‹ Dictionnaire Philosophique (volume 4)Chapitre 539 sur 551 · VISION DE CONSTANTIN · texte numérisé non relu

VISION DE CONSTANTIN

De graves théologiens n'ont pas manqué d'alléguer des raisons spécieuses pour soutenir la vérité de 1 apparition de la croiï au ciel ; mais nous allons voir que leurs argumens ne sont point assez convaincans pour exclure le doute; les témoignages qu'ils citent en leur faveur iiïlaut d'ailleurs ni persuasifs, ni d'accord entre eux.

Premièrement , ou ne produit d'autres témoins que des chrétiens, dont la déposition peut être susp«c!c, dans ce cas où il s'agit d'un fait qui prouverait la divinité de leur religion. Comment aucun auteur païen n'a -t- il fait mention de cette merveille, qu« toute l'armée de Constantin avait égalcmcut aperçue? Que Zosime, qui semble avoir pris à tache de diminuer la gloire de Constantin, u'en ait rien dit, cela n'est pas surprenant; mais ce qui paraît étrange, est le silence de l'auteur du panégyrique de Constantin, prononcé en sa présence , à Trêves , dans lequel ce panégyriste s'exprime eu termes magnifiques sur toute la guerre contre Maxcnce, que cet empereur avait vaincu.

Nasa ire, autre rhéteur, qui, dans son panégyrique , disserte si éloquemment sur la guerre contre Maxcnce, sur la clémence dont usa Constantin après la victoire, et sur la délivrance de Rome, ne dit pas un mot de cette apparition, tandis qu'il assure que par toutes les Gaules on avait yu des armées célestes qui prétendaient être envoyées pour secourir Constantin.

Non - seulement celte vision surprenante a été inconnue aux auteurs païens, mais à trois écrivains chrétiens qui avaicut la plus belle occasion d'en parler. Optât ien Porphyre fait mention plus d'une fois du monogramme de Christ, qu'il appelle le signe céleste, dans le panégyrique de Constantin qu'il écrivit en vers latius; mais on n'y trouve pas un mot sur l'apparition de la croix au ciel.

Lac lance n'en dit rien dans son Traité de la mort des persécuteurs, qu'il composa vers l'an 3 1 4, deux ans après la vision dont il s'agit. Il devait cependant être parfaitement instruit de tout ce qui regarde Constantin, ayant été précepteur de Crispus, fils de ce prince. Il rapporte seulement (a) que Constantin fut

(«JChap. XLIV.

averti en songe de mettre sur les boucliers de ses soldats la divine image de la croix, et de l.vrer bataille j mais, en racontant un songe dont la vérité n'avait d'autre appui que le témoignage de l'empereur, il passe sous silence un prodige qui avait eu tout* l'armée pour témoin.

Il y a plus; Eusèbc de Césaréc lui-même, qui a donné le ton à tous les autres historiens chrétiens sur ce sujeS, ne parle point de cotre merveille dans tout le cours de sou Histoire ecclésiastique, quoiqu'il s'y étende fort au long sur les expicils de Constantin contre Maxcnce. Ce n'est que dans la vie de cet empereur qu'il s'exprime en ces ternies (/>) : « Constantin, résolu d'adorer le dieu de Constance, son père, implora la protection de ce dieu contre Maxcnce. Pendant qu'il lui fesait sa prière, il eut une vision merveilleuse, et qui paraîtrait peut-être incroyable si clic était rapportée par un autre; mais puisque ce victorieux empereur nous l a racontée lui-même, a nous, qui écrivons cette histoire long -temps après , lorsque nous avons été counus de ce prince , et que nous avons eu part à ses bonne; grâces, confirmant ce qu'il disait par serment, qui pourrait en douter, surtout l'événement en ayant confirmé la vérité ?

