LOIS
section rr.EMifcac
Il est difficile qu'il y ait nue seule nation qui viv.» sous de bonnes lois. Ce n'est pas seulement parce qu'elles sont l'ouvrage des hommes, car ils ont fait de très-bonnes choses; et ceux qui ont inventé et perfectionné les arts pouvaient imaginer un corps de jurisprudence tolérable. Mais les lois ont été établies dans presque tous les états par l'intérêt du législateur, et par Je besoin du moment, par l'ignorance, par la superstition. On les a faites à mesure, au hasard, irrégulièrement, comme on bâtissait les villes. Voyez à Paris le quartier des Halles, de Saint-Picrreaux-bœufs, la rue Brise -miche, celle du Pct-audîable, contraster avec le Louvre et les Tuileries; voila l'image de nos lois.
Londres n'est devenue digne d'être habitée que depuis qu'elle fut réduite en cendre. Les rues, depuis cette époque, furent élargies et alignées; Londres fut une ville pour avoir été bruire. Voulez-vous avoir de lionnes lois; brûlez les vôtres, et faites-en dr nouvelles.
Les Romains furent trois cents années sans lois Gxes; ils furent obligés d'en aller demander aux Athéniens, qui leur en donnèrent de si mauvaises «jut
Voyn le Commeotiiie iut l'Esprit de* Lois , lomr T t*
PHILOSOPHER
bientôt elles furent presque toute* abrogées. Co Athèucs elle-même aurait-elle eu une bonne législation ? On fut obligé d'abolir celle de Dracon , et ceHa de Solon périt bientôt.
Notre coutume de Paris est interprétée différemment par vingt-quatre commentaires; donc il est prouvé vingt-quatre fois qu'elle est rarJ conçue. Elle contredit cent quarante autres coutumes , ayant toutes force de loi chez la même nation, et toutes se contredisant cntr« elles. Il est doue dans une seule province de l'Europe , entre les Alpes et les Pyrénées, plus de quarante petits peuples qui r appellent compatriote^ et qui sont réellement étrangers les uns pour les autres, comme 1? Tunquin l'est pour la Coebinebine.
Il en est de même dans toutes les provinces de l'Espagne. C'est bien pis dans la Germanie; personne n'y sait quels sont les droits du ebef , ni des membres L'habitant des bords de l'FJbe ne tient an cultivatenr de la Suabc que parce qu'ils parlent à peu près la même langue, laquelle est un peu rudr.
La nation anglaise a plus d'uniformité; mais n'étant sortie de la barbarie et de la servitude que par intervalles et par secousses, et ayant dans sa liberté conservé plusieurs lois promulguées autrefois par de grands tyrans qui disputaient le trône, ou par de petits tyrans qui envahissaient des prélatures, il s'en est formé un corps assez robuste, sur lequel on aperçoit encore beaucoup de blessures couvertes d'emplâtres.
L'esprit de l'Europe a fait de plus grands progrès depuis cent ans que le monde entier n'en avait fait depuis Brama , Fobi , Zoroastre et le Thaut de l'Egypte. D'où vieut que l'esprit de législation en a fait si peu ?
Nous fûmes tous sauvages depuis le cinquième siècle. Telles sont les révolutions du globe; brigand* qui pillai. nt, cultivateurs pillés, c'était là ce qui composait le genre humain du fond de la mer Baltique au détroit de Gibraltar ; et, quand les Arabes parurent au midi, la désolation do bouleversement fut universelle.
Dans notre coin d'Europe, le petit nombre étant composé de hardis iguorans , vainqueurs et armés de pied en cap, et le grand nombre d'ignorans esclaves désarmés, presque aucun ne sachant ni lire ni écrire, pas même Cbarlemagne, il arriva très-naturellement que l'église romaine, avec sa nlume et ses cérémonies, gouverna ceux qui pissaient leur vie à cheval, la lance en arrêt et le morinn en tête.
