais d'idée précise , et de prononcer de ^iaoas mots qui ne signifient rien. Monsieur et madame Dacicr y étaient fort sujets avec tout leur mérite.

Je ne vois pas quelle noblesse, quelle graudeur peut nous frapper dans ces ordres qu'Horace donue à son laquais, en vers qualifies du nom d'ode. Je me sers, à quelques mots près, de la traduction même de Dacicr.

« Laquais, je ne suis point pour ia magnificence des Perses. Je ne puis souffrir les couronnes pliées avec des bandelettes de tilleul. Cesse donc de fin former où tu pourras trouver dus roses tardives. Je ne veux que du simple myrte sans autre façon. Le myrte sied bien à un laquais comme toi, et à moi qui boi.t •ous une petite treille.

Ses vers contre de pauvres vieilles, et contre de? sorcières, me semblent encore moins nobles que l'ode à son laquais.

Mais revenons à ce qui dépend uniquement de ta langue. Il parait évident que les Romains et les Grecs se donnaient des libertés qui seraient chez nous des licences intolérables.

Pourquoi voyons-nous tant de moitiés de mots à la fin des vers dans les odes d'Horace, et pas un exemple de cette licence dans Virgile?

N'est-ce point parce que les odes étaient faites pour être chantées , et que la musique fesait disparaître ce défaut? Il faut bien que cela soit, puisqu'on voit dans Pindare ta.it de mots coupés en deux d'un ▼ers à l'autre , et qu'on n'er. voit pas dans Homère.

Mais, me dira-t-on, les rapsodes chantaient les vers d'Homère. Ou chantait Jcs morceaux de l'Enéide à Rome comme on ruante i'cr stances de l'Ariostc et du Tasse eu Italie. Il »st clair, par l'exemple du Tasse, que ce ne fut pas un chant proprement dit , mais une déclamation soutenue à p<;u près comme quelques morceaux assez mélodieux du chant grégorien.

Les Grecs prenaient d'autres libertés qui nous sont rigoureusement interdites. Par exemple, de répéter souvent dans la même page des épilhetes, des moitiés de vers, des vers mÇme tour entiers; et cela prouve qu'ils ne s'astreignaient pas à la môme correction que nous. Le potins okus akilles , Volimpiti domata ekontas , V'kibohn apollona , etc. , flattent agréablement l'oreille. Mais si daus nos langues modernes nou» fesions rimer si souvent Achilles mue fiais /.«/ai, les flèches d Apollon, les demeures céleste*, nous ne serions pas tolérés.

Si nous fesions répéter par un personnage les mêmes paroles qu'un autre personnage lui a dites, ce double emploi serait plus insupportable <

Si le Tasse s'était servi tantôt du dialecte bergamasque, tantôt du patois du Piémont, tantôt de celui de Gênes, il n'aurait été lu de personne. Les Grecs avaient donc pour leur poésie des facilités qu'aucune nation ne s'est permise. Et de tous les peuples , le français est celui qui s'est asservi à la gêne la plus rigoureuse.

XECTIOX III.

Ir. n'est aucune langue complète, aucune qui puisse exprimer toutes nos idées et toutes no: sensations; leurs nuances sont trop imperceptibles et trop nombreuses. Personne ne peut f«ire connaître précisément le degré du sentiment qu'il éprouve. On est obligé, par exemple, de désigner sous le nom général d'umour et de haine, mille amours tt mille haines toutes différentes; il en est de même de nos douleur; et de nos plaisirs. Ainsi toutes les lanpues sont imparfaites comme nous.

Elles ont toutes été faites successivement et par degrés selon nos besoins. Cest l'instinct commun à tous les hommes qui a fait les premières grammaires sans qu'on s'en aperçut. Les Lapons, les Nègres aussi bien que les Grecs, ont eu besoin d'exprimer le passé, le présent, le futur; et ils Pont fait : mais, comme jamais il n'y a eu d'assemblée de logiciens qui ait formé une langue, aucune n'a pu parvenir à un plan absolument régulier.

