SOCRATE
Le moule est-il cassé de ceux qui aimaient la vertu pour elle-même, un Confucius, un Pythagore, un Thaïes, un Socratc ? Il y avait de leur temps des
foules de dévots à lcnrs pagodes et à leurs divinités, des esprits frappés de la crainte de Cerbère, et des furies, qui couraient les initiatious, les pèlerinages, les mystères , qui se ruinaient en offrandes de brebis noires. Tous les temps ont vu de ces malheureux dont parle Lucrèce (m, 5i — 54) :
Qui ijuocurrufu» tamen mùeri ventre oartntaal, Et nijrai mactmnt pecudo, et JUanûW Dwit In feriat mittunt; multôque in rebut acerbù Acriùt oivertunt antmof ad rtlligionem.
Les macérations étaient en usage ; les prêtres de Cybèlc se fesaient châtrer pour garder la continence. D'où vient que parmi tous ces martyrs de la superstition, l'antiquité ne compte pas un seul grand homme, un sage ? C'est que la crainte n'a jamais pu faire la vertu. Les grands hommes ont été les enthousiastes du bicu moral. La sagesse était leur passion dominante; ils étaient sages comme Alexandre était guerrier, comme Homère était poète, et A pelle peintre, par une force et une nature supérieure : et voilà peut-être tout ce qu'on doit entendre par le démon de Socrate.
Un jour deux citoyens d'Athènes, revenant de la chapelle de Mercure, aperçurent Socrate dans la place publique. L'un dit à l'autre : N'est-ce pas là ce scélérat qui dit qu'on peut être vertueux sans aller tous les jours offrir des moutons et des oics?Oui , dit l'autre, c'est ce sage qui n'a point de religion; c'est cet athée qui dit qu'il n'y a qu'un seul Dieu. Socrate approcha d'eux avec son air simple, son démon et son ironie que madame Dacier a si fort exaltée : Mo amis, leur dit-il, un petit mot, je vous prie. Un homme qui prie la Divinité , qui l'adore, qui cherebr à lui ressembler autant que le peut la faiblesse humaine , et qui fait tout le bien dont il est capable . comment uommeriez- vous uu tel homme? Ccst unàme très-religieuse , dirent-ils. Fort bien : on pourra ii donc adorer l'Être suprême, et avoir à toute force dr la religion? D'accord, dirent les deux Athéniens. Mais croyez-vous, poursuivît Socratc, que quand }«• divin architecte du monde arrangea tous ces globo . qui roulent sur vos têtes, quand il donna le mouvement et la vie à Unt d'êtres différons, il se servit dn bras d'Hercule, ou de la lyre d'Apollon, ou de la fltit.de Pan? Cela n'est pas probable, dirent-ils. Mais, s".* n'est pas vraisemblable qu'il ait employé le secours d'autrui pour construire ce que nous voyons , il n'es? pas croyable qu'il le conserve par d'autres que pr lui-même. Si Neptune était le maître absolu de la mer , Junon de l'air , Eolc des vents , Cérès 'le» moissons, et que l'un voulût le calme quand l'autre voudrait du vent et de la pluie, vous sentez bien c\nv l'ordre de la nature ne subsisterait pas tel qu'il «v-t. Vous m'avouerez qu'il est nécessaire que tout £< pende de celui qui a tout fait. Vous donnez q-i . rc ehevaux blanes au soleil, et deux chevaux noirs * la lune; mais ne vaut il pas mieux que le jour et la xrjt: soient l'cflet du mouvement imprimé aux astres p.le maître des astres, que s'ils étaient produits pat • -i\ chevaux ? Les deux citoyens se regardèrent cl ivc répondirent rien. Enfin Socrate finit par leur prou\er qu'où pouvait avoir des moissons sans donnr: d*
l'argent aux prêtres d« Cércs, aller à la chasse sans offrir des petites statues d'argeut à la cliapcilc de Diane, que Pomonc ne donnait point des fruits, quo Neptune ne donnait point des chevaux, et qu'il fallait remercier le souverain qui a tout fsit.
Son discours était dans la plus exacte logique. Xënopbon son disciple , homme qui connaissait le monde, et qui depuis sacrifia au vent dans la retraite des dix mille, tiraSocrate par la mauchc, et lui dit: Votre discours est admirable; vous avez parlé bien mieux qu'un oracle : vous Oies perdu; l'un de ces honnêtes gens à qui vous parlez cat un boucher qui vend des moutons et des oies pour les sacrifices; et l'autre, un orfèvre qui gagne beaucoup h faire de petits dieux d'argent et de cuivre pour les femmes; ils vont vous accuser d'être un impie qui voulczdimiuucr leur négoce ; ils déposeront contre vous auprès de Mélilus <;t d'Anilus, vos ennemis, qui out conjure votre perle : gare la ciguë ; votre démon familier aurait bien du vous avertir de ne pas dire à un boucher et « un orfèvre ce que vous uc deviez dire qu à Platoi: et àXénophon.
Quelque temps après, les ennemi» de Socrate le firent condamner par le conseil des cinq cents. 11 eut deux cent vingt voix pour lui. Cela fait présumer qu'il y avait deux cent vingt philosophes dans ce tribunal ; mais cela fait voir que dans toute compagnie le uombre des philosophes est toujours le plus petit.
Socrate but donc la ciguë' pour avoir parlé cm faveur de l'unité de Dieu : et ensuite les Athéniens consacrèrent une chapelle à Socrate, à celui qui s'était élevé contre les chapelles dédiées aux êtres inférieurs.