BIENS D ÉGLISE
Il faut convenir, maigre tout ce qu'on a écrit contre leurs abus 1 qu'il y a toujours eu parmi eux des hommes éminens en science et en vertu; que, s'ils ont fait de grands raaux, ils ont rendu de grands services, et qu'en général on doit les plaindre encore plus que les condamner.
Tous les abus grossiers qui durèrent dans la distribution des bénéfices, depuis le dixième siècle jusqu'au seizième, ne subsistent plus aujourd'hui; et, s'ils sont inséparables de la nature humaine, ils sont beaucoup moins révoltans par la décence qui les couvre. Un Maillard ne dirait plus aujourd'hui en chaire :
O domina, quœ facitis placitum domini episcopi, etc.
« O madame, qui faites le plaisir de monsieur l'évêque : si vous demandez comment cet enfant de dix ans a eu un bénéfice, on vous répondra que madame sa mère était fort privée de monsieur l'évêque. »
On n'entend plus en chaire un cordelier Menot criant : «Deux crosses, deux mitres, » et adhuc non sunt contenu. «Entre vous, mesdames, qui faites à monsieur Pévêque le plaisir que savez, et puis dites : Oh, oh! il fera du bien à mon fils, ce sera un des mieux pourvus en l'église. »
Isti protonotarii qui habent iïlas dispensas ad tria, immô in 'quindecim bénéficia, et sunt simoniaci et sacrilecji : et non cessant arripere bénéficia incompatibilia : idem est eis. Si vacei episcopatus , pro eo habendo dabitur unus cjrossus fasciculus aliorum beneficiorum. Primo accumiAabuntur archidiaconatus, abbatiœ, duo prioratus , quatuor aut quinque prœbendœ , et dabuntur hœc omnia pro compensatione.
biens d'église. 393
;« Si ces protonotaires , qui ont des dispenses pour trois ou même quinze bénéfices, sont simoniaques et sacrilèges, et si on ne cesse d'accrocher des bénéfices incompatibles, c'est même chose pour eux. Il vaque un bénéfice; pour l'avoir, on vous donnera une poignée d'autres bénéfices , un archidiaconat , des abbayes, deux prieurés, quatre ou cinq prébendes, et tout cela pour faire la compensation. »
Le même prédicateur, dans un autre endroit, s'exprime ainsi : a Dans quatre plaideurs qu'on rencontre au palais, il y a toujours un moine; et si on leur demande ce qu'ils font là, un clericus répondra, notre chapitre est bandé contre le doyen, contre l'évêque, et contre les autres officiers, et je vais après les queues de ces messieurs pour cette affaire. Et toi, maître moine, que fais-tu ici? Je plaide une abbaye de huit cents livres de rente pour mon maître. Et toi , moine blanc ? Je plaide un petit prieuré pour moi. Et vous, mendians, qui n'avez terre ni sillon, que battezvous ici le pavé? Le roi nous a octroyé du sel, du bois, et autres choses : mais ses officiers nous les dénient. Ou bien un tel curé, par son avarice et envie, nous veut empêcher la sépulture, et la dernière volonté d'un qui est mort ces jours passés, tellement qu'il nous est force d'en venir à la cour. »;
Il est vrai que ce dernier abus, dont retentissent tous les tribunaux de l'église catholique romaine , n'est point déraciné.
Il en est un plus funeste encore, c'est celui d'avoir permis aux bénédictins, aux bernardins, aux chartreux même, d'avoir des mainmortables, des esclaves.
394 biens d'église.
On distingue sous leur5 domination, dans plusieurs provinces de France et en Allemagne ,
Esclavage de la personne,
Esclavage des biens ,
Esclavage de la personne et des biens.
L'esclavage de la personne consiste dans l'incapacité de disposer de ses biens en faveur de ses enfans , s'ils n'ont pas toujours vécu avec leur père dans la même maison et à la même table. Alors tout appartient aux moines. Le bien d'un habitant du Mont-Jura , mis entre les mains d'un notaire de Paris, devient dans Paris même la proie de ceux qui originairement avaient embrassé la pauvreté évangélique au Mont- Jura. Le fils demande l'aumône à la porte de la maison que son père a bâtie; et les moines, bien loin de lui donner cette aumône , s'arrogent jusqu'au droit de ne point payer les créanciers du père , et de regarder comme nulles les dettes hypothéquées sur la maison dont ils s'emparent. La veuve se jette en vain à leurs pieds pour obtenir une partie de sa dot. Cette dot, ces créances, ce bien paternel, tout appartient de droit divin aux moines. Les créanciers, la veuve ; les enfans, tout meurt dans la mendicité.
L'esclavage réel est celui qui est affecté à une habitation. Quiconque vient occuper une maison dans l'empire de ces moines, et y demeure un an et un jour, devient leur serf pour jamais. Il est arrivé quelquefois qu'un négociant français, attiré par ses affaires dans ce pays barbare, y ayant pris une maison à loyer pendant une année , et étant mort ensuite dans sa patrie; dans une autre province de France; sa veuve,
biens d'église. 3q5
ses enfans, ont été tout étonnés de voir des huissiers venir s'emparer de leurs meubles, avec des paréatis, les vendre au nom de saint Claude , et chasser une famille entière de la maison de son père.
L'esclavage mixte est celui qui , étant composé des deux, est ce que la rapacité a jamais inventé de plus exécrable , et ce que les brigands n'oseraient pas même imaginer.