Les descendans des Sicambrcx, des Bourguignons, des Ostrogots, Visîgolhs, Lombards, Hérulcs, etc., sentirent qu'ils avaicut besoin de quelque chose qui ressemblât a des lois. Ils en cherchèrent où il y en avait. Les évêques de Rome en savaient faire en latin. Les barbares les prirent avec d'autant plus de respect qu'ils ne les entendaient pas. Les décrétâtes des papes, les unes véritables, les autres effrontément supposées, devinreut le code des nouveaux regas, deslcuds, des barons qui avaient partagé 1rs terres. Ce furent des loups qui se laissèrent enchaîner par des renards. Ils gardèrent leur férocité, mais clic fut
Pin. rait
subjuguée par la crédulité, et par la crainte que 1a crédulité produit. Peu a peu l'Europe, excepté la Grèce et ce qui appartenait encore à l'empire d'orient, se vit sous l'empire de Rome; de sorte qu'on
put 0* ire une seconde fois :
7? orna no j rtrum dominoi gruleiMjue logatam.
(Ymoiu, Kntide, I.38&)
(*) Presque toutes les conventions étant accompagnées d'un signe de croit et d'un serment qu'on fesait souvent sur des reliques, tout fut du ressort de l'église; Home, comme \a. métropole, fut juge suprême des procès de la Chc.sonèsc Cimbrique et "de ceux de la Gascogne. Mille scigueurs féodaux |oignaitt leurs usagss au droit canon, il en résulta cette jurisprudence monstrueuse dont il reste encore tant de vestiges.
Lequel eût le mieux valu, de n'avoir point du tout de lois, ou d'en avoir de pareilles?
Il a été avantageux à un empire plus vaste que l'empire romain d'être long - temps dans le chaos ; car, tout étant à faire, il «'tait plus aisé de bâtir uu édifice que d'en réparer un dont les ruines seraient respectées.
La Tcsmophorc du nord assembla en 1 7G7 des députés de toutes les provinces qui contenaient environ douze cent mille lieues Carrées. Il y avait des païens , des mahométans d'Ali , des mabométans d'Omar, des chrétiens d'environ douze sectes différentes. On proposait chaque loi à ce nouveau synode* ec, si elle paraissait convenable à l'intérêt de toutes les provinces, elle recevait alors la sanction de la souveraine et de la nation.
La première loi qu'on porta fui la tolérance, afin que le prêtre grec n'oubliât jamais que le prêtre latin est homme ; que le musulman supportât son frère le paien , et que le romain ne fût pas tenté de sacrifier son frère le presbytérien.
La souveraine écrivit de sa main dans ce grand conseil de législation : « Parmi tant de croyances diverses, la faute la plus uuisible serait l'iotoléranec. »
On convient unanimement qu'il n'y a qu'une puissance (*) , qu'il faut dire toujours puissance civile et disciptiue ecclésiastique, et que l'allégorie des deux glaives est le dogme de la discorde.
Elle commença par affranchir les serfs de son domaine particulier.
Elle affranchit tous ceux du domaine ecclésiastique ; ainsi elle créa des hommes.
Les prélats et les moines furent payés do trésor public.
Les peines furent proportionnées aux délits, et les peines furent miles; les coupables, pour la plupart, furent condamnés aux travaux publics, attendu que les morts ne servent à rien.
La torture fut abolie, parce que c'est punir avant de connaître, et qu'il est absurde de punir pour connaître ; parce que les Uomains ne mettaient à la tor-
(•) Voye? l'article Am*.
(') Voyn l'irticle P»i5»A<tct.
turc que les esclave» ; parce que la torture est Je moyen de sauver le coupable ut do perdre l'innocont.
On en était la quand Mousiaplu 111 , fils do Mahmoud , força l'impératrice d'interrompre son code pour le La lire.
SECTION II
J'ai tenté de découvrir quelque rayon de lumière dans les temps invlliolo^i jiie^ uc la Cbinc qui précisent l'obi, el j'ai tenl. en va.ii.
Mais en m'en Huant .• l'obi . qui vivait environ Irois mille ans avant 1ère nouvelle et vulgaire de noire occident scptcnlri j'jal , je vois déjà des lois douces et sa^-s établies pu- un roi hienfesant. Les ancien livres des cinq Kmjs, consacrés par le res pect il:' tant île .sit'cîes, n^us parlent de ces instiluliiius il agriculture , de I' couotrie pastorale, de IVcouoiuie dome.s'.i jue , ila T.i 'ronotnie simple qui ri'^îe les s. lisons, de la musique qui, par des modulations dilIVreiiies, appelle les, boni mes à leurs fonctions diverses. Ce l'obi vivait incontestablement il y a cinq mille ans. Juge/, de quelle antiquité devait être un peuple immense qu'un empereur instruisait sur tout ce qui pouvait faire son bonh-ur. Je ne vois dans ses lois rien que de doux, d'utile et d'agréable.
