‹ Dictionnaire Philosophique (volume 4)Chapitre 443 sur 551 · PRIOR (DE); SINGULIER DHUDIBRAS, ET DU DOYEN · texte numérisé non relu

PRIOR (DE); SINGULIER DHUDIBRAS, ET DU DOYEN

DU

On n'imaginait pas en France que Prior, qui de la part de la reine Anne donner la paix à Louis XIV, avant que le baron Bolin^brokc vînt la signer; on ne devinait pas, dis-jc, que ce plénipotentiaire fût un poète. La France paya depuis l'Angleterre en même monnaie; car le cardinal Dubois envoya notre Destouches à Londres, et il ne passa pas plus pour poète parmi les Anglais que Prior parmi les Français. Le plénipotentiaire Prior était originairement un garçon cabarcticr que le comte de Dorsct , bon poète luimême et un peu ivrogne , rencontra un jour lisant Horace sur le banc de la taverne, de même aue milord Aîla trouva son garçon jardinier lisant Newton". Aila fit du jardinier un bou géomètre (i), et Dorset fit un très-agréable poète du cabarcticr.

Ccst de Prior qu'est l'Histoire de l'âme : cette histoire est la plus naturelle qu'on ait faite jusqu'à présent de cet être si bien senti et si mal connu. L'âme est d'abord aux extrémités du corps, daus les pieds et dans les mains des eufans; et de là elle se place insensiblement au milieu du cerps dans l'âge de puberté; ensuite elle monte au cœur, et là cllo produit les senlimens de l'amour et de l'héroïsme : elle s'élève jusqu'à la tétc dans un âge plus mûr, elle y raisonne comme elle peut, et dans la vieillesse on ne sait plus ce qu'elle devient; c'est la sève d'un vieil arbre qui •'évapore et qui ne se réparc plus. Peut-être cet ouvrage est -il trop long : toute plaisanterie doit être courte , et même le sérieux devrait bien être court aussi.

Ce même Prior fit un petit poème sur la fameuse

bataille d'Hochstct. Cela ne vaut pas son Histoire de

l'Âme ; il n'y a de bon que cette apostrophe à Boilcau :

Satirique flatteur, toi qui prit tant de peine Pour chanter que Loua n'a point passe' le Rhin.

(l) Ce géomètre s'appelait Sione. U a donne sur le calcul intégral nn ouvrage msn médiocre, mai» qui , pour le temps où il a été fait , prouvait des connaissances fort étendues. Au reste, il •st presque &.m» exemple que des hommes qui ont commencé tard A s'instruire aient montra de grands talesa , quoique les effort» dont ils ont eu besoin pour s'élever au dessus de leur éducation supposent de la sagacité et une grande force de tétc. Oue observation suffit pour détruire l'opinion exagérée de Rousseau sur l'édacatioo négative.

Notre plénipotentiaire finit par paraphraser eo quinac

cents vers ces mots attribuas à Salomon, que tout est vanitr. On en pourrait faire quinze mille sur ce sujet) mais malheur à qui dit tout ce qu'il peut dire !

Enfin la reine Anne étant morte , le ministère ayant changé , la paix que Prior avait euUmi'o étant en horreur, Prior n'eut de ressource qu'une édition de ses oeuvres par une souscription de sou parti; après quoi il mourut en philosophe, comme meurt ou croit mourir tout honnête Anglais.

Je voudrais donner aussi quelques idées des poésies de mi lord Koscomon, de milorJ Dorsct; mais je sens qii il me faudrait faire un gros livre, et qu'après Lien de la peine je ne donnerais qu'une idée fort imparfaite de tous ces ouvrages. La poésie est une espèce de musique, il faut l'entendre pour en juger. (Quand je traduis quelques morceaux de poésies étrangères, je note imparfaitement leur musique, mais je ne puis exprimer le goût de leur chant.

Poëme d'Uudibras.

