AMOUR SOCRATIQUE
Le penchant des deux sexes l'un peur l'anime âe déclare de bonne heure } mai« quoi qu'on ait dit des Africaines et des fenases de l'Asie naëridionale^ ce penchant est généralementbeamcoup plus fort dans rhomme que dans la femme; c'est une loi quela- nature a établie ^our tons les animaux; c'est toujours* le mâle qui attaque la femelle.
Les jeunes mâles de notre espèce , élevés ensemble y sentant cette force que la nature commence à déployer en eux , et ne trouvant point l'objet naturel de leur instinct^ "se rejettent sur ce qui lui ressemble. Souvent un jeune garçon, par la fraîcheur de son teint, par l'éclat de ses couleurs, et par la douceur de ses yeux, ressenriblc pendant deux ou trois ans à une belle fille; si on l'aime, c'est parceque la nature se méprend; on rend hommage au sexe , en s'attachant à ce qui en a les beautés; et quand l'âge a fait évanouir cette ressemblance, la méprise cesse.
« Citraque juventam
« iEtatis brève ver et primos carpere flores. »
OviD.,Met.,x, 84-
On n'ignore pas que cette méprise de la nature est beaucoup plus commune dans les climats doux que dans les glaces du septen-
46 AMOUR SOeRÀTIQUE..
tFÎen^ parceqae le sang y est plus allumé^ et r occasion plus, fréquente : aussi .ce- qui ne pai:ait qu'une feiblesse dans le jeune Alcibi^de est une abomination dégoàtantQ dans uw matelot hollandais ; et daoks un vivandier moscovite*
Je ne puis aou£frir qu'on pi^tende que les Grecs ont autorisé cette licence'. On cite le législateur.Solon^ parcequ'il a dit en deux mauvais vêts :
Tu chériras un beau garçon
Tant qu'il n^aura barbe au menton *.
Mais^ en bonne foi^ Solon était-il législateur quand il fit ces deux vers ridicules ? Il était jeune alors ^ et quand le débauché fut devenu sage ^ il ne mit point une telle infamie parmi les lois de sa république. Acousera-t-on Théodore de Bèze d'avoir prêché la
^ Uii écrivain moderne, nommé Larcher, répétiteur de collège , idans. un libeUe rempli d'erreurs en tout (^enre , et de la critique la plus grossière , ose citer je ne sais quel bouqmxi ,' dans lequel on appelle Socrate sanctus pe^ derastes, Socrate saint b... II n'a pas. été suivi dans ces hoTRurs par Fabbé Foncker; mais cet abbé, non moins gi^ssier» s'est trompe encore lourdement sur Zoroastre et sur les anciens Persans. Il en a été vivement repris par un homme savant dans les langues orientales. Volt.
' Traduction d'Amyot, grand* aum6nier de-Trance.
Volt.
pédérastie Atnirson églke^ parceque dans sa jeune^e il fit des vei-s pour le jetme Candide y et <{u'il dit :
« Amplector hune et illam. »
Je suis pour lui , je suis pour elle.
Il faudra dire qu'ayant chanté des amours honteux dans son jeune âge j il eut dans Tâgc mdr l'ambition d'être chef de parti ^ de prêcher la réforme^, de seâdre un nom. Hicvir et tUe puer*
On abuse du texte de Plutarque ^ qui dans ses bavai'deries ^ au Dialogue de l* amour, fait dire' à un interlocuteur que les femmes ne sont pas dignes du véritable amour ^ ; mais un autre interlocuteur soutient le parti des femmes comme il le doit. On a pris l'objection pour la décislôQ.
11 est certain^ autant que la seience de l'antiquité peut l'êtr^^ que l'amour socratique n'était point un amour infâme : gr'est ce nom à^ amour qui a trompé. Ce qu'on appelait les amants d'un jeune homme étaient précisément ce que sont parmi nous les menins de nos princes y ce qu'étaient les en&uts d'honneur^ des jeunes gens attachés à l'édur cation d'un enfant distingué^ parta^^eant les
* Voye» Particle fkmiu. Voli.
\^ AMOUR SQCKàTIQUË.
ménie&étiaifee^ lesiaém^ tra^attSL militaires^ histi tu tiau {guerrière et sainte dont on abusa comme des fêtes nocturnes et des ergies.
La troupe des amants instituée par Laïus était une troupe invincible de jeunes guerriers engagés par serment à donner leur vie les uns pour les autres ,-et c'est ce que fei discipline antique a jamais eu de plus beau.
Sextus Ëmpiricus et d'autres oat beau dire que ce vice était recommandé par les lois de la Perse j qu'ils citent le texte dé la loi^ qu'ils montrent le code des Persans : et si cette abomination s'y trouvait^ je ne la croirais pas ; je dirais que la chose n'est pas vraie, par la raison qu'elle est impossible. Non, il n'est pas dans la nature humaine de faire- une loi qui contredit et qui outrage la nature, une loi qui anéantirait le genre hu-^ main si elle était observée à la lettre. Mais moi je vous montrerai l'ancienne loi des Persans rédigée dans te Sadder. Il est dit à l'article ou porte g, qu'il n^j^ a point de plus grand péché. C'est en vain qu'un écrivain moderne a voulu justifier Sextus Ëmpiricus et la pédérastie ; les lois de Zoroastre , qu'il ne connaissait pas , sont un témoignage irréprochable que ce vice ne fut jamais recommandé par les Perses. C'est comme si on di-
AMOCJR SOCRATIQUE. 49
Hait i]u'il est recoipmaDdé par les Turcs. Ils le commelIBBnt hardiment^ iD#is les lois le punissent.
Qu« de gens ont pris des usa^s honteux et tolérés dans un pays pour les lois du pays! Sextus Empiricus^ qui^doutait de tout, devait bien douter de cette jurisprudence. S'il eut vécu de nos^ourS; et qu'il eût vu deux'ou trois jeunes jésuites abuser de quelques écoliers, aurait-il eu droit de dire que ce jeu leur eftt permis par les constitutions à^ Ignace de Loyola ?
Il me sera pi^rmis de parler ici de l'amour socratique du révérend père Polycarpe^ carme chaUiSsé de la petite ville de Gex', lequel en i'77i enseignait la religion et le latin à une douzaine de petits écoliers. Il était à-la-£»is leur confesseur et leur régent ; et il se donna auprès d'eux tous liii nouvel emploi. On ne pouvait guère avoir plus d'occupations spirituelles et temporelles. Tout fut découvert : il se retira en Suisse y pays fort éloigné de la Grèce.
Ces amusemoDts ont été assez communs entre les précepteurs et les écoliers ' . Les moines chargés d'élever la jeunesse ont été toujours un peu adonnés à la pédérastie.
* Voyez Tarticle pbtrovx. Volt.
20 AMOUR 60GRÀTÎQUE.
C'est 'l^jsuite néeessaire <du célibat auquel ces pai^\l9es g0ns sont coadamnéf. ■
Les sâi^eurs turcs et persans font ^ . à ce qu'on noif^ dit^ élever leurs enfants pur des eunuques ; étrange alternative fSour un pédago^e d'être châtré ou sodomite.
L'âtaour des garçons était si commun à Rome j qu'on ne s'avisait pa# de punir cette turpitude dans laquelle presque tout le 'inonde donnait tête baissée. Octave-Auguste^ ce meuitrier débauché et poltron^ qui osa exiler Ovide , trouva très bon que Virgile chantât Alexis ; Horace , %o^ autre favori , fesait de petites odes pour Ligurinus. Horace y qui louait Auguste d'avoir réformé les mœurs ^ proposait également dans ses satires un garçon et une fille ^ : mais Tancieilne loi Scantînia, qui défend là pédéMistie^ subsista toujours : l'empereur Philippe la remit en vigueur^ et chassa de Rome les petits garçons qui fusaient le métier. S'il y eut des écoliers spirituels et licencieuoc comme Pétrone^ Rome eut des professeurs tels que Quintilien. Voyez quelles précautrâns il apporte dans le chapitre du Précepteur pour
* « Ancilla aut verna est praesto paer, impetns in qnem
« Continua fiât »
Hott., 1. 1, sat. II. YocT.
conserver la p^^^eté de 1» première jeunesse ; « Cavendum non solùm crimine turpitudia nis, sed etiam stispicione. » Enfin je ne crois pas qu'il y ait jamais eu auCDne nation policée qui ait fait des lois ^ contre les
mœurs '.