On me luoniie ensuite le code d'un petit peuple qui arrive, deux mille ans après, d'un désert affreux sur les bords du Jourdain , dans un pays serré et hérissé de montagnes. Ses lois sont parvenues jusqu'à nous; on nous les donne tous les jours comme le modèle do la sagesse. Eu voici quelques-unes :
« De ne jamais manger d'onocrotal, ni de charadre, ni de griffon, ui d'ixion, ni d'anguille, ni de lièvre , parce que le lièvre rumine et qu'il n'a pas le pied fendu ;
« Du ne point coucher avec sa femme quand elle a ses règles, sous peine d'être mis à mort l'un et l'autre ;
« D'exterminer sans miséricorde tous les pauvres habitansdu pays de Canaan, qui ne les connaissaient pas; dégorger tout, de massacrer tout, hommes, femmes, vieillards, eufans, animaux, pour la plus grande gloire de Dieu ;
«t D'immoler au Seigneur tout ce qu'on aura voué en analhème au Seigneur, et de le tuer ans pouvoir le racheter ;
« De briller les veuves qui , n'ayaut pu Cire remariées a leurs beaux-frères, s'en seraient consolées avec quelque autre Juif sur le grand chemin ou ailleurs, etc., c:c.,ctc. (/?). »
Un jésuiîc, autrefois missionnaire chet les Cannibales , dans le temps que le Canada appartenait encore au roi de France, me contait qu'un jour, connue il expliquait ces lois juives à ses néophytes, un petit l'rau.iiis imprudent , qui assistait au catéchisme ,
(a) Ce»i ce qui .irriva sThamar, qui, étant voilce, coucha sur le grand clumiu avre son beau-pire Juda, dont elle fut méconnue. ED.? devint gionw. JuJn la eundniima i être brnlce. L'arrel éuit d'autant plu* cruel <jue , « il eut été circulé, noire Sauveur, qui descend en droite ligne de ce Juda et dr cette Thamar, n* serait pas né ; à moins que tout In événement de I «mirer» n'eus-
s'avisa de s'écrier : « Mais voilà des, lois de Cannibales. » Un des citoyens lui répondit : « Petit drôle,
apprends que nous sommes d'honnêtes gens : nous n'avons jamais eu de pareilles lois. Et, si nous n'étions pas gens de bien , nous te traiterions en citoyen de Canaan pour t'apprendre a parler. »
11 apport, par la comparaison du premier code chinois et du code liébrai.juc , que les lois suivent asset les moeurs des gens qui les ont faites. Si les vautours e'. les pigeous avaient des lois , elles seraient sans doute di fler en tes.
section m.
Les moutons vivent en société fort doucement; leur caractère passe pour très-débonnaiîe, parce que nous ne voyons pas la prodigieuse quanti'.c d'animaux qu'ils dévorent. 11 est à croire même qu'ils les mangent innocemment et sans le savoir , comme lorsque nous mangeons d'un fromage de Sassenage. l-a république des moutons est l'image Gdèle de l'âge d'or.
Un poulailler est visiblement l'état monarchique le plus parfait. Il n'y a point un roi comparable a un coq. S'il marche licrcmctit au milieu de sou peuple, ce u'esl point par vanité. Si l'ennemi approche, il ne donne point d ordre a ses sujets d'aller se faire tuer pour lui en vertu de sa certaine science et pleine puissance; il y va lui-même, range ses poules derrière lui et combat jusqu'à la mort. S'il est vainqueur, c'est lui qui chante le Te l>eum. Dans sa vio civile, il n'y a rien de si galant, de si honnête , de si désintéressé. Il a toutes les vertus. A-i-il dans son bec royal un grain de blé, un vermisseau, il le donne à la première de ses sujettes qui se présente. Enfin Salomon dans son sérail n'approchait pas d'un coq de basse-cour.
