‹ Dictionnaire Philosophique (volume 4)Chapitre 487 sur 551 · SOTTISE DES DEUX PARTS · texte numérisé non relu

SOTTISE DES DEUX PARTS

Sottise des deux parts est, comme on sait ,la devise de tontes les querelles. Je ne parie pas ici de celles qui ont fait verser le sang. Les anabaptistes qui ravagèrent la Vcstphalie , les calvinistes qni allumèrent tant de guerres en France, les factions sanguinaires des Armagnacs et des Bourguignons , le supplice de la pucelle d'Orléaus, que la moitié de la France regardait comme une héroine céleste , et l'autre comme une sorcière; la Sorbonne qui présentait requête pour la faire brûler; l'assassinat du duc d'Orléans justifié par des docteurs; les sujets dispen-

ses du serment de fidélité par nn décret de la sacrée faculté ; les bourreaux tant de fois employés à soutenir des opinions ; les bûchers allumés pour des malheureux à qui on persuadait qu'ils étaient sorciers ou hérétiques : tout cela passa la sottise. Ces abominations cependant étaient du bon temps de la bonne foi germanique, de la naïveté gauloise; et j'y renvoie les honnÊtes gens qui regrettent toujours les temps passés. »

Je ne veux ici que me faire, pour mon édification particulière, un petit Mémoire instructif des belles choses qui ont partagé les esprits de nos aïeux.

Dans l'onzième siècle, dans ce bon temps où nous ne connaissions ni l'art de la guerre qu'on fesait toujours, ni celui de policer les villes, ni le commerce, ni la société, et où nous ne savions ni lire ni écrire; des gens de beaucoup d'esprit disputèrent solennellement, longuement et vivement sur ce qui arrivait à la piirde-robe quand on avait rempli un devoir sacré, dont il ne ftiut parler qu'avec le plus profond respect. C'est ce qu'on appel la la difpute des stercorista. Celte querelle n'excita pas de guerre , et fut du moins par-là une des plus douces impertinences de l'esprit humain.

La dispute qui partagea l'Espagnesavantcaumêmc siècle sur la version m osa r a bique , se termina aussi sans ravage de provinces et sans effusion de saug humain. L'esprit de chevalerie qui régnait alors ne permit pas qu'on éclaircît autrement la difficulté qu'en remettant la décision à deux nobles chevaliers. Celui des deux Don Quichottes qui renverserait par terre son adversaire , devait faire triompher la version dont il était le tenant. Don Ruis de Martarua , chevalier du rituel mosarabique , fit perdre les arçons •u Don Quichotte do rituel latin : mais, comme les lois de la noble chevalerie ne décidaient pas positivement qu'un rituel dût être proscrit parce que son chevalier avait été désarçonné, on se servit d'un secret plus sûr et fort en usage , pour savoir lequel des deux livres devait être préféré; ce fut de les jeter tous deux dans le feu : car il n'était pas possible que le bon rituel ne fût préservé des flammes. Je ne sais comment il arriva qu'ils furent brûlés tous deux ; la dispute resta indécise , au grand étonnemont des Espagnols. Peu à peu le rituel latin eut la préférence ; et, s'il se fût présenté par la suite qnelque chevalier pour soutenir le mosarabique , c'eût été le chevalier et non le rituel qu'on eût jeté dans le feu.

Dans ces beanx siècles, nous autres peuples polis, quaud nous étions malades , nous étions obligés d'avoir recours à on médecin arabe. Quand nous voulions savoir quel jour de la lune oons avions , il {allait s'en rapporter aux Arabes. Si nous voulions faire venir une pièce de drap, il fallait payer chez un Juif ; et, quand un laboureur avait besoin de pluie, il s'adressait à nn sorcier. Mais enfin lorsque quelques-uns de nous curent appris le latin , et que nous eûmes une mauvaise traduction d'Aristote, nous figurâmes dans le monde avec honneur, nous passâmes trois ou quatre cents ans à déchiffrer quelques pages du Siagirite, à les adorer et A les condamner. Us uns ont dit