On prétend que c'est une belle figure de rhétcfrique 5 peut-être aurait-on plus raison
* On devrait condamner messieurs les non conformistes à présenter tous les ans à la police un epfant de leur façon. L'ex -jésuite DesfontaiQes fut sur le point d'être brûlé en place de Grève, pour avoir abusé d^ quelques petits savoyards qui ramonaient sa cheminée; des fu^tecteurs le sauvèrent. Il fallait une victime : on brûj|^ Dessbaufours à sa place. Cela est bien fort ; est modus in rehtu : on doit proportionner les peines aux délits. Qu'auraient dit César, Alcibiade, le roi 4® Bytbinie Nicomède» le roi de France Henri III , et tant d'autres rois ?
Quand on brdla De^chaufours , on se fonda sur les Mtablissements de saint Louis, mis en nouveau français au
quinzième siècle. « Si aucun est soupçonné de b , doit
« être mené à Vévéque; et se il en était pr'ouvé, l'en le « doit ardpir, et tuit li meuble sont -au baron, etff. » Saint Louis ne ilit pas ce .qu'il faut faire au baron, si le baron est fioapconné , et se il en çst prouvé. Il faut observer que par le mot de b.,..., saint Louis entend les hérétiques, qu'on n'appelait point alors d^un autre nom.- Une équivoque fit brûler à Paris Deschaufours, gentilhomme lorrain. Dç^réaux eut bien raison de faire une satire contre l'équi. voqœ; elle a causé bien plus da mal qu'on ne croit. Volt»
' On nous permettra de faire ici quelques réflexions
22 AMPLIFICATlOir.
si .an4'appelait un défaut. Qu^otd on dit tout ce «(u'on doit dire on n'amplifie pas; et
sur un sujet odieux et dégoûtant» mais gui malheureusement fait partie de Pliistoire des opinions et des mœurs.
Cette turpitude remonte aux premières époque» de la civilisation : l'histoire grecque , l'histoire romaine , ne permettent point d'en dputer. £lle était commune chez ces peuples avant qu'ils eussent formé une société régulière, dirigée par des lois écrites.
Cela suffit pour expliquer par quelle raison «es lois ont paru la traiter avec trop d'indulgence. On ne propose point à un peuple libre des lois sévères contre une action , quelle qu'elle soit, qui y est devenue habituelle. Plusieurs des nations germaniques eurent long-temps des lois écrites qui admettaient la composition pour le meurtre. Solon se contenta donc de - défendre cette turpitude entre les citoyens et les esclaves ; les Athéniens pouvaient sentir .les motifs politiques de cette défense, et s'y soumettre : c'était d'ailleurs contre les esclaves seuls , et pour les empêcher de corrompre les jeunes gens libres, que cette loi avait été faite; et les pères de famille, quelles que fussent leurs mœurs , n'avaient aucun intérêt de s'y opposer.
La sévérité des mœurs des femmes dans la Grèce, l'u^ sage des bains publics, la' fureur pour les jeux on les hommes parabsaient nus , conservèrent cette turpitude de mcrars , malgré les progrès de la société et de la morale. Lycargue , en laissant plus de liberté aux femmes , et par quelques antres de ses institutions , parvint à rendre ce vice moins commun à Sparte que dans les autres villes de la Grèce.
Quand les mœurs d'un peuple deviennent moins agrestes, lorsqu'il connatt les arts, le luxe des richesses, s'il conserve ses vices, il eberohe du moins à les voiler. La morale chrétienne , en attachant de la honte aux liaisons
qaandon Ta dit^ si on amplifie^ on dit trop. Présenter aux ju^»une bonne ou mauvaise
entre leh personnes libres , en rendant le jnariage indissoluble, en poursuÎTaat le eonciibinage par des censures, avait rendu l'adultère commun : conuue toute espèce de volupté était également un péché , il fallait' bien préférer celui dont les suites ne peuvent être publiques ; et , par un renversement singulier, on vit de véritables crimes devenir plus communs , plus tolérés , et moins honteux, dan» Popinion quq. de sigii^^es faiblesse^. Quand les Occidentaux commencèrent à se poHcer, ils imaginèrent de cacher l'adultère sous le voile de ce qu'on appelle galanterie ; les hommes avouaient hautement un amour qu'il était convenu que les femmes ne partageraient point ; les amants n'osaient rien demander, et c'était teut au plus après dix ans d'amour pur , de combats , de victoires remportées dans les jeux^ etc., qu'un chevalier pouvait espérer de trouver un moment de faiblesse. Il nous reste assez de monuments de eC' temps , pour nous montrer quelles étaient les mœurs que couvrait cette espèce d'hypocrisie. Il en fut de même à peu près chez les Grecs devenus polis ; les liaisons intimes entre des honunes n'avaient plus rien de honteux; les jeunes gens s'unissaient par des serments , mais c'était ceux de vivre et de mourir pour la patrie; on s'attachait à un jeune homme, au sortir de l'enfance, pour le former, pour l'instruire, pour le guider ; la passion qui se mêlait à ces amitiés était ub« sorte d'amour, mais d'amour pur. C'était seulement sous ce voile , dont la décence publique couvrait les vices , qu'ils étaient -tolérés par l'opinion.
Eiifin, de même que l'on a souvent entendu chez len peuples modernes faiae leloge de la galanterie chevaleresque, comme d'une ^lalâUtution propre à -élever Famé, à inspirer le coupage, on ilt> aussi chez les Grecs l'élogQ
action soub toutes ses faces ce ^' est point amplifier; maisàjouter c'-est^xi^ëreretennuyer. J'ai va ajïtrefois dans les collèges donner des prix d'amplification. C'était réellemeot
de cet amour qui unissait les citoyens «iHre eux.
PUton ^it que les Thébahis fireRt une chose utile de le prescrire , parcequ'ils levaient besoin de polir leurs mœurs, de^oi^i^ci' P^i^s d'activité à leur ame, à leur es.* prll, engourdis par la nattire de leur climat et de leur sol. On voit quM ne s'agit ici^que dîamitié pure. C'est ainsi que, lorsqu'un prince chrétien fesait publier un tournois où chacun devait paraître avec les couleurs de sa dame, il avait l'intention louable d'exciter l*émulation de •es chevaliers, et d'adoucir leurs mœurs; ce n'était point l'adultère, jnais seulement la galanterie qu^'il voulait encourager dans ses< états. Dans Athènes, suivant Platon, on devait se borner à la tolérance. Dans les états monarchiques , il était utile d'empêcher ces liaisons entre les hommes; mais elles étaient dans les républiques un obstacle à l'établissement durable de la tyrannie. Un tyran , en immolant un citoyen, ne pouvait savoir quels vengeurs il allait armer contre lui ; il était exposé sans cesse à voir dégénérer en conspirations les associations que cet amour formait jentre les hommes.
Cependant ^ mjdgié ces idées si éloignées de nos opinions .et de nos mœurs , ce vice était regardé chez les Gurecs .comme une débauche honteuse, toutes les fois qu'il se moQlrait à découvert, et sans l'excuse de Famitié ou des liaisons politiques. Lorsque Philippe vit sur le champ de bataille de Chéronée tous les soldats qui compO|gient le Bataillon sacré , le bataillon des amis à Thèbes, tnés dans le rang où ils avaient combattu : « Je ne croirai ce jamais, s'écria-t*il, que de si braves gens aient pu faire K ou souflfrir ôen de honteux. » Ce mot d'un homme
enseigner ^Urt d'étr^ diffus. Il eût mieux valu p.éut'-êfre donner des prix à celili. qui aurait resserre ses ^pensées', et qui par iJt aurait appris k parler avec plus d'énergie et de force ) mais en évitant rampUfication y craignez la sécheressic»
J'ai entendu des profe$seurs enseigner que jcertains vers de Virgile sont une amplification, par exemple ceux-ci {JEn. , lib.' iV, V. 522) : . .
