SOMNAMBULES, ET SONGES
SECTION PREMIÈRE
J'ai vu un somnambule, mais il se contentait de se lever, de s'habiller, de faire la révérence, de danser le menuet assez proprement, après quoi il se déshabillait, se recouchait, et continuait de dormir.
Cela n'approche pas du somnambule de l'Encyclopédie. C'était un jeune séminariste qui se relevait pour composer un sermon en dormant, l'écrivait correctement, le relisait d'un bout à l'autre, ou du moins croyait le relire, y fesaitdcs corrections, raturait des lignes, en substituait d'autres, remettait à sa place un mot oublié; composait de la musique, la no. ail exactement , après avoir réglé son papier avec sa canne, et plaçait les paroles sous 1er r« tes sans se tromper, etc., etc.
Il est dit qu'un archevêque de Bordeaux a été témoin de toutes ces opérations, et de beaucoup d'autres aussi étonnantes. II serait à souhaiter que ce prélat eût donné lui-même son attestation signée de ses grands vicaires, ou du moins de monsieur son secrétaire.
Mais supposons que ce somnambule ait fait tout ce qu'on lui attribue, je lui ferai toujours les mêmes questions que je ferais a un simple sougeur. Je lui dirais : Vous avez songé plus fortement qu'un autre, mais c'est par le même principe; cet autre n'a eu que la fièvre, et vous avez eu le transport au cerveau. Mais enfin, vous avez reçu l'un et l'autre des idées, des sensations auxquelles vous ne vous attendiez nullement; vous avez fait tout ce que vous n'aviez nulle envie de faire.
Do' deux dormeurs l'un n'a pas une seule idée, l'autre en reçoit une foule; l'un est insensible comme un marbre, l'autre éprouve des désirs et des jouissances. Un amaut fait en révaut une ebansou pour sa maîtresse, qui daus son délire croit lui écrire une lettre tendre, et qui en récite tout haut les paroles.
Sa-ibit amatori meretrix ; iat adultéra murnu.... la noclù ipatio mittrvrum vulnera durant.
(PÉT»0«,cJiap. 104.)
S'est- il passé autre chose dans votre machine pendant ce rêve si puissant sur vous, que ce qui se passe tous les jours dans votre machine éveillée ?
Vous, monsieur le séminariste, né avec le don de limitation, vous avez écouté ceut sermons, votre cerveau s'est monté à eu faire ; vous en avez écrit en veillant, poussé par le talent d'imiter ; vous en écrivez de même en dormant. Comment s'est-il pu faire que vous soyez devenu prédicateur en rêve, vous étant couché sans aucune volonté de prêcher? Ressouoenez-vous bien de la première fois que vous mîtes par écrit l'esquisse d'un sermon pendaut la veille. 1 Vous n'y pensiez pas le quart d'heure d'auparavant; vous étiez dans votre chambre livré à une rêverie vague sans aucune idée déterminée; votre mémoire
»|0T. fa il.
§7* Diciroïi
voas rappelle) um que votre volonté t'en mêle, lo i souvenir d'une certaine fôte; cette fête vous rappelle qu'on prêche ee jour-là; tous tous souvenez d'un texte, ce texte fournit un exorde; vous avez auprès
de vous encre et papier, vous écrivez des choses que vous ne pensiez pas devoir jamais écrire.
Voilà précisément ce qui voua est arrivé dans votre acte de noctambule.
Tous avez cru dans Tune et l'autre opération ne faire que ce que vous vouliez; et vous avez été dirigé . sans le savoir par tout ce qui a précédé l'écriture de ce sermon.
De même, lorsqu'en sortant de vêpres vous vous êtes renfermé dans votre cellule pour méditer, vous n'aviez nul dessein de vous occuper de votre voisine; cependant son image s'est peinte à vous quand vous n'y pensiez pas; votre imagination s'est allumée sans que vous ayez songé à un éteignoir; vous savez ce qui s'eu est suivi.
Vous avez éprouvé la môme aventure pendant votre sommeil.
Quelle part avez-vous eue à toutes ces modifications de votre individu ? la même que vous avez à la course de votre sang dans vos artères et dans vos veines, à l'arrosement do vos vaisseaux lymphatiques , an battement de votre cœur et de votre cerveau.
J'ai lu l'article Songe dans le Dictionnaire encyclopédique, et je n'y ai rien compris. Mais, quand je recherche la cause de mes idées et de mes actions dans lè sommeil et dans la veille, je n'y comprends
pas davantage.
Je sais bien qu'un raisonneur qui voudrait me prouver que , quand je vrille , et que je ne suis ni frénétique ni ivre, je suis alors un animal agent, ne lais* serait pas do m'embarrasser.
Mais je l'embarrasserais bien davantage, en lui prouvant que, quand il dort, il est entièrement patient, pur nntomatc.
Or, dites-moi ce que c'est qu'un anima] qui est absolument machine la moitié de sa vie , et qui change de nature deux fois en vingt^uatre heures ?
SECTIOH 11.