« Il assurait qu'il avait vu dans l'après-midi, lorsque le soleil baissait, une croix lumineuse au-dessus du soleil, avec cette inscription en grec : Vainquez, pir ce signe; que ce spectacle l'aurait extrêmement étonné, de même que tous les soldats qui le suivaient, qui furent témoins du miracle; que, taudis qu'il avait l'esprit tout occupé de cette vision et qu'il cherchait à eu pénétrer le sens, la nuit riant survenue, Jésus- Christ lui était apparu pendant son sommeil, avec le même signe qu'il lui avait montré le jour dans l'air , et lui avait commandé de faire un étendard de la même forme, et de le porter dans les combats pour so garantir du danger. Constantin, s'étant levé dès la pointe du jour, raconta à ses amis le songe qu'il avait eu ; et , ayant fait venir des orfèvres et des Ir.pidaircs , il s'assit au milieu, leur expliqua la figure du sigao qu'il avait vu, et leur commanda d'en faire un semblable d'or et de pierreries : et nous nous souvenons de l avoir vu quelquefois. »

Eusèbc ajoute ensuite que Constantin , étonné d une si admirable visiou, fit venir les prêtres chrétiens ; et qu'instruit par eux , il s'appliqua à la lecture de nos livres sacrés, et conclut qu'il devait adorer avec un profond respect le Dieu qui lui était apparu.

Comment concevoir qu'une vision si admirable , vue de tant de milliers de personnes, et si propre à justifier la vérité de la religion chrétienne , ait été inconnue à Eusèbc, historien si soigneux de rechercher tout ce qui pouvait contribuer à faire honneur au christianisme , jusqu'à citer à faux des monumens profanes, comme nous l'avons vu à l'article Fctipsc? et comment se persuader qu'il n'en ait été informé que plusieurs aunées après, par le seul témoignage d« Constantin ? N'y avait-il donc point de chrétiens dans l'armée qui fissent gloire publiquement d'avoir vu un pareil prodige? auraient-ils ru si peu d'intérêt à leur.

(I>) Ur. I.cfcip. XX VH1, XXXI et XXII.

DICTION iNAIKE

cause, que de garder le .silence sur un si grand miracle? Doit-on après cela s'étonner que Gélase d« Cisiquc , un des successeurs d'Eusèbc dans le siège de Césaiéc au cinquième siècle, ait dit que bien des gens soupçonnaient que ce n était là qu'une fable inventée en faveur de ia .cligiou chrétienne (c) ?

Ce soupçon sera bien plus fort, si l'on fait attention combien peu les témoins jont u'accord entre eux sur les circonstances de cette mcivcillcusc apparition. Presque tous assurent que la croix fut vue de Constantin et de toute son armée; et Gélase ne parle que de Constantin seul. Ils différent sur le temps de la vision. Philostorge , dans son Histoire ecclésiastique, dont Photius nour a couservé l'extrait , dit ( I) que ce fut lorsque Constantin remporta la victoire sur Maxcnce; d'autres prétendent que ce fut auparavant, lorsque Constantin fesait des préparatifs poui attaquer le tyran, et qu'il était en murchc avec son armée, Arthémius . cité par Métaphrastc et Surius, sur le .10 octobre, dit que c'était à midi; d'autres l'après midi, lorsque le soleil baissait.

Les auteurs ne s'accordent pas davantage sur la vision même, le plus grand nombre n'en reconnaissant qu'une, et encore en songe; il n'y a qu'Euscbc, suivi par Philoslorgc et Socrate (.), qui parlent de dcu\ ; l'une que Constantin vit le jour, et l'autre qu'il vil en songe, servant à confirmer la première; Nieéphorc Callistc (j) en compte trois.

L'inscription ollrc de nouvelles différences. Eusébc dit qu'elle était en grec, d'autres ne parlent point d'inscription. Selon Philostorge et Nicéphorc, elle était en caractères latins; les autres n'en disent rien, et semblent par leuriécit supposer que les caractères étaient grecs. Pliilostorge assure que l'inscription était formée par un assemblage d'étoiles; Arthémius dit que les lettres étaient dorées. L'auteur cité par Photius ((/) les représente composées de la même matière lumineuse que la croix ; et selon Sosomèuc (•'■), il n'y avait point d'inscription; et ce furent les anges qui dirent a Constantin : u Remportez la victoire par ce signe. »

Enfui le rapport des historiens est opposé sur les suites de cette vision. Si l'on s'en tient à Eusèbe , Constautin, aidé du secours de Dieu, remporta san: peine la victoire sur Maxcnce. Mais, selon Laetancc , la victoire fut fort disputée. Il dit même que les troupes de Maxencc curent quelque avantage avant que Constantin eût fait approcher son armée des portes de Rome. Si l'on en croit Eusèbe ctSosomèue, depuis cette époque, Constantin fut toujours victorieux, et opposa le signe salutaire de la croix à ses ennemis , comme un rempart impénétrable. Cependant un auteur chrétien, dont M. de Valois a rassemblé des fragraens à la suite d'Ammien Marccllin (/), rapporte que , dans les deux batailles livrées à Licinius par Constantin, la victoire fut douteuse, et que Cou-