« Nox erat, et ptacidum carpebant fessa soporepi « Corpora per terras , silvaque et sœva quierant ' . « ^quora; quum ili«die Tolvuatar side^a lapâq; « Quum tacet omnis ag«', pendes, pictseqfie v<>lucres; «« Quœque lacus latè liquides, qtiœque^aspera.4umis
souxUé lui «même de cette infamie est une preuve certaine de l'opinion génëvale des Grecs. .
A Kome, cette opinion était plus forte encore i plusieurs héros grecs, regardés. comme des hommes- vertueux, ont passé pour s'être livrés à >ce viee^ -et chez le» Romains on ne le voit attribué à aucun. de .ceux, dont en nous a vanté Je§ vertus; seulement il -parait que- chez ces deux nations on n'y attachait ni l'idée de crime, ni même celle de déshonneur < à moins de ces excès qui rendent le goût même des femmes une passion avilissante. Ce vice est très rare p^omi^ious, et.il y serait presque inconnu sans les défauts de l'édi^cation publique.
Montesquieu prétend qu'il est commun chez quelcpies nations mahométanes( , à cause de' la facHité d'avoir des femmes; nous croyons qoid c'est difficulté qu'il faut lire. K. ♦
YoLTAiAE. Dict. pbilos. T* u. 3
26 ÀMPLIFICÀTIOZr.
« Ruratenent, somno posifae.subnoctesilenti « iKnibant curas,, et corda oblHa labo)rom ; .. « At^n iafe)ix «ifiini Phœnissas »
Voki uneti^duçtiâïi libt^ de ces ve*»8 de
Virgile , qui ont tous été si difficiles à traduire par le* poètes français, excepté pat M. Delille.
Les astres de la nuit roulaient dans le silence ; éole a suspendu les haleines des vents ; Tout se tait sur les eaux, dans les bois, dans les champs; Ftti^édes travaux, qui vont bientôt reDaître> Le tranquille, tauveau s'endort avec son. maître;. Ijes Qialbeureux humains ont aublié ievrs maux ; Tout dort, tout &'«baBdoniie aux. cbanstes du repos ; Phéliisse veîUe et pleure !
Si la longue description du règne du sommeil dans toute la nature ne fesait pas un contraste admirable avec la cruelle inquiétude de t)idon , ce morceau ne serait qu'une ampliftieation puérile } c'est le mot y at non infelix animi Phœnissa, qui en fait le charme.
La belle ode de Sapho, qui peint tous les symptômes de l'amour^ et qui. a été traduite heureusement dans toutes les langues eulti^ yées , ne serait par sans doute si touchante , si Sapho avait parlé d'une autre que d'ellemême : cette ode pourrait être alors regardée comme une amplification.
AMPLIFICÂTIOM. 27
' La description de la tempête au premier livre de Y Enéide n'est point une amplification; c'est une image vraie de tout ce qui arrive dans une tempête; il n'y a aucune idée répétée y et la répétition est le vice de ^tout ce qui n'est qu'amplification.
Le plus beau rôle qu'on ait jamais mis sur le théâtre dans aucune langue est celui de Phèdre. Presque tout ce qu'elle dit serait une amplification fatigante^ si c^était une autre qui parlât de la passion de Phèdre. ( Acte I*", scène m.)
Athènes me moiitm moii superbe eBoemi.
Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue.
Un trouble s'éleva dans mon ame éperdue.
Mes yeux ne voyaient plus , je ne pouvais parler;
Je sentis tout mon corps et transir et brûler;
Je recomms Vénus et ses feux redoutables,
D*un sang qu*elle poursuit, tourmejits inévitables.
Il est hien clair que puisque Athènes lui montra. sou. superhe ennemi Hippojyte, elle vit Hippoly te. Si elljB rougit et pâlit à sa vue, elle fut sans doute troublée. Ce serait un pléonasme, une redondance oiseuse dans une étrangère qui raconterait les amours de Phèdre^ mais c'est Phèdre amoureuse et honteuse de sa passion^ son cœur est plein, tout lui échappe.
<« Ut vidi ,.ut perii , ut. me maliis abstulit error ! »
Ecl.yiU.
Je le vis, je rougis , je pâlis à sa Tue. Peut-on miBux imiter Virgiie ?
Mes yeux ne Toyaieut plus, je ne pouvais parler; Je sentis tout mon corps et transir et brûler.
Peut-on mieux imiter Sapho? Ces vers, quoique imités, coulent de source; chaque mot trouble les. âmes sensibles et les pénètre; ce n'est point une amplification, c'est le chef-d'œuvre de la nature et de Fart.
Voici, à mon avis, un exemple d'une amplification dans une tragédie moderne ^ , qui d'ailleurs a de grandes beautés.
Tydée est à la cour d'Argos, il est amoureux d'une sœur d'Electre; il regrette son ami Oreste et son père ; il est partagé entre sa passion pour Electre, et le dessein de punir le tyl^an. Au milieu de tant de soins et d'inquiétudes , il fait à son confident une longue description d'une tempête qu'il a essuyée il y a long-'temps. ■
* Electre, tragédie de Crébillon, acte II, scène i.îl y a d'aiUeors ici quelques erreurs d'analyse, et PonTrage même de Crébillon prouve que Voltaire s'est trompé. On peut le corriger en lisant : « Tydée est à la cour d^Argos); il est amoureux d'une sœur àHtys» Jils diÉgjrsthë... Il est partagé entre sa passion pour Iphianastè, et le dessàn de punir le tyran. » D. F.
AMPLIFlCATIOir. 2îF
Ta sais ce qu^en ces lieux nous Tenions entreprendre; Tu sais que Palaraède , avant quede s* y rendre , Ne «>uliit point tenter son retour dans Ai^oa Qu*il n'eût interrogé Torade de Délos.
A de si justes soins on souscrivit sans peine : Nous partîmes, comblés des bienfaits de Tyrrhèue. Tout uou^ favorisait ; nous voguâmes long-temps Au gré de nos désirs, bien plus qu'au gré des vents; Mais, signalant bientôt toute son inconstance, La mer en un moment se mutine et s*élance ; L'air mugit , le jour fuit , une épaisse vapeur Couvre d'un voUe affreux les vagues en fureur; La foudre, éclairant seule une nuit si profonde, A sillons redoublés ouvre le ciel et Tonde ; Et, comme un tourbillon embrassant nos vaisseaux, Semble en souixe de feu bouillonner sur les eaux. Les vagues, quekpiefois nous portant sur leurs cimes, Nous font rouler après sous de vastes abîmes , Où les éclairs pressés, pénétrant avec nous. Dans des gouffi-es de feu semblaient nous plongertous ; Le pilote effrayé, que la flamme environne. Aux rochers qu'il fuyait lui-même s'abandonne. A travers lesécuéils, notre vaisseau poussé, ' Se brise et nage enfin sur les eaux dispersé.
On voit peut-être dans cette description le'pofetp qui veut surprendre les auditeurs par le récit d'un naufrage , et non le personnage qui veut venger son père et son ami , tuerie tyran d'Argos, et qui est partagé entre Tamour et la vengeance.
50 AMPLIFIGATIOlf.
Lorsqu'un personnage s'oublie^ et qu'il veut al)«olu^eiit éti*e poète, il doit alors embellir ce'défaut par les vers les pltïs corrects et les pi us élégants.
Ne voulut point tenter son retour dans Argos Qu'il n'eût interrogé l'oracle de DéLos.
Ce tour familier semble ne devoir entrer que rarement dans la poésie noble, a Je ne ce voulus point aller à Orléans que je n'eusse tt vu Paris. » Cette phrase n'est admise, ce me semble, que dans la liberté de la conversation.
A de si justes soins on souscrivit sans peine.