que sans lui nous manquerions d'articles de foi, les «litres qu'il était alliée. Ua Espagnol a prouvé qu'Aristote «tait on saint et qu'il fallait fêter m fête. Un concile en France a fait brûler ses divins écrits. Des collèges , des universités, des ordres entiers de religieux se sont anathématises réciproquement , au sujet de quelques passages de ce grand homme, que ni eux, ni les juges qui interposèrent leur autorité, ni l'auteur , n'entendirent jamais. Il y eut beaucoup de coups de poing donnés en Allemagne pour ces graves querelles; mais enfiu il n'y eut pas beaucoup de sang répandu. Ccst dommage, pour la gloire d'Aristote, qu'on n'ait pas fait la guerre civile et donné quelques batailles rangées en faveur des quidditès, et de l'untversel de la part Je la chose. Nos pères se sont égorgés pour des questions qu'ils je comprenaient pas da-

II est vrai qu'un fou fort célèbre nommé Occam, aurnommé le docteur invincible, chef de ceux qui tenaient pour l'universel de la part de la pensée, demanda a l'empereur Unis de Bavière qu'il défendît sa plume par son épée impériale , contre Scot , autre fou écossais, surnommé le docteur subtil, qui bataillait pour Vuniversel de la part de la chose. Heureusement l'épée de Louis de Bavière resta dans son fourreau. Qui croirait que ces disputes ont duré jusqu'à nos jours, et que le parlement de Paris, en i6a4> • donné un bel arrêt en faveur d'Aristote ?

Vers le temps du brave Occam et de l'intrépide Scot, il s'éleva uue querelle bien plus sérieuse, dans laquelle les révérends pères cordeliers entraînèrent tout le monde chrétien. Céttit pour savoir si leur potage leur appartenait en propre , ou s'ils n'en étaient que simples usufruitiers. La forme du capuchon et la largeur de la manche furent encore les sujets de celte guerre sacrée. Le pape Jean XXII , qui voulut s'en mêler, trouva à qui parler. Les cordeliers quittèrent son parti pour celui de Louis de Bavière, qui alors tira son épée.

Il y eut d'ailleurs trois ou quatre cordeliers dr brûles comme hérétiques. Cela est un peu fort; mais après tout , cette affaire n'ayant pas ébranlé de trônes et ruiné des provinces, on peut la mettre au rang des sottises paisibles.

Il y en a toujours eu de cette espèce. La plupart sont tombées dans le plus profond oubli ; et de quatre ou cinq cents sectes qai ont paru, il ne reste dans la mémoire des hommes que celles qui ont produit ou d'extrêmes désordres ou d'extrêmes ridicules, deux choses qu'on retient assez volontiers. Qui sait aujourd'hui s'il y a eu des orebites, des osmites, des insdorfiens ? qui connaît les oints et les pâtissiers, les

Ua jour en dînant chex une dame hollandaise, je fus charitablement averti par un des convives , de prendre bien garde à moi , et de ne me pas aviser de louer VoèUus. Je n'ai nulle envie, lui dis-je, de dire ai bien ni mal de votre Voetius; mais pourquoi me dcmoei-vous cet avis?Cest que madame est coci, me dit mon voisin. Hélas! très- volontiers, Il m'ajouta qu'il y avait.

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que l'espèce périt. Uu temps viendra ou tes jansénistes, qui ont fait tant de bruit parmi nous, et qui sont ignorés partout ailleurs , auront le sort des cocceiens. Un vieux docteur me disait : Monsieur, dans ma jeunesse je me suis escrimé pour le mandata intpossibilia rolentibus et conantibus. J'ai écrit contre le formulaire et contre le pape; et je me suis cru confesseur. J'ai été mis en prison , et je me suis cru martyr. Actuellement je ne aie uiélc plus de rien, et je me crois raisonnable Quelles sont vos occupations? lui dis -je. — Monsieur, me répondit -il , j'aime beaucoup l'argent. Ccst ainsi que presque tous les hommes dans leur vieillesse se moquent intérieurement des sottises qu'ils ont avidement embrassées dans leur jeunesse. Les sectes vieillissent comme les hommes. Celles qui n'ont pas é'.é soutenues par de grands princes, qui n'ont pas causé de grands maux, vieillissent plus tôt que les autres. Ce sont des maladies épidémiques qui passent comme la suette et la coqueluche.

