VOYAGE DE SAINT PIERRE A ROME
La fameuse dispute, si Pierre fit le voyage de Rome, n'cst-clle pas au fond aussi frivole que la plupart des autres grandes disputes ? Les revenus de l'abbaye de Saint -Denis en France ne dépendent ni de la vérité du voyage de Saint -Denis l'Aréopagitc d'Athènes au milieu des Gaules, ni de son martyr à Montmartre, ni de l'autre voyage qu'il fit après sa mort , de Montmartre à Saint -Denis, eu portant sa tôte entre ses bras, et en la baisant à chaque pause.
Les chartreux ont de très-grands biens, sans qu'il y ait la moindre vérité dans l'histoire du chanoine de Paris, qui se leva de sa bière à trois jours consécutifs, pour apprendre aux assistans qu'il était damné.
De même, il est bien sûr que les rcvcuus et les droits du pontife romain peuvent subsister, soit que Simon Bar jonc, surnommé Céphas, ait élé à Rome, soit qu'il n'y "ait pas été. Tous les droits des métropolitains de Rome et de Constaniinoplc furent établis au concile de Chalcédoinc, en 45 1 de notre ère vulgaire, et il ne fut question dans ce concile d'aucun voyage tait par un apôtre à Byzancc ou à Rome.
Les patriarches d'Alexandrie et de Constanlinople suivirent le sort de leurs proviuces. Les chefs ecclésiastiques des deux villes impériales et do l'opulente Ëgypte devaient avoir naturellement plus de privilèges, d'autorités, de richesses, que les évéques des petites villes.
Si la résidence d'un apôtre dans une ville avait décidé de tant de droits, l'évéque de Jérusalem aurait sans contredit été le premier évéque de la chrétienté. Tl était évidemment le successeur de saint Jacques, frère de Jésus-Christ, reconnu pour fondateur de cette église, et appelé depuis le premier de tous les évéques. Nous ajouterions que par le même raisonnement, tous les patriarches de Jérusalem devaient être circoncis, puisque les quinze premiers évêques de Jérusalem, berceau du christianisme et tombeau de Jésus-Christ , avaient tous reçu la circoncision («).
Il est indubitable que les premières largesses faites à l'église de Rome par Constantin , n'ont pas le moindre rapport au voyage de saint Pierre.
i». La première église élevée à Rome fut celle de saint Jean : elle en est encore la véritable cathédrale.
(a) « Il fallut que quinxe éveques de , concis i et qoe tout le monde pcmlt cou enx. » (Saint Kpiphane, Hér^a. LXX.)
■< J'ai apprii, par les monnaiera de* ancien*, que joaqn'au de Jénmkra p»r Adrien, il y eut quiose ér*q»« de i >ufc de cette Tille. » {Eiu&c, li». IV.)
PICT. mu,.
0 est sûr qu'elle aurait été dédiée à saiut Pierre s'A en avait été le premier évéque ; c'est la plus forte de toutes les présomptions; elle seule aurait pu finir la dispute.
a*. A cette puissanto conjecture se joignent des preuves négatives convaincantes. Si Pierre avait été à Rome avec Paul , les Actes des apôtres eu auraient parlé , et ils n'en disent pas un mot.
3». Si saint Pierre était allé prêcher l'évangile i Rome, saint Paul n'aurait pas dit dans son épître aux Galates : h Quand ils virent que lévangilc du prépuce m'avait été confié, et à Pierre celui de la circoncision, ils me donnèrent les mains a ruci et à Barnabé ; ils consentirent que nous allassions chez les gentils, et Pierre chez les circoncis. »
4 . Dans les lettres que Paul écrit de Rome, il ne parle jamais de Pierre; donc il est évident que Pierre n'y était pas.
5». Dans les lettres que Paul écrit à ses frères de Rome, pas le moindre compliment à Pierre, pas la moindre mention de lui; donc Pierre ne fit un voyage à Rome, ni quand Paul était en prison dans cette capitale, ni quand il en était dehors.
6". On n'a jamais conuu aucune lettre de saint Pierre datée de Rome.
7». Quelques-uns, comme Paul-Orose , Espagnol du cinquième siècle, veulent qu'il ait été à Rome les premières années de Claude; et les Actes des apôtres disent qu'il était alors à Jérusalem, et les Êpîtrcs de Paul disent qu'il était a Antiochc.
8°. Je ne prétends point apporter en preuve qu'à parler humainement et selon les règles de la critique profane, Pierre ne pouvait guère aller de Jérusalem à Rome, ne sachant ni la langue latine, ni même la langue grecque, laquelle saint Paul parlait, quoique assez mal. Il est dit que les apôtres parlaient toutes les langues de l'univers, ainsi je me tais.
9«. Enfin , la première notion qu'on ait jamais eue du voyage de saîiii Pierre à Rome , vient d'un nommé Papias, qui vivait environ cent ans après saint Pierre. Ce Papias était Phrygien; il écrivait dans la Phrygie, et il prétendit que saiot Pierre était allé à Rome, sur ce que dans une de ses lettres il parle de Babylone. Nous avons en effet une lettre attribuée à saiut Pierre écrite en ces temps ténébreux, dans laquelle il est dit : « L'église qui est à Babylone, ma femme et mou fils Marc vous saluent. » Il a plu à quelques translateurs de traduire le mot qui veut dire ma femme, pat la conchoisie, Babylone la cenchoisie; c'est traduire avec un grand sens.