Lettre aux auteurs de la galette littéraire, sur les songes. Août 1764.
Messieurs,
Tous les objets des sciences sont de votre ressort ; souffrez que l*s chimères en soient aussi. /V7i sub soh novitm : rien de nouveau sous le soleil ; aussi n'est-ce pas de ce qui s? fait en plein jour que je veux voas entretenir, mais de ce qui se passe pondant la nuit. Ne vous alarmez pas, il ne s'agit que de songes.
Je vous avoue, messieurs, que je pense assoa comme le médecin de votre M. de Poarceaugnac; il demande k son malade de quelle nature sont ses songes; et M. de Pourceaugnac, qui n'est pas philosophe, répond qu'ils sont de la nature dos songes. H est très-certain pourtant , n'en déplaise à votre Limousin , que des songes pénibles et funestes dé- U
notent les peines de l'esprit et du corps, un estomac surchargé d'alimens, ou un esprit occupé d'idées douloureuses pendant la veille.
Le laboureur qui a bien travaillé sans chagrin , et bien mangé sans excès, dort d'un sommeil plein et tranquille, que les rêves ne troublent point. Tant qu'il est dans cet état, il ne se souvient fa mais d'avoir fait aucun rêve. C'est une vérité dont je me suis assuré autant que je l'ai pu dans mon manoir de Her fordshire. Tout rêve un peu violent est produit par un excès, soit dans les passions de l'âme, soit dans la nourriture du corps; il semble que la nature alors vous en punisse en vous donnant des idées, en voas y fesant penser malgré vous. Or pourrait inférer de là que ceux qui pensent le moins sont les plus heureux; mais ce n'est pas là que je veux en venir.
Il faut dire avec Pé troue, quidquid lace fuit tencbris agit. Jai connu des avocats qui plaidaient en songe, des mathématiciens qui cherchaient à résoudre des problèmes, des poètes qui fesaient des vers. J'en ai fait moi-même qui étaient assez passables, et je les ai retenus. Il est donc incontestable que d?i»s le sommeil on a des idées suivies comme en veillant. Les idées nous viennent incontestablement malgré nous. Nous pensons en dormant, comme nous nous remuons dans notre lit, sans que notre volonté y ait aucune part. Votre père Malebranche a donc trèsgrande raison de dire qne nous ne pouvons jamais nous donner nos idées; car pourquoi en serions-nous les maîtres plutôt pendant la veille que pendant le sommeil ? Si votre Malebranche s'en était tenu là, il serait un très- grand philosophe; il ne s'est trompa que parce qu'il a été trop loin : c'est de lui dont on peut dire :
Proceuit longe fiammantia muni* munit.
(UcatCE. I, 74.)
Pour moi, je suis persuadé qne cette réflexion, que nos pensées ne viennent pas de nous, peut nous dire venir de très-bonnes pensées; je n'entreprends pas de développer les miennes, de peur d'ennuyer quelque* lecteurs, et d'en étonner quelques autres.
Je vous prie seulement de souffrir encore un petit mot sur les songes. Ne trouvez -vous pas, commr moi , quSIs sont l'origine de l'opinion généralement répandue dans toute l'antiquité touchant les ombres et les mAnes? Un homme profondément affligé de Ix mort de sa femme ou de son 61s, les voit dans soe sommeil ; ce sont les mêmes traits , il leur parle , Us lui répondent; ils lui sont certainement apparus. D'autres hommes ont eu les mêmes rêves ; il est impossible de douter que les morts ne reviennent ; mats on est sûr eu même temps que ces morts, ou enterrés, ou réduits en cendres, ou abîmés dans les mers, n'ont pu reparaître en personne; c'est donc leur âme qu'on a vue : cette âme doit être étendue , légère , impalpable, puisqu'en lui parlant on n'a pu 1 embrasser : Effugit imago par Uvibus vtntis. Elle est moulée, dessinée sur le corps qu'elle habitait, puisqu'elle lui ressemble parfaitement; on loi donne le nom d'ombre, de mânes; et de tout cela il reste dans
les têtes une idée confuse qui se perpétue d'autant mieux que, pertoone ne la comprend.
Los songes me paraissent encore l'origine sensi- Jde des premières prédictions. Qu'y.a-t-il de plus naturel- et de plus commun que de rêver à nue personne chère qui est eu danger de mort, et de la voir expirer en songe ? Quoi de plus naturel encore que cette personne meure après le rêve funeste de son ami ? Les songes oui auront été accomplis sont des prédictions que personne ne révoque en doute. On ne .tient point compte des rêves qui n'auront point eu leur effet, un seul songe accompli fait plus d'effet que cent qui ne l'auront pas été. L'antiquité est pleine de ces exemples. Combien nous sommes faits pour l'erreur ! Le jour et la nuit ont servi à no ut tromper.
Vous voyez bien, messieurs, qu'en étendant ces idées on pourrait tirer quelque fruit du livre de mon compatriote le rèvasseur; mais je 6ais, de peur que vous ne me preniez moi-même pour un songe-creux.
xr.cTtox m.
