SOCIÉTÉ ROYALE DE LONDRES, ET DBS ACADEMIES
Les grands hommes se sont ton s formés on avant les académies, ou indépendamment d'elles. Homère et Phidias , Sophocle et ApelJe , Virgile et Vitruvc , l'Ariostc et Michel- Ange, n'étaient d'aucunes académies; le Tasse n'eut que des critiques injustes de la Cru ses , et Newton ne dut point à la société royale de Londres ses découvertes sur l'optique, sur la gravitation , sur le calcul intégral et sur la chronologie. A quoi peuvent donc servir les académies? \ entretenir le feu que les grands génies ont allumé ( l ).
La société royale de Londres fut formée en 1 660, si* ans avant notre académie des sciences. Elle n'a point de récompenses comme la nôtre ; mais anssi elle est libre ; point de ces distinctions désagréables, inventées par l'abbé Bignon, qui distribua l'académie des sciences en sa vans qu'on payait , et en honoraires qui n'étaient pas savnns. La société de Londres indépendante, et n'étant encouragée que par elle-même, a été composée de sujets qui ont trouvé le calcul de Plnfini, les lois de la lumière, celles de la pesanteur, Psherration des étoiles, le télescope de réflexion, la pompe à feu , le microscope solaire , et beaucoup d'autres inventions aussi utiles qu'admirables. Qu'auraient fait de plus ces grands hommes, slls avaient été pensionnaires ou honoraires?
Le fameux docteur Swift forma le dessein , dans les dernières années du règne de la reine Anne, d'établir une académie pour la langue, à l'exemple de l'académie française. Ce projet était appuyé par le comte d'Oxford , grand trésorier, et encore n'as par h> Ticomte Bolingbrokc secrétaire d'état, qui avait le don de parler sur-le-champ dans le parlement avec autant de pureté que Swîft écrivait dans son cabinet, et qui aurait été le protecteur et l'ornement de cette académie. Les membres qui la devaient composer étaient des hommes dont les ouvrages dureront autant que la langue anglaise. Cotait ce docteur Swift, M. Prior, que nous avons vu ici ministre pnblic, et qui , en Angleterre , a la même réputation que La Fontaine a parmi nous : c'était M. Pope, le Boileau d'Angleterre ; M. Congrève , qu'on peut en appeler le Molière ; plusieurs autres , dont les noms m'échappent ici, auraient tous fait fleurir cette compagnie dans sa naissance. Mais la reine mourut subitement; les Wihgs se mirent dans la téte de faire pendre les proteetmrs de l'académie ; ce qui , comme vous vof et
(1} Les académies des science* «ont encore miles : »"• pour empêcher le public, et surtout 1m gouverneur», d'être la dupe J.i charlatan» dans 1rs «cienee» ; pour faire exécuter rertain» fruvaux, entreprendre certaines rrelirrchr* . dont le résultat rte peut devenir utile qu'au bout d'un long temps, cl qui ne peu vent procurer de gloire a ceux qui l'en occupent : comme tant ce qui n'exige . pour être découvert , qui de la méditation et du génie doit «Vpnivr en peu de temps, ex» travaux c~ pa'rut. pour 1rs générations (jui mirent, d <uic* pour de nouvelles découverte*.
Les
cm un grand avantage sur les premiers qui composèrent l'académie française. Swift. Prior , Congrève , Drvden , Pope , Addison , etc. T
avaient fixé la langue anglaise par leurs éerita; au lieu que Chapelain , Cotletet , Casaaigne , Faret , Cotin , nos premiers académiciens, étaient l'opprobre de notre nation; et leurs noms sont devenus si i
peler aujourd'hui < de changer de nom.