H y a donc des peuples chrétiens gémissant dans un triple esclavage, sous des moines qui ont fait voeu d'humilité et de pauvreté! Chacun demande comment les gouvernemens souffrent ces fatales contradictions? C'est que les moines sont riches, et leurs esclaves sont pauvres. C'est que les moines, pour conserver leur droit d'Attila, font des présens aux commis, aux maîtresses de ceux qui pourraient interposer leur autorité pour réprimer une telle oppression. Le fort écrase toujours le faible. Mais pourquoi faut* il que les moines soient les plus forts?
Quel horrible état que celui d'un moine dont U\ couvent est riche! la comparaison continuelle qu'il fait de sa servitude et de sa misère avec l'empire et l'opulence de l'abbé, du prieur, du procureur , du secrétaire, du maître des bois, etc. , lui déchire l'âme à l'église et au réfectoire. Il maudit le jour où il prononça ses vœux iinprudens et absurdes : il se désespère ; il voudrait que tous les hommes fussent aussi malheureux que lui. S'il a quelque talent pour contrefaire les écritures, il l'emploie en fesant de fausses chartes pour plaire au sous-prieur, il accable les paysans qui ont le malheur inexprimable d'être vas-
saux d'un couvent : étant devenu bon faussaire , il parvient aux charges : et , comme il est fort ignorant, il meurt dans le doute et dans la rage.
C'est un mot grec qui signifie atteinte à la réputation. Blasphemia se trouve dans Démosthènes. De là vient, dit Ménage, le mot de blâmer. Blasphème ne fut employé dans l'église grecque que pour signifier injure faite à Dieu. Les Romains n'employèrent jamais cette expression, ne croyant pas apparemment qu'on pût jamais offenser l'honneur de Dieu comme on offense celui des hommes.
Il n'y a presque point de synonymes. Blasphème n'emporte pas tout-à-fait l'idée de sacrilège. On dira d'un homme qui aura pris le nom de Dieu en vain , qui dans l'emportement de la colère aura ce qu'on appelle juré le nom de Dieu, c'est un blasphémateur; mais on ne dira pas c'est un sacrilège. L'homme sacrilège est celui qui se parjure sur l'Évangile , qui étend sa rapacité sur les choses sacrées, qui détruit les autels, qui trempe sa main dans le sang des prêtres.
Les grands sacrilèges ont toujours été punis de mort chez toutes les nations, et surtout les sacrilèges avec effusion de sang.
L'auteur des Instituts au droit criminel compte parmi les crimes de lèse-majesté divine au second chef , l'inobservation des fêtes et des dimanches. Il devait ajouter l'inobservation accompagnée d'un mépris marqué; car la simple négligence est un péché, mais non pas un sacrilège, comme il le dit. Il est ab-
surde de mettre dans le même rang, comme fait cet auteur, la simonie, l'enlèvement d'une religieuse, et l'oubli d'aller à vêpres un jour de fête. C'est un grand exemple des erreurs où tombent les jurisconsultes , qui, n'ayant pas été appelés à faire des lois, se mêlent d'interpréter celles de l'état.
Les blasphèmes prononcés dans l'ivresse, dans la colère, dans l'excès de la débauche, dans la chaleur d'une conversation indiscrète, ont été soumis par les législateurs à des peines beaucoup plus légères. Par exemple, l'avocat que nous avons déjà cité, dit que les lois de France condamnent les simples blasphémateurs à une amende pour la première fois, double pour la seconde , triple pour la troisième , quadruple pour la quatrième. Le coupable est rais au carcan pour la cinquième récidive , au carcan encore pour la sixième, et la lèvre supérieure est coupée avec un fer chaud ; et pour la septième fois on lui coupe la langue. Il fallait ajouter que c'est l'ordonnance de 1666.
Les peines sont presque toujours arbitraires ; c'est un grand défaut dans la jurisprudence. Mais aussi ce défaut ouvre une porte à la clémence , à la compassion; et cette compassion est dune justice étroite ; car il serait horrible de punir un emportement de jeunesse, comme on punit des empoisonneurs et des parricides. Une sentence de mort pour un délit qui ne mérite qu'une correction , n'est qu'un assassinat commis avec le glaive de la justice.
N'est-il pas à propos de remarquer ici que ce qui
Pict. Pb. 2. 34
3c)8 BLASPHÈME.
fut blasphème dans un pays, fut souvent piété dans un autre ?
Un marchand de Tyr, abordé au port de Canope , aura pu être scandalisé de voir porter en cérémonie un ognon , un chat, un bouc ; il aura pu parler indécemment d'Isheth, d'Oshireth et d'Horeth; il aura peut-être détourné la tête , et ne se sera point mis à genoux en voyant passer en procession les parties génitales du genre humain plus grandes que nature. U en aura dit son sentiment à souper, il aura même chanté une chanson dans laquelle les matelots tyriens se moquaient des absurdités égyptiaques. Une servante de cabaret l'aura entendu; sa conscience ne lui permet pas de cacher ce crime énorme. Elle court dénoncer le coupable au premier shoen qui porte limage de la vérité sur la poitrine , et on sait comment l'image de la vérité est faite. Le tribunal des shoen ou shotim condamne le blasphémateur tyrien à une mort affreuse , et confisque son vaisseau. Ce marchand était regardé à Tyr comme un des plus pieux personnages de la Phénicie.
Numa voit que sa petite horde de Romains est un ramas de flibustiers latins qui volent à droite et à gauche tout ce qu'ils trouvent, bœufs, moutons, volailles, filles. Il leur dit qu'il a parlé à la nymphe Ëgérie dans une caverne, et que la nymphe lui a donné des lois de la part de Jupiter. Les sénateurs le traitent d'abord de blasphémateur, et le menacent de le jeter de la roche Tarpéienne la tête en bas. Numa se fait un parti puissant. U gagne des sénateurs qui vont avec lui dans la grotte d'Égérie. Elle leur
BLASPHÈME. 3q9
parle ; elle les convertit. Ils convertissent le sénat et le peuple. Bientôt ce n'est plus Numa qui est un blasphémateur. Ce nom n'est plus donné qu'à ceux qui doutent de l'existence de la nymphe.