On souscrit à des volontés, à des ordres, à des désirs j je ne crois pas qu'on souscrive à des soins.
Nous voguâmes long-temps Au gré de nos desii^, bien plus qu'au gré des vents.
Outre l'affectation et une sorte de jeu de mots du gré des désirs^ et du gré des vents , il y a là une contradiction évidente. Tout l'équipage 50 w^cr/ViV sans peine aux justes soins d'interroger l'oracle de Délos. Les desirs des navigateurs étaient donc d'aller à Délos^ ils-ne voguaieijt donc pas au gré de leurs désirs, puisque le gré des vents les
AMPLIFICATIOK. 54
écartait, de Délos^ à ce qoe dit Tydée.
Si l'auteur a voulu dire au contraire que Tydée voguait au gréxle ses désirs aussi bien et encore plus qu'au gré des vents^ il s'est mal exprimé. Bien plus <fuau gnédcs "vehts signifie que les vents ne secondaient pas ses désirs et l'écartaient de -sa roule. « J'ai «té « favorisé dans cette affaire par la^moitté du a conseil bien plus que par l'autre, » signifie, par tous paya, la moitié du conseil a été pour moi, et l'autre contre. Mais si je dis, « la « mx)itié du conseil a opiné au gré de mes c^ désirs, et l'autre encore davantage, » cela veut dire qçke j'ai été secondé par tout "le conseil, et qu'une partie m'a encore plus favorisé que l'autre.
<(' J'ai réussi auprès du parterre bien plus « qu'au gré des connaisseurs, » veut dire, les counaisseurs<m'ont condamné.
Il faut que la diction soit pure et sans équivoque. Le confident de Tydée pouvait lui dire : Je ne vous entends pas : si le vent vous a mené à Délos et à Epidaure qui est dans l'Argolide, c'était précisément votre route, et vous n'avez pas du voguer longtemps» On va de Samos à- Epidaure en moins de trois jours avec un bon vent d'est» Si vous avez essuyé une tempête, voua n'avez pas
32 AMPtïFICATÏON.
vogué au gré de Vos désirs; d'aiHenrs vous deyiçz instruis plus tôt le public que vous veniez dje Samos; Leàr spectateurs veulent savoir d'où vqus venez et ce que vous voidez. La'longire description recherchée d'une tempête'n^e détdurnode ces objets. Cest une ampli^cation qui paraît oiseuse; quoiqu'elle présente de gran/les images.
Ia mer âiçualant bientôt toute son inconslanoe.
Toute l'inconstance que la mer signale ne semble pas une expression convenable à un héros , qui doit peu s'amusisr à ces recherches. Cette mer'qrai se mutiHÈ et qui Vélance en un moment, ' après avoir signalé toute son inconstance , intéresse-t-elle assez à la situation présente de Tydée occupé de la guerre? Est-ce à lui de s'amuser à dire que la mer, est inconstante , à débiter des lietK communs?
L'air mugit, le jour fuit;, une épaisse vapeur Couvre d'uu voile af&*eux les vagues en fureur.
Les vents dissipent les vapeurs et ne les épaississent pas;^ maîs^ quand même il serait vrai qu'une épaisse vapeur eût couvert les vagues en fureur d'un voile affreux, ce héros ^ plein de ses malheurs présents ^ ne doit
pa» s^appesantir sur ce préljido de tempête^ sur ces circQn$(j|6ces qui n'appartiennent qu'au poète.
« Non erat Lis Iogus. »
La foudre, édairant seule une nuit si profonde, A sillons redoublés ouvre le ciel et Tou^^; Et, comme un toui^illon embrassant nos vaisseaux , Semble en source de feu bouillonner sur les eaux.
N'est-ce pas là une véritable amplification un peu trop ampoulée? Un tonnerre qui ouvre l'eau et le ciel par des sillons^ qui eu même temps est un tourbillon de feu, lequel embrasse un vaisseau et qui bouillonne^ n'a-t-il pas quelque chose de trop peu naturel, de trop peu vrai, surtout dans la bouche d'un homme qui doit s'exprimer avec une simplicité noble et touchante, surtout après plusieurs mois que le péril est passé?
Des cimes de vagues, qui font rouler sous des abîmes des éclairs pressés et des gouffres de feu, semblent des expressions un peu boursouffiées qui seraient souffertes dans une ode , et qu'Horace réprouvait avec tant déraison dans la tragédie {^Art. poét,,y. 97) :
« Projicit ampuUas et sesquipedalia verba. »
Le pilote efïrayé, que la flamme environne , Aux rochers qu'il fuyait lui^-méme s'abandonne.
?4 AMPLlFlCATIOfi.
On peut s'abandonner aux vents ^ mais il me semble qu'on ne s'abandoime pas aux rochers.
Notre vaisseau poussé..... nage (dispensé.
Un vaisseau ne nage point dispersé; Virgile a dif^.non en parlant d'un vaisseau, mais des hommes, qui ont faiit naufrage {En, y IjV. I) :
« Apparent rari nantes in gnrgite vasto. »
*'• Voilà ou le mot nager est à sa place. Les débris d'un vaisseau flottent et ne nagent pas. Desfontaines a traduit ainsi ce beau vers de Y Enéide : « A peine un petit nombre de « ceux qui montaient le vaisseau purent se «- sauver à la nage. »
C'est traduire Virgile en style de gazette. Ou est ce vaste gouffre que peint le poète, gurgite vasto ? où est V apparent rari nantes ? Ce n'estpa&avec cette sécheresse qu'on doit traduire V Enéide : îl faut rendre image pour image, beauté pour beauté. Nous fesons cette remarque eu faveur des commençants. On doit les avertir que Desfontaines n'a fait que le squelette informe de Virgile, comme il faut leur dire que la description de la tempête par Tydée est fautive et déplacée. Tydée devait s'étendre avec attendrissement sur la
AMPLIFICATIOJN. oH
mort de hùn ami^ et non sur la vaine des* cription d'une tempête.
On ne présente ces réflexions que pour rintérèt de Fart^ et non pour attaquer Tar* tiste.
« . . . . Ubi plura nitent in carminé, non ego paucis « OlïeiidBr maculis. >•
HûR. , de Art. poct.
En faTeur des beautés on pardonne aux défauts.
Quand j'ai fait ces critiques y j'aLstâché de rendre raison de chaque mot que je critiquais. Les satiriques se contentent d'une plaisanterie ; d'un bon mot^ d'un trait piquant; mais celui qui veut s'instruire ^ et éclairer les autres ^ est obligé de ^out discuter avec le plus gi'and scrupule.
Plusieurs hommes de goût^ et enti'e autres l'auteur du Télémaque^ ont regai^dé comme une amplification le récit de la mort d'Hippolyte dans Hacine. Les longs récits étaient àia mode alors. La vanité d'un acteur veut se faire écouter. On avait pour eux. cette complaisance; elle a été fort, blâmée. L'archevêque de Cambrai prétend que Théramëne ne devait pas^ après la catastrophe d'Hippolytc^ aroir la force déparier si long-temps^ qu'il se plaît trop à «décrire /ef cornes me-
naçahtes du monstre^ et ^e^ écailles jnunissantés, et sa croupe qui se rtfC0«rfep>- cju'il devait db*e d'une voix entrecoupée : « Hip- « polyte est mort : un monstre l'a fait périr ; « je Tai vu. » .v ■' ., '
Je ne prétends point défendre les écailles jaunissantes et la croupe qui se recourbe ^ mais en général cette critique souvent répé- <tée me paraît injuste. On veut que Théramène dise seulement : « Hippolyte est mort. « Je l'ai yu , c'en est lait. »
C'est précisément ce qu'il dit et en moins
de mots encore « Hippolyte n'est plus. »
Le père s'écrie; Théramène ne reprend ses sens que pour dire i
.... Tai ^tt des morteb périr le plus aimable;
et il ajoute ce vers si nécessaire^ si touchant^ si désespérant pour Thésée :
Et j*ose dire encor, seigneur, le moins coupable^
La gradation est pleinement observée^ les nuances se font sentir l'une après l'autre.