Il aurait fallu surtout que l'académie anglaise se fût proposé des occupations tortes différentes de la nôtre. Un jour un bel esprit de ce pays- là me demanda les Mémoires do l'académie française. Wêb n'écrit point de Mémoires , lai répondis-je ; mais elle a fait imprimer soixante ou quatre-vingts volumes de com pli mens. 11 en parcourut un ou deux. Il me put jamais entendre ce style, quoiqu'il entendit fort bi«?n
dit-il , dans ces beaux discours , c'est que le réci pieudatte ayant assuré que son prédécesseur était ou grand homme, que le cardinal de Rtcheheu était un très-grand homme , le chancelier Scguier un assev grand homme; le directeur lui répond la mém< chose , et ajoute que le récipiendaire pourrait bien
lui , directeur , il n'eu quitte pas sa part, il est aisé de voir par quelle fatalité presque tous ces discours académiques ont tait si peu d'honneur à ce corps est temporis patiiix tjtutm heminis. I .'usage s'est blemcnt établi, que tout académicien répéterait cm éloges a sa réception (aï : on s'est imposé une espèce de loi d ennuyer le public. Si l'on cherche ensuite pourquoi les plus grands génies qui sont antres dan* ce corps ont fait quelquefois les plus mauvaises harangues, la raison en est encore bien aisée; c'est qu'ils ont voulu briller, c'est qu'ils ont voulu traiter nouvellement une matière tout nsée. La nécessité de parler, l'embarras de n'avoir rien à dire et l'envie d'avoir de l'esprit , sont trois choses capables de rendre ridicule
même le plus grand homme. Ne pouvant pensées nouvelles , ds ont cherche des tours nouveaux, etemt parlé sans penser , comme des gens qui mâcheraient à vide et feraient scmhlant de manger en périssant d'inanition. Au lieu que c'est une loi dans l'académie française, de faire imprimer tous ces discours par lesquels seuls elle i être une loi de ne las i
L'académie des bclles-icttrcs ï'est proposé un but plus saga et plus utile; c'est de présenter au public un recueil de Mémoires remplir de recherches et de critiques curieuses. Ces Mémoire* sont déjà estime* chez les étrangers. On souhaiterait seulement que quelques matières y fussent plus approfondies, et quwn n en eut point traité d'antres. On se serait, par , fort bien passé de je i
(*) L'usage de ces complimcns l'est nboli dans 1c dernier discours de leV t plias , 4 un linnuuage À la mémoire du pnédéor
te n
tation sor les prérogatives de la main droite sur la main gauche, «t de quelque* autres recherchai qui, «ous un Utre moius ridicule , n'eu sont guère moius frivoles. L'académie des sciences , dans ses recherches plus difficiles et d'une utilité* plus sensible, embrasse la connaissance do la nature et la perfection des arts. Il est à croire que des éludes si profondes et si suivies, des calculs ai exacts, des découvertes s fines, des vues si grandes, produiront en En quelque chose qui servira au bien de l'univers.
C'est dans les siècles les plus barbares que se sont faites les plus utiles découvertes. U semble que le partage des temps les puis éclairés, et des compagnies les plus savantes, soit de raisonner sur ce que des ignorans ont inventé. On sait aujourd'hui , après les longues disputes de M. Huygbens et de M. Renaud , la détermination de l'angle le plus avantageux d'un gouvernail de vaisseau avec la quille ; mais Christophe Colomb avait découvert l'Amérique sans rien soupçonner de cet angle. Je suis bien loin d'inférer de là qu'il faille s'en tenir seulement à une pratique aveugle; mais il serait heureux que les physiciens et les géomètres joignissent autant qu'il est possible la pratique à la spéculation. Faut-il que ce qui fait le plus d'honneur à "esprit humain soit souvent ce qui est le moins utile? Un homme, avec les quatre règles d'arithmétique et du bon sens, devient un graud négociant, un Jacques Cœur , unDelmet, un Bernard; tandis qu'un pauvre algébristc passe sa vie à chercher dans les nombres des rapports et des propriétés étonnantes , mais sans usage , cl qui ne lui apprendront I as ce que c'est que le change (3}. Tous les arts sont a peu près dans ce eas. Il y a un point passé lequel les recherches ne sont plus que pour la curiosité. Ces vi'ritès ingénieuses et inutiles rassemblent à des dtoilcs qui, placées trop loin de nous,, ne nous donnent point de clarté.