Il y a un poëme anglais difficile à faire connaître aux étrangers; il s'appelle Iludibros. Cest un ouvrage tout comique, et cepeudant le sujet est la guerre civile du temps de Cromwcll. Ce qui a fait verser tant de sang et tant de larmes a produit un poëme qui forco le lecteur le plus sérieux à rire. On trouve un exemple de ce contraste dans notre Satire Ménippéc. Certainement les Romains n'auraient point fait un poëme burlesque sur les guerres de César et de Pompée, et sur les proscriptions d'Octave et d'Antoine. Pourquoi donc les malheurs affreux que causa la li&ue en France, et ceux que les guerres du roi et du parlement étalèrent en Angleterre, ont-ils pu fournir des plaisanteries? c'est qu'au fond il y avait un ridicule caché dans ces querelles funestes. Les bourgeois de Paris à la tète de la faction des Scixe mêlaient Yimpcrtineucc aux horreurs de la faction. Les intrigues des femmes, du légat et dea moines avaient uu •ôté comique, malgré les calamités qu'elles apportèrent. Les disputes théologiques et l'enthousiasme des puritains en Angleterre étaient très-susceptibles de railleries; et ce fond de ridicule bien développé pouvait devenir plaisant, en écartant les horreurs tragiques qui le couvraient. Si la bulle lnufcnitu\ fesait répandre du sang, le petit poëme dp Philotanus n'en serait pas moins convenable au sujet, et on ne pourrail même lui reprocher que de n'être pas aussi gui, aussi plaisant, aussi varié qu'il pouvait l'être, et de ne pas tenir dans le corps de l'ouvrage ce quo promet le commencement.

Le poëme d'Uudibras, dont je vous parle, semble être uu composé de la Satire Ménippéc et de dom Quichotte; il a sur eux l'avantage des vers, il a celui de l'esprit : la Satire Ménippéc n'en approche pas; elle n'est qu'un ouvrage tres-médioerc; mais, à force d'esprit, 1 auteur d Hudibras a trouvé le secret d'être fort au dessous de dom Quichotte. Le goût, la naive;é, l'art de narrer, celui de bien entremêler les aventures, celui de ne rien prodiguer, valent bien mieux que de l'esprit : aussi dom Quichotte est lu de toutes les nations, etlludtbras n'est lu que des Anglais.

L'auteur de ce poëme si extraordinaire s'appelait • : il était ooutemporain de MU ton, et eut infiniment plus de réputation que lui , parce qu'il était plaisant, et que le poème de Miiton était fort triste. Butler tournait les ennemis du roi Charles H en ridicule, et toute la récompense qu'il en eut fut que le roi citait souvent jes vers. Les combats du chevalier Hudibras furent plus connus que les combats des anges et des diables du Paradis perdu : mais la cour d'Angleterre ne traita pas mieux le plaisant Butler , que la cour céleste ne traita le sérieux Milton ; et tous deux moururent de faim , ou à peu près.

Le héros du poème de Butler n'était pas un personnage feint, comme le dom Quichotte de Michel Cervantes : c'était un chevalier baronnet très- réel , qui avait été un des enthousiastes de Cromwell , et un de ses colonels. Il s'appelait sir Samuel Luke. Pour faire connaître l'esprit de ce poëme unique en son genre , il faut retrancher les trois quarts de tout passage qu'on veut traduire; car ce Butler ne finît jamais. J'ai donc réduit a environ quatre-vingts vers les quatre cents premiers vers d'Uudibras , pour éviter la prolixité.

Quand les profanes et les saints Dam l'Angleterre étahnt a ut prises, Qu'où se battait pour des églises,

I^orsqu'anglicans et puritains Ftsaieut une si rude guerre, Et qu'au sortir du Cabaret I>s or tmrs .le >a«rrth *llaleit l.nllrr I . caisse en chaire; Que partout , «uns savoir pourquoi , Au nom du ciel , au nom Ai roi , Le* gens d'amies couvraient la terre; Alors monsieur le rlievalirr, Long-trrnps oisif ainsi qu'Achille, Tout rempli d'une sainte bile, Suivi de aon grand évuyr, S'échappa de son poulaill r Arec son sabre cl IVv. ugiic, Et s'av Isa de guerroyer.

