‹ Dictionnaire Philosophique (volume 4)Chapitre 538 sur 551 · VISION · texte numérisé non relu

VISION

Quand je parle de vision, je n'entends pas la ma nière admirable dont nos yeux aperçoivent les objets, et dout les tableaux do tout ce que nous voyons se peignent dans la rétine : peinture divine, dessinée suivant toutes les lois des mathématiques, et qui par conséquent est , ainsi que tout le reste , de la main de l'éternel géomètre, en dépit de ceux qui font les entendus, et qui feignent de croire que l'œil n'est pas destiné à voir, l'oreille à entendre, et le pied à marcher. Celte matière a été traitée si savamment par tant de grands génies, qu'il n'y a plus de grains à ramasser après leurs i

(a) Tiré d'ua manuscrit de I» bibliothèque de l'e'Tfcjue d»

Je ne prétends point parler de l'hérésie dont fui accuse' le pape Jcau XXII, qui prétendait que les caints ne jouiraient de la vision béatiGquc qu'après le jugement dernier. Je laisse là cette vision.

Mon objet est cette multitude innombrable de visions dont tant de saints personnages ont été favorises ou tourmentés, que tant d'imbéciles ont cru avoir, et avec lesquels tant de fripons et de fripounes ont attrapé le monde, soit pour se faite une réputation de béats, de béates, ce qui est très-flatteur; soit pour gagner de l'argent, ce qui est encore plus flatteur pour tous les charlaïaas.

Calmct et Langlct ont fait d'impies recueils de ces visions. La plus intéressante à mon gré, celle qui a produit les plus grands effets, puisqu'elle a servi à la réforme des trois quarts de la Suisse, est celle de ce jeune jacobin Yctzer, dont j'ai déjà entretenu mon cber lecteur. Ce Yctzer vit, comme vous savez, plusieurs fois la sainte Vierge cl sainte Barbe qui lui imprimèrent les stigmates de Jésus-Christ. Vous n'ignorez pas comment il reçut d'un prieur jacobin une hostie saupoudrée d'arsenic, et comment l'évôquc de Lausanne voulut le faire brûler pour s'être plaint d'avoir été empoisonné. Vous avez vu que ces abominations furent une des causes du malheur qu'eurent les Bernois de cesser d'être catholiques, apostoliques et romains.

Je suis fiché de n'avoir point à vous parler de visions de cette force.

Cependant vous m'avouerez que la vision des révérends pères cordeîiers d'Orléans, en 1 534, est «ILqui en approche le plus, quoique de fort loin. Le procès criminel qu'elle occasioua est encore en manuscrit dans la bibliothèque du roi de France , n" 1770.

L'illustre maison de Saint-Memin avait fait de grands biens au couvent des cordeîiers, et avait su sépulture dans leur église. La femme d'un seigneur de Saint-Mémin , prévôt d'Orléans , étant morte , son mari , croyant que ses aueétrcs s'étaient assez appauvris en donnant aux moines, fit un présent à ces frères qui ne leur parut pas assez considérable. Ce: bons franciscains s'avisèrent de vouloir déterrer la défunte , pour forcer le veuf à faire réenterrer s;i femme eu leur terre sainte, en les payant mieux. Le projet n'était pas sensé; car le seigneur de Saint- Mémin n'aurait pas manqué de la faire inhumer ailleurs. Mais il entre souveut de la folie dans la friponnerie.

D'abord l'âme de la dame de Saint-Mémin n'apparut qu'à deux fçères. Elle leur dît (a) : « Je sui.« damnée comme Judas, parce que mon mari n'a pas douné assez. » Les deux petits coqnins qui rapportèrent ces paroles ne s'aperçurent pas qu'elles devaient nuire au couvent plutôt que lai profiter. Le but du couveut était d'extorquer de l'argctU du seigneur de Saint-Mémin pour le repos de l'âme de sa femme. Or, si madame de Saint Mémin était damnée, tout l'argent du monde ne pouvait la sauver; on u'avait

rien à donner; les cordeîiers perdaient leurré! bution.