Le père attendri- demande « quel Dieu lui « a ravi son fils^ (quelle foudre soudaine.... » Et il n'a pas le courage d'achever; il reste muet dans sa douleur; il attend cerécitlatal;> le public l'attend de même. .Théramène
AMPMI'ICATIOIf. 57
doit répondre;^ on lui demande des détail s ^ il doit en donner.
Etait-ce àxelui qui fait discourir Mentor et tous ses personna£;es si long -temps', et quelquefois jusqu'à la satiété, de feriiej^la bouche à Théramène? Quel est le speolateu): qui voudrait ne le pas entendre, ne pas jouir du plaisir douloureux d'écouter les circonstances de lamortd'Hippolyte? qui voudrait même qu'on en retranchât quatre vers? Ce n'est pas lli une vaine description d^une tempête inutile à la pièce , ce n'est pas là tiue amp^flèation mal écrite; c'est la diction la plus pure et la plus touchante; enfin c'.est Racine. *
On lui reproche te héros m^piréi Quelle misérable vétille de grammaire I Pourquoi ne pas dire ce héros expiré, comme on dit, il est expiré ;^ il a expiré? Il faut remereier Racine d'avoir enrichi la langwe'a bqu'elle il a donné tant de charmes, en ne- disant ja-" mais <^e ce qu'il doit, lorsque les autres disent tout ce qu'ils peuvent.
Boileau fut le premier "qui fit retliarquer l'amplification vicieuse de la première scène de. Pompée,
Quand les dienx étonnés semblaient se partager, Phanale a décidé ce,qu*ils n'osaient juger.
C«6 fleuves teints de sang , et i*endus ploB rapides Par le 4Àbordeinent de taut de parricides; Cet horrible débris d'aigles, d'anges, de chars. Sur ces champs empestés confusément épars; Ces montagnes de morts , privés d'honneui^ suprêmes, Que la nature force à se venger eux-mêmes, Et dont les troncs pourris exhalent dans les vents De quoi fairela guerre au reste des vivants, etc.
Cetf. vers boursoufQés soot sonores : iU surprirent long-temps la multitude qui^ sortant à peine de la grossièreté , et qui plus est de ridsipidité oii elle avait été plongée tant de siècles^ était étonnée et ravie d'eiftendre des vers harmonieux ornés de grande» images. On n'en savait pas assez pour sentir Textromc tidicule d'un roi d'Egypte qui parle ^ comme un écolier de rhétorique, d'une bataille livrée au-delà de la mer Méditerranée , dans une province qu'il ne connaît pas^ enti'e des étrangers qu'il doit également haïr. Que veulent dire des dieux qui n'ont osé juger entre le gendre et le beau-père, et qui cependant ont jugé par l'événement, seule manière dont ils étaient censés juger? Ptolémée parle de fleuves près d'un champ de bataille où il n'y avait point de fleuves. U peint ces prétendus fleuves rendus rapides par des débordements de parricides^ un hor-
rible débris de perobçs qui portaient des figures d'aigles^ des charrettes cassées (car on ne connaissait point alors les chars de guerre), enfin des tx^ncs pourris qui se ven* gent et qui font la guerre «aux vivants. Voilà le galimatias le plus complet qu'on pût jamais étaler sur un théâtre. Il éiUait cepen* dant plusieurs années pour desailler les yeux du public j et pour lui faire sentir qu'il n'y a qu'à retrancher ces vers pour faire nne ouverture de scène parfaite.
L'amplification, la déclamation , l'exagéi^ation, furent de tout temps le»dé&uts des Grecs, excepté de Démosthène et d'Aristote.
Le temps même a mis le sceau de l'approbatiaon presque universelle à deis morceaux de poésie absurdes , parcequ'iis étaient mélos à des traits éblouissants qui répandaient leur éclat mr eux^ parceque les poètes cpx vinrent après ne firent pas mieux ; parceque les commencements informes de tout art ont toujours plus de réputation que l'art perfectionné; parceque celui qui joua le premier du violon fut regardé comme uni demi-dieu^/ et que Rameau n'a eu que des ennemis; parcequ'en général les homntes jugent rarement par eux-mêmes , qu'ils suivent le tor-
40 ANÀ, AlfECDOTES.
rent^ et que le goûtjépuré est presque aussi rare que les talents..
Parmi nous aujottrd'hui la plupart des^^ermo^ j des oraisons funèbres ^ des discours d'appareil^ des harangues dans de certaines Gérémoiïies^ sont des amplifications ennuyeuses , des lieux communs cent et cent fois répétés. Il faudrait que tous ces discours fussent très rares pour être un peu supportables. Pourquoi parler quand on n'a rien à dire de nouveau? Il est temps de mettre un frëfn à cette extrême intempérance , et par conséquent de finir cet article.
ANÂ, ANECDOTES.
Si on pouvait conf conter Suétone avec les valets de ckambre des douze Césars ^ penset-on qu'ils seraient^ toujours d'accord avec lui? et^ «1 cas de dispute^ quel est l'homme qui ne parierait pas pour les valet» de chamhre^contre l'historien?
Parmi noys cqmbien de livres ne sont fondés que sur des bruits de ville ^ ainsi que la physique ne fut fondée que sur des chimères répétées de siècle en siècle jusqu'à notre temps!
* Ceux qui se plaisent à transcrire le soir dans leur cabinet ce qu'ils ont entendu dans
ÀlfA, ANECDOTES. 4f
le jour devraient^ icqpima sivak A^igastin^ faire un-lvvïro' de rëtnateHlions au. bout de Tannée. *- . . '
Quelqu'un raconte m grand- audiflncier L'Ëstoile que Henri lY , chassant vers Çreteil; eCitra seul dan». un cabaret ou.quelques f^ens de loi de Paris dînaiept dansuite chambre haute. Le roi^ qui ne«e fait pas-conoat* tre^ etjqui cependant devait être tvès connu ^ leur fait demander par Thôtesse s'ils veulent l'adjoiettre à leur tahle^ ou lui cédar une partie de leur rôti pour son argent. Les Pa'^ risiens répondent qu'ils ont des afiaiieft p^ ticulièrids à traiter ensemble^ .que leur dtrter est court ^ et qu'ils prient l'inconnu de les excuser.
Henri IV appelle ses gardes et fait fouetter outrageusement les convives^ « pour leur a apprendre ; dit L'Estoile^ une a^ftre fois à a être plus comtois à l'endroit des gentilsce hommes. »
Quelques auteurs^ qui de nos jours se sont mêlés d'écrire la vie de Henri IV, copient L'£stoile san& examen , rapportent cette anecdote 5 et, ce qu'il y a de pis, ils ne manquent pas de la louer comme une belle action de Henri IV.
Cependant le fait n'est ni vrai , ni vraisem-
blable; et^ lofa^de méjriter des élo^s^ c*eùt élé à-la-fqU dans ^enri IV Tactioii la plus ridicule ^ là plus lache-^ la plus tyraunique , et la ^us imprudeat^ .
Pjrehiièrement^ il n'est pas vraisemblable qu'en 1602 Henri IV-^ dont la phyMotiômie était si remÀrquahle et qui se montrait à toat le imoodeavec tant d'affabilité ^ fût inconnu dan6 Creteil auprès de Paris.
Secondement y L'Ëstoile^ loin de constater ce- conte impeiiittent^ dit qu'il le tient d'mi h^mme qui le tenait de M. de Vitri. Ce n'est donc qu'un bvuit de ville.
Troisièmement y il serait bien lâche et bien odieux de punir d'une manière infamante des citoyens assemblés pour traiter d'affaires^ qui certainement n'av4tient commis aucune ÊEiute en r^usant de partager leur dîner avec un inconou très indiscret^ qui pouvait fort aisément trouver à man^r dans le même cabaret.
Quatrièmement, cette action si tyrannique , si indigène d'un roi^ etmén^detout bonbéte homme ^ si punissable par les lois dans tout pays^ aurait été aussi imprudente que ridicule et criminelle; elle eût rendu Henri IV exécrable à toute la bourgeoisie d& Paris ^ qu'il avait taat d'intérêt de ménager.