Papias, qui était ( il faut l'avouer ) un des grands visionnaires de ces siècles, s'imagina que Babylone voulait dire Rome. D était pourtaut tout naturel que Pierre fût parti d'Antioche pour aller visiter les frères de Babylone. Il y eut toujours des Juifs à Babylone ; ils y firent continuellement le métier de courtiers et de porte-balles; il est bien à croire que plusieurs disciples s'y réfugièrent, et que Pierre alla les encourager. 11 n'y a pas plus de raison à imaginer que Babylone signifie Rome, qu'à supposer que Roma signifie Babylone. Quelle idée extravagante de suposcr que Pierre écrivait une exhortation a ses
DICTIOrîNAir.K
camarades, comme on écrit aujourd'hui en chiffre t craipuaît-U qu'on ouvrît sa lettre à la poste ? pourquoi Pierre aurait -il craint qu'on eût connaissance de ses lettres juives, si inutiles selon le monde, et auxquelles Q eût été impossible que les Romains eussent fait la moindre attention ? qui l'engageait à mentir si vainement ?dans quel réve a-l-oii pu songer que lorsqu'on écrivait Babyloue cela signifiait Rome ?
Cest d'après ces preuves assez concluantes, que le judicieux Calniet conclut que le voyage de saint Pierre à Rome est prouvé par saint Pierre lui-même, qui marque expressément qu'il a écrit sa lettre de Babylone , c'est - à - dire de Rome , comme nous l'expliquons avec les anciens. Encore une fois, c'est puissamment raisonner; il a probablement appris cette logique chez les vampires.
Le savant archevêque de Paris Marca , Dupin , Blondcl, Spanheim, ne sont pas de cet avis; mais enfin c'était celui de Papias qui raisonut'rf comme Cal met, et qui fut suivi d'une foule d'écrivains si attachés à la sublimité de leurs principes, qu'ils négligèrent quelquefois la saine critique et la raison.
C'est une très-mauvaise défaite des partisans do voyage , de dire que les Actes d»s apôtres sont destinés à l'histoire de Panl et non pas de Pierre, et que, s'ils passent sous silence le séjour de Simon Barjone à Rome, c'est que les faits et gestes de Panl étaient l'unique objet de l'écrivain.
Les Actes parlent beaucoup de Simon Barjone surnommé Pierre; c'est lui qui propose de donner un successeur à Judas. On te voit frapper de mort subite Ananie et sa femme qui lui avaient donné leur bien, mais qui malheureusement n'avaient pas tout donné. On ïe voit ressusciter sa couturière Dorcas cher le eonroyeur Simon à Joppé. Il a une querelle dans Satnarie avec Simon surnommé le Magicien; il va à Lippa, à Césarée, à Jérusalem : que coûtait-il de le faire aller à Rome ?
n est bien difficile que Pierre soit allé i Rome, soit sous Tibère, soit sous Caligula, ou sous Claude, ou sous Néron. Le voyage du temps de Tibère n'est fondé que sur de prétendus fastes de Sicile apocryphes (b).
Un autre apocryphe , intitulé Catalogues rf'cvîque , fait au plus vite Pierre évoque de Rome immédiatement après la mort de son maître.
Je ne sais quel conte arabe l'envoie à Rome, sou» Caligula. Eusèbc, trois cents ans après, le fait conduire à Rome sous Claude par une main divine, sans dire en quelle année.
Lactance, qui écrivait du temps de Constantin , est le premier auteur bien avéré qui ait dit que Pierre alla à Rome sous Néron, et qu'il y fut crucifié.
On avouera que, si dans un procès une partie ne produisait que de pareils titres, elle ue gagnerait pas sa cause -, on lui conseillerait de s'en tenir à la prescription, à Vuti poaidetis; et c'est le parti que Rome a pris.
Mais, dit -on, avant Eusèbe, avant Lactance, l'exact Papias avait dc'ja conté l'aventure de Pierre et
(») Vt-yet Spanlicùn, Sacne aiU^., lib. «L
de Simon, vertu de Dieu, qui se passa en présence de Néron; le parent de Néron, à moitié ressuscité par Simon, vertu -Dieu, et entièrement ressuscité par Pierre; les complimens de leurs chiens; le pain donné par Pierre aux chiens de Simon; le magicien qui vole dans les airs; le chrétien qui le fait tomber par un signe de croix, et qui lui casse les jambes; Néron qui fait couper la tâte à Pierre pour payer les jambes de son magicien, etc., etc. Le grave Marcel répète cette histoire authentique, et le grave Hégésippe la répète encore, et duntres la répètent après eux; et moi je vous répète que, si jamais vous plaidez pour un pré, fût-ce devant le juge de Vaugirard, vous ne gagnerez jamais votre procès sur de pareilles pièces.
Je ne doute pas que le fauteuil épiscopal de saint Piètre ne soit encore à Rome, dans la belle église. Je ne doute p&> que saint Pierre n'ait joui de l évéché de Rome vingt cinq ans un mois et neuf jours, comme ou le rapporte. Mais j'ose dire que cela n'est pas prouvé dt-moustrativement , et j'ajoute qu'il est a croire que les évèqnes romains d'aujourd'hui sont plus à leur aise que ceux de ces temps passés, temps un peu obscurs, qu'il est fort difficile de bien débrouiller.