Il est triste parmi nous que ce qui est blasphème à Rome , à Notre-Dame de Lorette , dans l'enceinte des chanoines de San-Gennaro 3 soit piété dans Londres, dans Amsterdam, dans Stockholm , dans Berlin, dans Copenhague, dans Berne, dans Bade, dans Hambourg. Il est encore plus triste que dans le même pays , dans la même ville , dans la même rue on se traite réciproquement de blasphémateur..
Que dis -je ? des dix mille Juifs qui sont à Rome , il n'y en a pas un seul qui ne regarde le pape comme le chef de ceux qui blasphèment ; et réciproquement les cent mille chrétiens qui habitent Rome à la place des deux millions de joviens (a) qui la remplissaient du temps de Trajan , croient fermement que les Juifs s'assemblent les samedis dans leurs synagogues pour blasphémer.
Un cordciier accorde sans difficulté le titre de blasphémateur au dominicain, qui dit que la sainte Vierge est née dans le péché originel, quoique les dominicains aient une bulle du pape qui leur permet d'enseigner dans leurs couvens la conception maculée , et qu'outre cette bulle ils aient pour eux la déclaration expresse de saint Thomas d'Aquin.
La première origine de la scission faite dans les trois quarts de la Suisse , et dans une partie de la
(a) Joviens, adorateurs de Jupiter.
40Û BLASÎ'HEME.
Basse-Allemagne, fut une querelle dans leglise cathédrale de Francfort , entre un cordelier dont j'ignore le nom, et un dominicain nommé Yigand.
Tous deux étaient ivres, selon l'usage de ce tempslà. L'ivrogne cordelier, qui prêchait, remercia Dieu dans son sermon de ce qu'il n'était pas jacobin, jurant qu'il fallait exterminer les jacobins blasphémateurs qui croyaient la sainte Vierge née en péché mortel, et délivrée du péché par les seuls mérites de son fris : l'ivrogne jacobin lui dit tout haut : Vous en avez •menti , blasphémateur vous-même. Le cordelier descend de chaire un grand crucifix de fer à la main, en donne cent coups à son adversaire , et le laisse presque mort sur la place.
Ce fut pour venger cet outrage que les dominicains firent beaucoup de miracles en Allemagne et en Suisse. Ils prétendaient prouver leur foi par ces miracles. Enfin ils trouvèrent le moyen de faire imprimer dans Berne les stigmates de notre Seigneur Jésus-Christ, à un de leurs frères lais nommé Jetzer; ce fut la sainte Vierge elle-même qui lui fit cette opération; mais elle emprunta la main du sous-prieur, qui avait pris un habit de femme , et entouré sa tête d'une auréole. Le malheureux petit frère lai, exposé tout en sang sur l'autel des dominicains de Berne à la vénération du peuple , cria enfin au meurtre , au sacrilège : les moines, pour l'apaiser, le communièrent au plus vite avec une hostie saupoudrée de sublimé corrosif 5 l'excès de l'acrimonie lui fit rejeter
l'hostie (/y).
*< iii.. 1 1 —
(b) Voyez les Yoy ages de Burnet , évoque de Salisburv ;
BLASPHÈME. 4° r
Les moines alors l'accusèrent devant l'évêque de Lausane d?un sacrilège horrible. Les Bernois indignés accusèrent eux-mêmes les moines ; quatre d'entre eux furent brûlés à Berne , le 3 1 mai 1 5 09 , à la porte de Marsilly.
C'est ainsi que finit cette abominable histoire qui détermina enfin les Bernois à choisir une religion, mauvaise à la vérité à nos yeux catholiques 5 mais dans laquelle ils seraient délivres des cordeliers et des jacobins.
La foule de semblables sacrilèges est incroyable» C'est à quoi l'esprit de parti conduit.
Les jésuites ont soutenu pendant cent ans que les jansénistes étaient des blasphémateurs, et Font prouvé par mille lettres de cachet. Les jansénistes ont répondu par plus de quatre mille volumes, que c'était les jésuites qui blasphémaient. L'écrivain des Gazettes ecclésiastiques prétend que tous les honnêtes gens blasphèment contre lui; et il blasphème du haut de son grenier contre tous les honnêtes gens du royaume. Le libraire du gazetier blasphème contre lui , et se plaint de mourir de faim. Il vaudrait mieux être poli et honnête.
l'Histoire des dominicains de Berne, par Abraham Ruchat, professeur à Lausane ; le Procès verbal de la con damnation des dominicains 5 et l'original du procès, conservé dans la bibliotkèque de Berne. Le même fait est rapporté dans l'Essai sur les mœurs et l'esprit des nations. Puisse-t-il être partout! Personne ne le connaissait en France il y a vingt ans (*).
(*) Il est appelé Yetzer dans l'Essai sur les mœurs , ch. CXXIX , Ct Jetzer, dans la Politique et Législation, art. Digression sur les sacrilèges qui amenèrent, etc. (R.)
Une chose aussi remarquable que consolante, c'est que jamais en aucun pays de la terre, chez les idolâtres les pius fous, aucun homme n'a été- regardé comme un blasphémateur pour avoir reconnu un Dieu suprême, éternel et tout-puissant. Ce n'est pas sans doute pour avoir reconnu cette vérité qu'on fit boire la ciguë à Socrate, puisque le dogme d'un Dieu suprême était annoncé dans tous les mystères de la Grèce. Ce fut une faction qui perdit Socrate. On l'accusa au hasard de ne pas reconnaître les dieux se* condaires ; ce fut sur cet article qu'on le traita de blasphémateur.