Sire Hudibras, cet homme rare, Fiait, dit -on . rempli d honneur, Avait de l'esprit et du onrur, Mais il en eHait fort a toit.

D'ailleurs par un talent nouveau, 11 était tout propre au h-irrrau, Ainsi qu'a la gu> rre cruelle ; Grand sur les bancs , grand sur la sethr , Dans 1rs rnmps et dans un bureau; Semblable ù ers rail amphibies Qui paraissant avoir de«n vies, Sont r. ts de campagne et rata d'enu.

Mais malgré m grimie éloquence, Et son mérite el sa pnid.nce, Il pas*:i clic» quelque* savans Pour être on de ces inatmmens Dont le* fripons avec adresse Savent user sans dire mot, Et qu'il» loun.ent arec souplesse :

Cet instrument s 'ap|H"l|e un sot.

Ce n'est pas qu'eu théologie Enlofi^ue.enaalroloKie.

11 ne fût un docteur subtil ; En quatre il séparait nu lil, Disputant sans jamais se rendre.

Changeant de thèse tout à coup.

Toujours prêt a parler beaucoup

Ktait tout comme ta Vide de •en* et fort protunde.

Le puritanisme divin , Ij meilleure teele du monde, Ki qm l^l le* n'a rien d*hnm*in • La vrai:' colite militante, Oui prérlii un pistolet eu main Pour mieux convertir soi A giands coujKdr sabre Qui promet les célestes bien»

Par le giliet et pur In corde , Et damne «ans miséricorde Les pèches des antres cb ré* iens Pour se mieux pardonner W Secte, qui toujours détruisante, .Se détruit elle-même enfin. Tel Sairnon de M m» m poissante Brisa le lempie philistin; Mai* il périt par Et lui même il Écrasé ions la chute immense De ce temple qu'il démolit.

Au nez du chevalier nnlifjue Deux grande* moustaches pendaii A qui le* parque* attachaient Le destin de la Ibl

Et *i jamais on k» uih., C'e*t la chute du parlement/ L'étal entier en ce moment IViit iranlw avec m

Grand Esculape d'Êlrurte, Répara tous le» nex p- nlu* Par une nouvelle induatrie :

H vous prenait adroitement Un morceaa dtt cul d'un pauvre L'appliquait au on propr. ment ; Enfin il arrivait qu en *ommc , Tout juste & U mort du préteur, le ner de l'emprunleur, >o* la même bière, Par initiée et par bon accord , On remet Lait au »tv du mort Le nex auprès de son denier*.

Votre grand hëm* dAlhiod, mis sa hanideUfl,

tenger la religion.

Avait a l'arçon de sa selle Deux pistolets « t du i mil on :

Mai* il n'avait qu'un ép-rou.

C'était de tout temps sa manière ; Sachant que , ai U tilonnirre Pique une moitié du < Levai, L'antre moitié dt l'animal Ne resterait point en arriére. Voila dooe Hodibras parti; Qm: Dieu bénisse son voyage, Ses arçumem et son parti , Sa barbe rousse et se

t'n homme qui aurait dans l'imagination la dixième parlic de l'esprit comique boa ou mauvais qui règne dans cet ouvrage , serait encore tr os-plaisant : mais il se donnerait bien de garde de traduire Hudib-as. Le moyen de faire rire des lecteurs étrangers des ridicules déjà oubliés chez la nation même ou ils ont été célèbres! On ne lit plus le Dante dans l'Europe, parce que tout y est allusion a des faits ignore** : il rit est 4e même d'Hudibras. I^a plupart des railleries de ce

livre tombent sur la théologie et le» théologiens du temps. II faudrait à tout moment un commentaire. La plaisanterie expliquée cesse d'être plaisanterie; et un commentateur de bous mots n'est guère capable d'en dire.