(e) Hirt. de* «cl d« conc de Kicee , eh. IV. — (d) Li 1. 1, eh. YL (e) Hi»t. ceci., Uv. I. ch. II. - - (f) Idem, li». VIII. «Iiep. III (3) BiliL , cahier a5G. — (fc) Hùloiie «ccL , li». 1 , cia|*. us.

stantin fut même blessé légèrement à la cuisse; et Nicéphorc (A) dit que dopais la première apparition il combattit deux fois les Byzantins sans leur opposer la croix, et ne s'en serait pas même souvenu s il n'eût perdo neuf mille hommes, et s'il n'eut eu encan; deux fois la même vision. Dans la première , les étoiles étaient arrangées de façou qu'elles formaient ces mots d un psaume (/) : « Invoque-moi au jour de ta détresse, je t'en délivrerai, et tu m honoreras;» et l'inscription de la dernière, beaucoup plus claire et pins nette encore , portait : « Par ce signe tu vaincras tous tes ennemis. »

Philostorge assure que la vision de la croix et la victoire remportée sur Maience déterminèrent Constantin à embrasser la foi chrétienne; mais Rufin, qui a traduit en latiu l'Histoire ecclésiastique d'Eusébc, dit qu il favorisait déjà le christianisme et honorait le vrai Dieu. L'on sait cependant qu'il ne reçut le baptême que peu de jours avant de mourir, comme U disent expressément Philostorge (m), saint A taraun se (*) , saint Ambroise (0) , saint Jérôme (p) , Socrate («/) . ïhéodoret (r) , et l'auteur de la chronique d'Alexandrio (<). llel usage, commun alors, était fonde sur la croyance que le baptême effaçant tous les péchés de celui qui le reçoit , on mourait assuré de son salut.

Nous pourrions nous borner à ces réflexions générales; mais, par surabondance de droit, discutons l'autorité d'Kusèbo comme historion ; et celle de Constantin etu''\rthéniius comme témoins oculaires.

Pour Arthémius , nous ne pensons pas qu'on doive le mettre au rang des témoins oculaires, son discours n'étant fondé que sur ses Actes, rapportés par Métaphrastc, auteur fabuleux , Actes que Baronius prétend à tert de pouvoir défendre, en même temps qu'il avoue qu'on les a interpolés.

Qnant au discours de Constantin rapporté par Easèbe , c'est sans contredit une chose étonnante que cet empereur ait craint de n'en être pas cru à moins qu'il ne Ht serment , et qu'Euscbc n'ait appuvé son témoignage par celui d'aucun des officiers ou de* soldats de l'armée. Mais, sans adopter ici l'opinion de quelques savans, qui doutent qu'Euscbc soit l'auteur de la vie de Constantin, n'est-ce pas un témoin qui dans cet ouvrage revêt partout le caractère de panégyriste plutôt que celui d'historien? N'est-ce pas un écrivain qui a supprimé soigneusement tout cequi pouvait être désavantageux et peu honorable à son beras? En un mot, ne montrc-t-il pas sa partialité, quand il dit dans sou Histoire ecclésiastique (t) , en partant de Maxcnce , qu'ayant usurpé à Rome la puissance souveraine, il feignit d'abord, pour flatter le peuple, de faire profession de la religion chrétienne ; comme s'il eiu été impossible à Constantin de se servir d'an* feinte pareille , et de supposer cette vision, de m*n>« que Licinius quelque temps après, pour encourager

(le) Li». VII, ckap. XLVIL — (l) Pi. XLLX , v. 1 G. (m) Li». VI, ch*p. VI. — (n) Page 9 7, »ur le «yoode. (0) (>*i»on »ur ta mort de Titéodos*. — (f>) CBron..«nncc 33t. M Lhr. n, eh. XLVH. — (r) f>ap XXXII.— <i) Pmf €ê± (t) Li». VIII, chap. XIV.

tes soldats contre Maxirain, supposa qu'un auge lui avait dicté eu songe une prière qu'il devait réciter avec son armée?

