‹ Dictionnaire Philosophique (volume 4)Chapitre 437 sur 551 · PREJUGES · texte numérisé non relu

PREJUGES

Le préjugé est une opinion sans jugement. Ainsi dans toute la terre on inspire aux enuns tontes les opinions qu'on veut avant qu'ils puissent juger.

Il y a des préjugés universels, nécessaires, et qui font la vertu même. Par tout pays on apprend aux enfans à reconnaître un Dieu rémunérateur et vengeur; i respecter, à aimer leur père et leur mère; à regarder le larcin comme un crime, le mensonge intéressé comme un vice , avant qu'ils paissent deviner ce que c'est qu'un vice et une vertu.

Il y a donc de très-bons préjugés; ce sont ceux que le jugement ratifie quand on raisonne.

Sentiment n'est pas simple préjugé; c'est quelque chose de bien plus fort. Une mère n'aime pas son fils, parce qu'on lui dit qu'il le faut aimer,

heureusement malgré clic. Ce n'est point par préjuge que vous coure*, au secours d'un enfant inconnu prêt à tomber dans un précipice, ou à être dévoré par une béte.

Mais c'est par préjugé que vous respecterez un homme revêtu de certains habits , marchant gravement, parlant de même. Vos pareils vous ont dit que vous deviez v«*us incliner devant cet homme ; vous le respectez avant de savoir s'il mérite vos respects : tous croissez eu âge et en connaissance; vous vous apercevez que cet homme est un charlatan pétri d'orgueil, d'intérêt et d'artifice; vous méprisez ce que vous révériez, et le préjugé cède au jugement. Vous avez cru par préjugé les fables dont on a bercé votre euf.mcc ; on vous a dit que les Titans firent la guerre aux dieux, et que Véuus fut amoureuse d'Adonis; vous prenez à douze «us ces fables pour des vérités ; vous les regardez à vingt aus comme des allégories ingénieuses.

Examinons en peu de mots les différentes sortes de préjugés, afin de mettre de l'ordre dans nos affaires. Nous serons peut-être comme ceux qui, du temps du système de Lass, s'aperçurent qu'Us avaient calculé des richesses imaginaires.

Préjugés des sens.

N'est-ce pas une chose plaisante que nos yeux nous trompent toujours , lors même que nous voyons très -bien, et qu'au contraire nos oreille* ne nous trompent pas? Que votre oreille bien conformée entende. »'or«j êtes belle, je vous aime; il est bien sûr qu'on ne vous a pas dit, je votu /m« s , vous êtes laide ; mais vous voyez un miroir uni; il est démontré que vous vous trompez , c'est une surface très-raboteuse. Vous voyez le soleil d'environ deux pieds de diamètre : il est démontré qu'il est un million de fois plut gros que la terre.

ÏI semble que Dieu ait mis la vérité dans vos oreilles , et l'erreur dans vos yeux ; mais étudiez l'optique, et vous verrez que Dieu ne vous a pas trompe, et qu'il est impossible que les objets vous paraissent autrement que vous les voyez dans l'état présent des choses.

Préjugés physiques.

Le soleil se lève, la lune aussi, la terre est immobile ; ce sont là des préjugés physiques naturels. Mai; que les écrevisses soient bonnes pour le sang, parce qu'étant cuites elles sont rouges comme lui; que les anguilles guérissent la paralysie parce qu'elles frétillent; que la lune influe sur nos maladies parce qu'un jour on observa qu'un malade avait eu un redoublement de fièvre pendant le décours de la lune; ces idées et mille autres ont été des erreurs d'ancien* charlatans, qui jugèrent sans raisonner, et qui, étant

Préjugés historiques.

La plupart des histoires ont été crues sans examen, et cette créance est un préjugé. Fabius Pictor raconte que, plusieurs siècles avant lui, une vestale de la ville d'Albc, allant puiser de Peau dans sa

cruche, fut violée, qu'elle accoucha de Romulus et de Hémus, qu'ils furent nourris par une louve, etc. Le peuple romain crut cette fable; il n'examina point si dans ce temps-là il y avait des vestales dans le Lalium, s'il était vraisemblable que la fille d'un roi sortît de son couvent avec sa cruche , s'il était probable qu'une louve allaitât deux cnfaiis au lieu de les manger; le préjugé s'établit.

Un moine écrit que Clovis , étant daus uu grand danger « la bataille de Tolbiac , fit voeu de se faire chrétien s'il eu réchappait; mais est -il naturel qu'on s'adresse à un dieu étranger dans une telle occasion? n'est-ce pas alors que la religion dans laquelle on est né agit le plus puissamment ? Quel est le chrétien qui , dans une bataille contre les Turcs, ne s'adressera pas plutôt à la sainte Vierge qu'à Mahomet ? Ou ajoute qu'un pigeon apporta la sainte ampoule dans son bec pour oindre Clovis, et qu'un ange apporta l'oriflamme pour le conduire; le préjugé crut toutes les historiettes de ce genre. Ceux qui connaissent la nature humaine savent bien que l'usurpateur Clovis et l'usurpateur Rolou ou Roi se firent chrétiens pour gouverner plus sûrement des chrétiens, comme les usurpateurs turcs se firent musulmans pour gouverner plus sûrement les musulmans.

Préjugés religieux.

Si votre nourrice vous a dit que Cérès préside aux blés , ou que Vistnou et Xaca se sont fait hommes plusieurs fois, ou que Sammonocodom est venu couper une forêt , ou qu'Odin vous attend daru sa salle vers le Jutland, ou que Mahomet ou quelque autre a fait un voyage dans le ciel ; enfin si votre précepteur vient ensuite eufoncer dans votre cervelle ce que votre nourrice y a gravé, vous en tenez pour votre vie. Votre jugement veut-il s'élever contre ces préjugés, vos voisins et surtout vos voisines crient à l'impie, et vous effraient; votre derviche, craignant de voir diminuer son revenu, vous accuse auprès du cadi , et ce cadi vous fait empaler s'il le peut, parce qu'il veut commander à des sets, et qu'il croit que les sots obéissent mieux que les autres : et cela durera jusqu'à ce que vos voisins et le derviche et le cadi commencent à comprendre que la sottise n'est bonne à rien, et que la persécution est abominable.

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