Du doyen Swift.

Voila pourquoi on n'entendr* jamais bien en France les livres de l'ingénieux docteur Swift , qu'on appelle le Rabelais d'Angleterre. Il a l'honneur d'être prêtre, et de se moquer de tout comme lui ; mais Rabelais n'était pas au-dessus de son siècle, ctSvriftcst fort au-dessus de Rabelais.

Notre curé" de Mcudou, dans son extravagant et inintelligible livre, a répandu une extrômo gaieté et une plus grande impertinence. 11 a prodigué l'érudition , les ordures et l'ennui. Un bon conte de deux pajjes est acheté par des valûmes de sottises. 11 n'y a que quelques personnes d'un goût biiarrc qui se piquent d'culendrc et d'estimer tout cet ouvrage. La reste de la nation rit des plaisanteries de Rabelais, et méprise le livre ; on le regarde comme le premier des bon ffons. On est fiché qu'un homme qui avait tant d esprit en ait fait un si misérable usage. Cest un philosophe ivre, qui n'a écrit que dans le temps de son ivresse.

M. Swift est Rabelais dans son bon sens , et rivant en bonne compagnie. Il n'a pas à la vérité la gaieté du premier, mais il a toute la finesse, la raison, le choix , le bon gout qui manque à notre curé de Meudon. Ses vers sont d'un goût singulier et presque inimitable1. La bonne plaisanterie est son partage en ver» et en prose; mais, pour le bien entendre, il faut faire nn petit voyage dans son pays.

Dans ce pays, qui paraît si étrange à une partie de l'Europe , on n'a point trouvé trop étrange que le révérend Swift, doyen d'une cathédrale, se soit moqué, dans son conte du Tonneau, du catholicisme, du luthéranisme et du calvinisme : il dit pour ses raisons qu'il n'a pas touché au christianisme. Il prétend avoir respecté le père en donnant cer.t coups de fouet aux trois enfans. Des gens difficiles ont cru que les verges étaient si longues qu'elles allaient jusqu'au père.

Ce fameux conte du Tonneau est une imitation de l'ancien conte des trois anneaux indiscernables qu'nn père légua à ses trois enfuis. Ces trois anneaux étaient la religion juive, la chrétienne et la niahoinétanc. C'est encore une imitation de l'histoire de Méro et d'Etiégu par l'onlcnelle. Méro était l'auagramme de Rome, et Enégu celle de Genève. Ce sont deux sœurs qui pré:cndent à la succession du royaume d • leur père. Métro règne la première. Konteiicllcla représente comme une sorcière qui escamotait le pain , et qui ferait des conjurai ions avec des cadavres. C'est la précisément lo miJord Pierro de Swift, qui présente un morceau de pain, à ses dcu\ frères, et qui leur dit : k Voilà d'excellent vin de Bourgogne , mes amis ; voilà des perdrix d'un fumet admirable. » Le même milord Pierre, dans Swift, joue eu tout le rôle que Méro joue dans Fontcnelle.

Ainsi presque tout est imitation. L'idée des Lettres persanes est prise de celle de l'Espion turc. *>

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Boiardo a imité le Pulci , l'Ariostc a imité le Boiardo. Les esprits les plus originaux empruntent les uns des autres. Michel Cervantes fait uu fou de son dom Quichotte; mais Roland est -il autre chose qu'un fou?f 11 serait difficile de décider si la chevalerie errante est plus tournée en ridicule par les peintures grotesques de Cervantes que par la féconde imagination de rArioste. Métastase a pris la plupart de ses opéras dans nos tragédies françaises. Plusieurs auteurs anglais nous ont copiés , et n'eu ont rien dit. Il en est des livres comme du feu dans nos foyers; on va prendre ce feu chez son voisin, on rallume chez soi , ou le communique à d'autres , et il appartient à tous.

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