Il y avait dans ce temps-là très-peu de bon s< i.s en France. La nation avait été abrutie par l'invasion des Francs, et ensuite par l'invasion de la théoio scolastique; mais il se trouva dans Orléans quelq . personnes qui raisonnèrent. Elles se doutèrent qi.c, si le grand Etre avait permis que l'àme de madamt . • Saint-Mémin apparût à deux franciscains, il i:Y pas naturel que celte âme se fût déclarée <\ c maie Judas. Cette comparaison leur parut V..-» d'œuvre. Cette dame n'avait point vendu uo'n; ! gneur Jésus-Christ trente deniers; elle ne s'était p pendue; ses intestins ne lui étaient point sort': ventre : il n'y avait aucun prétexte pour la coin; ; . . à Judas.

Cela donna du soupçon ; et la rumeur fut d'un :,; plus grande dans Orléans, qu'il y avait dép de l tiques qui ne croyaient pas à certaines visions, < . , en admettant des principes absurdes, ne lais : ,; pas pourtant d'en tirer d'assez bonnes cuiclu- Les cordeîiers changèrent donc de batterie , et : . t la dame en purgatoire.

Elle apparut donc encore, et déclara que !•• ; galoirc était son partage; mais elle demanda .1 déterrée. Ce n'était pas l'usage qu'on exbum.it , purgatoriés, mais on espérait que M. de Saint ' < , préviendrait cet affront extraordinaire en don . ; quelque argent. Cette demande d'être jetée borl église augmenta les soupçons. On savait bien les Ames apparaissaient souvent, mais elles ■. mandent point qu'on les déterre.

L'àme, depuis ce temps, ne parla plus; m. lutina tout le monde dans le couvent et daus 1 Les frères cordeîiers l'exorcisèrent. Frère Pit-i d'Arras s'y prit, pour la conjurer, d'une manière .; ; u'était pas adroite. Il lui disait : Si tu es l'àme <k- t. a madame de Saint-Mémin, frappe quatre coups; et <- : entendit les quatre coups. Si tu es damnée, frappe ■„ coups; et les six coups furent frappes. Si tu es enco • plus tourmentée en enfer parce que ton corps e : enterré eu terre sainte, frappe six autres coups: • : ces six autres coups furent entendus encore p j. distiuctement (/>). Si nous déterrons toc corps , et nous cessons de prier Dieu pour toi , seras-tu mon., damnée ? frappe cinq coups pour nous le certifier vt l'àme le certifia par cinq coups.

Cet interrogatoire de l'âme, fait par Pierre d'Arra*. fut signé par viugt-deux cordeîiers , à la tétc dcsqi. • , était le révérend père provincial. Ce père provincial lui fit le lendemain les mêmes questions, cl il lui fat répondu de même.

On dira que l'àme ayant déclaré qu'elle était en purgatoire, les cordeîiers ne devaient pas la supposât en enfer; mais ce n'est pas ma faute si des théologien? se contredisent.

Le seigneur de Saint -Mémin présenta requête an roi contre les pères cordeîiers. Ils présentèrent re-

(!•) Toutrt cet particularité* sont dctaill* t din» Histoire dtm

quête de leur côté ; le roi délégua des juges, à la tête desquels était Adrien ruinée, maître des requêtes.

Le procureur général de la coiumissiou requit que lesdits cordeliors fussent brûlés; mais l'arrêt no les condamna qu'à faire tous amende honorable la torche au poing , et à être bannis du royaume. Cet arrêt est du 18 février 1 534-

Après une telle visioi. , il est inutile d'en rapporter d'autres : elles sont toutes ou du genre de la friponnerie, ou du genre de la folie. Les visions du premier genre sont du rcsjorl ac la justice ; celles du second genre sont ou des vivions de fous malades, ou des visions de fous eu bonue santé. Les premières appartiennent a la médecine, cl les secondes aux. petites maisons.

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