S'il est vrai que les abeilles soient gouvernées par une reine à qui tous ses sujets foui l'amour, c'est nn gouvernement plus parfait encore.
Les fourmis passent pour une excellente démocratie. Lllc est au dessus de tous les autres états, puisque tout le monde y est égal, «i que chaque particulier y travaille pour le bonheur de tous.
La république des caslors est encore supérieure à celle des fourmis, du moins si nous en jugeons par leurs ouvrages de maçonnerie.
Les singes ressemblent olulot à des bateleurs qu'a un peuple policé; cl ils ne piraisseul pas être réunis sous des lois fixes et fondamentales, comme les espèces précédentes.
Nous ressemblons plus aux singes qu'à aucun au'rc animal par le don de I imitaiicn, par la légérelé de nos idées, et par no re inconstance qui ne nous a jamais permis d'avoir des loir uniformes et durables.
Quand la nature forma notre espèce, et nous donna quelque instinct ;'l'amour- propre pour notre conserva ion, la bienveillance pour la conservation des autres, l'amour qui est commun avec toutes les espèces, et le don inexplicable de combiner plus que tous les animaux ensemble; après nous
avoir ainsi donné nofe lot, clic nens dit : Faite» comme vous pourrez.
Il n'y a aucun bon code dans aucun pays. La raiton en est évidente; les lois ont été faites a mesure, selon le temps , les lieti\ , les bcscii s , etc.
Quand les besoins ont changé, 1er lois qui sont demeurées sont devenues ridicules. Ainsi la loi qui défendait de manger du porc et de boire du vin était très-raisonnable en Arabie, où le porc et le vin sont pernicieux; elle est absurde A Constantinoplc.
La loi qui donne tout le fief t l'aîné est fort bonne dans un temps d'anarchie et de pillage. Alors l'aîné est le capitaine du château que des brigands assailliront tôt ou tard ; les cadets seront ses premiers officiers, les laboureurs ses soldats. Tout ce qui est à craindre, c'est que le radet n'assassine ou n'empoisonne le seigneur salien son aine", pour devenir à son tour le maître de la masure; mais ces cas sont rares, parce que la nature a tellement combiué nos instincts et nos passions, que nous avons plus d'horreur d'assassiner notre frère aîné que nous n'avons d'envie d'avoir sa place. Or celte loi. convenable à des possesseurs de ionjons du temps de Cbilpéric , est détestable quand il s'agit de partager des rentes dans une ville.
A la honte des hommes, on sait que les lois du jeu sont les seules qui soient partout justes, claires, inviolables et exécutées. Pourquoi l'Indien qui a donné les régies du jeu d'écbecs est-i? obéi de bon gré dan* toute la terre, et que les décrétâtes des papes, par exemple, sont aujourd hui un objet d'horreur et de
mépris? c'est que l'inventeur des échecs combina tout avec justesse pour la satisfaction des joueurs, et que les papes, dans leurs décrétâtes, n'eureut en vue que leur seul avantage. L'iudieu voulut exercer également l'esprit des hommes, et leur donner du plaisir; les papes ont voulu abrutir l'esprit des hommes. Aussi le fond du jeu des échecs a subsisté le mémo depuis cinq mille ans, il est cumin un a tous les babiuns de la terre, et les décrétâtes ne sont connues qu'a Spolètc, a Orvicttc, à Lorclic, où le pius mince juriscousullc les Ut leste e: les m< prise en secret.