On accusa de blasphème les premiers chrétiens par la même raison; mais les partisans de l'ancienne religion de l'empire , les joviens qui reprochaient le blasphème aux premiers chrétiens, furent enfin condamnés eux-mêmes comme blasphémateurs sous Théodose II. Dryden a dit :
This sicïe to day and the oîlier to morrow hurns, And they are ail cjods almighty in their turns.
Tel est chaque parti, dans sa rage obstiné , Aujourd'hui condamnant 3 et demain condamné.
BLED ou BLÉ.
SECTION PREMIÈRE
Origine du mot et de la chose.
Il faut être pyrrhonien outré pour douter que pain vienne de partis. Mais pour faire du pain il faut du blé. Les Gaulois avaient du blé du temps de César; où avaient-ils pris ce mot bit? On prétend que c'est
de bladum, mot employé dans la latinité barbare du moyen âge, par le chancelier Desvignes, de Vineis, à qui l'empereur Frédéric II fit, dit- on, crever les yeux.
Mais les mots latins de ces siècles barbares n'étaient que d'anciens mots celtes ou tudesques latinisés. Bladum venait donc de notre l^ead, et non pas notre blead de bladum. Les Italiens gisaient biada; et les pays où l'ancienne langue romance s'est conservée, disent encore blia.
Cette science n'est pas infiniment utile ; mais oïl serait curieux de savoir où les Gaulois et les Teutons avaient trouvé du blé pour le semer ? On vous répond que les Tyriens en avaient apporté en Espagne, les Espagnols en Gaule et les Gaulois en Germanie. Et où les Tyriens avaient-ils pris ce blé ? Chez les Grecs probablement, dont ils l'avaient reçu en échange de leur alphabet.
Qui avait fait ce présent aux Grecs ? C'était autrefois Cérès sans doute ; et quand on a remonté à Cérès, on ne peut guère aller plus haut. Il faut que Cérès soit descendue exprès du ciel pour nous donner du froment , du seigle , de l'orge , etc.
Mais comme le crédit de Cérès qui donna le blé aux Grecs , et celui d'Isheth ou Isis qui en gratifia l'Egypte , est fort déchu aujourd'hui , nous restons dans l'incertitude sur l'origine du blé.
Sanchoniathon assure que Dagon ouDagan, l'un des petits -fiis de Thaut , avait en Phénicie l'intendance du blé. Or son Thaut est à peu près du temps de notre Jared. Il résulte de là que le blé est fort an-
cien 3 et qu'il est de la même antiquité que l'herbe. Peut-être que ce Dagon fut le premier qui fit du pain; mais cela n'est pas démontré.
Chose étrange! nous savons positivement que nous avons l'obligation du vin à Noé, et nous ne savons pas à qui nous devons le pain. Et, chose encore plus étrange, nous sommes si ingrats erfvers Noé, que nous avons plus de deux mille chansons en lhonneur de Bacehus, et qu'à peine en chantons-nous une seule en l'honneur de Noé notre bienfaiteur.
Un Juif m'a assuré que le blé venait de lui-même en Mésopotamie, comme les pommes, les poires sauvages, les châtaignes, les nèfles dans l'occident. Je le veux croire jusqu'à ce que je sois sûr du contraire; car enfin il faut bien que le blé croisse quelque part. Il est devenu la nourriture ordinaire et indispensable dans les plus beaux climats et dans tout le nord.
De grands philosophes dont nous estimons les talens, et dont nous ne suivons point les systèmes, ont prétendu, dans PHistoire naturelle du chien, p. 195, que les hommes ont fait le blé ; que nos pères , à force de semer de l'ivraie et du gramen , les ont changés en froment. Comme ces philosophes ne sont pas de notre avis sur les coquilles, ils nous permettront de n'être pas du leur sur le blé. Nous ne pensons pas qu'avee du jasmin on ait jamais fait venir des tulipes. Nous trouvons que le germe du blé est tout différent de celui de l'ivraie, et nous ne croyons à aucune transmul ation . Quand on cous en montrera , nous nous rétracterons.
Nous avons vu, à l'article Arbre-à-pain, qu'on ne
mange point de pain dans les trois quarts de la terre. On prétend que les Ethiopiens se moquaient des Egyptiens qui vivaient de pain. Mais enfin, puisque c'est notre nourriture principale , le blé est devenu un des plus grands objets du commerce et de la politique. On a tant écrit sur cette matière, que, si un laboureur semait autant de blé pesant que nous avons de volumes sur cette denrée , il pourrait espérer la plus ample récolte , et devenir plus riche que ceux qui , dans leurs salons vernis et dorés , ignorent l'excès de sa peine et de sa misère.
section n.
Richesse du blé.
Dès qu'on commence à balbutier en économie politique 5 on fait comme font dans notre rue tous les voisins et les voisines qui demandent : Combien a-t-il de rentes ? comment vit-il ? combien sa fille aura-t-elle en mariage? etc. On demande en Europe : L'Allemagne a-t-elle plus de blés que la France ? L'Angleterre recueille-t-elle (et non pas récclte-t-elle) de plus belles moissons que l'Espagne ? Le blé de Pologne produit-il autant de farine que celui de Sicile ? La grande question est de savoir si un pays purement agricole est plus riche qu'un pays purement commerçant ?
