‹ Dictionnaire Philosophique (volume 4)Chapitre 479 sur 551 · SIBYLLE · texte numérisé non relu

SIBYLLE

La première femme qui s'avisa de prononcer di oi.icles à Delphes, s'appelait Sibyllu. Elle eut pour pure Jupiter, au rapport de Pausanias, et pour mère l.auiia , fille de Neptune , et elle vivait fort long-temps avant le siège de Troie. De là vint que par le nom de sibylle on désigna toutes les femmes qui, sans être prêtresses ni même attachées à uu oracle particulier, annonçaient l'avenir et se disaient inspirées. Différent pays et différens siècles avaient eu leurs sibylles; on conservait les prédictions qui portaient leur nom, et l'on en formait des recueils.

Le pins grand embarras pour les anciens était d expliquer par quel heureux privilège ces sibylles avaient le don de prédire l'avenir. Les platoniciens eu trouvaient la cause dans l'uniou intime que la créature, parvenue à un certain degré de perfection, pouvait avoir avec la Divinité. D'autres rapportaient celte vertu divinatrice des sibylles aux vapeurs et aux exhalaisons des cavernes qu'elles habiuicut. D'autres euiiu attribuaient l'esprit prophétique des sibylles à leur humeur sombre et mélancolique ou à quelque maladie singulière.

Saint Jérôme («) a soutenu que ce don était en elles la récompense de leur chasteté; mais il y en 3 <iu moins une très -célèbre qui se vante d'avoir eu mille amaus, sans avoir été mariée. Il eut été plus oourt et plus sensé à saint Jérôme et aux autres pères de l'église de nier l'esprit prophétique des sibylles , et de dire qu'à force de proférer des prédictions a l'aventure, elles ont pu rencontrer quelquefois, surtout à l'aide d'un commentaire favorable par lequel on ajustait des paroles dites au hasard à des faits qu'elles n'avaient jamais pu prévoir.

Le singulier, c'est qu'on recueillit leurs prédictions après l'événement. La première collection de vers sibyllins, achetée par Tarquin, contenait trois livres; la seconde fut compilée après l'incendie du Capitole ; mais on ignore combien de livres elle con-

{•) Conta Joviales.

tenait ; et la troisième est celle que nous avons en huit livres, et dans laquelle il n'est pas douteux que l'auteur n'ait inséré plusieurs prédictions de la seconde. Cette collection est le fruit de la pieuse fraude de quelques chrétiens platoniciens plus zélés qu'habiles , qui crurent en la composant prêter des armes à la rcligiou chrétienne, et mettre ceux qui la défendaient en état de combattre le paganisme avec le plus grand avantage.

Celte compilation informe de prophéties différentes fut imprimée pour la première fois l'an 1 545 sur des manuscrits , et publiée plusieurs fois depuis avec d'amples commentaires , surchargés d'une érudition souvent triviale et presque toujours étrangère an texte que ces commentaires éclaircissent rarement. Les ouvrages composés pour et contre l'authenticité de ces livres sibyllins sont en très-grar»d nombre , et quelques-uns même très-savans ; mais il y règne si peu d'ordre et de critique, et les auteurs étaient telle, ment dénués de tout esprit philosophique , qu'il ne resterait à ceux qui auraient le courage de les lire que l'ennui et la fatigue de cette lecture.

La date de cette compilation se trouve clairement indiquée dans le cinquième et dans le huitième livre. Ou fait dire a la sibylle que l'empire romain aura quinze empereurs, dont quatorze sont désignés par la valeur numérale de la première lettre de leur nom dans l'alphabet grec. Elle ajoute que le quinzième , qui sera, dit-on, un homme à tète blanche, portera le nom d'une mer voisine de Rome : le quinzième des empereurs romains est Adrien , et le golfe Adriatique est la mer dont il porte le nom.