Comment un effet Eusèbe a-t-il le front de donuer pour chrétien un priuoe qui fit rebâtir à ses dépens lu temple de la Concorde, comme il est prouvé par une inscription qui se lisait du temps de LélioGiraldi dans la basilique de La Iran? Uu prince qui fit périr Crispus son file, déjà décoré du titre de césar, sur un léger soupçon d'avoir commerce avecFaitsta sa belle-mère, qui fit étouffer, dans un bain trop chauffé, cette même r'austa son épouse , à laquelle il était redevable de la conservation de ses jours ; qui fit étrangler l'empereur Maximien Herculius son père adoptif ; qui ôla ' la vie au jenne Licinius son neveu , qui fesait paraître de fort bonnes qualités; qui enfin s'est déshonoré par tant de meurtres, que le consul Ablavius appelait ces temps -là néronicus? On pourrait ajouter qu'il y a d'autant moins de fond à faire sur le serment de Constantin, qu'il n'eut pas le moindre scrupule de se parjurer, en fesant étrangler Licinius à qui il avait promis ta vie par serment. Eusèbe passe scus silence toutes ces actions de Constantin qui sont rapportées par Eulropc (m), Zosime (r), Orose (j), saint Jérôme (. ) et Aurélius Victor (w).

N'a-t-on pas lieu de penser après cela que l'appafitiou prétendue de la croix dans le ciel n'est qu'une fraude que Constantiu imagina pour favoriser le succès de ses entreprises ambitieuses? Les médailles de ce prince et de sa famille, que Ton trouve dans Banduri et dans l'ouvrage intitulé A M/Mivwi.jfa imfsratw uir rumunoium; l'arc de triomphe dont parle Bat. ni us (/>), dans l'inscription duquel le sénat et le peuple romain disaient que Constantin , par l'instinct de la Divinité , avait vengé la république du tyran Maxeuce et de toute sa faction; enfin, la statue que Constantin lui-même se fit ériger à Home, tenant une lance terminée par un travers en forme de croix, avec cette inscription que rapporte Eusèbe (« ) : « Par ce signe salutaire , j'ai délivré votre ville du joug de la tyrannie; » tout cela, dis-jc, ne prouve que l'orgueil immodéré de ce prince artificieux, qui voulait répandre partout le bruit de son prétendu songe, et en perpétuer la mémoire.

Cependant , pour excuser Eusèbe , il faut lui eonnparcr un évéque du dix-septième siècle que La Bruyère n'hésitait pas d'appeler un père de l'église. Bossiict , en mente /ewi/n qu'il s'élevait avec un acharnement si impitoyable contre les visions de l'élégant et sensible Fénélon , commentait lui-même, dans foi ttifon funebrr d'Anne do Oouzaguc de Clcvcs, les deur visions qui avaient opéré la conversion de cette princesse Palatine. Ce fut on songe admirable, dit ce prrlat ; elle crut que, marebaut seule dans une forêt, elle y avait rencontré un aveugle dans une petite loge. EJle comprit qu'il manque un sens aux incrédules comme à l'aveugle; et en mente temps, au milieu

(u^ I.iv. X,eh. IV.— (x) I.iv.II.rh.XXtX — (y)I-iv.VII VWIII. - (-; Cliron.. «ouce 3ai.— (a; Kpiiome.ch. I. (fc) Tome lit , p*t: >o6 c) 1 " * . «bip. IV.

d'un soege ai mystérieux, elle fit I application de i» belle comparaison de l'aveugle aux vérités de Ja religion et de Fautre viè.

Dans la seconde vision, Dieu continua du l'instruire comme il a fait Joseph et Salomon ; et , durant l'assoupissement que l'accablement lui causa, il lui mit dans l'esprit celte parabole si semblable à celle do l'Evangile. Elle voit paraître ce que Jésus-Christ s a pas dédaigné de nous donner comme l'image dosa tendresse (•/); une poule devenue mère, empressée autour des petits qu'elle conduisait. Lu d eux s'étant écarté, notre malade le voit englouti par un chien avide. Elle accourt, elle lui arrache cet innocent animal. En même temps on lui crie d'un autre côte qu'il le fallait rendre au ravisseur. Non, dit-elle, je ne le rendrai jamais. En ce moment elle s'éveilla, et l'application de la figure qui lui avait été montrée se lit en un instant dans son esprit.

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