La supériorité du pays de blé est démontrée par le livre, aussi petit que plein, de M. Melon, le premier homme qui ait raisonné en France , par la voie de l'imprimerie , immédiatement après la déraison universelle du système de Law. M. Melon a pu tomber
4o6 HEÛ OU BLÉ.
dans quelques erreurs relevées par d'autres écrivains instruits, dont les erreurs ont été relevées à leur tour. En attendant qu'on relève les miennes , voici le fait.
L'Egypte devint la meilleure terre à froment de l'univers, lorsqu'après plusieurs siècles qu'il est difficile de compter au juste, les habitans eurent trouvé le secret de faire servir à la fécondité du sol un fleuve destructeur, qui avait toujours inondé le pays, et qui n'était utile qu'aux rats d'Egypte, aux insectes, aux reptiles et aux crocodiles. Son eau même , mêlée d'une bourbe noire , ne pouvait désaltérer ni laver les habitans. Il fallut des travaux immenses, un temps prodigieux pour dompter le fleuve , le partager en canaux , fonder des villes dans un terrain autrefois mouvant, et changer les cavernes des rochers en vastes bâtimens.
Tout cela est plus étonnant que des pyramides ; tout cela fait , voilà un peuple sûr de sa nourriture avec le meilleur blé du monde, sans même avoir presque besoin de labourer. Le voilà qui élevé et qui engraisse de la volaille supérieure à celle de Gaux. Il est vêtu du plus beau lin dans le climat le plus tempéré. Il n'a donc aucun besoin réel des autres peuples.
Les Arabes ses voisins au contraire ne recueillent pas un setier de blé depuis le désert qui entoure le lac de Sodome , et qui va jusqu'à Jérusalem , jusqu'au voisinage de FEuphrate, à rYémen, et à la terre de Gad j ce qui compose un pays quatre fois plus étendu que l'Egypte. Ils disent : Nous avons des voisins qui ont tout le nécessaire; allons dans l'Inde leur chercher du superflu ; portons-leur du sucre, des aroma-
tes, des épiceries, des curiosités; soyons les pourvoyeurs de leurs fantaisies, et ils nous donneront de la farine. Ils en disent autant des Babyloniens; ils s'étaLlissent courtiers de ces deux nations opulentes , qui regorgent de blé ; et, en étant toujours leurs serviteurs, ils restent toujours pauvres. Memphis et Babylone jouissent; et les Arabes les servent; la terre à blé demeure toujours la seule riche ; le superflu de son froment attire les métaux, les parfums, les ouvrages d'industrie. Le possesseur du blé impose donc toujours la loi à celui qui a besoin de pain ; et Midas aurait donné tout son or à un laboureur de Picardie.
La Hollande paraît de nos jours une exception , et n'en est point une. Les vicissitudes de ce monde ont tellement tout bouleversé , que les habitans d'un marais , persécutés par l'Océan qui menaçait de les noyer, et par l'inquisition qui apportait des fagots pour les brûler, allèrent au bout du monde s'emparer des îles qui produisent des épiceries devenues aussi nécessaires aux riches que le pain l'est aux pauvres. Les Arabes vendaient de la mirrhe, du baume et des perles, à Memphis et à Babylone : les Hollandais vendent de tout à l'Europe et à l'Asie , et mettent le prix à tout.
Ils n'ont point de blé, dites-vous; ils en ont plus que l'Angleterre et la France. Qui est réellement possesseur du blé? C'est le marchand qui l'achète du laboureur. Ce n'était pas le simple agriculteur de Chaldée ou d'Egypte qui profitait beaucoup de son froment. C'était le marchand chaldéen ou l'Égyptien adroit qui en fesait des amas, et les vendait aux Ara-
4o8 BLED OU BLÉ.
bes ; il en relirait des aromates , des perles , des rubis , quil vendait chèrement aux riches. Tel est le Hollandais ; il achète partout et revend partout ; il n'y a point pour lui de mauvaise récolte; il est toujours prêt à secourir pour de l'argent ceux qui manquent de farine.
Que trois ou quatre négocians entendus, libres, sobres, à l'abri de toute vexation ', exempts de toute crainte, s'établissent dans un port ; que leurs vaisseaux soient bons, que leur équipage sache vivre de gros fromage et de petite bière, qu'ils fassent acheter à bas prix du froment à Dantzick et à Tunis, qu'ils sachent le conserver, qu'ils sachent attendre; et ils feront précisément ce que font les Hollandais.
section ni.
Histoire du blé en France.
Dans les anciens gouvernemens ou anciennes anarchies barbares , il y eut je ne sais quel seigneur ou roi de Soissons qui mit tant d'impôts sur les laboureurs, les batteurs en grange, les meuniers, que tout le monde s'enfuit, et le laissa sans pain régner tout seul à son aise (a).
Comment fît-on pour avoir du blé, lorsque les Normands, qui n'en avaient pas chez eux, vinrent ravager la France et l'Angleterre; lorsque tes guerres féodales achevèrent de tout détruire ; lorsque ces brigandages féodaux se mêlèrent aux irruptions des Anglais; quand Edouard III détruisit les moissons de
(a) C'était un Chilpéric. La chose arriva l'an 562.
BLED OU BLÉ. 4<>g
Philippe de Valois, et Henri V celles de Charles VI; quand les armées de l'empereur Charles -Quint et celles de Henri VIII mangeaient la Picardie ; enfin tandis que les bons catholiques et les bons réformés coupaient le blé en herbe, égorgeaient pères, mères et enfans, pour savoir si on devait se servir de pain fermenté ou de pain azyme les dimanches ?
Comment on fesait ? Le peuple ne mangeait pas la moitié de son besoin; on se nourrissait très-mal ; on périssait de misère ; la population était trèsmédiocre; des cités étaient désertes.