S FICTION IV
Du temps de Vespasien et de Tite, pendant que les Romains évcntraiciit les Juifs, un Israélite fort riche, qui ne voulait poin» être éveiilré , s'enfuit avec tout l or qu'il avait gagné a son métier d'usurier, et emmena vers Eiiungabcr toute sa famille, qui consistait en sa vieille femme , un fils et une fille ; il avait dans son train deux eunuques, dont l'un servait de cuisiuicr; l'autre était laboureur et vigneron. Un bon essénien, qui savait par cœur le rcnlatcuquc, lui servait d'aumônier : tout cela s'embarqua dans le port d'Eziougaber , traversa la mer qu'on nomme Rouge, et qui ne l'est point, et entra dans le golfe Pcrsiquc, pour aller chercher la terre d Ophir, sans mvoir où elle cuit. Vous croyez, bien qu'il survint une horrible tempête, qui poiusa la fusille hébraïque vers les côtes des Indes; le vaisseau fit naufrage à «ne des îles Maldives, nommée aujourd'hui P-adrabranca, laquelle était alors déserte. D
Le vieux richard et la vieille se noyèrent; le fils, la fille, les deux eunuques et l'aumônier se sauvèrent} ou tira comme on put quelques provisions du vaisseau , on bâtit de petites cabanes dans l'île, et on y vécut assez commodément. Vous savez que Pile d« Piidrabranca est a cinq degrés de la ligne, et qu'on y trouve les plus gros cocos et les meilleurs ananas du monde; il était fort doux d'y vivre dans le temps qu'on égorgeait ailleurs le reste- de la nation chérie : mais l'cssénicn pleurait en considerant que peut-être il ne restait pins qu'eux de Juifs sur la terre, cl c;ue la Sfincuce d' Abraham allait finir.
Il ne tient qu'à vous de la ressusciter* dit le jcuut Juif; épouse/, ma >œur. Je le voudrais bien, dit l'aumônier, mais la loi s'y oppose. Je suis essénicu, j'ai fait vœu de ne me jamais miner : la loi porte qu'on doit accomplir sou Vœu; la ricc juive finira si ellt veut, mais certainement je n'épouserai point votre sœur, toute jolie qu'elle est.
Mes deux eunuques ne peuvent pas lui faire d'enfans, reprit lu Juif : je lui en ferai doue, s'il vous plaît , et ce sera vous qui bénirez le mariage.
J'aimerais mieux cent fois être éventré par les soldats romains, dit l'aumônier, que de servir à vous faire commettre un inceste : si c'était votre sœur de père, encore passe, la loi le permet; mais elle «si votre sœur de mère, cela est abominable.
Je conçois bien, répondit le jeune homme, que ce serait un crime à Jérusalem, ou je trouverais d'autres filles; mais dans t'ile de Padrabranca , 911 je ne vois que des cocos, des ananas et dos huître* , je crois que la chose est très-permise. Le Juif épousa donc sa sœur, et en eut une fille malgré les protestations de l'cssénicn; ce fat l'unique fruit d'un mariage que l'un croyait très - légitime , et l'autre abominable.
Au bout de quatorze ans la mère mourut : le père dit à l'aumônier : Vous êtes- vous enfin défait de vos anciens préjugés? vou le?.- vous épouser ma fille? Dieu m'en préserve, dit l'cssénieu. Oh bien, je h pouserai donc moi, dit le père, il eu sera ce qui pourra ; mais je ne veux pas que la semence d'Abraham soit réduite à rien. L'cssénicn, épouvanté de cet horrible propos, ne voulut plus demeurer avec un homme qui manquait à la loi, et s'enfuit. Le nouveau marié avait beau lui crier : Demeurez, mon ami, j'observe la loi naturelle, je sers la patrie, n'abandonnez pas vos amis; l'autre le laissait crier, ayant toujours la loi dans la tête, et s'enfuit à la nag'î dans Pile voisine.
C'était la grande île d'Attotc, »rès-pcuplée et trèscivilisée; di s qu'il aborda, on te Ht esclave. Il apprit à balbutier la langue d'Attolc; il se plaignit trèsamcremenl de la façon itihospit-ilierc clou' on Pavai: reçu; on lui dit que c'était la loi, et que depuis que Pile avait été sur le point d'être surprise par les h.ibiuus de celle d'Ada, on avait sagement réglé que tous les étrangers qui aborderaient dans Atîole seraient mis en servitude. Ce ne peut être une loi, dit Pesséniea , car elle n'est pas dans U Pontateoque ; on lui répondit qu'elle était dans le Digeste du pays, et U demeura esclave : H avait heureusement un tro-
m DlCTiOMAIRi;
boa maître, tort riche, qui le traita bien et auquel il •'attacha beaucoup.