Une fallait donc pas souiller Fliistoirc d'un conte si plat^ il ne fallait pas déshonoret* Henri IV par une si impertinente anecdote.
Dans un livre intitulé Anecdotes iittéraires\ imprimé chez Durand en 1 762 , avec privilège, voici ce qu'on trouve, tome III, page i83 : « Les amours de Louis XIV « ayant été jouées en Angleterre, ce prince tt voulut aussi faire jouer cellet.4}u roi Guila laume. L'abbé Brueys fut chargé par M. de a Torcî de faire la pièce; mais, quoique aptn plaudie^ elle ne fut pas jouée, parceque « celui qui en était l'objet mourut sur ces ft entrefaites. »
Il y a autant de mensonges absurdes que de mots dans ce peu de lignes. Jamais on ne joua les amours de Louis XIV iStir le théâtre de Londres. Jamais Louis XIV ne fut assez petit pour ordonner qu'on fît une ccHaoédie sur les astours du roi Guillaume. Jamais le roi Guillaume n'eut de.miaitresse ; ce n'était pas d'une telle faiblesse qu'on l'accusait. Jamais le marquis de Torci ne paria à l'abbé Brueys. Jamais il ne put foire ui à lui ni à personne une proposition si indis-
^ Les Anecdotes littéraires, 1750, 2 vol. in-12, ou 1752, 3 vol. in-i2, sont attribuées à l'abbé Raynal : c'est à la page 369 du tome II qu'on lit Fanecdote rapportée ici. P.
Crète et 'si puérile. Jamais Tabbé Brueys ne fit là comédie dont il est question. Fiez^vous après cela aux anecdotes.
Il est dit dans le même livre que a Louis XIV « fiit si content de l^opéra d'IsiSy qu'il fit « rendre un arrêt du conseil par lequel il a est permis à un homme de condition de « chanter à l'Opéra^ et d'en retirer des ga- « ges sans déroger. Cet arrêt a été enregistré a au parlement de Paris. y>
Jamais U n'y eut une telle déclaration enregistrée au parlement de Paris. Ce qui est^ vrai c'est que LuUi obtint en 167^, longtemps avant l'opéra à*Isis^ des lettres portant permission d'établir son Opéra ^ et fit insérer dans ces lettres que a les gentils- (( hommes et les demoiselles pourraient chan- « ter sur ce théâtre sans déroger. » Mais il n'y eut point de déclaration enregistrée * .
Je lis dans Y Hist^é philosophique et politique du commerce dans les deux Indes ^ tome IV, page Q^y qu'on est fondé à croire que « Louis XIV n'eut de vaisseaux que «c pour fi^er s^ur lui l'admiration, pour châa tier Gênes et Alger. » C'est écrire, c'est juger au hasard; c'est contredire la vérité
' Voyez dans Tarticle aut.dramatiquk ce qui ooneeroe FOpéra. Volt.
avec ignorance; c'est insulter Louis XIV sans raison : ce monarque avait cent vaisseaux de guerre et soixante mille matelots des l'an 16783 et le bombardement de Gènes est de 1684. • *
De tous les anay celui qui méjrijte ié plus d'être mis au rang des mensonges imprimés y et surtout des mensonges insipides ^ est le Sépnisiana. Il fut compilé par un copiste de Ségrais^ spn domestique^ et imprimé long-temps après la mort du maître.
Le Ménagianay revu par Lamohnoye^ €st le seul dans lequel on trouve des choses instructives.
Kien n'est plus, commun dans la plupart de nos petits livres nouveaux que de voir de vieux bons mots attribués à nos contemporains 'y des inscriptions^ des épigrammes faites pour certains princes, appliquées à d'autres.
Il est dit dans cette même Histoire philosophiqucy etCy tom. 1, page 63, qu^les Hollandais ayant chassé les Portugais de Malaca , le capitaine hollandais demanda au commandant portugais quand il reviendrait; à quoi le vaincu fépondit : «c Quand vos péa chés seront plus grands que les nôtres. » Cette réponse avait déjà été attKbûée à un Anglais du temps du roi de France Char^
46 AlfA, AIîECDOTES.
les yU^ et auparavant à un émir sarrasin en Sicile ^au reste cette réponse est plus d'un capucin que d'un politique. Ce n'est pas parce que les Français étaient plus grands pécheurs que les Ang;lais^ que ceux-ci leur ont pris le Canada.
L'auteur de cette même Histoire philosopJiiquGy etCy rapporte sérieusement^ tome V, ptge 197^ un petit conte inventé parSteele et inséré dans le Spectateur^ et il veut faire passer ce conte pour une des causes réelles des guerres entre les Anglais et les Sauvages. Voici l'historiette que Steele oppose à l'hiater iette beaucoup plus plaisante de la matrone d'Ephèse. D s'agit de prouver que les hommes ne sont pas plus constants que les femmes. Mais dans Pétrone la matrone d'Ephèse n'a qu'une faiblesse amusante et pardonnable; et le maixhand Inkle^ dans le Spectateur, est coupable de l'ingratitude la plus affreuse.
Ce jeune voyageur Inkle est sur le point d'êtce pris par les Caraïbes ^ dans: lé continent d'Amérique ^ sans qu'on dise ni en quel endroit ni à quelle occasion. La jeune idy rika^. jolie Caraïbe^ lui sauve lavie^ et enfin s'enfuit avec lui à la Barbade. Dès qu'ils y sont arrivés y Inkle va vendre sa bienfaitrice
ÀNA, ANECDOTES. 47
au marché. Ah ^ ingrat ! ah, barbare ! lui dit Jarika^ tu vjbux me vendre et je suis grosse de toi ! Tu es grosse ? répondît le marchand anglais; tant mieux, je te vendrai pUw cher.
Voilà ce qu'on nous donne pour une histoire véritable, pour l'origine d'une longue guerre. Le discours 'd'une fille àB BostofoÀ ses jiiges qui la condamnaient à la correction pour la cinquième fois, parcequ'elle était accdùchée d'un cinquième enfant, est ube plaisanterie j un pamphlet de l'illustre Franklin; et il est rapporté dans le même ouvrage comme une pièce authentique. Que d^ontes ont orné et défiguré toutes les histoires !
Dans un livre qui a fait beaucoup de bruit ' , et où l'on trouve des réflexions aussi vraies que profondes , il est dit que le père Malebranche est l'auteur de la Prémotion physique. Cette inadvertance embarrasse plus d'uû lecteur qui voudrait avoir la Prémotion physique du père Malebranche, et qui la chercherait tre* vainemeijt.
H est dît dans ce livre que Galilée trouva la raison pour laquelle les pompes ne pouvaient élever les eaux au-dessus de trentedeux pieds. C'est précisément ce que Galilée
* Le livre de l'Esprit. K.
48 AIT A, AfîECDOTES.
ne trouva pas. Il vit bien^ue Kpesanteur de l'ail? fèsâh, élever l'Cail ).niais il iiej«it «avoir pouri^oi cet. aii' n'a^sait plus a jx-dessus de ttente'^iîeuxlpici^Ls. Ce fut Toricelli qui de- •viDaqu*une colonne d'air équivalait à trentedeux pieds d'eau et à vingt-sept ppuçes de îpcrcurè ou environ. . '.
Le même, baiteur, plus, occupé dépenser que de. citer juste, prétend <\vLon fit pour Cromwel cette epitapbe :
Ci-gît le destfucteur d'un pouvoir légitiiaë»
Jusqu*à son dernier jour favorisé des deux, pont les vertus méritaient mieux Que le sc^tre acquis par un crime. ^
Par quel destin faut-il , par guelle étrange loi.
Qu'a tous ceux qui sont nés poih' pevter la couronne , ' Oe soit Tusuipateur qui donne
L^exemjple des vcs'tus.que doit avoir un roi?