Cependant vous voyez encore de prétendus historiens qui vous répètent que la France possédait vingt-neuf millions d'habitans du temps de la Saint- Barthélemi.
C'est apparemment sur ce calcul que ï'abbé de Caveirac a fait l'apologie de la Saint-Barthélemi; il a prétendu que le massacre de soixante et dix mille hommes, plus ou moins, était une bagatelle dans un royaume alors florissant, peuplé de vingt-neuf millions d'hommes qui nageaient dans l'abondance.
Cependant la vérité est que la France avait peu d'hommes et peu de blé; et qu'elle était excessivement misérable, ainsi que l'Allemagne.
Dans le court espace du règne enfin tranquille de Henri IV, pendant l'administration économe du duc de Sulli, les Français en 1.597 eurent une abondante récolte; ce qu'ils n'avaient point vu depnis qu'ils étaient nés. Aussitôt ils vendirent tout leur blé aux étrangers, qui n'avaient pas fait de si heureuses moissons, ne doutant pas que l'année i5o,8 ne fût encore Dict. ph. a,J 35
%10 BLED OU BLÉr
meilleure que îa précédante. Elle fat très-mauvaise, le peuple alors fut dans le cas de mademoiselle Bernard, qui avait vendu ses chemises et ses draps pour acheter un collier ; elle fut obligée de vendre son Collier à perte pour avoir des draps et des chemises. Le peuple pâtit davantage. On racheta chèrement le même blé qu'on avait vendu à un prix médiocre.
Pour prévenir une telle imprudence et un tel malheur, le ministère défendit l'exportation; et cette loi ne fut point révoquée. Mais sous Henri IV, sous Louis XïII et sous Louis XIV, non-seulement la loi fut souvent éludée; mais, quand le gouvernement était informé que les greniers étaient bien fournis, il expédiait des permissions particulières sur le compte qu'on lui rendait de l'état des provinces. Ces permissions firent souvent murmurer le peuple; les marchands de blé furent en horreur comme des monopoleurs qui voulaient affamer une province. Quand il arrivait une disette, elle était toujours suivie de quelque sédition. On accusait le ministère plutôt que la sécheresse ou la pluie (i).
Cependant, année commune, la France avait de quoi se nourrir, et quelquefois de quoi vendre. On se plaignit toujours (et il faut se plaindre pour qu'on
(i.) Mais cela n'est arrive que par la faute du ministère, qnï, se mêlant de faire des règlemens sur le commerce des blés, donnait droit au peuple de lui imputer les disettes qu'il éprouvait. Le seul moyen d'empêcher ces disettes est dVncourager par la liberté la plus absolue le commerce et les emmagasinemens de blé , de chercher à éclairer le peuple , et à détruire le préjugé qui lui fait détester 'es marchands de blé.
vous suce un peu moins); mais la France depuis 1661 jusqu'au commencement du dix-huitième siècle, fut au plus haut point de grandeur. Ce n'était pas la vente de son blé qui la rendait si puissante ; c'était son excellent vin de Bourgogne, de Champagne et de Bordeaux ; le débit de ses eaux-de-vie dans tout le nord, de son huile, de ses fruits, de son sel, de ses toiles , de ses draps , des magnifiques étoffes de Lyon et même de Tours, de ses rubans, de ses modes de toute espèce; enfin les progrès de l'industrie. Le pays est si bon, le peuple si laborieux , que la révocation de l'édit de Nantes ne put faire périr l'Etat. îl n'y a peut-être pas une preuve plus convaincante de sa force. -
Le blé resta toujours à vil prix : la main-d'œuvre par conséquent ne fut pas chère; le commerce prospéra; et on cria toujours contre la dureté du temps.
La nation ne mourut pas de la disette horrible de 1709; elle fut très -malade, mais elle réchappa. Nous ne parlons ici que du blé qui manqua absolument; il fallut que les Français en achetassent de leurs ennemis mêmes; les Hollandais en fournirent seuls autant que les Turcs.
Quelques désastres que la France ait éprouvés; quelques succès qu'elle ait eus; que les vignes aient gelé, ou quelles aient produit autant de grappes que dans la Jérusalem céleste, le prix du blé a toujours été assez uniforme; et, année commune, un setier de blé a toujours payé quatre paires de souliers depuis Charlcmagne (t).
Mais il y a eu souvent d'énormes différences d'une an né*
Vers Tan ij5o la nation rassasiée de vers, de tragédies, de comédies, d'opéras, de romans, d'histoires romanesques, de réflexions morales plus romanesques encore , et de disputes théologiqucs sur la grâce et sur les convulsions, se mit enfin à raisonner sur les blés.
On oublia même les vignes pour ne parler que de froment et de seigle. On écrivit des choses utiles sur l'agriculture : tout le monde les lut, excepté les laboureurs. On supposa, au sortir de l'opéra comique, que la France avait prodigieusement de blé à vendre. Enfin le cri de la nation obtint du gouvernement , en 1764, la liberté de l'exportation (1).
Aussitôt on exporta. Il arriva précisément ce qu'on avait éprouvé du temps de Henri IV; on vendit un peu trop; une année stérile survint, il fallut pour la ôeconde fois que mademoiselle Bernard revendît son collier pour ravoir ses draps et ses chemises. Alors quelques plaignans passèrent d'une extrémité à l'autre. Ils éclatèrent contre l'exportation qu'ils avaient demandée : ce qui fait voir combien il est difficile de contenter tout le monde et son père.
Des gens de beaucoup d'esprit, et d'une bonne volonté sans intérêt, avaient écrit avec autant de sagacité que de courage en faveur de la liberté illimitée
à l'autre, et c'est ce qui cause la misère du peuplé, parce que les salaires n'augmentent pas à proportion.
