BÉKER
Ou du Monde enchanté , du diable, du livrer d'Enoch, et des sorciers.
Ce Balthazar Béker, très-bon homme, grand eutfeiiii de l'enfer éternel eE du diable, et encore plus de la précision, fit beaucoup de bruit en son temps par son gros livre du Monde enchanté.
Un Jacques-George de Chaufepié, prétendu continuateur de Bayle, assure que Bék,er apprit le grec à Groningue. Niceron a de bonnes raisons pour croire que ce fut à Francker. On est fort en doute et fort eu peine à la cour sur ce point d histoire.
Le fait est que du temps de Béker, ministre dtt «aint évangile ( comme on dit en Hollande ) , le diable avait encore un crédit prodigieux chez les théologiens de toutes les espèces au milieu du dix-septiemc siècle, malgré les bons esprits qui commentaient à éclairer le monde. La sorcellerie, les possessions, et tout ce qui est attaché à cette belle théologie , en vogue dans toute l'Europe, et avaient souvoot suites funestes.
Il n'y avait pas un siècle que Je roi Jacques lui-*
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même, surnommé par Henri IV Maître Jacques x ce grand ennemi de la communion romaine et du pouvoir papal, avait fait imprimer sa Démonologie (quel livre pour un roi!); et dans cette Démonologie, Jacques reconnaît des ensorcellemens, des incubes, des succubes ; il avoue le pouvoir du diable et du pape , qui, selon lui, a le droit de chasser Satan du corps des possédés, tout comme les autres prêtres. Nousmêmes, nous malheureux Français, qui nous vantons aujourd'hui d'avoir recouvré un peu de bon sens, dans quel horrible cloaque de barbarie stupidc étionsnous plongés alors! Il n'y avait pas un parlement, pas un présidial qui ne fût occupé à juger des sorciers; point de grave jurisconsulte quï n'écrivît de savans mémoires sur les possessions du diable. La France retentissait des tourmens que les juges infligeaient dans les tortures à de pauvres imbéciles à qui on fesait accroire qu'elles avaient été au sabbat , et qu'on fesait mourir sans pitié dans des supplice^ épouvantables. Catholiques et protestans étaient égaîement infectés de cette absurde et horrible superstition', sous prétexte que, dans un des évangiles des chrétiens, il est dit que des disciples furent envoyés pour chasser les diables. C'était un devoir sacré de donner la question à des filles pour leur faire avouer qu'elles avaient couché avec Satan; que ce Satan s'en était fait aimer sous la forme d'un bouc , qui avait sa verge au derrière. Toutes les particularités des rendez-vous de ce bouc avec nos filles étaient détaillées dans les procès criminels de ces malheureuses. On finissait par les brûler, soit qu'elles avouassent, soit
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qu'elles niassent; et la France n'était qu'un vaste théâtre de carnages juridiques.
J'ai entre les mains un recueil de ces procédures infernales, fait par un conseiller de grand'ehambre du parlement de Bordeaux 3 nommé de Langre , imprimé en 161 2 , et adressé à monseigneur Silleri 7 chancelier de France, sans que monseigneur Silleri ait jamais pensé à éclairer ces infâmes magistrats. Il eût fallu commencer par éclairer le chancelier luimême. Qu'était donc là France alors? une Saint- Barthélemi continuelle depuis le massacre de Vassy , jusqu'à l'assassinat du maréchal d'Ancre et de son innocente épouse.
Croirait-on bien qu'à Genève on fit brûler en 1 652, du temps de ce même Béker, une pauvre fille nommée Michelle Chaudron ? à qui oc persuada qu'elle était sorcière?
Voici la substance très-exacte de ce que porte le procès verbal de cette sottise affreuse j qui n'est pas le dernier monument de cette espèce.
t( Michelle a}rant rencontré le diable en sortant de la ville, le diable lui donna un baiser, reçut son hommage , et imprima sur la lèvre supérieure et à son téton droit, la marque qu'il a coutume d'appliquer à toutes les personnes qu'il reconnaît pour ses favorites. Ce sceau du diable est un petit seing qui rend la peau insensible, comme l'affirment tous les jurisconsultes démonographes.
t< Le diable ordonna à Michelle Chaudron d'ensorceler deux filles. Elle obéit à son seigneur ponctuel* lement. Les parens des filles l'accusèrent juridique-
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ment de diablerie; les filles furent interrogées et confrontées avec la coupable. Elles attestèrent qu'elles sentaient continuellement une fourmillière dans certaines parties de leurs corps , et qu'elles étaient possédées. On appela les médecins, on du moins ceux qui passaient alors pour médecins. Ils visitèrent les filles; ils cherchèrent sur le corps de Michelle le sceau du diable ? que le procès verbal appelle les marques sataniques. Ils y enfoncèrent une longue aiguille , ce qui était déjà une torture douloureuse. Il en sortit du sang, et Michelle fit connaître par ses cris que les marques sataniques ne rendent point insensible. Les juges, ne voyant pas de preuve complète que Michelle Chaudron fût sorcière, lui firent donner la question, qui produit infailliblement ces preuves : cette malheureuse, cédant à la violence des tournions $ confessa enfin tout ce qu'on voulut.
« Les médecins cherchèrent encore la marque satanique. Ils la trouvèrent à un petit seing noir sur une de ses cuisses. Ils y enfoncèrent l'aiguille; les tournions de la question avaient été si horribles, que cette pauvre créature expirante sentit à peine l'aiguille; elle ne cria point : ainsi le crime fut avéré. Mais, comme les mœurs commençaient à s'adoucir, elle ne fut brûlée qu'après avoir été pendue et étranglée. »
Tous les tribunaux de l'Europe chrétienne retentissaient encore de pareils arrêts. Cette imbécillité barbare a duré si long-temps, que de nos jours, à iVurtzbourj en Franconie, on a encore briïïé une sorcière en ijoo. Et quelle sorcière I une jeune daine