Tous les mots, dans toutes les langues possibles, sont nécessairement l'image des sensations. Les hommes n'ont pu jamais exprimer que ce qu'ils sentaient. Ainsi tout est devenu métaphore; partout oa éclaire l'âme, le cœur brûle, l'esprit voit, il compose, il unit, il divise, il s'égare, il se recueille, il se dissipe.

Toutes les nations se sont accordées à nommer souffle, esprit y ame, l'entendement humain, dont il» sentent les effets sans le savoir, après avoir nommé vent , souffle , esprit , l'agitatiou de l'air qu'ils ne voient point.

Chez tous les peuples l'infini a été négation de fini; immensité, négation de mesure. Il est évident que ce sont nos cinq sens qui ont produit toutes les langues, aussi bien que toutes nos idées.

Les moins in parfaites sont comme les lois : celles dans lesquelles il y a le moins d'arbitraire sont les meilleures.

Les plus complètes sont nécessairement celles des peuples qui ont le plus -ultivé les arts et la société. Ainsi la langue hébraiqu? devait être une des langues les plus pauvres, comme le peuple qui la parlait. Comment les Hébreux auraient- ils pu avoir des termes de marine, eux qui avant Salomon n'avaient pas un bateau? comment les termes de la philosophie, eux qui furent plongés dans une si profonde ignorance jusqu'au temps où ils commencèrent a apprendre quelque chose dans leur transmigration à Babyloue? La langue des Phéniciens, dont les Hébreux tirèrent leur jargon, devait être très-supérieure, parce qu elle était l'idiome d'un peuple industrieux, commerçant, riche, répandu dans toute la

La plus ancienne langue connue doit être celle de ta nation rassemblée le plus anciennement en corps de peuple. Elle doit être encore celle dn peuple qui a été le moins subjugué, ou qui, l'ayant été, a policé ses conquérons. Et« cet égard, il est constant que le chinois et l'arabe «ont les plus anciennes langues de foules celles qu'on parle aujourd'hui.

Il n'y a point de langue-mère. Toutes les nations voisines ont emprunté les unes des autres : mais on a donné le nom de langue-mire a celles dont quelques idiomes connus sont dérivés. Par exemple, le latin est langue-mère par rapport i l'italien, a l'espagnol , an français : mais il était lui-même dérivé du toscan ; et le toscan l'était du celte et du grec.

Le plus beau de tous les langages doit être celui qui est à la fois le plus complet, le plus sonore, le pluie varié dans ses tours, et le plus régulier dans sa marche, celui qui a le plus de mot; composés, celui qui par sa prosodie exprime le mieux les mouvemens lents ou impétueux de l'âme, celui qui ressemble le plus à la musique.

Le grec a tous ces avantages; il n'a point la rudesse du latin, dont tant de mots finissent en um , nr, us. Il a toute la pompe de l'espagnol, et toute la douceur de l'italien. Il a par-dessus toutes les langues ▼Hantes du monde l'expression de la musique, par les syllabes longues et brèves , et par le nombre et la variété de ses accents. Ainsi, tout défigure qu'il est aujourd'hui dans la Grèce, il peut être encore regardé comme le plus beau langage de l'univers.

La plus belle langue ne peut être la plus généralement répandue, quand le peuple qui la parle est opprimé, peu nombreux, sans commerce avec les autres nations, et quand ces auircs nations ont cultivé leurs propres langages. Ainsi le grec doit Ctre -moins étendu que l'arabe, ot menu: que le turc.

De toutes les langues le l'Eure f c, la française doit être la plus générale, parce qu'elle est la plus propre à la conversation : elle a pris son caractère dans celui du peuple qui la parle.