Des songes.
£ «tanin «u» «un In la du Ht rolttantilnti umfcrtf , ,\«n deiubn dtùm use «h mtimt aiimwM nuttwrt. S ci ubi tjuiitfue feeit
Mais commeut tous les sens étant morts dans le sommeil, y «n a-t-il un interne qui est vivant? comment vos) eux ne voyant plus, vos oreilles n'entendant tien,* voyez -vous cependant et entendez -vous dan» vos rt-ves ? Le chien est à la chasse en songe , il aboie, il suit sa. proie ,.il est à m curée. Le poète mit des vers en dormant. Le mathématicien voit des ligures; le métaphysicien raisonne bien ou mal : ou en a des exemples frappans.
Sont- ce les seuls organes de la machine qui agissent ? est-ce l'Ame pure qui , soustraite à l'empire des sons , jouit de ses droits en Jiberti ?
Si les organes seuls preûaisenx les rêves de la nuit, pourquoi ne produiront- ils pas seuls les idées du tour ? Si l ame pure, tranquille dans Le repos des son», agissant par elle-même y est 1 unique cause, le sujet unique de toutes tes idées que vous avez en dormant, pourquoi toutes eea idées sont-elles presque i< • u jours irrégulières, déraisonnables, incohérentes ? Quoi, c'est danale temps où cette Âme est le moins troublée, qu'il y a plus de trouble dans toutes sps imaginations 1 elle est en Libellé , et elle est folle ! si eue était née avec des idées metapby tiques (comme l'ont dit tant d'écrivains qui rêvaient les yeux ouverts ), ses idées pures et lumineuses de l être, de i riahai|.de tous les premiers principes, devraient se réveiller on elle. avec. la pins grande énergie quand sou corps est endormi : on ne iserait jamais bon
- Quelque système que vous embrassiez, quelque va»os efforts que vous basiez pour voue prouver que U, mémoire remue votre cerveau, et que votre «trv eau remue voutc âme , il faut que vous conveniez q uv iQtttes-vos kUcs vous viennent daus m MwmetUasts
vous et malgré vous : votre volonté n'y a aucune part. Il est donc certain que vous pouvez penser sept ou bnit heures de suite , sans avoir la moindre envie de penser, et sans même être sûr que vous peusez. Pesez cela, et tachez de deviner ce que c'est que le composé de l'animal.
Les songes ont toujours été un grand objet de superstition ; rien n'était plus naturel. Un homme vivement touché de la maladie de sa maîtresse, songe qu'il la voit mourante; elle meurt le lendemain, donc les dieux lui ont prédit sa mort.
Un général d'armée rêve qu'il gague une bataille ; il la gagne en effet, les dieux l'ont averti qu'il serak vainqueur.
On ne tient compte que des rêves qui ont été accomplis, on oublie les autres. Les songes font une grande partie de l'histoire ancienne, aussi-bien que les oracles.
La Vulgate traduit ainsi la fin du vers. 26 du ebap. XIX du Leviiique : * Vous n'ohscrverez point les songes. » Mais le mot s*»oe n'est point dans l'hébreux : et il serait assez étrange qu'on réprouvât l'observation des songes dans le même livre où il est dit que Joseph devint le bienfaiteur de l'Egypte et de sa famille pour avoir expliqué trois songes.
L'explication des rêves était une chose si commune qu'on ne se bornait pas à celte intelligence; il fallait encore deviner quelquefois ce qu'un autre homme avait rêvé. Nabuchodonosor, ayant oublié un songe qu'il avait fait, ordonna à ses mages de le deviser, et les menaça de mort s'ils n'en venaient pas à bout; mais le Juif Daniel, qui était de l'école des mages, leur sauva la vie en devinant quel était le songe du rot , et en l'interprétant. Cette histoire et beaucoup d'autres ponrraient servir à prouver que U loi des Juifs ne défendait pas l'onéiromantic , c'esl-Adire, la science des songes.
SECTION IV
A Lausunue, aj octobre 1757.
Dans un de mes rêves, je soupais avec M. Tout 011 qui lésait les paroles et la musique des vers quil nous chantait. Je lui fis ces quatre vers daus mon songe :
• Mon tlier Towmn , qne tu m'enehautH l'w la douceur «fc tra «exe» !
yuc U» ver» tout doux et otauan» :
Tu le» fais comme tu les chantes.
Dans un autre rêve je récitai lo premier chant de la Henriadc tout autrement qu'il n'est. Hier je rêvai qu'on oons disait des vers à souper. Quelqu'un prétondait qn'ily *va* trop d'esprit ; je lui répondis qiules vers étaient une 1Hc qu'on donnait à l'âme , et qu'il fallait des oruemens dans les fêtes.
J'ai donc en rêvant dit des choses que j'aurais dites à peine dans la veille; j'ai donc eu des pensées réfléchies malgré moi, et sans y avoir la moindre part. Je n'avais ni volonté , ni liberté; et cependant je combinais des idées avec sagacité, et même ave,, quelque génie. Que sois-je donc sinon une maebnW