(1) Cette liberté fut limitée; il ne sortit que très peu de blé, et bientôt les mauvaises récoltes rendirent toute exportation impossible. Il résulterait deux grands biens d'une liberté absolue de l'exportation ; l'encouragement de l'agriculture , et une plus grande constance dans le prix du grain.
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du commerce des grains. Des gens qui avaient autant d'esprit et des vues aussi pures, écrivirent dans l'idée de limiter cette liberté ; et M. l'abbé Galiani, Napolitain, réjouit la nation française sur l'exportation des blés; il trouva le secret de faire, même en français, des dialogues aussi amusans que nos meilleurs romans, et aussi instructifs que nos meilleurs livres sérieux. Si cet ouvrage ne fit pas diminuer le prix du pain , il donna beaucoup de plaisir à la nation , ce qui vaut beaucoup mieux pour elle. Les partisans de l'exportation illimitée lui répondirent vertement. Le résultat fut que les lecteurs ne surent plus où ils en étaient : la plupart se mirent à lire des romans en attendant trois ou quatre années abondantes de suite qui les mettraient en état de juger. Les dames ne surent pas distinguer davantage le froment du seigle. Les habitués de paroisse continuèrent de croire que le grain doit mourir et pourir en terre pour germer.
Des blés d'Angleterre.
Les Anglais, jusqu'au dix-septième siècle, furent des peuples chasseurs et pasteurs plutôt qu'agriculteurs. La moitié de la nation courait le renard en selle rase avec un bridon : l'autre moitié nourrissait des moutons et préparait les laines. Les sièges des pairs ne sont encore que de gros sacs de laine, pour les faire souvenir qu'ils doivent protéger la principale denrée du royaume. Ils commencèrent à s'apercevoir, au temps de la restauration, qu'ils avaient aussi d'exjcellentes terres à froment. Ils n'avaient guère jus-
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qu'alors labouré que pour leurs besoins. Les trois quarts de l'Irlande se nourrissaient de pommes de terre , appelées alors potâtôs, et par les Français topinambour 3 et ensuite pommes de terre, La moitié de l'Ecosse ne connaissait point le blé. Il courait un espèce de proverbe anglais assez plaisant 5 dont voici le sens :
Si l'époux d'Eve lar féconde Au pays d'Ecosse était né, À demeurer chez lui Dieu l'aurait condamné, Et non pas à courir le monde.
L'Angleterre fut le sfeul des trois royaumes qui défricha quelques champs, mais en petite quantité, Il est vrai que ces insulaires mangent le plus de viande, le plus de légumes ; et le moins de pain qu'ils peuvent. Le manœuvre auvergnat et limousin dévore quatre livres de pain qu'il trempe dans l'eau, tandis que le manœuvre anglais en mange à peine une avec du fromage, et boit d'une bière aussi nourrissante que dégoûtante qui l'engraisse.
On peut encore, sans raillerie, ajouter à ces raisons l'énorme quantité de farine dont les Français ont chargé long -temps leur tête. Ils portaient des perruques volumineuses hautes d'un demi -pied sur le front, et qui descendaient jusqu'aux hanches. Seize onces d'amidon saupoudraient seize onces de cheveux étrangers, qui cachaient dans leur épaisseur h buste d'un petit homme ; de sorte que dans une (arc B où un maître à chanter du bel air, nommé M. des Soupirs 7 secouait sa perruque sur le théâtre, on était inondé pendant un quart d'heure d'un nuage de pou
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dre. Cette mode s'introduisit en Angleterre, mais les Anglais épargnèrent l'amidon.
Pour venir à l'essentiel , il faut savoir qu'en 1 689 , la première année du règne de Guillaume et de Marie , un acte du parlement accorda une gratification à quiconque exporterait du blé 9 et même de mauvaises caux-de-vie de grain sur les vaisseaux de la nation.
Voici comme cet acte, favorable à la navigation et à la culture, fut conçu (1).
Quand une mesure nommée quarter, égale à vingtquatre boisseaux de Paris 3 n'excédait pas en Angleterre la valeur de deux livres sterling huit schelîing au marché , le gouvernement payait à l'exportateur de ce quarter cinq schellings = 5 liv. 1 o s. de France ; à l'exportateur du seigle ? quand il ne valait qu'une livre sterling et douze sehellings, on donnait de récompense trois schellings et six sous ~ 3 liv. 1 2 s. de France. Le reste dans une proportion assez exacte.
Quand le prix des grains haussait, la gratification n'avait plus lieu; quand ils étaient plus chers, l'ex-
(1) Cette prime ne pouvait avoir d'autre effet que de tenir le blé en Angleterre au-dessus du taux naturel. En la; considérant relativement à la culture, elle a pour objet de faire cultiver plus de terres en blé qu'on n'en cultiverait sans cela, ce qui est une perte réelle , parce qu'on ferait rapporter à ces mêmes terres des productions d'une valeur plus grande. Il n'est juste d'encourager la culture du blé aux dépens d'une autre culture, que dans les pavs où la récolte ne suffit pas année commune à ia subsistance du peuple, parce que ce serait un mal pour une nation de ne pas être indépendante des autres pour la denrée de nécessité première, du moins tant que les préjugés mercantiles subsisteront.
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portation n'était plus permise. Ce règlement a éprouvé quelques variations , mais enfin le résultat a été un profit immense. On a vu par un extrait de l'exportation des grains, présenté à la chambre des communes, en 1 75 1 , que l'Angleterre en avait vendu aux autres nations en cinq années pour 7,405,786 liv. sterling, qui font cent soixante dix millions trois cent trentetrois mille soixante-dix-huit livres de France. Et sur cette somme que l'Angleterre tira de l'Europe en cinq années , la France en paya environ dix millions et demi.