11 n'est plus question des pieuses rêveries de madame Guion. Ce n'est plus le livre inintelligible des Maximes des Saints qu'on lit, c'est IcTélémaquc. On ne se souvient plus de ce que l'éloquent Bossuet écrivit contre le tendre, l'élégant, l'aimable Fénélon; on donne la préférence à ses oraisons funèbres. Dans toute la dispute sur ce qu'on appelait le quiétisme, il n'y a eu de bon que l'ancien conte réchauffé de la bonne femme qui apportait un réchaud pour brûler le paradis , et une cruche d'eau pour éteindre le feu de l'enfer , afin qu'on ne servît plus Dieu par espérance ni par crainte. Je remarquerai seulement une singularité de ce procès, laquelle ne vaut pas le conte de la bonne femme ; c'est que les jésuites, qui étaient tant accusés en France par les jansénistes, d'avoir été fondés par saint Ignace exprès pour détruire l'amour de Dieu , sollicitèrent vivement à Rome en faveur de l'amour pur de M. de Cambrai. Il leur arriva la même chose qu'à M. de Langeais, qui était poursuivi par sa femme au parlement de Paris, pour cau&e d'impuissance , et par une fille au parlement de Rennes , pour lui avoir fait un enfant. Il fallait qu'il gagnAt l'une des deux affaires : il les perdit toutes deux. L'amour pur , pour lequel les jésuites s'étaient donné tant de mouvement , fut condamné a Rome; et ils passèrent toujours à Paris pour ne vouloir pas qu'on aimât Dieu. Cette opinion était telle* ment enracinée dans les esprits, que, lorsqu'on s'avisa de vendre dans Paris, il y a quelques années, une taille-douce représentant notre Seigneur Jésus-Christ habillé en jésuite, un plaisant (c'était apparemment le Loustig du parti janséniste) mit ces vers au bas de l'estampe :

Admires l'artifice nute

De cm père» ingénieux : t tli voeu ont habillé comme cas f

A Rome, ou Ton n'essuie jamais de pareilles disputes, et où l'on juge celles qui s'élèvent ailleurs, on était fort ennuyé des querelles sur l'amour pur. Le cardinal Carpégne, qui était rapporteur de l'affaire de l'archevêque de Cambrai, était malade, et soufrait

beaucoup dans une partie qui neat pas plus épargnée chez les cardinaux que chez les autres hommes. Son chirurgieu lui enfonçait de petites tentes de linon , qu'on appelait du cambrai en Italie, comme dans beaucoup d'autres pays. Le cardinal criait. Cest pourlaut du plus (lu cambrai, disait le chirurgien. Quoi ! du cambrai encore là ? disait le cardinal ; n'était-ce pas assez d'en avoir la ttftc fatiguée ? Heureuses les disputes qui se terminent ainsi 1 Heureux les hommes, si tous les disputeurs de ce monde, si les hérésiarques s'étaient soumis avec autant de modération, avec une douceur aussi magnanime, que m grand archevêque de Cambrai, qui n'avait nu'le ouvte d'être hérésiarque ! Je ne sais pas s'il avait raison de vouloir qu'on aimât Dieu pour lui-même; mais M. de Fénclou méritait d'être aimé ainsi.

Dans les disputes purement littéraires, il y a eu souvent autant d'acharnement , autant d'esprit de parti, que dans des querelles plus intéressantes. On renouvellerait, si on pouvait, les factions du cirque qui agitèrent l'empire romain. Deux actrices rivales sont capables de diviser une ville. Les hommes ont tous un secret penchant pour la faction. Si on ne peut cabaler, se poursuivre, se nuire pour des couronnes, des tiares, des mitres, nous nous acharnerons les uns contre les autres pour un danseur, poux un musicien. Hameau a eu un violent parti contre lui, qui aurait voulu l'exterminer, et il n'en savait rien. J'ai eu un parti plus violent coutre moi, et je le savais

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