Des assassius vinrent un jour pour tuer le maître et pour voler ses trésors; ils demandèrent aux esclaves s'il était à la maison , et s'il avait beaucoup d'argent. Nous vous jurons, dirent les esclaves, qu'il n'est point A la maisou ; mais l'essénien dit : La loi ne permet pas de meutir ; je vous jure qu'il est à '.a. maison, et qu'il a beaucoup d'argent : ainsi le maître Tut volé et tué. Les esclaves accusèrent l'essénien devant les juges d'avoir trahi son patron; l'essénien dit qu'il ne voulait mentir, et qu'il ne mentirait pour rien au monde-, et il fut pendu.
On me contait cette histoire et bien d'autres semblables dans le dernier voyage que je fis des Indes en France. Quand je fus arrivé , j'allai à Versailles pour quelques affaires; je vis passer une belle femme suivie de plusieurs belles femmes. Quelle est cette belle femme, dis-jc à mon avocat en parlement, qui était venu avec moi ? car j'avais un procès en parlement a Paris, pour mes babils qu'où m'avait faits aux Indes, et je voulais toujours avoir mon avocat à mes côtés. Ccst la fille du roi , dit-il ; elle est charmante et bicufesante; c'est bien dommage 411e dans aucun cas elle ne puisse jamais être raine de France. Quoi ! lui disje , si on avait le malheur de perdre tous ses parais et les princes du sang (ce qu'à Dieu ne plaise) , elle ne pourrait hériter du royaume de son père ? Non , dit l'avocat , la loi salique s'y oppose formellement. Et qui a fait cette loi salique? dis-jc à l'avocat. Je n'eu sais rien , dit-il, pmîs on prétend que chez un ancien peuple nommé lesSaliens, qui ne savaient ni lire ni écrire, il y avait une loi écrite qui disait qu'en terre salique fille n'héritait pas d'un aleu; et cette loi a été adoptée en terre non salique. Et moi , lui dis-jc , je la eassc; vous m'avez assuré que cette princesse est charmante et bienfesante; donc elle aurait un droit incontestable à la couronne , si le malheur arrivait qu'il ne restât qu'elle du sang royal : ma mère a hérité de son père; et je veux que cette princesse hérite
Le lendemain mon procès fut jugé en une chambre du parlement, et je perdis tout d'une voix ; mon avocat me dit que je l'aurais gagné tout d'une voix en ■ne autre ehambre. Voilà qui est bien comique, lui dis-jc : ainsi donc chaque chambre, chaque loi. Oui , dit-il, il y a vingt-cinq commentaires sur la coutume de Paris; c'est-à-dire , on a prouvé vingt-cinq fois que la coutume de Paris est équivoque; et, s'il y avait viugt-cinq chambre* de juges, il y aurait viugt-cinq jurisprudences différentes. Nous avons, conlinua-t-il , à quinze lieues de Paris une province nommée Normandie, où vous auriez été tcut autrement jugé qu'ici. Cela me donna envie de vo:r la Normandie. J'y allai avec un de mes frères : nous rencontrâmes à la première auberge un jeune homtec qui se désespérait; je lui demandai quelle était sa disgrâce : il me répondit que c était d'avoir un frère aîné. Où est donc ce grand malheur d'avoir un frère, lui dis-jc? mon frère est mon aîné , et nous vivons très-bien ensemble. Hélas! monsieur, me dit-il , la loi donne tout ici aux aînés, ot ne laisse rien aux cadets. Vous avez raison , lui
dis je, d'être fâché; chez nous on partage également; et quelquefois les frères ne s'aiment pas mieux.
Ces petites aventures me firent fairo de belles et profondes réflexions sur les lois, cl je vis qu'il en est d'elles comme de nos vëtcmcns; il m'a fallu porter un doliman à Constantinople , et un justaucorps à Paris.