Les Français ont été, depuis près de cent cinquante ans, le peuple qui a le plus connu la société, qui en a le premier écarté toute la gêne, et le premier chez, qui les femmes ont été libres et mînic souveraines, quand elles n'étaient Ailleurs que des esclaves. La syntaxe de cette langue toujours uniforme , et qui n'admet point d'inversions, est encore une facilité que n'ont guère les autres lrnguos ; c'est une monnaie plus courante que les autres , quand même elle manquerait de poids. La^quauti'.é prodigieuse de livres agréablement frivoles que :eltc nation a produits, est encore une raison de la faveur que sa langue a obtenue chez, toutes les nations.

Des livres profonds ne donneront point de cours k onc langue : on les traduira ; on apprendra la philosophie de Newton; mais on n'apprendra pas l'anglais pour l'entendre.

Ce qui rend encore le français plus commun , c'est la perfectiou où le théâtre a été porté dans cette langue. C'est à Cinna, à Phèdre, au Misanthrope qu'elle a d il sa vogue, et non pas aux conquêtes de lis XIV.

Elle n'est ai si abondante et si maniable que l'italien, ni si majestueuse que l'espagnol, ni si énergique que l'anglais; et cependant elle a fait plus de fortune que ces trois langues, par cela seul qu'elle est plus de commerce , et qu'il y a plus de livres agréables chez elle qu'ailleurs : elle a réussi comme les cuisiniers de France, parce qu'elle a plus flatté le goût général.

Le même esprit qui a porté les nations à imiter les Français dans leurs amcublcmcns, dans la distribution des appartemeus, dans les jardins, dans fa danse, dans tout ce qui donne de la grâce, les a portés aussi à parler leur bngue. Le grand art des écrivains français est précisément celui des femmes de cette nation, qui se metlcut mieux que les autres femmes de l'Europe, et qui sans cire plus belles le paraissent par l'art de leur parure, par les agremens nobles et simples qu'elles se donnent si naturellement

Cest à force de politesse que cette langue est parvenue à faire disparaître les traces de son ancienne barbarie. Tout attesterait cette barbarie à qui voudrait y regarder de près. On verrait que le nombre vingt vient de viginti, et qu'où prononçait autrefois ce g et ce t avec une rudesse propre à toutes les nations septentrionales; du mois d'Auguste on fit lu mois d'août.

11 n'y a pas long -temps qu'un prince allemand, croyant qu'en France on ne prononçait jamais autrement If terme d'Auguste, appelait le roi Auguste de Pologne le roi Août.

De fiitvo nous limes paon ; nous le prononcions comme phaon ; cl aujourd'hui nous disons pan.

De lupus on avait fait loup, et on fesait entendre le \> avec une dureté insupportable. Toutes les lettres qu'on a retranchées depuis dans la prononciation, mais qu'on a conservées eu écrivant, sont uos auciens babils de sauvages.

C'est quand les mœurs se sont adoucies qu'on a aussi adouci la langue : ciie était agreste comme nous, avant que rïançois 1 eut appelé les femmes a la cour. Il eût autant valu parler l'aucien celte que le français du temps de Charles Mil et de Louis XII : l'allemand n'était pas plus dur. Tous les inipai ùils avaient un son affreux; chaque syllabe se prononçait dans aimaient, jetaient, cr-tjaient; on disait, il* croij-oi-cnt; c'était un croassement de corbeaux, , comme dit l'empereur Julien du langage celle, plutôt qu'un langage d'hommes.

Il a fallu des siècles pour ôter cette rouille. Les imperfections qui restent seraient encore intolérables sans le soin qu'on prend continuellement de les éviter, comme un habile cavalier évite 1er pierres sur sa route.