Ces vers.ne furent jamais faits pour Cromwel*, mais pour le roi Guillaume. Ce n'est point une épitaplxe, ce sont des vers pour mettre au Ijas du portrait de ce monarque. Il n'y a p^ntUi-gït; il y a ; <c Tel fut le desa tructeur d'un pouvoir lég;itime. » Jamais personne en France ne fiit ;issez sot pom* dire que Cromwel avait dopné l'exemple de ,toùtes les vertus. On pouvait lui accorder
Alfk, ANECDOTES. 49
de la valeur et du génie ^ mais le nom de v^rtueux n'était pas fait pour lui.
Dans un Mercure de France du mois de septembre 1 7^9^ on attribue à Pope une épl^ gramut^ faite en impromptu stir k mort d'un fameuit usurier^ Cette épi gramme est reconnue depuis deut-» cents ans en Angleterre pour être de l^akespeare. £lle fut faite en effet sur-le-champ par concélèbre poète. Un agent de, chaçipe nommé Jean Dacdnibe^ qu'oa appelait vulgairement dix pour çent^ lui demandait ^plaisantant quelle épiidphe il lui'femit s'il venait à mourir. SisdJtjespeare lui répondit : ^
Ci-gît un financier puissant, <
Que nous appelons dix pour eent ; Je gagerais cent contre dix ■.Qu'il n'est' pas dans le paradte.
« ' , Lorsque Belz^ut aiTÎva
Pouiç s^emparer de bette tombe.
On lui dit : Qu'emportez-vous là? , £h! c'est BotJ'e ami Jean DacoÉQl»e.
On vient de renouveler encore cette ancienne plaisaïUerie.
Je sais bien qu'un homme d*église , Qu'on redoutait fort en ce lieu.
Tient dépendre son ame à Di€u; ; « Mais je ne sSâ» si Dl^ FA prise.
ToLTAiRS. Dia. pbilos. t. ii. 5
50 A^A, AJNEGDOTES.
Il y a cent facéties^ cent Gonte39 qui font ' le tour du monde depuis trente «iècles. On farcit les livres de maximes qu'on* donne comme neuves^ et qui se r^ouvent dans Plutarque^ dans. Alhénée^ daxis Sénèque^ dansPlaute^ dans toute rantiquit^.
Ce ne sont là que des méprises aussi inno^ centes que communes^ mkisj, pour les faussetés volontaires^ pour les mensonges historiques qui portent des atteintes à^la g^Ioire des princes et à la réputation des particu-^ liera . ce sont des délits séri^ui^
De tous^ ^s livres grossis de fausses attec-r dotes ^f* celui daps lequel les mensopges les plus absurdes, sont 'entassés avec le plus d'impudence y c'est la compilation des prétendus Mémoires de madame de Mainte^-, non. Le fond en était vrai, Fauteur avait eu quelques lettres de cette dame^ qu'une personne élevée h Saint-Cyr lui a^ait communiquées. Ce peu de vérités a été npyé dans un roman de sept tomes.
C'est là que l'auteur peint Louis XIY supplanté par.u». de ses valets de obambre^ c'est là qu'il supposa des lettres de nfiademoiselle Mancini , depuis connétable Colonne , à Louis Xiy. C'est là qu'il fait <lire à cptte nièce du cardinal Ma^arin^ dans une Içtti^e
.kV\y ArîECDQTES. 51
»u v^ t « Vous obéissez à un préire^ vous « u'ètQ^ pas digue de moi si vous aime% à jM.fieirvirr Je vous ^Jme. comme mes yeux, a mt^ï^ j '{lime. encore mieux votre gloire.-» Certainement TauteUc n'avait pas l'original de cette lettre*
a Mademoiselle de La^Vallière ( dit-il dans « un autre endroit ) s'était jetée sur un hxàrt a teuil dans un déshabillé léger ^ là elle peu* a sait à loisir à son amant. Souvent le jour « la retrouvait assise dans une chaise^ ac- M Goud^ s^ une table ^ Y<x^ fixe, Famé at- 4^. jtacj^au m^m^ obj^ dans l'extase de l'aT « t]»Qur. ;Uiiiqu0ët6k)i| occupée du roi, peut- M être se, plaigdait-elle, .en ce moment^ de .<4 la vigilance^deSî sapions df Henriette,. et de i(i,U. sévérité de la. rMue-m^re. Uu bruit lét (#g€it 4%. retire de sa rêverie 5 elle recule de (c &^rprise et d'efFi^oi;^ Louis tombe à ses ge* « UQUX. £Ue ve^t s'enfuir^ il l'aïrête : elle a menace ^ il l'apaise.: elle pleure > il -essuie #^s larmes* ».
Une telle description ne serait pas même i^eçuiQ a^Qurd'IiuV dans la plu» falde de ces roniânQ.qui »<mt faits à pekvd pour le3 femr jn^» diî:obambre.
Après la ^^évOcatiov^del'éditde.SFaDtesQiî trouve un cbapitre intitulé État du cc^r;
Mais à ces ridicules succèdent les calomnie* les plus grossières contre le roi , contre son filS; son pefit-fils, le duc d'Orléans son neveu ; tous les princes du sang^ les mini'Stres, et les généraux. Cest ainsi que la hardiesse^ animée par la faim ^ produit des ivionstres * . On ne peut trop précautionner lès lecteurs contre cette foule de libelles atroces qui ont inondé si long-temps l'Europe.
AjrKCDOTX HASARDÉE BB 'DUHÀII.I.A9.
Duhaillan prétend^ dans un de ses opuscules , que Charles VIII n'était pas fils de Louis XI. C'est peut-êtf'e la raison' secrète pour laquelle Louis XI négligea son éducation , et le tint toujours éloigné de lui. Charles VIII ne ressemblait à Louis XI ni par l'esprit ni pai'lè corps. Enfinia traditioti pouvait servir d'excune à Duhaillan } mais cette tradition était fort incertaine comme presqtie toutes le sont.
La dissemblance entre les p^es et les enfants est encore moins une" preuve d'illégitimité que la ressemblance n'est une prexrre du contraire. Que Louis XI ait haï Charles VIII ^ cela ne conclut rien. Un si mauvais filê pouvait aisément être un mauvais père. ■
•*Voyez BisTOiax. Volt.
kJSky AITECDOTBS. [ S5
Quand même douze Duhaiilaii m'auraient assuré que Chaires VIII étaif né .d'un autre que de Louis XI^ je ne devrais pas les eu croire aveuglément. Un lecteur sage doit^ ce me semble^ prononcer comme les juges : Is fkUer est quem nuptiœ demonstrant.
AirSCDOTS SUR charles-quiht.
Gharles-Quint avaitril couché avec sa sœur Marguerite , gouvernante des Pays-Bas ? en avait-il eu don Juan d'Autriche, frère intrépide du prudent Philippe II? nous n'avons pas plus de preuve que nous n'en avons des secrets du lit de Charleniagne qui coucha , dit-on, avec toutes ses filles. Pourquoi donc l'affirmer? Si la sainte Ecriture ne m'assurait pas que les filles de Loth eurent des enfanta de leur propre père , et Thamar de son beaupère, j'hésiterais beaucoup à les en Mcuser. Il faut être discret.
AUTRE AirSCDOTK PLUS BASARÏ>SE.
On a écrit que la duchesse de Montpensier avait accordé ses faveurs au moine Jacques Clément, pour ^encoujagej à assassi-*ner son roi. Il eut ét^^us hâd^ile de les promettre que de les doniier. Mais ce n'est pas ainsi qu'on excite un prêtre faniatique au
54 ÀITA, AINEGDQVBS4
^arricide^"^ hA montre lé ciel et faon une femme 4 âott prjèar Bourgofn était bien fin» capaMe de lé déterminer que kiphiB gi^anrd^ beauté de la terk'e. 11 n'avilit point 'de lettres d'amour dans sa poche C[uand il tua le roi ^ mais bien les faistohres de Judith et d'ÀAd^ toutes déchirées^ toutes grasses^ à force d'avoir été lues.
AVECDOTE sua BEITRI IV.