De ce prince, continue la sibylle, en sortiront trois autres qui régiront l'empire en même temps; mais à la fin un seul d'entre eux en restera possesseur. Ces trois rejetons sont Antonin, Marc-Aurèle et Lucius Vérus. La sibylle fait allusion aux adoptions et aux associations qui les unirent. Marc-Aurèle se trouva seul maître de l'empire à la mort de Lucius Vérus , au commencement de l'an :6g, et il le gouverna sans collègue jusqu'à l'année 1 77 qu'il s'associa son fils Commode. Comme il n'y a rien qui puisse avoir quelque rapport avec ce nouveau collègue de Marc- Aurèle , il est visible que la collection doit avoir été faite entre les années 169 et 177 de l'ère vulgaire.

Josèphe l'historien (b) cite un ouvrage de la sibylle, où l'on parlait de la tour de Babel et de la confusion des langues à peu près comme dans la Genèse (c) : ce qui prouve que les chrétiens ne sont pas les premiers auteurs de la supposition des livres sibyllins. Josèphe ne rapportant pas les paroles mômes de la sibylle , nous ne sommes plus en état de vérifier si ce qui est dit de ce même événement dans notre collection était tiré de l'ouvrage cité par Josèphe; mais il est certain que plusieurs des vers attribués à la sibylle dans l'exhortatiou qui se trouve parmi les oeuvres de saint Justin , dans l'ouvrage de Théophile d'Antioçhc, dans Clément d'Alexandrie, . •

(fc) Antiquité* judaïque*, liv. XX, chap. XVI

(c) Ca»p. XL

et dans quelques autres pères, ne se Usent point dans notre recueil; et, comme la plupart de ces vers no portent aucun caractère de christianisme , ils pourraient fitre l'ouvrage de quelque Juif platonisant.

Dès le temps de Cebe les sibylles avaient déjà quelque crédit parmi les chrétiens , comme il paraît par deux passages de la réponse d'Origène. Mais dans la suite les vers sibyllins paraissant favorables au christianisme, on les employa communément dans les ouvrages de controverse , avec d'autant plus de confiance que les païens eux-mêmes, qui reconnaissaient les sibylles pour des femmes inspirées, se retranchaient à dire que les chrétiens avaient falsifié leurs écrits ; question de fait qui ne pouvait être décidée que par une comparaison des différons manuscrits, que très-peu de gens étaient en état de faire.

Enfin ce fut d'un poème de la sibylle de Cura es que l'on tira les principaux dogmes du christianisme. Constantin, dans le beau discours qu'il prononça devant l'assemblée des saints, montre que la quatrième «'•glogue de Virgile n'est qu'une description prophétique du Sauveur, et que, s'il n'a pas été l'objet immédiat du poète, il l'a été de la sibylle dont le poète a emprunté ses idées, laquelle, étant remplie de l'esprit de Dieu, avait annoncé la naissance du Rédempteur.

On crut voir dans ce poème le miracle de la naissance de Jésus d'une vierge, l'abolition du péché par la prédication de l'Evangile, l'abolition de la peine par la grâce du Rédempteur. On y crut voir l'ancien serpent terrassé, et le venin morlel dont il a empoisonné la nature humaine entièrement amorti. On y crut voir que la grâce du Seigneur, quelque puissante qu'elle soit, laisserait néanmoins subsister dans les fidèles des restes et des vestiges du péché ; en un mot on y crut voir Jésus-Christ annoncé sous lu grand caractère de fils de Dieu.

Il y a dans cette églogue quantité d'autres traits, qu'on dirait avoir été copiés d'après les prophètes juifs, et qui s'appliquent d'eux-mêmes à Jésus-Christ ; c'est du moins le sentiment gênerai de l'église (rf). Saint Augustin (c) en a été persuadé comme les autres, et a prétendu qu'on ne peut appliquer qu'à Jésus- Christ les vers de Virgile. Enfin les plus habiles modernes soutiennent la même opinion (r).

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