Si toutes les lois humaines M>nl de convention, disais -je, il n'y a qu'à bien faire »cs marchés. Les bourgeois de Déhli et d'Agra disent qu'ils ont fitii un très- mauvais marché avec Tamcrlan : les bourgeois de Londres se félicitent d'avoir fait un très -bon marché avec le roi Guillaume d'Orange. Un citoyen de Londres me disait un jour : C'est la nécessité qui fait les lois, et la force les lait observer. Je lui demandai si la force ne fesait pas aussi quelquefois des lois, et si Guillaume le Bâtard et le Conquérant ne leur avait pas donné des ordres sans faire de marché avec eux. Oui , dit -il, nous étions des boeufs alors; Guillaume nous mit un joug, et nous fil marcher à coups d'aiguillou ; nous avons depuis été chaugés en hommes, mais les cornes nous sont restées, et non» en frappons quiconque veut uous faire tabaurer pout lui et non pas pour nous.
Plein de toulcs ces reflexious, je me complaisais à penser qu'il y a une loi naturelle indépendante de toutes les couveulions humaines : le fruit de mou travail doit être à moi ; je dois honorer mon père cl ma mère ; je n'ai nul droit sur la vie de mon prochain, et mon prochain n'en a point sur la mienne, etc. Mais quand je songeai que, depuis Chodorlahomor jusqu'à Menue! (*) , colonel des housards, chacun tue loyalement et pille son prochain avec une patente dans sa poche , je fus très-affligé.
On me dit que parmi les voleurs il y avait des lois, et qu'il y en avait aussi * la guerre. Je demandai n* que c'élait que ces lois de la guerre. C'est , me dit-on. de pendre un brave officier qui aura tenu dans un mauvais poste sans canon contre une armée royale ; c'est de fiiirc pendre uu prisonnier, si on a pendu ui. des vôtres; c'est de mettre à feu et à sang les village* qui n'auront pas apporté toute leur subsistance au jour marqué , selon les ordres du gracieux souverain du voisinage. Bon, dis- je, voilà l'Esprit des lois.
Après avoir été bien instruit, je découvris qu'il y a de sages lois par lesquelles un berger est condamna à neuf ans aux galères pour avoir donné un peu de sel étranger à ses moutons. Mon voisin a été ruine par un procès pour deux chines qui lui appartenaient qu'il avait fuit couper dans son bois, parce qu'il n'avait pu observer une formalité qu'il n'avait pe connaître : sa femme est morte dans la misère, et son fils traîne une vie plus malheureuse. J'avoue que ce* lois sont justes, quoique leur exécution soit un peu dure ; mais je sais mauvais gré aux lois qui autorisent cent mille hommes à aller loyalement égorger ccut mille voisins. 11 m'a paru que la plupart des I
(*) Choikorl ifioruor riait no roi de»
d'Afamhm. ( (icotte . ebap. XV. )
I élan un tunvux chef de rwrtijan» autrichien» d»n» u 1 -4 1. A I. tète de 5ooo Ikwoki U 6t « 1, le i3 février 174a.
ant reçu de la nature assez de cens commun pour faire des lois, mais que tout le monde n'a pas assez de justice pour faire de bonnes lois.
Assemblez d'nn bout de la terre à l'autre les simples et tranquilles agriculteurs, ils conviendront tous aisément qu'il doit être permis de vendre à ses voisins l'excédaut de son blé, et que la loi contraire est inhumaine et absurde; que les monnaies représentatives des denrées ne doivent pas plus être altérées que les fruits de la terre; qu'un père de famille doit être le maître chez soi; que la religion doit rassembler les hommes pour les unir, et non pour en faire des fanatiques et des persécuteurs ; que ceux qui travai'lent ne doivent pas se priver du fruit de leurs travaux pour en doter la superstition et l'oisiveté : ils feront en une heure trente lois de ceitc espèce , toutes utiles au genre humain.
Mais que Tamerlan arrive et subjugue l'Inde , alors vous ne verrez plus quo des lois arbitraires. L'une accablera une province pour enrichir un publicain de Tamerlan; l'autre fera un crime de lèsemajesté d'avoir mal parlé de la maîtresse du premier % alet de chambre d'un raja ; une troisième ravira la moitié de la récolte de l'agriculteur , et lui contestera le reste; il y aura enfin des lois par lesquelles un appariteur tartare viendra saisir vos enfans au berceau, fera du plus robuste un soldat, et du plus faible un eunuque, et laissera le père el la mère sans secours et sans consolation.
Or lequel vaut le mieux d'être le chien de Tamerlan ou son sujet? Il est clair que la condition de son chien est fort supérieure,