Les bons écrivains sont attentifs à combattre les expressions vicieuses que l'ignorance du peuple met d'abord en vogue, et qui, adoptées par les mamziï auteurs, passent ensuite dans les gazettes cl dans les écrits publics. Ainsi du mot italien cclula, qui signifie clmo,ca>que,armc:, les soldats français firent en Italie Te mot salade; de sorte que, quand on disait il a pr issu salade, on ne savait si celni dont on parlait avai>"

«70 DlCnONHAIRE

ton casque ou des laitue*. Les gazcticrs ont traduit le mot ridotto par redoute, qui signifie une espèce de fortification : mais un homme qui sait sa langue conservera toujours le mot d'assemblée. Rt:a ///te/ signifie en anglais du btruf rôti; et nos maîtres d'iiùlel nous parlent aujourd'hui d'un rotislbeef de mouton, Ih'ding- CiMf veut dire un habit dt cheval', on en a fait tediugo'.c, et le peuple croit que c'est un ancien mot de la langue. Il a bien fallu adopter celle expression avec le peuple, parce qu'elle signifie ulc chose d'usage.

Le plus bas peuple, en fut de termes d'arts ci métiers et des closes nécessaires, subjugue la cour, si ou ose le dire, comme en fait de religion. Ceux qui méprisent le plus le vulgaire seul obligés de parler et de paraître penser comme lui.

Ce n'est pas mal parler que de nommer les choses du nom que le bas peuple leur a imposé; mais on reconnaît un peuple naturellement plus ingénieux qu'un autre par les noms propres qu'il donne à chaque chose.

Ce n'est que faute d'imagination qu'un peuple adapta la même expression à cent idées différentes. Ccst une su'rililé ridiculo de n'avoir pas su exprimer autrement un bras de mer, un bras de balance , un bras de fauteuil; il y a de l'indigence d'esprit à dire également la t. vc d'un clou , la t. te d'une armée. On trouve le mol cul partout, et très-mal A propos : une rua sans issue ne ressemble en rien à un cul de sac; un honnête homme aurait pu appeler ces sortes de rues des impure*, la populace les a nommées cul-, et les reines ont été obligées de les nommer ainsi. Le fond d'un artichaut , la pointe qui termine le dessous d'une lampe ne ressemblent pas plus a nu cul que des rues sans passage; on dil pourtant toujours < ni l'aitichaut, cul de 1,'infjv , parce que le peuple qui a fait la langue dtait alors grossier. Les Italiens, qui auraient été plus en droit que nous de faire souvent servir ce mot , s'en sont bien donné de garde. Le peuple d Italie, né plus ingénieux que ses *oi»ki», forma une langue beaucoup plus abondante que la noue.

Il faudrait i|uc le cri de chaque animal eût un terme qui le distinguât. C'cit une dise'tc insupportable de manquer de «pression pour le cri d'un oiseau, pour celui d'un ?nfuit, et d'appeler des choses si diiTt'rcntcs du même nom. Le mot de vagisicun-.it, dérivé du lalin l'aijitm, aurait exprimé trèsbien le cri des enfans au berceau.

' L'ignorance a introduit un autre usage dans toute les langues modernes. Mille termes ne signifient plus ce qu'ils doivent signifier. Idiot voulait dire «Htaire, aujourd'hui il veut dire -«t; I •/ .iphanir signifiait m petfine, c'est aujourd liui la fête des trois rois; Ixipti'er, c'est se plonger dans l'eau, nous dison.» baptiser du nom de Jean ou de Jacques.

A ces défauts de presque toutes les langues se joignent des irrégularités barbares. <,a>Çi>n, courtisan , c< ui nii , sont des mois bounètes; <y<"T' > t ourli-ane, coureur, sont des injures. Vénus est un nom charmant, rr ne rien est abominable.

Un autre effet de l'irrégularité de ces langues composées au hasard dans des temps grossiers, c'est la quantité do mou composes dont le simple n'existe

plus* Ce sont des cofeus cjuj ont pci^lu leur j^£tc« js avons des architravci, et point de traves;, dus arckiteçlet, et point dt teclcs; à*suub«$femcnsy et point de bassanens : il y a des cuase* ineffable*, et point d'ej/«hles. On est intrépide, ou n'est pas trépide,; iutjwtcul, et jamais paient ;. un fonds, est utrpuUaUc> sans pouvoir être epuisable. Il y a des imp^lau fdw> iruolcas,. tuais ni fiuilcns, ni tolms : nmcàalafH *iguifie fnareisau , et chalant. celui qui achète.