Pour l'académie française , quel service ne rendrait-elle pas aux lettres, à la langue et à la nation, si , au lieu de faire imprimer tous les ans des compli- Mtcns , clic fesait imprimer Ics bons ouvrages du siècle de Louis XJ V , épurés de toutes les fautes de langage qui s'y sont glissées ? Corneille et Molière en sont pleins. LaFontaiue en fourmille. Celles qu'on ne pourrait pas corriger seraient au moins marquées. L'Europe, qui lit ces auteurs, apprendrait par eux notre langue avec sûreté. Sa pureté serait à jamais fixée. Les bons livres français, imprimés avec soin aux dépens du roi, seraient uu des plus glorieux monumens de la nation. J'ai oui dire que M. Dcspréaux avait fait autrefois cette proposition, et qu'elle a été renouvelée par un homme dont l'esprit , la sagesse et la saine critique sont connus; mais cette idée a eu le sort de beaucoup d'autres projets utiles, d'être approuvée et d'être négligée.
(3) Cet exemple n> us parait mal choux. Uestfoitinalile qu'un r;àomètre né avec det talent «'applique a la banque. Ce métier exige ires-peu de science, encore moîns d'esprit de combinaison; et seulement de l'ordre, de l'activité, avec un grand amour de l'or. Mai» il aérait bon qu'un s/iaueuu appliquât le i question* d'arithmétique politique, et à la phyiiquc, i le* physicien* appliqueraient la phy tique aux art».
Une chose assez singulière , c'est que qui écrivit avec assez de pureté et beaucoup de noblesse les premières de ces honues tragédies lorsque la langue commençait à se former, écrivit toutes les autres très-incorrectement et d'un style très-bas, dans le temps que Racine donnait à 1a langue française tant de pureté, de vraie noblesse et de grâces, daus le temps que Despréaux la fixait par l'exactitude la plus correcte, par la précision, la force et l'harmonie. Que l'on compare la Bérénice de Racine avec celle de Corneille , on croirait que celle-ci est du temps de Tristan. U semblait que Corneille négligeât son style à mesure qu'il avait plus beaoiu de le soutenir, et qu'il n'eût que l'émulation d'écrire, au lieu de 1 émulation de bien écrire. Non -seulement ces douze ou treize dernières tragédies sont mauvaises, mais le style en est très-mauvais. Ce qui est encore plus étrange, c'est que de notre temps même nous avons en des pièces de théâtre, des ouvrages de prose et de poésie, composés par des académiciens qui ont négligé leur langue au point qu'on ne trouve pas ches eus dix vers ou dix lignes de suite sans quelque barbarisme. On peut être un très-bon auteur avec quelques fautes, mais non pas avec beaucoup de fautes. Un jour, une société de gens d'esprit éclairés compta plus de six cents solécismes intolérables dans une tragédie qui avait eu le plus grand succès à Paris et la plus grande laveur à la cour. Deux ou trois succès pareils suffiraient pour corrompre la langue sans retour, et pour la faire retomber dans sou ancienne barbarie dont les soins assidus de tant de grands hommes l'ont tirée.
SOCINIENS, on ARIEWS, oo ANTITRINIT AIRES (*).
Il y a en Angleterre une petite secte , composée d'ecclésiastiques et de quelques séculiers très-savans, qui ne prenneut ni le nom d'ariens, ni celui de aociniens; mais qui ne sont point du tout do l'avis de saint Alhauase sur le chapitre de la Trinité, et qui vous disent nettement que le père est plus grand que le 61s.
Vous souvenez-vous d'un certain évéque orthodoxe qui, pour convaincre un empereur de la consubstanlialité , s'avisa de prendre le fils de l'empereur sous lo menton , et de lui tirer le nez en présence de sa sacrée majesté? L'empereur allait faire jeter l'êvêque par les feuétres, quand le bon-homme lui di* ces belles et convaincantes paroles : « Seigneur, si votre majesté est si fâchée. que l'on manque de respect à son fds , coin moût pensez-vous que Dieu lo pere traitera ceux qui refuse ut à Jésus-Christ les litres qui lui sont dus ? » Les gens dont je vous parle disent que le saint évéque était fort mal avisé , que son argument n'était rien moins que concluant, et que I empereur devait lui répondre : Apprenez qu'il y a deux façons de me manquer de respect; la première de ne rendre pas assez, d'honneur à mon fils ; et !;» seconde, de lui en rendre autant qu'à moi.
.. ii i . ■
(?) Fragment d'une letue écrite de Loadrc», vert 1 7*0.