Jean Ghastel ni Ravaillac n'eurent aucun complice; leur crime avait étédelui du temps ; le cri de la religion fut leur seul complice^ On a, souvent imprimé que Ravaillac avait fait le voyage de Naples, et que le jésuite Ala^na avait prédit dans Naples la mort du roi^ comme le répète encore je ne sais quel Chiniâ^. Les jésuites n'ont jamais été prophètes; s'ils l'avaient été ^ ils auraient prédit leur destruction; -mais au contraire ces pauvres gens ont toujours assuré qu'ils dureraient jusqu'à la fiu des siècles. Il ne fatit jamais jurer de fien . '
DE l'abjuration DE BEZTRI IV.
Le jésuite Daniel a beau me dirè^ dans sa très sèche et très fautive Histoire de France, que Henri lY, avant d'abjurer, était depuis
ANA, AHECDOTES. 55
long -temps cathoUque^ j'en croirai plu$ Henri IV lui-même que le jésuite Daniel. Sa lettre à la belle Gabrielle^ « c'est 'demain a que je fais le saut périlleux,» prouve au moins qu'il avait encore dans le cœi^r autre chose que le catholicisme. Si son. grand cœur avait été depuis long-temps si pénétré de la grâce efificace y il aurait peut-être dit à sa maîtresse : « Ces évêques m'édifient ; » mais il lui dit : « Ces gens-ïà m'ennuient. i> Ces paroles sont^elles d'un bon catéchumène?
Ce n'est pas un sirjet de pyrrhonisme que les lettres de ce grand homme à Corisande d'Andouin, comtesse de Grammont^ elles existent encore en original. L'auteur de V Essai sur les mœurs et Vesprit des nations rapporte plusieurs de ces lettres intéressantes. En voici des morceaux curieux :
« Tous ces empoisonneurs sont tous pa- « pistes. — J'ai découvert un tueur pour moi. « — Les prêcheurs romains prêchent tout « haut qu'il n'y a plus qu'un deuil à avoir; « ils admonestent tout bon catholique de « prendre exemple ( sur Tempoisonnement « du prince de Condé) ; et vous êtes de cette « religion ! — Si je n'étais huguenot, je me « ferais turc. » '
Il est difficile, après ces témoignages de
56 ÀHA, AlfECDOTES.'
la main de Henri lY, d;2tre fermement persuaâé qu'il fuCcaftoliiJwè dans le cœur.
AVtM fiévuS SUR HEKRI IV.
Ua autre tiist^rieB moderne de Henri IV ' accuse du nïe%irti^ de ce héros le duc de Lerp>^; ««c'^eât, dit^* Topinion la mieux K étabjiie. » Il est évident que c'est l'opinion la plus mal établi^. Jamais on n'en a parlé en Espagpe^ et il n'^eut en France que le continuatelir du président De Thou qui donna quelque crédit à ces soupçous-vagues et ridicules. Si'le duc de Lerme^ prenMer-fAîmstre, employa Aavaillac^ il le paya bien mal. Ce malheureux était presque sans argent quand il fut saisi. Si le duc de Lerme l'avait séduit ou fait séduire ^ sous la promesse d'une ré* compense proportionnée à son attentat^ assurément Ravaillac l'aurait nommé lui et ses émissaires y quand ce n'eut été que pour se venger. 11 nomma bien le jésuite d'Aubigny^ auquel il n'avaii fait que montrer un couteau^ pourquoi aurait-il épargné le duc de Lerme? C'est une obstination bien étrange que celle de n'en pas croire Ravaillac dans son interrogatoire et dans les tortures. Faut^
* De Bariy Histoire de la *vie de Henri If^, aimée i6fO. P.
Air A, ANECDOTES. 57
il infulter une grande maison espagnole sans la moindre apparence de preuves?
Et voilà justement comme on écrit l'histoire.
La nation espagnole n'a guère mcours à des crimes honteux ; et les grands d'Espagi\e ont e«r dans tous les temps une-iierté généreuse qui ne leur a pas permis de Vavilir jusque-là.
Si Philippe II mit à prix la tète du prince d'Orange^ il eut du moins le prétexte de punir un sujet rebelle., comme le parlement de Paris nût à cinquante mille écus la tète de Tamiral Coligni ; et^lepuis^, celle du cardinal Mazarin. Ces proscriptions puUiqnes tenaient de l'horreur des guerres civiles. Mais comment le duc de Lerme se serait-il adlf essé secrètement à un misérabletel que Ravaillac!
hivJlE SUR LE MARÉCHAL D^ASGRE.
Le laèxm auteur dit que «le maréphal « d'Ancre et sa fenune furent écrasés y poilr « ainsi dire^ par la foudre* » L'un ne fut à la vérité écrasé qu'à coups de pistolet y et l'autre fut brûlée en quaïi^de^ sorcière. Un assassinat et unt arrêt de mort rendu contre uncimaréchale de France y dame d'à tour de la reine ^ réputée magicienne^ ne font hou-
n^ur ni. à la chevalerie ni à H£.|urispruji^nce de ce temp8-là. -Mais je ne sais pourquoi rhistorien s'exprime en ces mots : «Si ces <t deux misérables n'étaient pas complices « de la ]lK>rt du roi j ils méritaient du moins « les plus rigoureux châtinotents.... Il est c^a tain que^ du vivant même du roi^ Coucini (( et sa 'femme avaient avec l'Elspq^e des a liaisons contraires aux . desseins de ce « prince*-» - »
C'est ce qui a'^;f»oint du tout certain; cela n'est pa»méisi^ vraisemblable. Us étaient Florentins ; le grand-duc de Florence avait le prçmier reconnu Hensi IV. Il ne craignait riçn tattt que le pouvoir de l'Espagne en Italie* Concini et sa ienune n'avaient point de ci^dittdu temps de Henri IV.'Sr'ils avaient 'OUi*di quelque trame avec le conseil de Madrid^ ce ne pouvait être que par la reine : c'est donc accuser la reine d'avoir trahi son mari. £t^ encore une fois ^ il n'esÉ^point permis d'inventer de telles accusations sans preuve. Quoi j un^crivain dans son grenier pourra prononcer une diffamation que les juges les plus éclairés du royaume trembleraient d'écouter sur leur tribunal !
Pourquoi appeler un maréchal de Frvice et sa femme; dame d'atour de la reine ^ ces
deux misérables? Le maréchal d'Ancre, qui avait levé une armée à ses frais contre les tebelles^ mérite-t-il tine épithète qui n'est convenable qu'à Râvailla.c, à Cartouche, , aux voleurs publics, aux calomniateurs publics? r
Il n'est que trop vrai qu'il sufHt d'un fanatique pour commettre un parricide sans aucun complice. Damiens n'en avait point. Il a répété quatre fois dans son interrogatoire qu'il n'^- commis son crime que par principe de religion. Je puis dire qu'ayant été autrefois à portée de connaître les convulsionnaires, j'en ai vu plus de vingt capables d'une pareille horreur, tant leur, démence était atroce ! La religion mal entendue est une fièvre que la moindre occasion fait tourner en rage. Le propre du fanatisme est d'échauffer les tètes. Quand le feu qui fait bouillir ces tâtes superstitieuses a fiât, tomber quelques flammèches dans une ame insensée et atroce; quand un ignorant furieux crDÎt Imiter saintement Phinées, Aod, Judith et leurs semblable», cet ignorant a plus de complices qu'il ne pense. Bien des gens l'ont excité aU parricide sans le savoir. Quelques personnes profèrent des paroles indiscrètes et violentes; un domestiqué les répète, il les am-
plifie , il les enfuneste éucore^ comme disent les Italiens.^ un Cbastel^ uu Ravaiîlîfb^ un Damiens les recueille ^'«ceux qui \es ont prononcées ne se doutent i|ias du mal qu'ils ont l'ait. Ils sont complices involontaires -^ mais il n'y a eu ni complot ni instigation. En un mot^ on connaît bien mal l'esprit humain y si l'on ignore que le fanatisme rend la populace capable de tout.