Toutes les langue s tienneut plus ou moins de ces défauts ; ce sont des M-rraitts tous irréguliers, dont la main d'un habile artiste sait tirer avantage.

Il se glisse toujours ians les langues d'autres défauts qui font voir le caractère d'une nation. En France les modes s'intro luiseut dans les expressions comme dans les coiffures, l'n malade eu un médecin du bel air se sera avisé de dire qr'il a eu un soupçon de fièvre pour signifier qu'il en a eu une légère atteinte; voila bientôt toute la nation qui a des soupçons de coliques, des soupçon* de haine , d'amour, de ridicule. Les prédicateurs vous disert en chaire qu'il faut avoir au moins uu soupçon d'amour de Dieu. Au bout de quelques mois cette mode passe pour faire place à une autre. yis-à-*'is s'introduit partout. On se trouve dans toutes les conversations vis-à-vis de ses gontsctdc ses intérêts. Les courtisans sont bien ou mal vis-à-vis du roi ; les ministres sont embarrasses vis-à-vis d'eux-mêmes; le parlement en corps fait souvenir la naliou qu'il a été le soutien des lois vh-iv vis de l'archevêque; et les hommes, en chaire, sont vis-à-vis de Dieu dans un étal de perdition.

Ce qui nuit le plus à la noblesse de la langue , ce n'est pas celte mode passagère dont on se dégoûte bientôt, ce ne sont pas les solécismes de la bonne compagnie dans lesquels les bons auteurs ne tombent point; c'est l'affectation des auteurs médiocres de parler de choses sérieuses dans le style de la conversation. Vous lirez dans nos livres nouveaux de philosophie qu'il ne faut pas faire ér pure perte lc< jraii de penser; que les éclipses .«-ont en droit d'c/éniycT le peuple', qu'Epicure axait un extérieur à l'unisson de son unir; que Ciodius n -rr Auguste; et mille autres expressions pareilles, dignes du laquais des Pr. eieuses ridit u!cs.

Le style des ordonnance? des rois, et des arrêts prononcés dans les Iribunanr, ne sert qu'à faire voir de quelle barbarie on est pjMÎ. On s'en moque dans la com d c des Plaideurs ( acte II, scène IV ) :

Lequel HWrôiivr, npres phnintn irl>c'.l!«>ru , Aurait »Ueuu , fr.pwo, moi «cr.cnl à Ui joue.

Cependant il est arrivé qnc des gazeliers et des fescurs de journaux ont adopté celte incongruité; et vous lisez dans les papiers publies : « On a appris que la tlo'.tc aurai: mis a la voile le 7 mars, et qu'elle aurait doublé les Sorlingues. »

Tout conspire a corrompre une langue un peu étendue; les auteurs qui gâtent le style par affoctatiou; ceux qui écrivent en pays étranger, et qui mêlent presque toujours des expressions étraugère» à leur langue naturelle; les négocians qui introdui- «ent dans la conversation les termes de lour cowp-

PHTLOSï ) P H I QUE.

soir, et qui vous disent que l'Angleterre arme une

Botte, mai* que par centre la France équipe des vaisseaux : les beaux esprits des pays étrangers, qui, ne connaissant pas l'usage, vous disent qu'un jeune prince a été très-bien cdiiqvè, au lieu de dire qu'il a reçu une bonne éducation.

Toute langue étj.ut imparfaite, il ne s'ensuit pas qu'on doive la changer. Il faut absolument 6'en tenir à la manière dont les bons auteurs l'ont parlée; et, qnand on a un nombre suflisnnt d'auteurs approuvés, la langue est fixée. Ainri on ne peut plus rien changer à l'italien, à l'espagncl, à l'anglais, au français, sans les corrompre; la raison en est claire, c'est qu'on rendrait bientôt intelligibles les livres qui font l'instruction et le plaisir des nations.