L'Angleterre devait sa fortune à sa culture qu'elle avait trop long-temps négligée; mais aussi elle la devait à son terrain. Plus sa terre a valu, plus elle s'est encore améliorée. On a eu plus de chevaux , de bœufs et d'engrais. Enfin on prétend qu'une récolte abondante peut nourrir l'Angleterre cinq ans , et qu'une même récolte peut à peine nourrir la France deux années.
Mais aussi la France a presque le double d'habitans ; et en ce cas l'Angleterre n'est que d'un cinquième plus riche en blés , pour nourrir la moitié moins d'hommes : ce qui est bien compensé par les autres denrées, et par les manufactures de la France,
section v.
Mémoire court sur les^ autres pays.
L'Allemagne est comme la France ; elle a des provinces fertiles en blé, et d'autres stériles ; les pays voisins du Rhin et du Danube, la Bohême, sont les
BLED OU BLÊ. 4 ! 7
mieux partagés. Il n'y a guère de grand commerce de grain que dans l'intérieur.
La Turquie ne manque jamais de blé, et en vend peu. L'Espagne en manque quelquefois, et n'en vend jamais. Les côtes d'Afrique en ont, et en vendent. La Pologne en est toujours bien fournie et n'en est pas plus riche.
Les provinces méridionales de la Russie en regorgent ; on le transporte à celles du nord avec beaucoup de peine; on en peut faire un grand commerce par Riga,
La Suède ne recueille du froment qu'en Scanie ; le reste ne produit que du seigle; les provinces septentrionales rien. Le Danemarck peu. L'Ecosse encore moins.
La Flandre autrichienne est bien partagée.
En Italie tous les environs de Rome , depuis Viterbe jusqu'à Terracine , sont stériles. Le Bolonais , dont les papes se sont emparés , parce qu'il était à leur bienséance , est presque la seule province qui leur donne du pain abondamment.
Les Vénitiens en ont à peine de leur cru pour le besoin, et sont souvent obligés d'acheter des firmans à Constantinople , c'est-à-dire, des permissions de manger. C'est leur ennemi et leur vainqueur qui est leur pourvoyeur.
Le Milanais est la terre promise , en supposant que la Terre promise avait du froment.
La Sicile se souvient toujours de Cérès; mais on prétend qu'on n'y cultive pas aussi-bien la terre que du temps d'Hiéron , qui donnait tant de blé aux Ro-
4XS ELCD OU BLÉ.
mains. Le royaume de Naples est bien moins fertile que la Sicile 7 el la disette s y fait sentir quelquefois, malgré San Gennaro.
Le Piémont est un des meilleurs pays.
La Savoie a toujours été pauvre, et le sera.
La Suisse n'est guère plus riche ; elle a peu do froment ; il y a des cantons qui en manquent absolument.
Un marchand de blé peut se régler sûr ce petit mémoire; et il sera ruiné, à moins qu'il ne s'informe au juste de la récolte de l'année et du besoin du moment.
Résumé.
Suivez ïe précepte d'Horace : Ayez toujours une année de blé par-devers vous; proçisœ {rugis in annum.
Blé, grammaire, morale.
On dit proverbialement, « manger son blé en herbe; être pris comme dans un blé; crier famine sur un tas de blé. » Mais de tous les proverbes que cette production de la nature et de nos soins a fournis , il n'en est point qui mérite plus l'attention des législateurs que celui-ci :
Ne nous remets pas au gland quand nous avons du blé.
Cela signifie une infinité de bonnes choses, comme par exemple :
Ne nous gouverne pas dans le dix-huitième siècle comme on gouvernait du temps d'Alboin, de Gondebald, de Clodcvick, nommé en latin Clodoçœus.
BIED OU BLÉ. 41!)
Ne parle plus des lois de Dagobert , quand nous avons les œuvres du chancelier d'Aguesseau, les discours de MM. les gens du roi , Montclar, Servant. Castillon, la Chalotais, du Paty, etc.
Ne nous cite plus les miracles de saint Amablej dont les gants et le chapeau furent portés en l'air pendant tout le voyage qu'il fît à pied du fond do l'Auvergne à Rome.
Laisse pourir tous les livres remplis de pareilles inepties, songe dans quel siècle nous vivons.
Si jamais on assassine à coups de pistolet un maréchal d'Ancre , ne fais point brûler.sa femme en qualité de sorcière, sous prétexte que son médecin italien lui a ordonné de prendre du bouillon fait avec un coq blanc , tué au clair de la lune , pour la guérison de ses vapeurs.
Distingue toujours les honnêtes gens qui pensent^ :ie la populace qui n'est pas faite pour penser.
Si l'usage t'oblige à faire une cérémonie ridicule en faveur de cette canaille , et si en chemin tu rencontres quelques gens d'esprit, avertis-les par un signe de tête , par un coup d'oeil , que tu penses comme eux, mais qu'il ne faut pas rire.
Affaiblis peu à peu toutes les superstitions anciennes, et n'en introduis aucune nouvelle.
Les lois doivent être pour tout le monde ; mais laisse chacun suivre ou rejeter à son gré ce qui ne peut être fondé que sur un usage indifférent.
Si la servante de Bayle meurt entre tes bras ? ne lui parle point comme à Bayle, ni à Bayle comme à sa servanle.
Si les imbéciles veulent encore du gland , laisse-les en manger; mais trouve bon qu'on leur présente du pain.
En un mot, ce proverbe est excellent en mille occasions.