LÈPRE ET VEROLE
Il s'agit ici de deux grandes divinités, l'une ancienne et l'autre moderne, qui ont régné dans notre hémisphère. Le révérend père dom Cal met, grand antiquaire, c'est-à-dire, grand compilateur de ce qu'on a dit autrefois, et de ce qu'on a répété de nos jours, a confondu la vérole et lalcprc. Il prétend que c'est de la vérole que le bon-homme Job était attaqué, et il suppose, d'après un ncr commentateur nommé Pinéda, que la vérole et la lèpre sont précisément la même chose. Ce n'est pas que Calmct soit médecin; ce n'est pas qu'il raisonne, mais il cite) et, dans son métier de commeutatcur, le; citations out toujours tenu lieu de raisons. '1 site entre autres le consul .Vusono ué gascon et poète, précepteur du malheureux empereur Cratien, et nue çuclqucs-uns oui cru avoir été évéque.
Cal met, dans sa dissertation sur la maladie de Job, renvoie lu lecteur à cette épiçrammc d'Ausonc sur une dame romaine nommée Crispa.
• t'rnpa |x>ur tes «mon» ne fui jamais farouche ; « Elle offre i le i» pbiitii» et m laugue et u bouche; « Tou» ses nous «u tout icmp» futcjl ouvrru pour eux : « CelrLrous , me* i>iui», soins si jjëm'rcnx. »
( At-OM, c'pigr. I.XXI. )
Ou ne voit pas ce que cette prétendue épigramme a de commun avec ce qu'on impute à Job, qui d'ailleurs n'a.janwis existé, et qui n'est qu'un personuage allégorique, d'une fable arabe, ainsi que nous lavons va.
Quand Astruc, daus son Histoire de h vérole, aJ-
UguocteS iutdrités p6ur prouver que la vérole vient «11 effet de Saint-Domingue, et que les Espagnol* la rapportèrent d'Amérique , ses citations sont plus
Deux choses prouvent, à mon avis, que nous devons la vérole à l'Amérique; la première est la foule des autours, des médecins et des chirurgiens du seizième siècle qui attestent cette vérité; la seconde est le silence de tous les médecins et de tous les poètes de l'antiquité qui n'ont jamais c^pnu cette maladie, et qui n'ont jamais prononcé son nom. Je regarde ici le silence des médecins et des poètes comme une preuve également démonstrative. Les premiers , à commencer par Hippocratc, n'auraient pas manqué de décrire cette maladie, de la caractériser, de lui donner un nom, de chercher quelques remèdes. Les poètes, aussi malins que les médecins sont laborieux, anraical parlé dans leurs satires de la cliaudc-pisse , du chancre, du poulain, de tout ce qui précède ce mal alfreux, et de toutes ses suites : vous ne trouvez pas un seul vers dans Horace, dans Catulle, dans Martial, dans Juvénal, qui ait le moindre rapport à la vérole, tandis qu'ils s'étendent tous avec tant de complaisaucc sur tous les effets de la débauche.
11 est très-certain que la petite vérole ue lut connue des Romains qu'au sixième siècle ; que la vérole américaine ne fut apportée en Europe qu'A la fin du quinzième, et que la lèpre est aussi étrangère à ces deux maladies que la paralysie l'est a la danse de saint Vit ou de saint Guy.
La lèpre était une gale d'une espèce horrible. Les Juifs en furent attaqués plus qu aucun peuple des pays chauds, parce qu'ils n'avaient ni linge, ni bains domestiques. Ce peuple était si malpropre , que ses législateurs furent obligés de lui faire une loi de se laver les mains.
Tout ce que nous gagnâmes à la fin de nos croisades, ce fut cette gale; et , de tout ce que nous avions pris, elle fut la seule chose qui nous resia. 11 fallut bâtir partout des léproseries pour renfermer ces malheureux , attaqués d'une gale pestilentielle et incurable.
La lèpre, ainsi que le fanatisme et l'usure , avait été le caractère distinctif des Juifs. Ces malheureux n'ayant point de médecius, les prêtres se mirent en possession de gouverner la lèpre , et d'en faire un point de religion. Ccst ce qui a fait dire à quelque» téméraires que les Juifs étaient de véritables sauvages, dirigés par leurs jongleurs. Leurs prêtres, à la vérité, ne guérissaient pas la lèpre, mais ils séparaient les galeux de la société; et par là ils acquéraient un pouvoir prodigieux. Tout homme atteint de ce mal était emprisonné comme un voleur ; de sorte qu'une femme qui voulait se défaire de son mari n'avait qu'à gagner un prêtre, le mari était enfermé ; c'était une espèce de lettre de cachet de ce temps - là. Les Juifs et ceux qui les gouvernaient étaient si ignorans qu'ils prirent les teignes qui rongent les habits, et les moisissures des murailles pour une lèpre. Ils imaginèrent donc la lèpre des maisons et des habits; de sorte que le peuple , ses guenilles et i, tout fut sous la verge sacerdotale.
btLTÎONNAlRE
Une preuve qu an temps de fc découverte- de la vérole il n'y avait nul rapport entre ce mal et la lèpre, c'est que le peu qui restait encore de lépreux à la Sa du quinzième siècle ne voulut faire aucune sorte de comparaison avec les vérolés.
On mit d'abord quelques vérolés dans les hôpitaux des lépreux; mais ceux-ci les reçurent avec indignalion. Ils présentèrent requête pour en être séparée; comme des gens en prison pour dettes, ou pomrdea affaires d'honneur, demaudent à n'être pas confonde.-» avee la canaille des crimiuols.
Nous avons déjà dit que le parlement de Pans reudit, le G mars <4<)6, un arrêt par lequel tous le» vérolés, qui n étaient pas bourgeois de Paris, eussent à sortir dans vingt-quatre heures , sous peine d'être pendus. L'arrêt u'était ni chrétien, ni légal , ni sensé; et nous en avons beaucoup de cette espèce : mais il prouve que la vérole était regardée comme un fléau nouveau, qui u'avait rien de commun avec la lèpre, puisqu'on ne pendait pas les lépreux pour avoir conçu é à Paris, et qu'on peudait les vérolés.
Les hommes peuvent se donner la lèpre par leur saleté, ainsi qu'une certaine espèce d'animaux quels la canaille ressemble assez; mais, pour [ rôle, c'est la nature qui a fait ce présent à VA Nous lui avons déjà reproché à cette nature , si bonne et si méchante, si éclairée et si aveugle, d'avoir étécontre sou but en empoisonnant la source de la vie, et nous gémissons encore de n'avoir point trouvé de bolulion à cette difficulté terrible.
Nous avons vu ailleurs que l'homme en ;:?ne*raiT l'un portant l'autre, n'a qu'environ vingt-deux ans à vivre; cl, pendant ces vingt-deux ans, il est sujet à. plus de vingt-deux mille maux, dout plusieurs sont incurables.
Daus cet horrible état, on se pavane encore; ou fait l'amour au hasard de tomber en pouriture , on s'intrigue, on fait la guerre , ou fait des projets, comme si on devait vivre mille siècles dans le* délices.