L A lt M ES.

Lts larmes sont le langage muet de la douleur. Mais pourquoi? quoi rapport y a-t-il entre une idée triste, et cotte liqueur limpide et salée, filtrée par une pc itc glande au coin externe de l'œil, laquelle humecte la conjonctive et les petits points lacrymaux, d'où elle descend d^ans le net et dans la bouche par le réservoir appelé sac lacrynutl . et par ses couduiU?

Pourquoi dans les enfans et dans les femmes, dont les orgaucs sont d'un réseau faible et délicat, les larmes sont-elles plus aisément excitées par la douleur que dan» les hommes faits, dont le tissu est plus ferme?

La nature a-t-elle voulu faire naître en nous la compassion à l'aspect de ces larmes qui nous attendrissent, et nous porter à secourir ceux qui les répandent ? La femme sauvage est aussi fortement déterminée A secourir l'enfant qui pleure, que le serait une femme de la cour, et peut-être davautage, parce qu'elle a moins de distractions et de passions.

Tout a une fin sans doute dans le corps animal. Les yeux surtout ont des rapports mathématiques si évidens, si démontrés, si admirables avec les rayons do lumière; cette mécanique est si divine, que je serais tenté de prendre pour ui. délire de fièvre chaude l'audace de nier les causes finales de la structure de nos yeux.

L'usage des larmes ne paraît pas avoir une fin si déterminée et si frappante; mais il serait bean que la nature les fit couler pour nois exrttcr a la pitié.

Il y a des femmes qui sont accusées de pleurer quand elles veulent. Je ne suis nullement surpris de leur talent. Une imagiuation vive, sensible et tendre peut se fixer à quelque objet, a quelque retsonvuuir doaiourcux ,et se le représenter avec des couleurs si dominantes , qu'elles lui arrachent des larmes. Ccst ce qui arrive à plusieurs acteurs, et principalement .'. des actrices snr le théâtre.

Les femmes qui les imitent dans l'intérieur de leurs maisons, joignent A ce talent la petite fraude de paraître pleurer pour leur mari, tandis qu'en effet' elles pleurent pour leur amant. Lears larmes sont vraies, mais l'objet en est faux.

Il est impossible d'afleeter les pleurs sans sujet,' comme on pent affecter de rire. Il faut être sensiblement touché pour forcer la glande lacrymale A

ae comprimer et A répandre sa liqueur sur l'orbite do l'œil; mais il ne faut que vouloir pour former ht rire.

On demande pourquoi le même homme qui aura vu d'un mil sec les événements les pins atroces, qui mémo aura commis des crimes de sang- froid, pleurera au théâtre à la représentation de «es événeuiens oi de ces crimes? c'est qu'il ne le» voit pas avec les mémos yeux, il les voit avec ceux de l'auteur et de l'acteur. Ce a est phis le même homme, il élai: barbare, il était agité de passions furieuses quand il vit tuer une femme innocente, quand il se souilla dé sang de son ami ; il redevient homme au spectacle. Son âme était remplie d'un 'umultc orageux, elli est tranquille, elle est vide; la nature y rentre ; il répand des larmes vertueuses. C'ost là le vrai mérite, ls grand bien des spectacles; r'eat là n.o quo ne peuvent jamais foire ces froides déclamations d'un orateur gagé pour ennuyer tout un auditoire pendant tua heure.

Le capitoul David, qui, sans s'émouvoir, vil et fit mourir l'innocent Calas sur la roue, aurait versé des larmes en voyant son propre crime duus uuo tragédie bicu écrite et bien récitée.

C'est ainsi que Pope a dit dans le prologue du Calon d'Addison :

Tyran t. no more iheir ie»atjt nature hejpt; And foet to vjrfu< wondtrtd how thty wtpt.

De «e voir attendris les m&bam sVlonnerent.

La crime eut des romorui , e* las tyran* pleurèrent.

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